Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 25

Chapter 253,365 wordsPublic domain

L'Académie ne donne point le substantif masculin _fleur_. Elle autorise _de la fleur d'orange_, et même _bouquet de fleur d'orange_; en quoi elle ne paraît pas avoir autant de raison, car ici _fleur_ signifie nécessairement _florem_. Ce qui aura déterminé l'Académie, c'est apparemment cet endroit de Corneille:

Le cinquième (_bateau_) était grand, tapissé tout exprès De rameaux enlacés pour conserver le frais, Dont chaque extrémité portait un doux mélange _De bouquets_ de jasmin, de grenade _et d'orange_.

(_Le Menteur_, I, 5.)

Corneille a cru qu'il pouvait dire un bouquet _d'orange_, comme un bouquet _de grenade_, et non _de grenadier_; de jasmin, et non _de jasminier_. En effet, l'analogie l'excuse.

Je ne vois pas ce qu'a de choquant _jardin des Olives_. Il paraît aussi loisible de désigner un jardin par le nom des fruits ou des fleurs que par celui des arbres à fleurs ou fruits. _Jardin des roses_ est aussi bien et même mieux dit que _jardin des rosiers_.

Mais, outre cette raison, il en existe une autre; c'est que le mot _olivier_ est récent, et qu'autrefois _olive_ était le nom commun à l'arbre et à son fruit:

En Saragoze est Marsile li ber; Soz _une olive_ se sist por deporter.

(_Roncisvalle_, introd. du _Roland_, p. XLVII.)

«Le roi Marsile le brave est à Saragosse; il est assis sous un olivier pour se rafraîchir.»

Blancandrin lui conseille d'envoyer à Charlemagne, au siége de Cordes, des ambassadeurs portant des branches d'olivier:

El seje a Cordes porrez Kallon trover; _Branches d'olive_ devez o vos porter.

(_Ibid._, XLVIII.)

_Branches d'olives_ en vos mains porterez.

(_Roland_, st. 5.)

Ces exemples doivent suffire pour apaiser les scrupules de ceux qu'alarmerait la censure de M. F. W. _Jardin des Olives_ est aussi bon que _fleur d'orange_. Il est possible même qu'_oranger_ soit moderne comme _olivier_, et qu'_orange_ ait servi, comme _olive_, à nommer l'arbre. Cela justifierait jusqu'aux _bouquets d'orange_ de Corneille et de l'Académie.

Enfin, l'auteur des _Observations_ blâme l'Académie d'avoir expliqué _fleurer_ par _répandre une odeur_; M. F. W. trouve la définition incomplète, et veut _répandre une bonne odeur_. Il oublie que s'il y a des fleurs qui sentent bon, il y en a qui sentent mauvais; tout n'est pas rose, violette ou tubéreuse, témoin la couronne impériale, l'assa foetida et le géranium puant.

La réserve de l'Académie est donc tout à fait louable; M. W. a contre son opinion Molière et Regnier: Molière, dans le nom de ce M. Fleurant; Regnier, dans le portrait du pédant, si admiré de Boileau:

Ainsy ce personnage en magnifique arroy, Marchant _pedetentim_, s'en vint jusques à moy, Qui sentis, à son nez et ses levres descloses, _Qu'il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses_.

(Sat. X.)

Il ne faut pas imputer à l'Académie des torts imaginaires.

FLOU.

C'est l'ancienne prononciation du mot _fleur_, qu'on écrivait _flur_.

L'escut li fraint ki est ad or e a _flur_.

(_Roland_, passim.)

_Ad or et a flou_,--orné d'or et de fleurs ciselées.

L'_r_ final se réservait à sonner devant une voyelle, par exemple, dans le diminutif _flourette_ et dans le verbe _flourir_.

Un tableau _flou_, peindre _flou_ ou _à flou_, un pinceau _flou_; dans toutes ces locutions techniques, _flou_ signifie _fleur_, pris en manière d'adverbe. C'est peindre tendre et délicat comme une _fleur_, un pinceau-_fleur_, etc...

Saint _Flou_, évêque d'Orléans, est, dans le martyrologe de Corbie, sous le nom de _sanctus Flosculus_; c'est saint _Flour_, comme celui d'Auvergne.

De _flou_ est venu _flouet_, toujours en suivant la même métaphore:

Damoiselle belette, au corps long et _flouet_, Entra dans un grenier par un trou fort _étreit_.

(LA FONTAINE.)

«Voilà de mes damoiseaux _flouets_!» s'écrie Harpagon. _Flouet_ est la bonne prononciation, et non _fluet_, comme l'on dit à présent. Trévoux dérive cet adjectif de _fluxæ et non firmæ sanitatis_, ridiculement. C'est chercher midi à quatorze heures.

Le _flou_ d'une médaille ou la _fleur de coin_, c'est la même chose. On entend par ce mot une conservation si parfaite de la médaille, que le poli du coin s'y fait encore apercevoir. _Fruste_, au contraire, signifie _effacé_.

«Diognète sait d'une médaille _le fruste, le flou et la fleur de coin_.» (La Bruyère, _de la Mode_.) Les deux dernières expressions font double emploi. Quelques éditions écrivent mal à propos _le feloux_.

FONTS BAPTISMAUX.

L'Académie donne FONTS, pour un substantif masculin pluriel; ce qui suppose qu'il n'a pas de singulier. C'est un substantif féminin, et il a un singulier.

_Font_ est l'abrégé de _fontaine_. Pour réfuter l'Académie, il suffit de rappeler les noms propres d'homme et de lieu:

_De Bellefonds_, _la Font_, _de Lafont_, _Fontenelle_.--La _Chaude-Font_, parce qu'il s'y trouve une source thermale. Les dictionnaires géographiques écrivent _la Chaux-de-Font_, ce qui n'offre aucun sens.

«Eve de _Funtaine_ i aparut... si la levad (l'église) de _Funz_ et de baptisterie.»

(_Rois_, p. 207.)

Mais pourquoi dit-on _fonts baptismaux_? C'est ce qui a trompé l'Académie. En voici la raison: _baptismal_, comme venant d'un adjectif latin en _is_, _baptismalis_, n'a qu'une terminaison pour les deux genres. _Fonts baptismaux_ est aussi bien du féminin que _lettres royaux_, _marchandises loyaulx_, _vierge royau_. (Voyez p. 226-228.)

IL, LI.

Du pronom latin _ille_, nos pères se firent, en le partageant, un pronom, _il_, et un article, _le_, ou plutôt _li_, par la règle qui changeait l'_e_ du latin en _i_ français.

_Li_, dans le principe, dut servir pour tous les cas et tous les genres, au singulier; on fit pour le pluriel _les_, dans les mêmes conditions. _Les_ est la dernière syllabe d'_illas_. L'_a_ final se changeait régulièrement en _e_.

On a prétendu établir aussi des déclinaisons mobiles de l'article: Fallot en assigne jusqu'à vingt-cinq formes. Il n'y avait pas plus de ces déclinaisons pour l'article que pour les substantifs.

LI au masculin est assez connu:

Quant _li_ vilain les vit venir, _Li_ sanc _li_ commence a fremir.

(_Le Vilain Mire._)

LI au féminin.

Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que j'y sois fatigué: rien que de penser _à elle_ (_d'elle_) rafraîchira toujours mes forces:

Certes, je vaincrai le tornoi, Car il ne porroit estre pas Que gi fusse vencus ne las, Por poi ge pensasse _de li_ Ne m'eust sempres rafresci.

(_Partonop._, v. 7540.)

Dormoit Urrake empres disner, Et Persewis ensemble od _li_.

(_Ibid._, v. 7606.)

«Urraque dormait toujours après dîner, et Persewis avec elle.»

Une dame, éprise du sire de Coucy, révèle à Fayel toute l'intrigue de sa femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire:

Je ne porroie croire Que ceste parole fust voire, Ne que ma femme me fesist, Car je croy qu'onques Dieu ne fist Ne meillour _de li_, ne plus sage; N'onques ne pensa tel folage Que vous cy _de li_ me contés.

(_Coucy_, v. 4200.)

Les composés étaient aussi féminins, comme _celui_.

Fayel ayant de ses yeux vu l'infidélité de sa femme, finit par en être convaincu. Coucy, pour venger sa maîtresse, attire dans un rendez-vous la perfide dénonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveuglée de passion, se rend à discrétion, Coucy la rebute avec mépris, et lui fait cette harangue un peu rude:

Dame, or esgardez: Il ne demeure pas en vous Que vostre mari ne soit cous. Vous _li_ estes de pute foi; Et pour itant je vous chastoy Que jamais ne voeillies mesdire De _celui_ ou mains a a dire Qu'il n'at en vous, folle musarde!

(_Coucy_, v. 5780.)

«Regardez, madame: il ne tient pas à vous que votre mari ne soit cocu. Vous lui êtes de laide foi; que ceci vous apprenne à ne jamais médire de _celle_ en qui il y a moins à dire qu'en vous, folle, musarde!»

Au quatrième vers, _li_ est pour _à lui_, masculin; et au septième, _celui_ désigne la dame de Fayel.

LES est demeuré commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce point dispensés de toute démonstration. Mais de ce fait il y a une induction à tirer: pourquoi aurait-on établi _les_ invariable, et _li_ variable? Quelle nécessité d'avoir des terminaisons mobiles au singulier, quand on s'en passait au pluriel?

Cependant, on rencontre pour le singulier les formes _la_, _lo_, _le_. D'où viennent-elles, sinon de l'imitation du latin?

Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un système constitué pour la déclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le système dont MM. Raynouard, Ampère, Fallot, et leurs élèves, nous présentent un _tableau_ vaste et régulier? Nullement; et mon argument est bien simple: c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la théorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres. La doctrine est continuellement démentie par l'application: _le_ est aussi féminin que _li_ ou _la_:

Nus ne doit s'amie essaier; Ki l'at, en pais _le_ doit laissier.

(_La Violette_, p. 77.)

Sans congie prendre en est alé _De le cité_ parmi la porte.

(_Ibid._, p. 76.)

Voici maintenant les deux formes ensemble:

Lors li sambla et fu avieré, Quant ot coisi _la fremeté_, Et il _le_ vit si garité, Que li chastiaus de guerre fu.

(_Ibid._, p. 78.)

«Lors lui sembla et fut avis, quand il découvrit la forteresse et la vit si bien gardée, que ce fut un château de guerre.»

_Lo_ est aussi masculin que _li_, qui est aussi féminin que _le_, qui est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au pluriel _li_ et _les_; le génitif _del_ est commun aux deux genres pour le singulier, parce qu'il représente aussi bien _de li_ ou _de la_ que _de lo_ ou _de le_, la dernière élidée. Le datif singulier est _al_, qui, sur une consonne, sonnait _au_, et, sur une voyelle, supposait l'élision de _a la_, _a le_, _a li_, _a lo_, comme l'on voulait. _Del ost_, _al ost_, ne sont d'aucun genre[99]. Aussi qu'est-il arrivé? que le mot _ost_, par exemple, qui est partout du féminin dans _Roland_ et dans le _livre des Rois_, est passé plus tard au genre masculin, ensuite de l'équivoque de l'article[100].

[99] Dans le fait, ils sont pour _de la ost_, _à la ost_. C'est encore ici l'écriture qui s'est trompée et a trompé.

[100] «S'en ala li reis e _tute sa ost_ a Jerusalem.»

(_Rois_, p. 136.)

--«Lores se apruchad Joab od _tute s'ost_ as Syriens.»

(_Ibid._, p. 153.)

--«E Absalon fist maistres cunestables de _sa ost_ Amasa.»

(_Ibid._, p. 184.)

Ce mélange de formes, loin de prouver une déclinaison savamment organisée à la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la faculté dont jouissait chaque écrivain, selon son érudition, de se reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait la meilleure. Cette liberté n'avait pas l'inconvénient qu'on pourrait croire, en un temps où le latin régnait encore à côté du français, non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On était toujours compris.

Je n'ai trouvé qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif était _li_, l'accusatif _les_.

«_Li_ fals prophete requistrent Baal[101] des le matin jesque au midi, e Helyes _li_ cumenchad a rampodner.»--Illudebat illis Helias.

(_Rois_, p. 316, 317.)

[101] BAAL à l'accusatif. D'après M. Ampère, il devrait y avoir _Baalim_. (_Voy._ p. 259.)

«_Li_ caldeu fierent _les_ enfans ki garde sont des chamoz... Si ravissent _li_ caldeu _les_ chamoz...»

(_Job_, p. 502.)

_Li_ adubez en sunt _li_ plus pesant; Envers _les_ funz s'enturnerent alquans.

(_Roland_, st. 502.)

«Si comme dit le poete que envies assaut _les_ souverains, et _li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.»

(Jean de Meun, _trad. d'Abeilard_.)

«Se nous demenomes ainsi _li_ uns _les_ altres...»--_alii, alios_.

(Villehard., p. 199.)

Hormis ce point, la déclinaison mobile de l'article est une invention aussi savante, aussi embrouillée et aussi chimérique que celle des noms. Je ne conseille à personne de travailler pour la comprendre, la retenir, et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine perdus.

IL est le pronom de la troisième personne. Jamais il ne changeait de forme:

S'en va Guidoine, _il_ et si cumpaignons.

(_La Desconfite de Roncevaux._)

Veez Lambert, franche gens honoree: _Il_ et belle Aude ont la paix porparlée.

(_Gerars de Viane_, v. 1022.)

Guidoine broche (n'a cure de sermon) Desor un pui, _il_ et Marsilion.

(_La Desconfite de Roncevaux._)

Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait à _il_, _lui_:--_Lui_ et ses compagnons... _Lui_ et la belle Aude, etc.

Pourquoi? Ce n'est pas assurément par considération pour la logique ou la clarté, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif d'un pronom avec son datif; ni par égard pour l'euphonie ou les besoins de la versification, puisque _lui et_ forme un hiatus inadmissible en vers.

Voilà donc une forme de langage supprimée, une des plus nécessaires. Le poëte moderne sera obligé de faire un long circuit pour dire, ou plutôt il ne pourra jamais dire:

S'en va Guidone, _il_ et ses compagnons.

Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantôt _il_, tantôt _lui_? Qui le sait le dise.

ILLEC.

La Fontaine, qui a sauvé tant de vieux mots, a souvent employé _illec_:

Notez qu'_illec_, avec deux autres dames, Du bon bourgeois l'épouse était aussi.

(_Le Savetier._)

_Là_ est sec, difficile à employer à cause de l'hiatus; _illec_ est harmonieux, commode, et de plus a une couleur, un parfum d'antiquité dont le poëte peut tirer un excellent parti.

_Illec_ est l'adverbe _illuc_ transporté en français presque sans modification, car la première forme fut _illuecques_, qui se prononçait _illeuc_. Ce mot a passé par toutes les vicissitudes d'_avecques_: on a dit _illuecques_, _illuecque_, _iluec_, _illecque_, _illec_, et ce dernier même a disparu. C'est dommage!

LÉANS, CÉANS.

Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens, que rien ne remplace.

_Léans_ est pour _là ens_, _là dedans_;

_Céans_, pour _ci ens_, _ici dedans_. L'euphonie a légèrement modifié leurs racines.

_Léans_ se rapporte à un lieu qu'on désigne; _céans_ marque le lieu où l'on est dans le moment où l'on parle.

Aubérée guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa femme:

Et fu a un jor de marchié Que la vielle ot bien agaitié Que li sires n'ert pas _laiens_. Et Diex, fait elle, soit _Caiens_!

Orgon rentrant chez lui après une absence:

Qu'est-ce qu'on fait _céans_? comme est-ce qu'on s'y porte?

Vous noterez que l'ange était un drôle, Un frère Jean, novice de _léans_.

(LA FONTAINE, _Féronde, ou le Purgatoire_.)

La Fontaine emploie souvent _léans_ et _céans_. Molière n'emploie que le second, l'autre était déjà trop vieux; mais _céans_ avait toujours cours parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame Jourdain, de madame Pernelle, de Dorine, de Chrysalde.

Mais les rogneurs de notre langue ont décidé qu'_ici_ et _là_ suffisaient à tout.

LÉSINE, ALESINE.

On devrait dire _alesine_, _l'alesine_; _la lésine_ est la même faute que _la Guyane_, _la Natolie_. (_Voy._ p. 150 et 397.)

_Alesina_ est, en italien, une alêne de cordonnier. A la fin du XVIe siècle, Vialardi composa une satire de l'avarice et des avares, intitulée _la Compagnie de l'Alène_, _la Compagnia dell' Alesina_. Ce livre, qui obtint un très-grand succès, fut traduit dans notre langue en 1604, et fit éclore une foule d'imitations: _les Noces de la Lésine_, _la Contre-Lésine_, etc. Le mot _lésine_ ne remonte donc pas plus haut que le XVIe siècle. Regnier, dans sa satire du mauvais repas:

Or, durant ce festin, damoyselle famine, Avec son nez étique et sa mourante mine, Ainsi que la cherté par édit l'ordonna, Faisoit un beau discours dessus la _lézina_.

C'est ainsi que toutes les éditions écrivent le dernier vers. L'étymologie commandait de mettre:

Faisoit un beau discours dessus l'_alésina_.

Évidemment, Regnier fait allusion au livre de Vialardi, et se sert du mot italien, qui, probablement, n'avait pas encore été francisé en _lésine_. On aurait dû dire _alesine_, comme on avait fait par syncope _alesne_. J'observerai, en passant, que Regnier se nourrissait de la lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali, du Mauro et d'autres.

Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alêne? L'abbé Goujet dit que l'on était reçu dans la compagnie de l'_alesina_ quand on savait bien manier l'alêne et allonger le cuir avec les dents. C'est une explication conjecturale, et imaginée évidemment d'après la locution qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la véritable origine de cette métaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a été avare de beurre dans un ragoût: On y a mis du beurre _avec une alêne_.

Vialardi n'a point d'article dans la _Biographie universelle_; Ginguené n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abbé Goujet parlent de lui et de son livre. (_Anti_, in-4º, p. 368, et _Biblioth. française_, VIII, 134.)

MYSTÈRES.

_De quelques finesses de versification que l'on croit modernes._

Quand on veut donner l'idée d'une composition grossière et barbare, on cite toujours les _Mystères_ du moyen âge. On ne les a pas lus, mais n'importe: on les méprise de confiance. Ce sont des oeuvres très-irrégulières sans doute, mais l'art n'y est pas si étranger qu'on le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire des découvertes intéressantes, et aussi inattendues que celui qui, en battant les broussailles, trouverait des pièces d'or.

S'attendrait-on, par exemple, à rencontrer dans un mystère la forme piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit du XVIIIe siècle? Voici un joli triolet tiré du mystère de la Passion, joué à Angers en 1482. La scène est aux noces de Cana; le vin manque:

ABIAS.

Il n'y a plus de vin es pots; Vez-cy tres fascheuse nouvelle!

SOPHONIAS.

C'est assez pour prendre propos, Si n'y a plus de vin es pots; Et l'on dira que sommes sotz, Si le maistre d'hostel appelle.

MANASSÈS.

Il n'y a plus de vin es potz; Vez-cy tres fascheuse nouvelle!

On pourrait croire que c'est un hasard, mais nullement. L'auteur emploie la même forme quand il veut montrer que le personnage tient à son idée. Saint Pierre, pendant la nuit qui précède la Passion, vient frapper à la porte d'Anne, le grand prêtre. Il est transi de froid:

S. PIERRE.

Vous plairoit il point que j'entrasse, Dame, par vostre courtoisie?

LA SERVANTE.

Que vous faut il?

S. PIERRE.

De vostre grace, Vous plairoit il point que j'entrasse? Il fait froit: si je me chauffasse?

LA SERVANTE.

Attendez la.--Cil nous ennuye!

S. PIERRE.

Vous plairoit il point que j'entrasse, Dame, par vostre courtoisie?

Ces triolets valent, comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-être de Pierre Gringoire[102].

[102] Lacroix du Maine attribue ce mystère à Jean Michel, «_poëte très-éloquent et scientifique docteur_.» Mais Jean Michel florissait en 1486, et ce même mystère était connu dès 1402. Jean Michel n'a donc pu que le retoucher et l'étendre. Les confrères de la Passion se le transmettaient de main en main, sauf à le faire embellir par les poëtes de leur temps. Il arriva de la sorte jusqu'en 1507, époque où il fut imprimé à Paris. Il est hors de doute que Gringoire a dû y travailler en son rang. Il serait à désirer qu'on le réimprimât.

Voici un couplet de Madelaine, d'une allure leste et pimpante. Voyez comme ces vers coulent facilement! le ton est presque celui de la bonne comédie:

MADELAINE.

Je veuil estre toujours jolie, Maintenir estat hault et fier, Avoir train, suivre compaignie, Encores huy meilleur qu'hyer. Je ne quiers que magnifier Ma pompe mondaine, et ma gloire: Tant veuil au monde me fier, Qu'il en soit à jamais memoire. J'ai mon chasteau de Magdalon, D'où l'on m'appelle Magdelaine, Où le plus souvent nous allon Gaudir en toute joie mondaine. Je veuil estre de tous bien pleine, Tant qu'au monde n'ait la pareille; Et passer en plaisance humaine Toute aultre qu'à moi a'appareille.

Cette Madelaine-là est parente de la Céliante du _Glorieux_; c'est la même verve et la même franchise de coquetterie.

Notre siècle se vante bien haut d'avoir porté au dernier degré le sentiment des rhythmes, les procédés de la versification, l'art d'agencer les rimes, la rapidité des vers de courte mesure, etc., etc... Je ne lui contesterai pas le mérite de la mise en pratique; mais pour celui de l'invention, c'est une autre affaire.

Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles, jetez les yeux sur cet autre couplet que le poëte met dans la bouche de Marthe. On se rappelle le caractère de Marthe dans l'Évangile: «Martha autem satagebat circa frequens ministerium.»

MARTHE.

Je me travaille et me debats En fervente sollicitude, Et à mesnager hault et bas Soigneusement mets mon estude. La vie est active et fort rude Qui curieusement la maine; Mais Dieu en rend beatitude Lassus, en l'eternel domaine.

Ma soeur Madelaine, De fol desir plaine, En liesse vaine S'esbat et pourmaine, Chantant ses chansons;

Mon frere Lazare Porte haulte care[103], Ses chiens hue et hare[104], Et souvent s'esgare Parmy les buissons.

Ils n'ont soing en eulx Fors d'estre joyeulx, Et sont curieux D'esbats et de jeulx, A leurs volentés,

On les y soustient, Rien ne les retient; De Dieu ne souvient; Fol desir les tient En leurs voluptés.

[103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol _cara_, visage.

[104] «_Harer les chiens_,--Attizare i cani a la caccia,--Echar los perros tras la caça.» (_Trésor des trois langues._)

Ce mot manque dans Furetière.

Il me semble que des gens qui en sont venus là n'étaient pas absolument des brutes, ni des imbéciles grotesques, tels que nous les montre _Notre-Dame de Paris_. A la vérité, ils n'ont pas su proclamer avec emphase l'_art_, les _artistes_, leur _sacerdoce_, leur _mission_; ni vanter leurs propres vers _ciselés_, _profondément fouillés_; ni les _arabesques_ de leur style, ni leurs _âmes saintes_; ni la gloire des gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni interpréter les portails, ni appeler les cathédrales des poëmes de pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait!

OGIER LE DANOIS.--Origine de ce surnom.

Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son père était gouverneur de la Marche, c'est-à-dire, de la frontière d'Ardène. Ogier, né dans ce pays, était donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononçait l'Adanois (_r_ muette, _en_ sonnant _an_).

De _l'Adanois_ on fit _le Danois_.