Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 24

Chapter 243,433 wordsPublic domain

«Chi vous lairons _ester_ dou roi Richart.»

(_Chron. de Rains_, chap. 111.)

Or vous lairons _ester_ du dux Hervis.

(_Garin_, t. I, p. 5.)

Dans cette formule, très-familière aux chroniqueurs et aux poëtes, _ester_ ne signifie que _esse_.

La langue du barreau le conserve encore dans le sens de _stare_: «La femme ne peut _ester_ en jugement sans l'autorisation de son mari.» _Stare in judicio._

C'est aussi le sens du participe _estant_ dans ce passage:--«Li enfes s'est agenoilliez tant que li peuples s'accoisa; lors se leva _en estant_, et parla si haut que tuit le porent oir.»

(_Rom. des sept Sages_, p. 97.)

Il se leva debout, en pied, comme disent les Italiens.

IMPARFAIT.

L'ancien imparfait tirait son singulier de _sum_, et son pluriel de _stare_:

J'ere, tu eres, il ert; _Eram_, _eras_, _erat_;

Nous estions, vous estiez, ils estoient. _Stabamus_, _stabatis_, _stabant_.

Aujourd'hui, il dérive tout entier de _stare_:

J'étais, tu étais, il était.--_Stabam_, _stabas_, _stabat_.

Déjà, sous Louis IX, on employait concurremment les deux formes. L'auteur de _la Vieille Truande_ dit de son héros:

Biaus _estoit_ et cointes et sages; A un chevalier _ert_ messages, Qui bien _estoit_ du pais nez.

(Barbaz., I, p. 240.)

FUTUR.

Se tire de _stare_: _J'esterai_, _tu esteras_, _il estera_, etc.

«Rendez-vous bonnement, puis _esterez_ en bonne paix.»

(_Rois_, p. 410.)

Les quatre fils Aymon témoignent à Charlemagne le désir d'être équipés par lui, pour le service du plus vaillant roi qui sera jamais:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que nous adoubissiez au jour qu'il vous plaira Pour le plus vaillant roy qui jamais n'_estera_.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 215.)

Un très-beau passage de la _chanson de Roland_, c'est le moment où l'arrière-garde de Charlemagne est sur le point d'être attaquée par les Sarrasins dans les défilés de Roncevaux. Olivier, à plusieurs reprises, a supplié Roland de sonner de son cor d'ivoire pour avertir Charlemagne, et rappeler l'avant-garde à leur secours. Roland s'y est obstinément refusé, et toujours par les mêmes motifs: il croirait se déshonorer et attirer des reproches sur sa famille et ses amis, si aucun homme vivant pouvait dire qu'il a _corné pour des païens_. Il se repose sur sa vaillance et sur l'acier de Durandal:

Roland est proz, e Oliver est sage,

dit le poëte.

Cependant le danger devient tel, qu'il est impossible de le méconnaître. Alors l'archevêque Turpin éperonne son cheval blanc, et, monté sur une petite éminence, il exhorte les soldats à bien faire leur devoir, sans leur dissimuler le sort qui les attend. Aussi leur donne-t-il l'absolution, leur imposant pour pénitence de _bien férir_. Les vers sont nobles et touchants:

Seignurs baruns, Carles nus laissat ci, Pur nostre rei devum nus bien murir. Chrestientet aidez a sustenir. Bataille auerez, vos en estes tuz fiz[93], Car a vos oilz veez les Sarrazins. Clamez vos culpes, si priez Deu mercit. Assoldrai vos pur vos anmes guarir: Se vus murez, _esterez_ seinz martirs.

(_Roland_, st. 293.)

[93] _Fiz_, de _fixi_, vous êtes bien fixés sur ce point.

«Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici. Nous devons bien mourir pour notre roi. Aidez à soutenir la chrétienté[94]. Vous aurez bataille, vous en êtes bien sûrs, car voici devant vos yeux les Sarrasins. Confessez vos péchés, implorez la merci de Dieu. Je vais vous absoudre pour guérir vos âmes: si vous mourez, vous serez saints martyrs.»

[94] C'est-à-dire, ici, le christianisme.

C'est peut-être ce passage pathétique que chantait Taillefer à la bataille d'Hastings, à la tête de l'armée, pour enflammer les soldats de Guillaume le Conquérant. En tout cas, il n'aurait guère pu choisir mieux[95].

[95]

Taillefer, qui moult bien cantoit Sur un roncin qui tost aloit, Devant eux s'en aloit cantant De Karlemaine et de Rolant, Et d'Olivier, et des vassaux (_des braves_) Qui moururent a Roncevaux.

(Wace, _Rom. de Rou._)

Le _t_ étymologique de j'_esterai_, dans la prononciation, laissait prévaloir l'_s_; et la forme parlée modifiant la forme écrite, on écrivit bientôt comme on prononçait, j'_esserai_.

Partonopeus est en prison. Son geôlier est absent; la femme de ce geôlier lui permet de sortir pour aller à un tournoi: Si vous y mourez, dit-elle, ce sera fait de moi: Armand me percera de son épée:

Et se vos morez el tornoi, Donc _essera_ tout fait de moi: Harmant m'ocira de s'espee.

(_Partonopeus_, v. 7727.)

... Je crois moult bien sans faille Que par lui _esserons_ delivre.

(_La Violette_, p. 84.)

_Je serai_, _tu seras_, est syncopé, pour _j'esserai_, _tu esseras_ ou _tu' sseras_.

PRÉTÉRITS.

Le prétérit fut transporté du latin sans changement: _Je fui_ ou _je fuid_, avec le _d_ euphonique, comme l'écrit toujours le _livre des Rois_, saint Bernard et la _chanson de Roland_. J'ai montré plus haut (p. 168 et suiv.) comment _ui_ sonnait _u_; il n'est donc pas étonnant qu'on ait fini par écrire _je fus_.

Il a existé aussi une seconde forme de prétérit; celle-ci, dérivée de _stare_: _J'estu_, tu _estus_, il _estut_, mais avec le sens exclusif de _steti_, _stetisti_, _stetit_. Au troisième _livre des Rois_, le Seigneur demande qui veut aller tromper Achab; un esprit se présente, et dit: Je le tromperai.

«Uns vint avant e _estud_ devant notre Seigneur, si dist: Jol' decivrai.» (_Rois_, p. 337.)

Comme l'on voit, le verbe _être_ était originairement beaucoup moins irrégulier qu'il n'est aujourd'hui.

Voici un curieux exemple où l'on voit rapprochés l'infinitif _ester_, dans le sens _esse_, et le participé _estant_, dans le sens de _stando_. C'est dans la _chanson de Roland_; le poëte fait une peinture pitoyable de la nuit qui suivit la défaite de Roncevaux: les hommes étaient étendus morts ou mourants, il n'y avait pas un cheval qui pût se tenir debout; celui qui voulait de l'herbe, la prenait étant couché:

Ni ad cheval qui puisse _ester en estant_: Ki herbe voelt, si la prent en gisant.

(_Roland_, st. 180.)

Il est clair que, dans ce passage, il faut prononcer _estre_, quoiqu'il y ait écrit, conformément à l'étymologie, _ester_.

FAIRE.

Nous sommes à la veille de perdre, par négligence, un des plus précieux emplois de ce verbe. _Faire_ avait jadis le privilége de se substituer en temps, nombre et personnes, à un verbe déjà exprimé qu'on avait besoin de répéter dans la même phrase:

La reine de Navarre, dans sa VIIe nouvelle: «Qu'avez vous fait de vostre anneau (dit un mari à sa femme)? Mais elle, qui fut bien aise qu'il la mettoit au propos qu'elle avoit envie de luy tenir, luy dit: O le plus meschant de tous les hommes, à qui le cuidez vous avoir osté? Vous pensiez bien que ce fust à ma chambriere, pour laquelle vous avez despensé deux fois plus de vos biens que jamais _vous ne fistes_ pour moy!»

Et dans la LIVe:

«Il faudroit, madame, que nos maris feussent envers nous comme Jesus-Christ envers son Eglise.--Aussy _faisons nous_, dit Saffredant, et sy possible estoit, nous le passerions, car Jesus-Christ ne mourut qu'une fois pour son Eglise, et nous mourons tous les jours pour nos femmes.--Mourir! dit Longarine; il me semble que vous et les autres qui sont icy, valez mieulx escus que _ne faisiez_ grands blancs, avant que feussiez mariez.»

* * * * *

Dans ce dernier exemple, on voit le verbe _faire_ suppléer toute une phrase: _aussy faisons-nous_, c'est-à-dire, aussi sommes-nous envers nos femmes comme Jésus-Christ envers son Église. Quelle économie de paroles! On ne peut trop regretter ces tours.

Ce baudet-ci m'occupe autant Que cent monarques pourraient _faire_.

(_La Fontaine._)

Pourraient _m'occuper_.

Les oisillons, las de l'entendre, Se mirent à jaser aussi confusément Que _faisaient_ les Troyens quand la pauvre Cassandre Ouvroit la bouche seulement.

(_Le même._)

Que _jasaient_ les Troyens.

«Il (l'Amour) s'ouvrira plutôt à vous qu'il ne _feroit_ à sa mère.»

(La Fontaine, _Psyché_.)

«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé _n'a fait_ en Europe?»

(Bossuet.)

_Qu'il ne s'ouvrirait._--_N'a brillé._

«On regarde une femme savante comme on _fait_ une belle arme... C'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux,»... etc.

(La Bruyère, _des Femmes_.)

* * * * *

_Si_ est quelquefois pour _ainsi_. Alors _si fait_ signifie _ainsi fait_. Par exemple, dans cette traduction du célèbre sonnet de Pétrarque sur la mort de Laure:

Plaindre devroient l'air, la mer et la terre, Le genre humain, qui comme anneau sans pierre Est demeuré, ou comme un pré sans fleurs.

Le monde l'eut sans la connoître à l'heure: Je la congneu, qui maintenant la pleure! _Si fait_ le ciel, qui s'orne de mes pleurs.

«Le fils de monsieur le capitaine était garçon perruquier, et courait le monde en cette qualité, quand il vint se présenter à madame de Warens, qui le reçut bien, comme elle _faisait_ tous les passants, et surtout ceux de son pays.»

(J.-J. Rousseau, _Confessions_, liv. II.)

Les Anglais nous ont pris cette forme, avec bien d'autres choses; mais, mieux avisés que nous, ils ne l'ont pas laissée périr.--Leur verbe _do_ (_faire_) n'est autre que le verbe allemand _thun_.--Vous avez assuré que telle chose se passait.--Je ne l'ai point assuré, _I did not_; mot à mot: Je ne l'ai point fait.

--Je n'aime pas à voyager.--Si _fais-je_ bien, moi: c'est-à-dire, _je l'aime_ bien, moi. On a dit ensuite, en immobilisant la personne et le nombre dans la forme d'un adverbe: _Si fait_ bien, moi; _si fait_ bien, nous. La correction exigerait, à la première personne: _Si fais_ bien, moi; _si faisons_ bien, nous.

En réponse à une question, à une affirmation, à une négation: _Si fait_, _non fait_. On se contente aujourd'hui de dire, avec moins d'énergie: _Oui_, _non_.

FAIRE FORT (SE).

Beaumarchais a pris, dans _le Petit Jehan de Saintré_, deux des principaux personnages du _Mariage de Figaro_: la comtesse Almaviva et Chérubin ne sont qu'une copie de la jeune dame des Belles Cousines et du petit Jehan. Les scènes de la comédie du XVIIIe siècle se retrouvent dans le roman du XVe, seulement la comédie est un peu plus enluminée de luxure: il faut bien que le progrès soit quelque part. Les dames d'atour de la jeune dame des Belles Cousines font le rôle de Susanne. Le petit Saintré est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans; moins avancé que le page espagnol, mais déjà aussi honteux devant une femme que le _bel oiseau bleu_ du château d'Aguas Frescas.

La dame des Belles Cousines fait appeler le petit Jehan dans sa chambre, devant ses femmes, non pour lui faire chanter une romance, mais pour lui faire déclarer le nom de _sa dame par amours_. Le pauvre enfant est bien embarrassé! Il avoue qu'il n'en a pas. La dame des Belles Cousines feint une grande colère, et lui donne quatre jours, pas davantage, pour se pourvoir de cet objet de première nécessité à un vrai gentilhomme.

Ce terme écoulé, revoici madame assise sur les pieds du petit lit, le page tremblant à genoux devant elle, et derrière eux, rangées en demi-cercle, les dames d'atour, qui étouffaient leur envie de rire: madame Catherine, madame Ysabel, Aliz, Marguerite, etc. On va juger le petit Saintré. Madame soutient qu'il est coupable, n'ayant pas encore fait de choix. Les autres prennent sa défense:--«Ha, Madame, dirent elles en riant, cuydez vous qu'il ait mis quatre jours fors que pour bien choisir celle qu'il voudra servir? Eh que non, dit madame. Eh que si, dirent-elles; _nous nous faisons fortes pour luy_. Lors elles lui dirent: N'est il pas vray, mon filz?[96]»

(_Chap._ III.)

[96] Je cite le texte de l'édition donnée par M. Guichard, la seule qu'il soit désormais possible de lire.

L'Académie veut que dans cette locution _fort_ soit invariable.--«Elle se fait _fort_ d'obtenir la signature de son mari;... ils se faisaient _fort_ d'une chose qui ne dépendait pas d'eux.»--On ne voit pas la raison de cette invariabilité. _Fort_, invariable, ne pourrait être que l'adjectif pour l'adverbe, comme lorsqu'on dit: Ils sont partis _soudain_; ils tenaient _ferme_, c'est-à-dire, _soudainement_, _fortement_. Mais on ne saurait supposer: Elle se fait _fortement_ d'obtenir, etc.; ils se faisaient _fortement_ d'une chose, etc... Le sens manifeste est celui-ci: Elle se disait assez _forte_ pour obtenir;... ils se prétendaient _capables_, _forts_ d'une chose... Il est donc indispensable de faire accorder l'adjectif. C'était, comme on l'a vu, l'usage ancien; pourquoi l'a-t-on changé, et sur quelle autorité? Il est fâcheux que l'Académie ne motive jamais ses décisions; plus elles sont absolues, plus il faudrait tâcher de les faire voir justes et raisonnables.

FEINDRE, FEIGNANT[97].

[97] On écrivait _faindre_ comme _craindre_. L'orthographe normande a prévalu pour le premier.

_Feindre_ s'employait jadis absolument, dans un sens analogue à celui de _craindre_, _hésiter_.

L'auteur du _Chastelain de Coucy_ dit, au début de son poëme, que l'amour favorise les amants hardis, mais qu'à peine a-t-il aucune récompense pour les timides:

Mais pour les _faingnans_ desloiaus Dist on qu'a paine est nulz loiaus.

(_Coucy_, v. 21.)

Une chanson de Coucy lui-même, antérieure au poëme d'environ cinquante ans, commence par ce couplet:

Pour verdure ne pour pree, Ne pour fueille ne pour flour, Nulle chanson ne m'agree, Se ne muet de fine amour. Mais li _faingnant prieour_, Dont ja dame n'iert amee, Ne chantent fors en pascours: Dont se plaingnent sans doulours.

(_Coucy_, p. 13.)

«On a beau célébrer la verdure, les prés, les feuillages, les fleurs; nulle chanson ne m'agrée, si elle n'est inspirée par une vraie passion. Mais ces _lâches suppliants_, qui n'aiment de fait aucune femme, ne chantent que vers le temps de Pâques. Ils se plaignent sans douleurs.»

M. Crapelet a mal traduit: «Mais celui _qui feint d'attendrir_ une dame.» On ne feint pas d'attendrir: on attendrit ou l'on n'attendrit pas.

Observez que nul mot ne peut remplacer _faignant_. _Lâche_ est trop fort; _timide_, trop faible; et puis, la timidité s'allie avec le véritable amour; c'est _faignant_, ou, comme on dit en picard, _coeur failli_.

L'ESMOULEUR.

Pourtant encore un coup ou deux Tourne, mon valet.

LE VALET.

Je le veux, Et croy que pas je ne _faindray_.

(_Les Langues esmouluës._)

Cette acception du verbe _feindre_ était encore en pleine vigueur à la fin du XVIIe siècle. Molière en présente de fréquents exemples:

«CLÉANTE.--_Nous feignions_ à vous aborder, de peur de vous interrompre.»

(_L'Avare_, acte I, sc. 5.)

Et dans _Don Juan_: «_Je ne feindrai_ point de vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une soeur séduite et enlevée d'un couvent.»

(Act. III, sc. 4.)

_Feindre_ exprimait moins que _craindre_ et plus qu'_hésiter_; notre langue s'est appauvrie de cette délicatesse, mais le peuple l'a retenue. _Un feignant_ est un homme qui ne craint pas le travail au point d'avouer sa paresse et d'oser le refuser; il l'accepte, mais il fait peu et de mauvaise besogne: il hésite, il tourne, il _feint_ de travailler.

Les beaux parleurs se moquent de la prononciation du peuple, persuadés qu'en disant _un feignant_ il veut dire _un fainéant_. _Un fainéant_ ne fait rien; _un feignant_ fait quelque chose. Qui des deux est le ridicule, celui qui est raillé sans raison, ou celui qui le raille sans comprendre ce qu'il raille?

Avec _faindre_ et _faignant_, nous avons perdu leur substantif _faintise_:

Chascuns d'eux a sa lance prise: Proaice anemie a _faintise_ Les a fait tost esperonner.

(_Coucy_, v. 1415.)

Chascuns a sa lanche reprise Apertement et sans _faintise_.

(_Ibid._, v. 1683.)

_Faintise_ a été mal remplacé par _fainéantise_. Encore une fois, la _fainéantise_ s'abstient de tout travail; la _faintise_ feint de travailler.

On disait aussi, avec la forme réfléchie, _se faindre_. Un homme donne son anneau à un ermite: Présentez-le à ma femme; dites-lui, de ma part, qu'elle vous traite comme elle ferait moi-même, et qu'elle ne s'y épargne pas:

Que de vous face en bone foi Autant comme el feroit de moi, Si qu'ele mie ne _se faigne_.

(_Du Provost d'Aquilée._)

FESTIVAL.--_HOW DO YOU DO?_

Ce mot, qui nous revient d'Angleterre, a commencé par être français. Saint Bernard s'en servait:

«E soit chanté par tote tes rues li _festivals_ Alleluya.»

(_Sermons_, p. 532.)

Et le traducteur du _livre des Rois_:

«Achab fist remuer jusques al temple un almarie[98] ki esteit al porche, u l'um metteit les oblatiuns, nummeement ke li reis soleient faire as sabatz e _jurs festivals_.»

(_Rois_, p. 400.)

[98] Remarquez, dans ce mot, la substitution des liquides _l_ et _r_. Nous avons rétabli l'_r_ étymologique d'_armarium_ (rac. _arma_); au contraire, de _contralier_ (rac. _contra alium_, subaud. _stare_), nous avons fait, par substitution de liquide, _contrarier_:

Grant pechie fait qui _contralie_ Dame qui est d'amors marrie.

(_Partonopeus_, v. 6660.)

Ce sont, dit le même auteur, les _clergastes_ (mauvais clercs) qui parlent mal des femmes et contrarient leurs servantes:

Ce sont clergastes qui en mesdient, Qui lor meschines _contralient_. Ils sont vilains et eles foles.

(_Ibid._, v. 5489.)

«Achab fit reporter jusque dans le temple une armoire qui était sous le porche, où l'on mettait les offrandes, nommément celles que les rois avaient coutume de faire aux sabbats et jours de fête.»

_Festival_ s'est embarqué, et a passé la Manche avec Guillaume le Conquérant; bien d'autres en ont fait de même: les Anglais ne sont riches que de nos dépouilles; si l'on se mettait à cribler leur langue et à reprendre ce qui nous appartient, il ne leur resterait pas même de quoi se dire: Bonjour, comment vous portez-vous? Leur fameuse formule _how do you do_ est volée à la France. On disait, au XIIe siècle, _Comment le faites-vous?_ C'était le salut de politesse quand on se rencontrait.

La belle et sage châtelaine de Fayel, accueillant pour la première fois le châtelain de Coucy en présence de sa dame de compagnie Ysabelle: Comment allez-vous? lui dit-elle; comment passez-vous le temps?

Lors li dist la dame: _Comment Le faites vous_, biau très doux sire? --Certes, dame, n'ai duel ne ire, Jour ne heure, que ne vous voie.

(_Coucy_, v. 3490.)

«Certes, madame, je n'ai deuil ni chagrin, chaque jour, à toute heure, que du désir de vous voir.»

Une autre fois, Coucy rencontre Ysabelle, à qui il a tant d'obligation, avec Gobert, le confident de Fayel, mais qui trahit son maître pour Coucy, car Ysabelle et Gobert sont amants. Le châtelain court à eux; il embrasse familièrement la bonne Ysabelle,

Et dist: Chiere amie, _comment Le faites vous?_ nel' celez pas.

(_Coucy_, v. 5710.)

La belle Euriaut reçoit un messager de Gérard, et s'informe de lui avec sollicitude:

_Comment_ Gerars li biaus _le fait_.

(_La Violette_, p. 40.)

Cette expression était encore en vigueur à la fin du XVe siècle:

--«Adonc le duc Richart vint à luy, et luy demanda _comme il le faisait_, et de quoy li servait léans.»

(_Chroniq. de Norm._, imp. à Rouen en 1487.)

* * * * *

Voltaire, qui a tant raillé le _Comment vous faites-vous faire_ des Anglais, ne soupçonnait pas qu'il se moquait d'une vieille formule française. Les Anglais n'ont eu que la peine de la revêtir de mots saxons, sans autrement la déguiser. Ainsi un gallicisme et un germanisme, cela fait un anglicisme.

CHAPITRE VII.

Suite des observations détachées.--Fleur d'orange et fleur d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, léans, céans.--Lésine ou Alesine.--Mystères; de quelques finesses de versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues et ogres.--Où.--Par, parmi.

FLEUR D'ORANGE.

De tout temps on a dit, en bon français, _de la fleur d'orange_.

Malherbe écrit à son ami Peiresc:

«Selon ma coutume, je vous importune: je vous prie de me faire le bien de m'envoyer une bouteille d'huile de _fleur d'orange_.»

(_Lettres_, p. 24.)

«Et, à propos de cela, souvenez-vous _de la fleur d'orange_, je vous en supplie, monsieur.»

(_Ibid._, p. 30.)

Cette expression revient encore cinq ou six fois.

La cour de Louis XIV, qui passe pour avoir su le français, disait _de la fleur d'orange_.

«J'aime nos Bretons: ils sentent un peu le vin, mais votre _fleur d'orange_ ne cache pas de si bons coeurs.»

(_Mad. de Sévigné_, lett. 179.)

Voltaire dit _fleur d'orange_:--«Je crois, ma foi, être dans la boutique d'un parfumeur; je suis empuanté d'odeur _d'eau de fleur d'orange_.»

(_Les Originaux_, act. II, sc. 8.)

C'est de nos jours seulement qu'on s'est avisé de raffiner sur cette expression, et d'y vouloir substituer _fleur d'oranger_. _Fleur d'orange_, sans égard pour les autorités qui le protégeaient, a été déclaré ridicule, absurde, à l'usage des sots. «Quiconque, dit spirituellement l'auteur des _Nouvelles remarques sur la langue française_, quiconque a trouvé des fleurs sur une orange, a le droit de parler de _fleur d'orange_. Mais on ne rencontre guère de pareilles fleurs qu'au _jardin des Olives_. On rencontre probablement aussi en ce lieu des _fleurs de poires_, des _fleurs d'abricots_; mais partout ailleurs ce sont les oliviers, les poiriers et les abricotiers qui portent des fleurs.»

(T. II, p. 239.)

La raillerie est vive et impitoyable, comme d'un homme dix fois sûr de son fait. On croirait entendre M. Nodier en personne.

Quoique je n'aie jamais cueilli de fleurs sur une orange, je ne laisserai pas de continuer à dire de la fleur d'orange, et même j'essayerai de défendre cette expression. Je n'hésite point à me ranger du parti le plus faible contre le plus fort, c'est-à-dire, avec les anciens contre les modernes; avec Malherbe, Voltaire et madame de Sévigné, contre M. Francis Wey.

Avant tout, je prendrai la liberté de faire observer à nos savants critiques que, dans cette locution _fleur d'orange_, il ne s'agit pas de _la_ fleur, mais _du_ fleur; que _fleur_ ici ne traduit pas _florem_, mais _odorem_.

«Les loups reconnoissant _au fleur_ celui qui les a supplantez, tous d'un commun accord le devorent.»

(PASQUIER, _Recherches_, VIII, chap. 15.)

_Flairer_, c'est aspirer une odeur; _fleurer_, c'est au contraire l'exhaler: témoin, dans _le Malade_, M. Fleurant, apothicaire.

L'article féminin _la_ ne s'unit pas à _fleur_; il représente le mot _eau_, supprimé par ellipse. De _la_ fleur d'orange, c'est de _l'eau_ de fleur ou de senteur d'orange.

Voilà nos motifs pour maintenir _la fleur d'orange_. A quoi j'ose ajouter qu'il faut toujours y regarder à deux fois avant de condamner avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel usage, et tous les écrivains du XVIIe siècle.

On courrait beaucoup moins de risque à soutenir que _fleur d'oranger_ est dû au purisme affecté et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent effectivement des fleurs d'oranger. Leur pensée se reporte à ce qu'ils mettent dans leur alambic, et la nôtre, au fleur de ce qui en sort.

Nos pères, en général, connaissaient mieux que nous la propriété des mots; ils savaient très-bien dire _fleur d'oranger_ où cela était nécessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: «Les truyes, en leur gesine, ne sont nourries que de _fleurs d'orangiers_.»

(_Pantagruel_, IV, 7.)

Il serait trop singulier qu'il eût fallu attendre jusqu'en 1845 à s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs!