Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 23

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Cependant, cette fausse acception a été adoptée par l'Académie: «Chercher _chape-chute_, _trouver chape-chute_, signifient aussi chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse.» On peut trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche guère. L'Académie s'est ici fourvoyée sur les pas de la seule madame de Sévigné, dont elle aurait dû rectifier l'erreur.

Cette expression, _chape-chute_, rend témoignage de la bonne coutume où l'on était, en parlant, de terminer le participe passé par un _T_ euphonique. On disait: _chut_, _crut_, _lut_; et au féminin, _chute_, _crute_, _lute_ (_voy._ p. 113 et 114):

«Quiconques a achaté le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire, et toute autre maniere de fruit _cruT_ en regne de France, aus, oignons, etc.»

(_Livre des Mestiers_, p. 32.)

«De fruit qui a _crû_ au royaume de France.»

Le châtelain de Fayel vient de révéler à sa femme la nature de l'horrible mets qu'on lui a servi, à elle seule. En femme sensée, dit le poëte, elle refuse d'abord d'ajouter foi à son mari: le sire de Coucy est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contrée. Alors, pour la convaincre et sans daigner lui répondre directement, le cruel époux demande à un valet le petit coffre pris à Gobert, le messager du pauvre défunt, où sont contenues les tresses de cheveux de la châtelaine, et cette lettre pathétique, dernier adieu de Coucy, daté de son lit de mort. Toute cette scène est très-belle:

Li sires[88] a son valet a dit: Baille moi ce coffre petit. Maintenant li ferai savoir Se je li dis menchonge ou voir. Li vallés le coffre d'argent Li baillerent; et il le prent, Et l'a devant la dame ouvert; Les traices li monstre en apert, Et pois la lettre desploia, De chief en chief _lute_ li a; Puis li a le seel monstré, Et après li a demandé: Connoissies vous ces armes cy? C'est dou chastelain de Coucy.

(_Rom. de Coucy_, v. 8061.)

[88] Sans tenir compte de l'_s_ caractéristique du nominatif. C'est pourquoi elle a fini par disparaître de l'écriture.

Sauf trois ou quatre expressions vieillies, _voir_ pour _vrai_; _en apert_, _à découvert_; _de chief en chief_, c'est-à-dire, _de point en point_, _d'un bout à l'autre_; _seel_, _cachet_; ces vers, écrits au XIIIe siècle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vérité met à la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est l'éloquence. Le _roman dou chastelain de Coucy_ est une des oeuvres les plus remarquables de la littérature du moyen âge. Il est fâcheux que l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une énigme qui jusqu'ici n'a point trouvé d'OEdipe[89].

[89] Voyez les derniers vers du poëme.

Cette observation se rattache à la règle du _t_ euphonique, dont elle confirme l'usage. J'ajouterai un troisième exemple.

Turold, en décrivant l'affreuse tempête qui présage la mort de Roland, à Roncevaux, dit que les foudres tombent _menu et souvent_. Cette expression ne pourrait, à cause de l'hiatus, entrer dans un vers moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux poëte:

Chiedent li fuldres e menu_T_ et souvent.

Et en effet, ce _t_ euphonique est celui de _minutus_, comme tout à l'heure c'était celui de _lectus_[90].

[90] Il faut tirer le _t_ de _chute_, du barbarisme _cadutus_, qui serait le participe régulier de _cado_, et qui, apparemment, se disait dans le peuple, puisqu'il est resté en italien: _caduto_. Au reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux représentées en français et en italien par _cas_ et _chute_, _caso_ et _caduta_.

Remarquez le _d_ intercalé dans _chiedent_. _Ché-oir_ faisait régulièrement _ché-ent_; mais pour éviter, même à l'intérieur d'un mot, le concours de ces deux _e_, on glisse entre deux un _d_: _chédent li fuldres_. C'est le _d_ du radical: _Cadunt fulmina_.

J'ai tenté de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot à un autre; mais il y aurait à faire de grandes recherches sur l'introduction de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des plus abondantes sources d'étymologies. Il faudrait prendre l'euphonie pour guide principal, et apporter dans cette étude une circonspection, une délicatesse extrêmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans _chéent_, ne blessait pas dans _chéoir_, _caoir_; pourquoi? C'est que l'hiatus peut être doux entre deux voyelles différentes, et qu'il est toujours pénible quand la voyelle rebondit sur elle-même.

DAME!

L'Académie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en explique pas le sens, et donne à penser que ce sens est le même que dans le substantif féminin _une dame_. Il n'en est rien,

_Dame_ est la traduction primitive de _Dominus_. _Dame Dieu_, c'est _Dominus Deus_. La première orthographe est même _Damne_. C'est ainsi que ce mot se présente dans la _chanson de Roland_:

Respont Rollans: Ne placet _Damne Deu_ Que mi parent pur mei seient blasmet.

(_Roland_, st. 62.)

«Ne plaise au _Seigneur Dieu_,» etc.

Il est _sire et dame_ du nostre.

(_Barb._, III, 44.)

Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met pied à terre dans un pré, s'agenouille, et demande à Dieu de renouveler en sa faveur le miracle de Josué, pour avoir le temps de compléter sa victoire:

Quant veit li reis le vespres decliner, Sur l'erbe verte descend il en un pred, Culchet sei a terre, si priet _Damne Deu_ Que li soleil pur lui face arrester.

(_Ibid._, st. 175.)

Ce mot est écrit dans d'autres passages, conformément à la prononciation primitive, _dane_ et _danne_.

_Vidame_ est _vice dominus_, comme _viroy_ ou _visroy_, selon l'orthographe du XVIe siècle, est le _vice-roi_.

Ainsi, quand on dit par exclamation, _dame!_ cela revient à _Seigneur!_--_Ah, dame! Ah, Seigneur!_

On a écrit aussi _damp_, en terminant par une consonne euphonique. Tout le monde connaît _damp abbé_, du _Petit Jehan de Saintré_.

Enfin, la langue avançant et se modifiant, _dame_ a été réservé pour la traduction de _domina_; et pour traduire _dominus_, on s'est servi de _dom_. Les bénédictins et les chartreux prenaient le _dom_: _dom_ Rivet, _dom_ Brial, _dom_ Bouquet.

Le _don_ des Espagnols représente également _dominus_. Il a cela de particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptême: Don Juan, don Pèdre, don Miguel. Ce serait une faute grossière de le mettre devant un nom de famille, et de dire, par exemple, _don Cervantes_. Il faut dire: Don Miguel de Cervantes.

Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare, Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare.

(Corneille, _Don Sanche_, act. I, sc. 2.)

«Je ne me soucie ni de don Thomas, ni de don Martin.»

(Molière, _les Fourberies de Scapin_.)

Les formes de _dom_ et _damp_ se conservent dans plusieurs noms géographiques: _Domèvre_, _Dommartin_, _Dammartin_, _Dampierre_. C'est-à-dire: _dom Èvre_, _dom Martin_, etc.

_Dame_, dans le sens masculin, n'a plus qu'un asile; mais il paraît désormais impossible de l'en chasser.

CHAPITRE VI.

Suite des observations détachées.--Degrés de comparaison formés à l'imitation du latin.--_De_ après le comparatif.--Diable à quatre (faire le).--Draps, linge.--Dur, dru, rude.--ÊTRE, ses formes primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.--Festival, _how do you do_.

§ Ier.

DEGRÉS DE COMPARAISON FORMÉS COMME EN LATIN.

COMPARATIFS EN _or_.

Avant de recourir, pour marquer les degrés de comparaison, à la périphrase et aux mots _plus_, _très_, on se servait, comme en latin, d'une terminaison de rechange.

* * * * *

_Grand_ faisait GREIGNOUR (grandior);--_petit_, MENOUR (minor), qui vit encore aujourd'hui sous la forme de _moindre_. Nous avons gardé _pire_, de _pejor_.

Grant fu li duel, onques _greignor_ ne vi.

(_Garin_, I, p. 109.)

«Grand fut le deuil; je n'en vis jamais de plus grand.»

. . . . . . . . . . . . . . Et mon desconfort _greignour_, Dont je mourrai sans detour, Si par vous ne sont menour.

(_Ch. de Coucy_, dans le roman, v. 403.)

«Et mon déconfort plus grand, dont sans faute je mourrai si vous ne les rendez moindres.»

* * * * *

PIOR. Du latin _melior_, _pejor_, on avait fait, sans y rien changer, _mellor_, _peor_ ou _pior_, d'où nous avons _meilleur_, _pire_:

Car cis aime miex les _mellors_, Et tient bas soz piez les _piors_.

(_Partonop._, v. 4330.)

Empirier ne porroient il; Coment amenderoient il, Qu'il n'ont vergoigne ne peor (_ni peur_), Qu'il ne pueent estre _pior_.

(_Bible Guiot_, v. 107.)

De _greignor_ s'est formé le verbe _rengréger_, comme _empirer_ de _pire_:

Ma douleur se _rengrége_, et mon cruel martyre S'augmente et devient pire.

(Regnier.)

Chacun fit son devoir de dire à l'affligée Que tout a sa mesure, et que de tels regrets Pourraient pécher par leur excès. Chacun rendit par là sa douleur _rengrégée_.

(La Fontaine, _la Matrone d'Éphèse_.)

_Rengréger_ manque tout à fait à la langue moderne, où rien ne le supplée. Il faut en poursuivre le rétablissement.

SUPERLATIFS EN _issime_.

Le père Bouhours, dans ses _Entretiens d'Ariste et d'Eugène_, disserte très-longuement de la langue française, dont il prétend marquer les traits essentiels, l'esprit et le caractère. Mais le bon père ne connaît que la langue de son temps, et ne paraît pas soupçonner que la langue française ait jamais été faite autrement qu'en 1708; il conclut toujours intrépidement du fait particulier au droit général.

Par exemple, il écrit:

«Notre langue n'aime point les exagérations, parce qu'elles altèrent la vérité. Et c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'a point de ces termes qu'on appelle _superlatifs_, non plus que la langue hébraïque. Car _grandissime_, _bellissime_, _habilissime_, dont les provinciaux et même quelques gens de cour se servent, ne sont pas français. Et pour _illustrissime_, _sérénissime_, _révérendissime_, _généralissime_, ce sont des termes établis pour marquer les qualités des personnes, et non pour exagérer les choses.»

(_Ariste et Eugène_, IIe entretien.)

Là distinction de Bouhours sur _illustrissime_ et _révérendissime_ est trop visiblement jésuitique. Ces mots sont pour marquer des qualités, et non pour exagérer. Belle finesse! Cela sent sa casuistique de Loyola, qui, à tout prix, tourne les choses au point de vue dont elle a besoin. Ces mots _illustrissime_, _révérendissime_, sont-ils des superlatifs, oui ou non? Voilà toute la question, et la réponse n'est pas douteuse.

Si le père Bouhours avait lu les anciens auteurs du moyen âge, il aurait su qu'au contraire ces superlatifs sont tout à fait dans le génie de notre langue; que pendant plusieurs siècles on s'en servit continuellement, et sans scrupule. Ce sont les beaux esprits, les raffinés en habit brodé ou en soutane, qui, au XVIIe siècle seulement, s'avisèrent de les proscrire. Jusque-là, on trouve les superlatifs en _issime_ ou en _isme_, par contraction.

Roland, blessé à mort dans les vallons de Roncevaux, à l'heure d'expirer, apostrophe d'une manière touchante son épée Durandal:

O Durandal! cume es bele et _saintisme_!

(_Roland_, st. 170.)

«Comme tu es belle et _santissime_!»

* * * * *

BONISME, pour _bonissime_, est très-curieux, car il n'a pu être transporté directement du latin, qui dit _optimus_; il a donc fallu le former du français _bon_, en imitant le procédé latin; preuve que ce procédé n'est pas si antipathique au génie de notre langue.

«E _bonisme_ vassals (_pugnatores validi_) ki furent venuz o le rei David de Geth, alerent devant lui.»

(_Rois_, p. 174.)

«Assemblerent sei _bonismes_ vassals»--(surrexerunt autem omnes viri fortissimi.)

(_Rois_, p. 119.)

* * * * *

GRANDISSIME se contractait en GRANDISME, comme _bonissime_ en _bonisme_.

--«Jo vus batrai de _grandismes_ balains.»

(_Rois_, p. 282.)

Le texte dit: _Cædam vos scorpionibus_.

* * * * *

De _pessimus_ on fit PESSIME, et de _pessime_, PESME:

--«Mais ses maris fu dur e _pesmes_ et malicius.»

(_Rois_, p. 96.)

Bataille auerum, et aduree e _pesme_.

(_Roland_, st. 239.)

Par la même tendance à contracter, on avait fait de _proximus_, PROUSSIME, et enfin PRUSME:

--«Si huem peched vers sun _prusme_...»

(_Rois_, III, p. 262.)

Si l'on pèche vers son prochain.

* * * * *

De _cher_, _cherissime_, on fit, par contraction, CHERISME:

_Cherismes_ dus, noble, vassal...

(Benoît de Sainte-More, II, p. 570.)

«Très-cher duc, noble brave,» disent au duc de Normandie ses sujets, qui s'efforcent de le retenir à la veille d'une expédition.

* * * * *

ALTISME ou HALTISME (_altissimus_).

Puis sont munteis sus el paleis _altisme_.

(_Roland_, st. 191.)

«Il est vrayment li fils del _haltisme_, selonc le temoignaige Gabriel; e por ceu, si est il ewalment (également, égaument) _haltisme_ al peire.»

(_Saint Bernard_, p. 522.)

On trouve même fréquemment les deux formes du superlatif accumulées:--«Senz lo _tres haltisme_ conseil de la sainte Triniteit.»

(_Ibid._)

Au XVIIe siècle, les gens qui avaient le plus et le mieux étudié la langue, et qui en conservaient la tradition la moins défigurée, par exemple, Malherbe, employaient les superlatifs en _issime_. Malherbe raconte à Peiresc l'apparition d'un météore, qui fut interprété par Henri IV à présage de victoire:

«La nuit d'entre le jeudi et le vendredi ensuivant, il fut vu par les gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des Canaux, passa par dessus la cour du cheval et par-dessus le château, alla crever en la cour du donjon, à l'endroit de l'horloge, avec _un grandissime bruit_; on dit comme d'un pétard.»

(_Lettre du 26 avril 1607._)

DE, après le comparatif.

Les Italiens après le comparatif mettent le génitif: _Maggior di me_, _peggior di te_. Notre vieille langue en usait de même:

_Meillor_ vassal _de lui_ onc ne connue-je mie.

(_Garin_, t. I, p. 60.)

Mes barons a le nez _plus noir_ _De_ fer.

(_Du Vilain à la C. N._, Barb., III, 131.)

Mais si mes bons me consentez, Grans biens vous en vendra encor; Et si arez mon anel d'or, Qui vaut _mieux de_ quatre bezans.

(_De Gombers et des deux Clercs._)

Nul _meillor_ mes _de moi_ n'i a.

(_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)

«Il n'y a pas de messager meilleur que moi.»

Le mari qui trouve un surcot (vêtement d'homme) sur le lit de sa femme:

Helas! fait il, je suis trahiz! . . . . . . . . . . . . . . . . Maintenant a le sercot pris, Car jalousie l'a espris, Qui est _pire de mal de denz_.

(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)

«... Cil furent avant appelez saiges qui sembloient mielx valoir _des_ autres en aucune manière de vie loable...»

(_Jean de Meung, trad. inéd. d'Abeilard._)

Dans le _roman des sept Sages_, un enfant explique à son père un présage tiré des cris obstinés de deux corneilles: Cela signifie, dit-il, que je monterai et me verrai un jour fort au-dessus de vous. Le père, à ces mots, s'irrite: «Voire, dit-il, si monteroiz _plus haut de moi_! (P. 98.)» Vraiment! vous monterez plus haut que moi! Et comme ils sont en bateau, il le saisit et le lance à la mer, ce qui conduit le fils à devenir empereur.

Les Grecs mettaient aussi après un comparatif le génitif du nom. La tournure par _que_ est empruntée aux Latins: _Major quam tu_; _Paulus est doctior quam Petrus_; et c'est aussi la plus anciennement employée en français. Dans le _livre des Rois_, fort antérieur à tout ce que je viens de citer:

«_Greignure_ est assez ta sapience _que_ la nuvele qu'en ai oie.»

(_Rois_, p. 272.)

«Ta sagesse est beaucoup plus grande que la nouvelle que j'en ai ouïe.»

Ainsi nous surprenons des traces de l'influence italienne sur le français dès le règne de saint Louis.

DIABLE A QUATRE (Faire le).

Quand notre théâtre prit naissance, vers le XVe siècle, on jouait des _mystères_ dévots; on jouait aussi des _diableries_; dans les _mystères_, les héros du drame étaient des saints; dans les _diableries_, des diables. Il y avait les petites diableries, où il ne paraissait que deux diables, et les grandes diableries, où il en paraissait quatre, épouvantablement déguisés et menant le plus grand bruit possible. De là cette locution proverbiale: faire le diable à quatre.

Comme toutes les choses vont en se perfectionnant, on introduisit bientôt dans les _diableries_ un nombre illimité de diables. Il y en avait certainement plus de quatre dans la troupe qui, sous la conduite de Villon, joua ce tour abominable raconté au 13e chapitre de _Pantagruel_. Il en coûta la vie au pauvre frère Étienne Tappecoue, sacristain des cordeliers, pour avoir refusé à ces garnements une chape dont ils voulaient habiller un vieux paysan qui faisait Dieu le père. Villon fut averti un certain samedi que frère Tappecoue, monté sur la poutre du couvent (c'est une jument non saillie)[91], s'en allait à la quête. Après avoir montré la diablerie par la ville et le marché, ils s'allèrent embusquer sur la route, et firent si grand'peur à la monture du sacristain, qu'elle prit le mords aux dents, jeta bas son cavalier, le traîna _à écorche-cul_, avec force ruades, en sorte qu'elle rentra au couvent ne rapportant de frère Tappecoue que le pied droit, avec le soulier entortillé dans les cordes qui lui servaient d'étrier. Le reste était demeuré en lambeaux par les chemins. On jugera s'il y avait de quoi faire cabrer un cheval: «Ses diables estoient tout caparassonés de peaulx de loups, de veaulx et de beliers, passementées de testes de moutons, de cornes de boeufs et de grands havets de cuisine[92], ceints de grosses courrayes esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et sonnettes de mulets, à bruit horrifique; tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs tisons allumez, sus lesquels à chascun carrefour jettoient pleines poignées de porasine (poix résine) en pouldre, dont sortoit feu et fumée terrible!... Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent au chemin au devant de luy, en grand effroy, jetant feu de tous costez sus luy et sa poultre, sonnans de leurs cymbales et hurlans en diables: Hho! hho! hho! hho! brrrourrrs! rrrourrrs! rrrourrrs! hou! hou! hho! hho! Frere Estienne, faisons nous pas bien les diables?»

[91] _Pullus_, _pulla_, _pullitra_, poultre.

[92] _Havet_, _crochet_. Havet de cuisine, crochet avec lequel on tirait la viande du pot.

L'hostel est seur, mais on le clouë. Pour enseigne y mis ung havet.

(_Villon._)

Voilà ce que c'était que faire _le diable à quatre_.

Il s'établit dans quelques villes des _diableries_ à poste fixe, comme il s'y établit aujourd'hui une troupe de comédie, de tragédie, de vaudeville ou d'opéra. La diablerie de Saumur, celle d'Angers, celle de Doué et celle de Montmorillon, étaient célèbres. Rabelais les cite avec plusieurs autres dans ce 13e chapitre de _Pantagruel_.

Et au chapitre 3, livre III, où _Panurge loue les debteurs et emprunteurs_, peignant la satisfaction qu'il éprouve aux révérences de ses créanciers, chaque matin assemblés à son lever:--«Il m'est advis, dit-il, que je joue encore le Dieu de la passion de Saumur, accompagné de ses anges et chérubins.»

Il continue: Si l'on cessait de prêter, l'univers serait bouleversé.--«De cettui monde rien ne prestant, ne sera qu'une chiennerie, qu'une brigue plus anormale que celle du recteur de Paris, _qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué_.»

DRAPS, LINGE.

LINGE est aujourd'hui un substantif; c'était originairement un adjectif. Le traducteur du _livre des Rois_, ayant à rendre ces mots, «_Porro David erat accinctus Ephod lineo_» (II, cap. VI, v. 14), met:

«E David esteit vestud de une _vesture linge_, pur humilited.»

Le mot générique du XIIe siècle était _drap_; il s'appliquait à toute espèce d'étoffe de soie, de laine ou de fil. _Dras linge_, était un habit de toile de lin; on a dit, pour abréger, _du linge_.

Partonopeus est couché avec la fée Mélior. Il veut se lever de grand matin pour partir:

Urrake li baille ses _dras_,

(_Partonop._, v. 5057.)

Partonopeus, pour se punir, s'est retiré au désert. Il y mène la vie la plus rude, et finirait par succomber à une pénitence si rigoureuse. Heureusement il est découvert par Urraque et Persewis, qui, pleines d'une tendre charité, s'établissent auprès de lui, et tâchent de le distraire de ses douleurs, en même temps qu'elles rajustent sa garde-robe:

Qui li dient deduiz et gabs, Et taillent et keusent ses _dras_, Coifes, cemises, et cauçons, Bliaus de soie et cors et lons.

(_Ibid._, v. 6270.)

_Drapeau_ était une sorte de diminutif de _drap_. C'était le drap déchiré. Urraque, abordant Partonopeus défiguré par la misère, hésite à le reconnaître:

Ies tu li beau Partonopeus? Deus! com tu ies ore empiriés! Con voi tes _drapeaus_ despeciés!

(_Ibid._, v. 6018.)

Le passage de Pasquier y revient parfaitement!--«Ainsy de _l'estendard_, _banniere_ ou _enseigne_, que nous disons aujourd'huy _drapeau_. Cela est provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour paroistre avoir esté aux lieux où l'on remuoit les mains, veulent représenter au public leurs enseignes deschirées, encores que, peut estre, il n'en soit rien.»

(_Recherches_, liv. VIII, ch. 3.)

DUR, DRU, RUDE.

Ce sont trois prononciations diverses d'un même mot, obtenues en transposant l'_r_. Car de prétendre que _rude_ vienne de _rudis_, _ignorant_, ce serait imiter les écoliers, toujours portés à traduire un mot par celui dont la forme extérieure s'en rapproche le plus. On n'assigne pas d'étymologie à _dru_.

Une preuve plus concluante que la forme matérielle qui peut être un effet du hasard, c'est l'analogie du sens. Or, s'il y a du rapport entre _ignorant_ et _rude_, ce n'est que par métaphore, et le sens figuré n'est pas ce qui frappe d'abord les hommes d'une société naissante, au lieu que le sens propre les touche immédiatement. Ce qui est épais, _dru_, est _dur_, et ce qui est _dur_ est ordinairement _rude_ au toucher. Voilà pour l'analogie première; les nuances se fixent ensuite à chaque forme, et il arrive, au bout de quelques siècles, que des mots sortis de la même souche semblent n'avoir entre eux aucun lien de parenté.

La première forme, longtemps la seule, a été _dur_, _durement_. On disait: _aimer durement_,--_pleurer durement_,--_se réjouir_, _s'émerveiller_, _heurter durement_.

Il n'en i a chevaler ne barun Qui de pitet mult _durement_ ne _plurt_.

(_Roland_, st. 174.)

Tuit cil qui ce miracle oïrent Moult _durement s'en esjoïrent_.

(Gautier de Coinsi, I, ch. 11.)

L'abeesse s'est esveillie; Moult _durement s'est mervillie_ Quant si legiere s'est sentie.

(_Ibid._, ch. 16.)

Des lanches au premier jousterent, Et si _durement se hurterent_ C'andoi se porterent a terre.

(_La Violette_, p. 81.)

_Rudement_ a été la seconde forme. Toute la Picardie se sert encore de _rudement_ pour marquer l'abondance ou l'excès: Cela est _rudement beau_!... Il est _rudement savant_!... Gresset, qui, comme l'on sait, était d'Amiens, a dit dans _Ververt_:

En moins de rien, l'éloquent animal (Hélas! jeunesse apprend trop bien le mal!), L'animal, dis-je, éloquent et docile, En moins de rien fut _rudement habile_!

Et, suivant l'Académie elle-même, on dit en langage populaire, _manger rudement_, _boire rudement_.

_Druement_ n'a pas encore été fait, mais on se sert de l'adjectif adverbialement, selon l'ancien usage: Il pleut _dru_;--il y va _dru_. L'Académie autorise ces locutions, comme elle autorise: Aller _rudement_ en besogne.

ÊTRE; ses formes primitives.

Ce verbe a été constitué de deux éléments latins, _sum_ et _stare_. De _sum_ vient le présent de l'indicatif _je suis_; de _stare_, l'infinitif _ester_.

Comme ce verbe avait double racine, il avait aussi double signification: _exister_ et _se tenir debout_.