Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 27

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Li amirail chevalchet _par cez oz_.

(St. 232.)

«L'amiral chevauche _par_ ou _parmi_ cette armée.»

Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphitryons, est résolu de vivre en paix avec son autre moi:

Et _parmi leurs contentions_ Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.

(_Amphitryon_, III, sc. 7.)

DON JUAN. «Quelle est ton occupation _parmi ces arbres_?»

(Act. III, sc. 2.)

Enfin, _parmi_ s'employait autrefois partout où l'on avait à dire _par le milieu_. C'est son droit; il n'y a pas de raison de le lui enlever. Si l'usage lui en a ôté quelque chose, il faut contraindre l'usage à restituer.

CHAPITRE VIII.

Péquin ou pékin.--Professeur, le pays.--Peu s'en faut que ne, quelque que... qui que ce soit qui...--Pieça.--_Que_, après _davantage_.--Se souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...--Très, en composition.--Trou de chou.--Trousser, trousses.--Vassal et valet.--Verbes réfléchis.--Trois périodes dans notre langue.

PÉKIN ou PÉQUIN.

Mot adopté (non pas inventé) par les militaires de l'empire, pour désigner les bourgeois.

M. J. J. Ampère propose l'étymologie _Paganus_, _païen_, à laquelle il est difficile de croire.

En voici une autre qui se rattache aux règles de l'ancienne prononciation, par lesquelles _em_ sonnait _an_, et l'_r_ s'effaçait, suivie d'une seconde consonne.

_Péquin_ est pour _Perquem_; prononcez _péquan_. De _péquan_, la prononciation vulgaire a fait _péquin_, comme d'_Arlecamp_, _Arlequin_.

Mais qu'est-ce que _Perquem_, et où voit-on que ce _Perquem_ ait jamais été en usage?

Je réponds par une citation tirée des dialogues de Henri Estienne:

«Il y a longtemps aussi qu'on a dit, en latinizant, _liperquam_: faire du _liperquam_, ou faire _le liperquam_, au lieu de dire _luy per quem_.»

(_Du Lang. fr. ital._, p. 616.)

Faire du _liperquam_, c'est trancher de l'homme d'importance, faire l'homme par qui...! _Per quem omnia fiunt_, c'est être un fat, un faquin, un impertinent. _Ly_ ou _luy_, pour _celui_, est tombé; il n'est resté que les deux mots latins, _per quem_. Un _perquem_, ou un _péquan_. On voit qu'en cette affaire le militaire, qui usait de ce terme à une époque où le sabre était tout, était lui-même au fond le véritable _péquin_, faisant _du luy per quem_ ou _du lypéquan_. On aurait pu lui répondre:

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

L'ignorance de l'étymologie a fait écrire le mot _Péquin_ comme le nom de la ville chinoise, _Pékin_; d'où naturellement on a substitué un _chinois_ à un _pékin_.

On devrait, tous les cinquante ans, refaire la jolie comédie de Boursault, _les Mots à la mode_. Chaque époque a son jargon qui passe, mais non sans laisser dans les meilleurs livres et dans le parler quelque trace de son passage; d'où il résulte que la langue se trouve enfin notablement détériorée.

PROFESSEUR.--LE PAYS.

Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les moeurs les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait, je m'assure, que la vanité particulière et la politique publique y exercent la principale influence.

J'admire, par exemple, les progrès de la civilité du langage sur ce mot _professeur_.

Il y avait autrefois des _maîtres_ et des _professeurs_. _Maîtres_, désignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se transmet surtout par voie d'imitation: maître de chant, maître à danser, maître d'écriture, maître de dessin. Le nom de professeur était réservé à ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel, et implique un certain talent de parole: _professeur_, de _profiteri_; un professeur d'éloquence, d'histoire, de belles-lettres.

Mais les artistes, depuis qu'on les a élevés au sacerdoce, voire à la _sainteté_, se sont indignés à bon droit, et se sont mis tout net au niveau des autres, en prenant aussi le titre de _professeurs_. Ils en sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les _maîtres_ sont supprimés, et qu'on ne rencontre plus partout que des _professeurs de violon_, _professeurs de danse_, _professeurs d'escrime_, etc. Certains danseurs de l'Opéra sont _professeurs de grâces_. Ils seraient devenus sourds et muets, que cela ne les empêcherait pas le moins du monde de _professer_. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras. Figurez-vous, en effet, un _professeur de grâces_ réduit au seul usage de la langue! Mais quand la langue resterait seule à MM. Michelet et Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs très-éloquents. Ils ont ce petit avantage sur les _professeurs de grâces_ et autres pareils.

J'ai été édifié, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit Pisseux, _professeur de canne_. Vous sentez combien ce mot de _professeur_ est ici le mot propre, et combien l'élocution est indispensable pour enseigner à jouer du bâton!

* * * * *

De son côté, la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue française. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression, _le pays_: _Le pays_ attend, _le pays_ est inquiet, etc. _Le pays légal_, en opposition sans doute au _pays illégal_. Qui peut avoir été le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment à qui le mot _patrie_ faisait peur.

A la vérité, _patrie_ a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les Romains, et, qui pis est, la révolution de 89. Il n'est pas bon d'occuper _le pays_ de ces souvenirs-là: ils reportent à des époques de grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la nôtre un contraste trop dur. _Le pays_, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et d'émigration, n'ont pas le mot _patrie_; ils sont obligés de recourir à _country_, qui est notre _contrée_; car autrefois c'était l'Angleterre qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant.

PAYS, dérivé de _Pagus_, n'a jamais signifié en bon français qu'une province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays d'Aunis, c'est-à-dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais dans _mon pays_; ce temple est _mon pays_, je n'en connais point d'autre, dit Joas. _Le beau pays de France_, parce que alors la France est comparée avec le reste de l'Europe ou de l'univers.

Dans l'origine, le mot _paysans_ désignait les gens d'un pays, ceux d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Osée, dit _le livre des Rois_, prit Samarie, _Et transtulit Israel_, «E remuad _tuz les païsans de Israel_.»

Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi n'avons-nous plus de _patrie_, mais seulement un _pays_? C'est en abaissant les termes qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte _son pays_ à la semelle de ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule.

Un Anglais change volontiers de _contrée_; un Français peut changer de _pays_, mais jamais il ne change de _patrie_.

PEU S'EN FAUT QUE NE.--QUELQUE QUE.--QUI QUE CE SOIT QUI.

Au lieu de cette longue locution vide, _peu s'en faut que ne_, nos pères disaient _à peu_,--_à peu n'enrage vif_,--_à peu d'ire ne fend_, c'est-à-dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crève de colère. Cette locution est si consacrée, qu'à peine est-il nécessaire d'en citer des exemples.--(Vous observerez, en passant, qu'_à peine_ est une façon de parler calquée sur _à peu_, et aussi commode aujourd'hui qu'_à peu_ l'était autrefois.)

Bègues le voit _à pou_ n'enrage vis.

Aubris le voit _à pou_ n'enrage vis.

(_Garin_, II, p. 173, 174.)

Le froit le prent en la vertiz, Et puis d'ilec par tot le cors; _A poi que_ l'ame n'en ist fors.

(_Partonopeus_, v. 5166.)

«Le froid le prend au sommet de la tête, et de là se répand par tout le corps; peu s'en faut que son âme ne s'envole.»

Il n'est pas nécessaire d'avoir essayé de faire des vers, pour reconnaître combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution moderne. Je ne sais qui a embarrassé notre langue de ces façons de parler si pesantes, _peu s'en faut que ne_... _quelque que_... _qui que ce soit qui_... Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue française, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie latente sous les apparences du progrès.

L'ancienne langue disait, au lieu de _quelque que_, _quel... que_; _quel_ étant toujours adjectif et _que_ toujours adverbe. Par exemple: _Quel_ puissant êtes-vous? Eh bien! _quel_ puissant _que_ vous soyez, vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: _Quelque_ puissant _que_ vous soyez:

Je m'en vois, dame! a Dieu le creator Commant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie.

(_Chanson dou Chastelain de Coucy_, dans le roman, p. 245.)

«Je vous recommande à Dieu, en _quel_ lieu _que_ je sois.»

Car trop aim, moi, a consevrer Et ma volenté amendrir, _Quel_ duel _que_ j'en doie soufrir, Qu'on sevist rien de mon afaire.

(_Ibid._, v. 6151.)

«Car j'espère me priver et refrener mes désirs, _quel_ chagrin _que_ j'en doive éprouver, plutôt que de laisser pénétrer nos amours.»

La fée Mélior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de son père, et y faisait paraître des forêts pleines de bêtes sauvages, à sa volonté:

Li elefant et li lion, Et _quels_ bestes _que_ je voloie, De devant moi mesler faisoie.

(_Partonopeus_, v. 4635.)

En basse latinité: _Et quales bestias quas volebam_; mais jamais on n'a poussé la barbarie jusqu'à dire: _Et qualescumque quas_. C'est exactement ce que nous faisons.

Benoît de Sainte-More dit que les Danois s'étant établis dans Londres, les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de leurs ennemis. Dans ces espèces de Vêpres siciliennes, quelques jeunes gens nobles parviennent à se saisir d'une nacelle:

Emmi se colent par Tamise; Ne lor nut tant nord est ne bise Qu'en Danemarche n'arrivassent, _Queu_ mer orrible _qu'_il trovassent.

(_Chron. des ducs de Normandie_, t. II, v. 27550.)

«Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est, ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque horrible mer qu'ils trouvassent.»

L'expression de Benoît de Sainte-More est assurément plus vive et plus rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisième vers, l'idiotisme employé au quatrième, sont aujourd'hui hors de notre portée. Qu'on essaye de rendre les mêmes détails avec la même précision, on sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du côté de la langue moderne.

_Quelque... que_ est barbare. On s'est avisé, par ignorance, de souder inséparablement le _que_ à _quel_, et l'on s'est trouvé obligé de le répéter après le substantif, par une espèce de bégayement.

Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement posé une distinction entre _quelque_ adverbe, un autre _quelque_ adjectif, et un troisième _quel que_, dont les moitiés se séparent. Il faut dire sans _s_: _Quelque_ méchants que soient les hommes..., et _quelqueS_ honneurs que vous lui rendiez..., avec une _s_ à _que_! Celui-ci appelle _quelque_, _pronom indéfini_; celui-là, _adjectif-numératif-déterminatif_. Quel désordre, quel gâchis! L'ancienne langue eût dit, avec autant de simplicité que de bon sens: _Quels_ méchants _que_ soient les hommes..., _quels_ honneurs _que_ vous lui rendiez..., _quel_ s'accordant toujours, et _que_ ne s'accordant jamais. Si l'on eût conservé la vraie locution, Corneille ne se fût pas vu dans l'impossibilité d'exprimer en vers: _Quelque_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et cette impossibilité ne l'eût pas contraint de recourir à un hispanisme: _Pour_ grands _que_ soient les rois... Parlant la vieille et bonne langue française, il eût dit:

_Quels_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes.

Le peuple dit très-correctement: J'irai vous voir, _quelle chose qu'il arrive_; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros solécisme. Ils veulent _quelque chose que_.

* * * * *

QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en vers, _qui que ce soit qui_? Nos aïeux disaient simplement _qui qui_ ou _qui que_, avec la permission de contracter le second _qui_; de sorte que rien n'est plus doux.

Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins:

_Ki qu'es_ rapelt ja n'en returnerunt.

(_Roland_, st. 160.)

«_Qui qui les_ rappelle.»

Donnez cela à rendre à un poëte moderne; il sera obligé de dire _qui que ce soit qui les_ rappelle... Il n'en viendra jamais à bout! Il sera obligé de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une extrême dureté, là où nos pères s'en tiraient avec deux syllabes. Alors le poëte usera son temps et son génie à tourner cette niaise difficulté. Croit-on que l'art ait beaucoup gagné à se forger de telles entraves, et la langue à se charger de mots inutiles?

_Qui que ce soit qui s'en fâche._ Huit syllabes où nos pères en employaient trois: _Qui qu'en poist_[106]:

[106] Du verbe _poiser_, _peser_. _Qui_ est ici au datif, et s'écrivait mieux _cui_. L'identité de la prononciation a causé celle de l'orthographe.

Tranche li dux le cuer e le pulmon, Que mort l'abat _qui qu'en poist_ u qui nun. Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun.

(_Roland_, st. 96.)

«Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le coeur, et l'abat mort, _qui que ce soit qui s'en fâche ou ne s'en fâche pas_. L'archevêque (Turpin) dit: C'est frappé en baron.»

Aubri le Bourguignon

Vint au palais, _qui qu'en poist ou qui non_; Trois cops hurta au postis d'un baston.

(Bekker, _Intr. de Ferabras_, p. 155.)

J'y entrerai, _qui qu'en poist ou qui non_.

(_Ibidem._)

PIEÇA.

PIEÇA, c'est-à-dire, _il y a longtemps_, _piece a._--On disait aussi adverbialement _grant piece_. Dans _les Cent nouvelles_, une femme abuse deux amants à la fois; l'un des deux s'en aperçoit, et la quitte: «Il luy dict qu'il n'y retourneroit plus, et aussi ne fit-il _de grant piece_ apres, dont elle fut tres desplaisante et malcontente.»

(_Nouvelle 33._)

Mult _grant piece_ a Gaines nos a vendu.

(_La Desconfite de Roncevaux_, Intr. à la _Ch. de Roland_, p. LVII.)

Dans le fabliau _de Gombers et des deux Clercs_, la femme de Gombers, surprise des retours extraordinaires de son mari (ou de celui qu'elle croit son mari), lui dit:

Ne sais or de quoi vous souvint; _Piece_ a mais qu'il ne vous avint[107].

[107]

Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie Le fait agir en homme de vingt ans?

(LA FONTAINE, _le Berceau_.)

Les Italiens disent absolument de même, _un pezzo_, _un pezzo di tempo_, _gran pezzo_. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions emprunté cette locution.

On a remplacé _pieça_ par _il y a longtemps_; cinq syllabes pour deux, et l'impossibilité d'entrer en vers. Notre langue a réellement beaucoup gagné!

Au XVIIe siècle, _pieça_ était déjà tombé en désuétude. Scarron, Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font synonyne de _jadis_; cela n'est pas exact: _pieça_ marquait un temps bien moins éloigné que _jadis_.

On ne prononçait pas _piéça_ en faisant entendre l'_i_, mais _pessa_, la notation _ie_ servant dans l'origine à représenter un son approchant de notre _é_ accentué un peu plus ouvert, comme celui de _pezzo_.

QUE, après DAVANTAGE.

_Davantage_ est un adverbe de comparaison, comme _plus_; pourquoi lui veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on accorde à _plus_? C'est une prétention moderne.--«Je n'ai jamais voulu rien avoir _davantage que_ l'un d'entre vous.»

(AMYOT.)

Je ne connais pas une seule règle de grammaire inventée ou formulée par un grand écrivain. En revanche, je sais dans tous nos grands écrivains quantité de fautes de français déclarées telles par sentence des grammairiens les plus incapables d'écrire. _Davantage que_ en est une; il n'est presque pas un bon livre du XVIIe siècle où il ne se trouve:

«Voulez-vous être rare? rendez service à ceux qui dépendent de vous. Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne pas vous laisser voir.»

(LA BRUYÈRE, _des Biens de fortune_.)

Un certain amour de respect, Amour d'ordinaire suspect, Et qui demande _davantage Qu'_il ne paraît sur son visage.

(SARRASIN.)

«Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le prince de Condé n'a fait en Europe?»

(BOSSUET.)

Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.

(MOLIÈRE, _l'Étourdi_, I, 9.)

«Il n'y a rien assurément qui chatouille _davantage que_ les applaudissements.»

(_Le Bourgeois Gentilhomme_, I, 1.)

Le père Bouhours n'est pas un écrivain qui brille par la force ni même par la justesse de la pensée, mais on peut le citer quand il s'agit d'élégance et de correction:

«La langue française, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle était capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de négligence, mais une négligence de la nature de celle qui sied aux personnes propres, et qui les pare quelquefois _davantage que_ ne font les pierreries et tous les autres ajustements.»

(_Ariste et Eugène_, 2e _Entretien_.)

«Je ne sache rien qui dégoûte _davantage_ les personnes raisonnables _que_ le jargon de certaines femmes.»

(_Ibidem._)

Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses _Remarques_, il analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:--«Quand _davantage_ est éloigné du _que_, il a bonne grâce au milieu du discours; par exemple: Il n'y a rien qu'il faille _davantage_ éviter, en écrivant, _que_ les équivoques.»

Le XVIIIe siècle employait encore _davantage que_:

«Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser _davantage_, mais ne nous navre pas tant _que_ une pierre lancée à dessein par une main malveillante.»

(J. J. ROUSSEAU, 8e _Promenade_.)

* * * * *

Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorités:

«_Davantage_ ne peut pas être suivi d'un complément comme dans: J'aime _davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut, dans ce cas, employer l'adverbe _plus_.»

(M. BONIFACE, _Gram. franç._, p. 295.)

IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT.

Les grammairiens en général n'ont qu'un seul procédé: ils commencent par poser _à priori_ un principe sans autre fondement que leur bon plaisir et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent pas d'appeler _la logique_. Voilà la loi faite. Armés de cette loi, ils regardent ensuite dans les écrivains. Naturellement tout ce qu'ils y rencontrent de favorable, ils ne manquent pas de le citer en confirmation de leur théorie; quant aux exemples contraires, ils savent encore en tirer parti dans leur intérêt: Rousseau a violé la règle dans tel passage... Bossuet a péché contre la pureté de la langue... J. J. Rousseau a méconnu le principe... Pascal ou Molière ne s'est donc pas exprimé correctement quand il a dit... Il faut bien se garder d'imiter Voltaire quand il écrit... _etc., etc._ Qui donc imiterons-nous pour être assurés de bien parler français? Qui? MM. Féraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais, Boniface, Domergue, Demandre... Voilà les autorités véritables et les guides infaillibles.

(_Voyez_ OU, p. 401.)

SOUVENIR (SE).

La logique s'en va des langues à l'user. Peu à peu les locutions vicieuses et inconséquentes prennent le dessus, comme en un jardin négligé les mauvaises herbes étouffent les bonnes. On sarcle, mais trop tard; le mal est fait. Quelque soin qu'on voulût prendre de sarcler notre langage, il y a de fâcheuses locutions qui s'y sont implantées si avant, qu'on ne peut même essayer de les extirper. On soulèverait jusqu'à des vers de la Fontaine. Par exemple, la Fontaine a dit:

Je ne me souviens pas que vous soyez venue, Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

(_Philomèle et Progné._)

Qu'est-ce que _je me souviens_? C'est _subvenit mihi_, sous-entendu _in mentem_. On disait, originairement, _il me souvient_. La forme impersonnelle est la seule bonne.

Au tournoi, le châtelain de Coucy ne songeait qu'à la dame de Fayel, et au rendez-vous marqué pour le retour:

Moult desire l'eure et le jour Que sa dame mis li avoit, Et nuit et jour _l'en souvenoit_.

(_Coucy_, v. 3247.)

_Il lui en souvenait._

Le roi Dolopathos cherche pour son fils le meilleur précepteur; il lui souvient de Virgile:

Le roi de Virgile _souvient_.

(_Dolopathos_, p. 159.)

_Regem meminit Virgilii._

Dans la première moitié du XVIIe siècle, on conservait encore _il me souvient_. Malherbe n'y manque jamais:

«Encore _me vient-il de souvenir d'une chose_ que je veux que vous sachiez.»

(_Lettres de Malherbe_, p. 46.)

Et Corneille:

_Qu'il te souvienne_ De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

(_Cinna_, V, 1.)

Le verbe _se souvenir_ n'est pas seul: nous en avons plusieurs construits aujourd'hui de même. Que veut dire, _je me repens_? est-ce qu'on repent soi-même? Les Latins disaient bien mieux, avec la tournure impersonnelle: _Me poenitet culpæ meæ_; ce que les Allemands ont retenu: _Es reuet mich_. _Poenitere_ actif serait un affreux barbarisme, quoique l'excellent dictionnaire de MM. Quicherat et Daveluy cite _poenitere_ de Plaute, et _poenitebunt_ de Pacuvius. Il n'est Plaute ni Pacuvius qui tienne; le bon sens est plus fort que Pacuve et Plaute. La composition du verbe (_poena tenet_) s'oppose à ce qu'il soit autre chose qu'impersonnel, comme l'ont fait tous les écrivains du bon temps[108].

[108] S. Jérôme ménageait davantage la logique, en disant, _poeniteor_ (_poena teneor_).

_Je m'ennuie_; non, vous ne vous ennuyez pas, mais _il vous ennuie_:

_Au Chastelain_ forment _anoie Li termes_, tant li est qu'il voie Venir l'heure tres desiree Qu'il puist parler a la celee A sa dame.

(_R. de Coucy_, v. 3365.)

Tout le monde a pu voir une petite lithographie représentant la Grève un jour d'exécution. Un polisson est grimpé sur le poteau d'un réverbère; un garde municipal veut l'en dénicher. L'enfant feint de pleurer, supplie, afin de garder son poste; il allègue qu'il a peur: s'il se dérange, il va tomber. A quoi l'autre répond: _Je m'importe peu que tu tombes!_ _Je m'importe_ est juste de la même force que _je me souviens_. Mais quoi! le _Dictionnaire de l'Académie_ admettra je m'importe, et il sera tout de suite bon. Ce ne sera pas les académiciens actuels, mais leurs successeurs.

SOUS, SUR.

C'est une chose singulière mais assurée, qu'autrefois la prononciation confondait à l'oreille les mots _sur_ et _sous_. On les écrivait _sor_ et _soz_, l'_o_ valant _ou_, ou bien _sour_ et _sous_. Devant une voyelle, la consonne finale ôtait l'équivoque: _SouR_ un arbre; _souS_ un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples:

_Desour_ une coute vermeille Fu li rois Loeys tout seus.

(_La Violette_, p. 38.)

«Le roi Louis fut tout seul _dessur_ une couverture vermeille, un tapis, une _coute pointe_[109].

[109] _Coute-pointe_, ou _coulte-pointe_, de _cul(ci)ta puncta_. On dit mal à propos _courte-pointe_, et l'Académie donne pour exemple la _courte-pointe piquée_; si la _coute_ n'était _piquée_, elle ne serait pas _pointe_. L'Académie est punie d'avoir trop méprisé les étymologies.

Mais dans ce passage:

_Desour_ sa dextre mamelete A une bele violete.

(_Ibid._, p. 52.)

Il serait impossible à l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait la violette _sur_ ou _sous_ la mamelle droite. Heureusement il sait par d'autres passages qu'il faut comprendre _dessus_.

Gérars li biaus, sans nul arrest, Descent _dessouS_ un feu molt haut.

(_Ibid._, p. 55.)

_DesouR_ un beaucent palefroi.

(_Ibid._, p. 41.)

Il est manifeste que Gérard descend _sous_ un hêtre, et monte _sur_ un cheval. Le sens de la phrase et la finale se détachant sur la voyelle _u_, ne laissent point de doute. Mais: