Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 22

Chapter 223,329 wordsPublic domain

(_Roman de la Violette_, p. 18.)

«_Allons!_ sire, ce dit Gérard, puisque messire Lisiard veut gager, qu'à moi ne tienne.»

Dans la partie de dés entre S. Pierre et le Jongleur, où les âmes des damnés servent d'enjeu, le Jongleur amène douze points: _Allons, allons_, dit S. Pierre, si Jésus n'a pitié de moi, ce dernier coup m'a perdu!

_Avoi_, dist S. Pierres, _avoi_! Se Jhesus n'a pitie de moi, Cis daarains cop m'a honi.

(Barbazan, II, p. 199.)

L'étymologie de cette exclamation paraît claire: _avoi_ est pour _à voie_, _en route!_ _avançons!_ En anglais, _way_, _chemin_, est notre mot _voie_; l'_a_ initial qui s'y joint dans _away_, n'a de sens qu'en français. Il faut donc ranger _away_ parmi les mots qui ont passé la Manche avec Guillaume le Conquérant.

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AUCUN, ALQUES. La _Grammaire des grammaires_ parle du sens négatif de _aucun_, et dit qu'_aucun_ signifie _pas un_; l'Académie et tous les dictionnaires s'y accordent; M. Ampère, lui-même, dit que «_personne_ et _aucun_, pris dans leur sens négatif actuel...» (_Formation de la langue française_, p. 275).

Comment _aucun_ pourrait-il être négatif, étant une contraction d'_aliquis_, qui signifie _quelqu'un_? car c'est d'_aliquis_ qu'il faut le tirer, et non de l'italien _alcuno_. La première forme a été _alques_ et _alquans_, qui se prononçaient _auques_, _auquans_,--_aucuns_.

L'armée de Charlemagne passe l'Èbre à la nage. Aucuns soldats, équipés de cuirasse et autres objets pesants, furent tirés au fond:

Li adubez en sunt li plus pesant; Envers les funz s'en turnerent _alquanz_.

(_Roland_, st. 176.)

«E vindrent a la rivière de Bosor, e li _alquant_ ki furent las i remestrent.» (_Rois_, I, p. 115.)--«Et lassi _quidam_ substiterunt,» dit le texte.

Dans la _chanson de Roland_, _alques_ rime avec _chevauchent_:

Felun paien par grant irur chevalchent. Dist Oliver: Rollant, veez en _alques_.

(St. 85.)

«Les païens félons chevauchent avec grande colère. Olivier dit: Roland, voyez en _aucuns_.» Prononcez le _ch_ dur, _kevaukent_ (_voy._ p. 53), et vous avez une excellente rime à _auques_.

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_Alques_ ou _auques_ faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre _aliquando_ ou _aliquantum_; aucunement, un peu:

«_Alches_ de aïe lur frai.» (_Rois_, III, p. 296.) Je leur ferai un peu d'aide.

Les conseillers de Jéroboam, voulant lui persuader de céder quelque chose aux représentations des chefs du peuple, lui disent:

«Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e _alches_ a lur volented obeir, a tus jurs les purras a tun service tenir.»

(_Rois_, p. 282.)

Les ambassadeurs du roi païen Marsile viennent trouver Charlemagne, et il ne peut se garder qu'ils ne le trompent _un peu_, _aucunement_:

Vinrent a Charles ki France ad en baillie, Ne s' poet garder que _alques_ ne l'engignent.

(_Roland_, st. 7.)

Aussi Roland dit à son oncle, parlant des conseillers de l'empereur, et de leurs avis touchant cette ambassade:

Loerent vous _alques_ de legerie.

(_Ibid._, st. 14.)

«Ils vous ont conseillé _un peu_ de léger.»

Dans _Partonopeus_, on lit cette maxime sur les chevaliers bretons:

Loial cevalier sont Breton Et buen; mais _auques_ sont bricon.

(_Partonop._, v. 7263.)

«Les Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais _un peu_ mauvais sujets.» On pourrait entendre aussi: Quelques-uns, aucuns, sont mauvais sujets.

--«Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur de _Partonopeus_, prétendent que quand _parfois_ son caprice la pousse, elle donne son amour aux pires, et ne tient nul compte des meilleurs:»

Et dient que feme a costume, Quant ses talens _auques_ l'alume, Qu'al pior done ses amors, Et ne tient nul plait des mellors.

(_Partonop._, v. 4834.)

Observez, en passant, que cet adverbe prend l'_s_ finale, comme faisait _onqueS_, _oreS_, _mesmeS_, _avecqueS_, etc.; enfin, tous les adverbes terminés en _e_ muet.

Quant à cette forme _d'aucuns_, employée au nominatif et autorisée par l'Académie, _d'aucuns ont dit_, voyez-en l'explication page 340.

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AVEC. Dans _le livre des Rois_, dans Job, dans S. Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus anciens de la langue, on trouve _o_ en la signification de _avec_.

_Od_ est le même mot pourvu du _d_ euphonique.

«Sire, tu serais seint _od_ le seint (sanctus cum sancto), e _od_ le fort parfit.»

(_Rois_, p. 208.)

Cet _o_ est l'abréviation de _ove_, ou _ovec_, avec le _c_ euphonique.

«Quomodo fuit Dominus cum domino meo?»--«Tut issi cume Deu ad esté _ove tei_ mun seignur.» (_Rois_, p. 224.)--«E jo serai parfit (perfectus) _ovec_ li.»

(_Rois_, p. 208.)

L'_e_ était muet, car on a écrit _avoec_, qui sonnait _aveu_; les Picards disent encore _aveu_, _aveu ti_ (_avec toi_). Plus tard, l'_o_ initial s'est changé en _a_, comme cela n'est pas rare, et _ovec_ est devenu _avec_, qui, après s'être allongé au XVe siècle en _avecques_, vers le milieu du XVIe s'est vu réduit successivement en _avecque_ sans _s_, par conséquent sujet à l'élision; puis _avecq'_, et enfin _avec_, au XVIIIe comme au XIIe: ç'a été une espèce de flux et de reflux.

Mais cet _ove_ qui a servi de point de départ, d'où venait-il?

Remarquez d'abord que le _v_ doit être mis sur la responsabilité des éditeurs, qui se sont permis de distinguer l'_u_ voyelle de l'_u_ consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en effet on prononçait _ove_, mais on écrivait _oue_.

Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de _ubi_[86]?

[86] Je me félicite de m'être rencontré sur cette étymologie avec M. Ampère. (_Format. de la langue française_, p. 292.) Quand je m'en suis aperçu, je n'ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais je restitue la priorité à M. Ampère, en lui demandant la permission de m'appuyer de son autorité. M. Nodier tire _avec_ de _abusque cum_.

Le sens d'_avec_ se ramène très-bien au sens de _ubi_: Je suis _avec_ toi,--_ubi_ tu.

«Sire, tu seras seint _od_ le seint; sanctus eris _ubi_ erit sanctus.»

Jo, si li fals, _od_ lui m'en cumbatrai.

(_Roland_, st. 280.)

«Je combattrai _avec_ lui,»--pugnabo _ubi_ ille.

_Avec_ viendrait donc primitivement de _ubi_,--_ou_, _ov_, _ove_, _ovec_, _avec_, _avecques_, _avecque_, _avecq'_, _avec_. Voilà par quelles formes ce mot aurait passé successivement.

Au reste, je ne connais aucune étymologie d'_avec_. _Si quid habes melius_...

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AYE est de deux syllabes; _aïe_, c'est-à-dire _aide_. D'_adjutorium_, les Italiens ont fait _aiuta_; d'_aiuta_, les Français, en syncopant encore, ont fait _aye_.

L'intermédiaire de l'italien est prouvé par la forme _aiue_, qui n'est pas rare, même au XIIIe siècle:

_Aiue Dieu_, dit-il, à vous je me commant.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 446.)

«Aide de Dieu, dit-il, je me recommande à vous.»

Hébers, dans le _Dolopathos_, dit que le jeune prince Lucinien s'étant enfermé pour lire un livre de son précepteur Virgile, tout à coup poussa un grand cri, et tomba évanoui sur le pavé. Sa voix frappe d'épouvante tous ceux qui l'ont entendue: il avait bien besoin de secours:

Un cri geta si hautement, Si orrible et si dolerex, Que tuit cil en furent poerex, Qui la vois en ot antendue. Mult avoit mestier d'_aiue_.

(_Dolopathos_, p. 102.)

Le châtelain de Coucy, épris de la dame de Fayel, rêvait la nuit à sa passion. Le désespoir lui parle à une oreille; mais à l'autre, le courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent à persister:

Li redient tost: Sire, amés. Certes, nous ne vous faudrons mie: Tous jours serons en vostre _aïe_.

(_Coucy_, v. 766.)

«Tous les jours nous viendrons à votre aide.»

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AÏER, _aider_:

... Quant ele vit Arabis si cunfundre, A halte voix s'escrie: _Aïez_ nus, Mahum.

(_Roland_, st. 266.)

«Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes arabes s'enfuir pêle-mêle, elle s'écrie tout haut: Aidez-nous, Mahom.»

On commença de très-bonne heure à employer _aye!_ comme exclamation; mais il était toujours de deux syllabes:

_Ay!_ dit il, mechant; le diable m'enchanta.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 557.)

Quant Karles s'esveillia, se taint comme charbon: _Ay!_ dit il, maugis, tu me tiens pour bricon. A tant esvous venus le conte Guesnelon: _Ay!_ franc roi, dist il, regardez ma Fachon!

(_Ibid._, v. 625.)

Par conséquent l'exclamation _aye! aye!_ signifie _secours! secours!_

Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui représente seule les cinq syllabes d'_adjutorium_.

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BARGUIGNER; c'est, proprement, _marchander_. La racine est _bargain_, _marché_, que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore, quand nous ne l'avons plus.

Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux déguisements pour mettre en défaut la jalousie de Fayel, et se glisser auprès de la châtelaine. Une fois, il se présente sous les pauvres habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il déballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la maison y accourent:

Iluec trouverent le mercier, Et lor dame qui remuoit Les joiaus et les _bargignoit_; Aucun aussy de la mesnie Ont mainte chose _bargignie_, Et li aucun ont acheté.

(_Roman de Coucy_, v. 6723.)

Et quant riens plus ne _bargigna_, Sa marchandise apareilla, Et prit son fardel a trousser.

(_Ibid._)

Alors la châtelaine, feignant d'être émue de pitié, car la nuit était venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la dame de Fayel ordonne à un valet de faire rester à coucher le pauvre marchand:

La dame dit a son valet: Faites demourer sans lonc plait Ce povre homme, marchand estragne. Cilz respont, sans _faire bargagne_: Gentilz dame, Diex le vous mire.

(_Coucy_, v. 6746.)

«Faites demeurer sans difficulté ce pauvre homme, marchand étranger; et Coucy, _sans barguigner_, répond: Madame, Dieu vous en tienne compte.»

On voit que, dès lors, on employait cette expression dans le sens figuré. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous présentent le substantif et le verbe qui s'en est formé, _bargagne_ (angl., _bargain_) et _barguigner_.

«Estagiers de Paris pueent _barguignier_ et achater bled ou marchie de Paris...»

(_Le livre des Mestiers_, p. 17.)

--«Les gens domiciliés à Paris peuvent marchander et acheter du blé au marché de Paris, etc.»

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COMBIEN ne vient pas de _quantum_, mais de deux racines françaises, _comme_, _bien_. L'on disait _com_ ou _comme_, soit en prose, soit en vers, et l'on écrivait l'une et l'autre forme, selon le besoin de l'euphonie et de la mesure.

Cela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la traduction inédite des _Lettres d'Abeilard_, par Jean de Meun.

Abeilard fait à un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, élève de Guillaume de Champeaux, il était devenu le suppléant, puis le rival, et enfin le vainqueur de son maître:

«Lors, après un pou de jours trespassez, endementiers que je tenoie illec[87] l'estude de logique, de _com grant_ envie commenca mon maistre a defaillir, et de _com grant_ doulour a esboulir, n'est pas chose legiere a dire.»

[87] A Paris, où il était venu occuper la chaire de Guillaume de Champeaux.

Il faut prononcer _congrant_ d'un seul mot. _Quanta invidia et quanto dolore._

Quelques lignes plus bas:

«Et de tant _comme_ l'envie de mon maistre me poursuivoit plus apertement, de tant me donnoit elle plus d'autorite, si _comme_ dit le poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses trop haultes.»

Dans le premier exemple, _com_ s'unit à l'adjectif _grand_, comme il s'unit à _bien_ dans _combien_; dans le second exemple, il ne pourrait s'unir au substantif _envie_, ni au verbe _dit_; aussi le mot reste entier, _comme_.

On remarquera dans ce passage l'_s_ euphonique à la fin d'_envie_.

Et cette double forme de l'article, l'une pour le nominatif, l'autre pour l'accusatif: «_Li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.»

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COTTE VERTE. Le dernier éditeur des _Contes de la reine de Navarre_ (j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une singulière méprise sur un passage de la quarante-quatrième nouvelle. Voici son texte:

«Les amants entrerent en un préau couvert de cerisiers, et bien clos de haies de rosiers et de groseilliers fort hauts, là où ils firent semblant d'aller abattre des amandes à un coin du préau; mais ce fut pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de _baisser_ la cotte verte à s'amie, lui _baissa_ la cotte rouge; en sorte que la couleur lui en vint au visage, pour s'estre trouvée surprise plus tost qu'elle ne pensoit.»

Il est évident qu'au lieu de _baisser_ et _baissa_, il fallait imprimer _bailler_ et _bailla_. _Bailler la cotte verte_ à une fille, c'est la faire tomber sur l'herbe de manière à lui verdir la cotte. Les deux jeunes sylvains qui rencontrèrent Psyché se contentèrent «de voir, de courir, et rien davantage: hormis qu'ils dansèrent quelques chansons avec la suivante, lui dérobèrent quelques baisers, lui donnèrent quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-être _la cotte verte_, le tout avec la plus grande honnêteté du monde.»

(_Amours de Psyché_, liv. II.)

L'éditeur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas rejeter la faute sur les typographes, car il a mis à cet endroit une note exprès, où il explique que _baisser la cotte verte_ signifie, par métaphore, _abaisser les branches de l'amandier_. Cependant il connaissait le sens de _bailler la cotte verte_, car il ajoute: «Cette expression figurée aurait un tout autre sens avec le verbe _donner_ à la place de _baisser_, comme on l'a mis dans l'édition _en beau langage_ de 1690; car donner la cotte verte à une fille, c'est la jeter sur l'herbe; et donner une cotte rouge, c'est lui ôter sa virginité.»

Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre; tandis que c'est une allusion créée ici par la conteuse.

Je n'ai pas sous les yeux l'édition de Gruget, que celle-ci prétend reproduire; mais, supposé qu'elle porte effectivement _baisser_ pour _bailler_, c'est une fidélité trop scrupuleuse que de n'avoir pas corrigé cette faute, ou une distraction poussée bien loin que de ne l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni.

Espérons que le prochain éditeur, s'appuyant sur la note de son devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes à cueillir, mettra _baisser la coque verte_, au lieu de _la cotte_. Cela s'appelle restaurer ingénieusement un passage, et c'est ainsi que petit à petit les bons auteurs vont s'améliorant entre les mains des bons éditeurs.

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CROULER, GROUILLER. _Crouler_, qu'on écrivait jadis et mieux _crouller_, par deux _ll_, vient de l'italien _crollare_, et non du grec [Grec: krouô], comme le prétend Nicot. Je ne pense pas que la vieille langue eût un seul mot dérivé du grec immédiatement. Il ne faut pas prendre la ressemblance pour la preuve d'une parenté.

_Crouler_, verbe actif, signifie _hocher_, _secouer_, _faire trembler_, et s'employait aussi dans le sens neutre, comme _trembler_.

«E nostre sire ferrad Israel, e _croller_ le frad si cume fait li rosels en cele riviere.» (_Rois_, III, p. 293.)--«Et Notre-Seigneur frappera (_férira_) Israël, et le fera trembler comme le roseau dans l'eau.» Le texte latin dit: Sicut _moveri_ solet arundo in aqua.

Crouler un poirier, un prunier, c'est le secouer pour en faire tomber les fruits. Le dictionnaire de Trévoux indique cette acception, qui est la primitive. L'Académie française n'en fait pas mention, et se borne au sens neutre:--«CROULER, tomber en s'affaissant;»--qui n'est qu'un sens dérivé et une application particulière, parce que, quand la terre _croule_ (tremble), les maisons _croulent_ (s'affaissent). Et ainsi le sens dérivé a étouffé le primitif.

Mais les deux _ll_ de _crouller_ étaient mouillées, et la prononciation a donné naissance à un verbe aujourd'hui très-distinct de _crouler_, le verbe _grouiller_. Le _c_ dur de _crouler_ s'étant adouci en _g_, comme dans le mot _gras_, qui vient de _crassus_, et qu'on écrivait _cras_; comme dans _second_, qu'on écrit par un _c_ à cause de _secundus_, et qu'on prononce _segond_ par un _g_.

_Grouiller_ et _crouller_ sont absolument la même chose.

Le cheval de Vivien, près de succomber de fatigue, reprend courage et vigueur à la voix de son maître:

Baucent l'oi, si a froncie le nez; Ainsi l'entend com s'il fust hom senez: _La teste croule_, si a des piez houez...

(_La Bataille d'Arlescamps._)

«Baucent l'entend, il le comprend comme s'il était une créature humaine; il secoue la tête et fouille du pied le sol.»

MADAME JOURDAIN.

«Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle décrépite? et la tête lui _grouille_-t-elle déjà?»

(_Le Bourg. gent._, act. III, sc. 5.)

Lui tremble-t-elle, lui _croulle-t-elle_ déjà?

C'est l'expression italienne, _crollare il capo_.

§ II.

Vestiges du _D_ ou du _T_ euphonique dans la langue moderne.

DANS, DEDANS. La première forme était _en_, traduit du latin _in_.

La consonne nasale qui termine _en_ étant désagréable en présente d'une voyelle, on ajoutait, pour faciliter la liaison, une _S_ ou un _T_ euphonique.

Les Latins avaient composé _de-in_ pour signifier _ensuite_; et le sens s'y rapporte très-bien, puisque ce qui sort de dedans est à la suite. Les Français, par une traduction rigoureuse, firent de _de-in_, _de ens_; mais ils se virent obligés d'intercaler un _d_ euphonique, pour prévenir l'hiatus pénible de la voyelle sur elle-même: _De Dens_; ce fut la première orthographe du mot, puis, par abréviation, _dans_. Il n'est donc pas étrange que, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, _dedans_ ait été préposition, à aussi bon droit que _en_, _dans_. Corneille, Molière et la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employé.

Ce sont les grammairiens et les puristes peu éclairés du XVIIIe siècle qui, en contrôlant les titres et emplois de chaque mot, se sont avisés de séparer les attributions de _dans_ et _dedans_. Ils ont déclaré qu'à l'avenir _dans_ serait la préposition, et _dedans_ l'adverbe. Cela choquait, à la vérité, l'étymologie et l'usage immémorial; de plus, on introduisait par cet arrêt quantité de solécismes dans nos grands écrivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrêtés par ces considérations, dont il est probable qu'une partie au moins leur échappait.

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D'AUCUNS. _Il y en a d'aucuns_... Archaïsme qu'on employait encore au XVIIe siècle. Molière, dans le _Malade imaginaire_:--«_Il y en a d'aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.»

(Act. II, sc. 7.)

Cette façon de parler est un débris de l'ancien langage; mais l'écriture, en notant mal l'expression, l'a rendue inexplicable. Il faut restituer au verbe _avoir_ le _d_ euphonique attaché contre toute raison à _aucun_, et mettre: il y en _ad_ aucunes...

Ensuite de cette méprise, l'usage s'est établi de commencer une phrase par ce _d'aucuns_: _D'aucuns_ ont dit, ont pensé... ou bien, _il en est d'aucuns_... C'est commettre une faute pareille à celle de dire: Mes souliers sont _pétroits_, un peu _pétroits_, sous prétexte qu'on prononce bien _trop étroits_.

L'Académie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise: «_Aucuns_ ou _d'aucuns_ croiront que j'en suis amoureux.»

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DORER. Du substantif _argent_ on a fait _argenter_; pourquoi, du substantif _or_, faisons-nous _dorer_? On devrait dire _orer_, et c'est aussi comme on disait primitivement. Charlemagne avait fait _orer_ et ciseler (manoeuvrer) la poignée de son épée, qui, pour cette raison, et en considération de son excellente trempe, fut appelée _Joyeuse_:

En l'_oret_ punt l'a faite manuvrer. Pur cest honur et pur ceste bontet, Li nums Joiuse à l'espee fu dunet.

(_Roland_, st. 179.)

La Durandal de Roland avait aussi la poignée dorée, et, de plus, garnie de reliques:

En l'_oret_ punt asez i ad reliques: La dent seint Pere et del sanc seint Basilie, Et des chevels mun signor seint Denise, Del vestement i ad seinte Marie.

(_Ibid._, st. 170.)

D'où est donc venu le _d_ de _dorer_? Je ne puis l'expliquer que comme une consonne euphonique qu'on aura plus tard oublié de reprendre. Les paysans, et le Dubois du _Misanthrope_ lui-même, disent _dud or_:

Il porte une jaquette à grands basques plissées, Avec _du d'or_ dessus...

On disait de même _espeed orée_, qui est devenu _espée dorée_, régulièrement, tandis que _du d'or_ est resté un solécisme. Pour les mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.

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TANTE est formé d'_amita_, resserré en deux syllabes. La forme primitive fut _ante_, d'où les Anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur langue, gardent encore _aunt_.

La belle Euriaut portait dans sa parure une boucle en diamants qu'une sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait envoyée:

Une soie _ante_ Margerie, Qui roine fu de Hongrie, L'avoit envoiee.

(_R. de la Violette_, p. 43.)

L'_ante_ Herbert, seror Hugun, Aveit eissi cum nos lison.

(Benoit de Sainte-More, III, p. 137, v. 36715.)

«La tante Herbert, soeur d'Hugon.»

Or, sire, la bonne Laurence, Vostre belle _ante_, mourust elle.

(_Farce de Pathelin._)

«La bonne Laurence, votre belle tante.»

Le _t_ initial est une ancienne consonne euphonique. Pour éviter _la ante_ ou _ma ante_, qui eût fait un hiatus, on prononçait, quand on ne voulait pas élider, ma_t_ ante; et l'on a écrit ensuite, perdant de vue l'étymologie, _ma Tante_.

Bon nombre de mots se trouvent ainsi transformés, ou plutôt créés, par une erreur d'orthographe. Nous avons, par exemple, _mie_, qui n'a jamais existé. On disait, avec élision, _m' amie_, et non pas ridiculement _mon amie_, comme nous faisons, joignant à un substantif féminin un pronom masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorité) s'avisèrent d'écrire _ma mie_; il n'en fallut pas davantage: le barbarisme fut adopté. L'Académie l'enregistra sans conteste, et l'édition de 1835 consacre le mot _mie_ par cet exemple: _Ma mie_, _sa douce mie_. L'Académie ne devrait pas peut-être puiser ses autorités dans les chansons de l'abbé de l'Attaignant.

Jean-Jacques, se conformant à l'usage reçu, a écrit: _cette vieille mie_. Il fallait signaler son erreur, et non pas l'ériger en loi. Voilà comme les langues se déforment.

Pourquoi n'a-t-on pas aussi créé _mour_, puisqu'on dit _m' amour_, et qu'on peut écrire _ma mour_ comme _ma mie_? C'est une inconséquence.

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CHAPE-CHUTE est chape tombée. Chercher, trouver chape-chute, c'est chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui trouverait une chape tombée sur la grande route. L'expression, comme on voit, remonte au temps où la chape était le vêtement commun de tout le monde:

Un villageois avait à l'écart son logis; Messer loup attendait _chape-chute_ à la porte.

(La Fontaine, liv. IV, fab. 16.)

Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une mésaventure: Vous trouverez quelque _chape-chute_ à quoi vous ne vous attendez point. Madame de Sévigné prédit que son fils «_trouvera quelque chape-chute, et à force de s'exposer aura son fait_.»--Madame de Sévigné pensait alors à l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au lieu de la bonne, de la _chape-chute_ qu'il espérait; elle a confondu et mal appliqué l'expression, faute de la bien comprendre.