Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 21

Chapter 213,390 wordsPublic domain

NE SONNER MOT, expression du XIe siècle. On la rencontre à chaque page du _livre des Rois_:--«Li reis lur out cumanded que _ne sunassent mot_.» (_Rois_, p. 410).--«A sun baron _mot ne sunad_.» (_Ibid._, 99).

* * * * *

DE PAR LE ROI est du même temps; mais on écrivait mieux qu'aujourd'hui, en mettant un _t_ à _part_:--«Ysaie vint à li, si li dist: _De part nostre Seignur_» (_Rois_, p. 416); _a parte Domini nostri_. (_Voy._ plus bas l'article de PAR.)

* * * * *

Le peuple conserve une expression qui était jadis très-commune, et, à ce qu'il paraît, du meilleur style, puisqu'elle est employée à chaque instant dans la version des saintes Écritures. C'est le mot _battant_, pris comme adverbe: Un habit _tout battant neuf_:--«Il enveiad ses message _tut batant_ après Abner.» (_Rois_, p. 132.)

* * * * *

Qui s'aviserait dans un récit du moyen âge d'employer le mot _emprunté_ comme l'on fait aujourd'hui, _un air emprunté_, _tournure empruntée_, _vous êtes emprunté_, semblerait coupable d'un énorme anachronisme de style. Cette métaphore n'est-elle pas née d'hier? Point du tout! Elle est du XIIIe siècle. A la fête donnée à Vandeuil par le sire de Coucy:

Avoec madame de Coucy Furent maintes dames parees; Pas ne sembloient _empruntees_ A festoier estrange gent.

(_Le Roman dou Chast. de Coucy_, v. 903.)

L'auteur d'_Agolant_, après avoir décrit l'équipage guerrier et la bonne mine de Charlemagne, termine ainsi le portrait:

Esvos li rois richement atorné, Auges ressemble du ciel jus devalé: Ne semble pas chevalier _emprunté_.

(_Agolant_, Bekker, p. 163.)

AVOIR LA HAUTE MAIN SUR QUELQU'UN, SUR QUELQUE CHOSE, métaphore usitée dès le XIe siècle, si ce n'est qu'au lieu de _sur_ on disait _envers_:

«E la malvaise gent et les fils Belial se asemblerent entour lui, e _ourent la plus halte main envers Roboam_, le fils Salomun.» (_Rois_, p. 298.)

* * * * *

LES OREILLES CORNENT:--«Tel vengeance frai sur Iuda e sur Ierusalem, que a ces ki lorrunt, tut _les orilles lur en cornerunt_.» (_Rois_, p. 420.)

EN TAPINOIS. On disait, du temps de Philippe-Auguste, _en tapin_ (_n_ euphonique). Le traducteur du _livre des Rois_ ayant à rendre ces mots: «_Et surrexit David clam, et venit ad locum ubi erat Saul_,» met:--«E David levad priveement, e _en tapin_ vint la u li reis fud.» (_Rois_, p. 103.) Les verbes _se tapir_, _s'atapir_, se rencontrent souvent dans la version des _Rois_ et dans les livres du même temps:

--«Un prestres, qui avoit nom Plegilles, un jor pria nostre Seigneur qu'il li monstrast (en) quel forme et quel semblance _s'atapissoit_ souz le pain et le vin que li prestres sacroit a l'autel.»

(_Vies des SS. Pères_, liv. II, dans Roquefort.)

* * * * *

Voici maintenant un relevé de quelques mots, propre à faire voir combien certaines idées ou nuances d'idées sont récentes parmi nous; car l'histoire des mots est celle des idées, et c'est par où le travail que je propose sur l'âge des mots serait philosophique, puisqu'il retracerait avec exactitude le progrès de la pensée et le mouvement de la civilisation.

* * * * *

DÉSAGRÉMENT: «Ce mot est nouveau, et commence à s'établir,» écrit Bouhours en 1675, deux ans après la mort de Molière.

* * * * *

INSIDIEUX a été fait par Malherbe. Ce mot, aujourd'hui parfaitement établi, était encore repoussé à la fin du XVIIe siècle. «S'il avait passé, dit Bouhours, il aurait frayé le chemin à _insidiateur_; mais comme on a rebuté _insidieux_, je crains qu'on ne reçoive pas _insidiateur_.» La conséquence du père Bouhours s'est trouvée fausse: _insidieux_ est admis, et _insidiateur_ ne paraît pas avoir la moindre chance de l'être. Toutefois, attendons tout du temps, et ne préjugeons rien.

* * * * *

SAGACITÉ se trouve dans Saint-Réal, dans Balzac; Gassendi: _Cela passe la sagacité de l'esprit humain_; et Balzac: _La sagacité scaligérienne_. Mais c'était du néologisme; c'était parler latin, italien ou espagnol en français:--«Par malheur, les femmes ne l'entendent pas, et ont peine à s'en accommoder.» (Bouhours, _Rem. nouv._).

Au XVIe siècle, les diminutifs firent irruption dans la langue, sous les auspices de Ronsard et de son école, sans oublier la bonne demoiselle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne, qui avait pour eux une faiblesse très-tendre. Il en parut des foules; tout a été balayé, comme on balaye les débris des jouets des enfants parvenus à l'âge de raison. Nous avons pourtant gardé _amourette_ et _historiette_, dont le second était inconnu à Ronsard.

* * * * *

CAVALIER et CAVALIÈREMENT, venus du fond de la Gascogne, se sont installés malgré Balzac. Ils trouvèrent de bons protecteurs à la cour, d'où ils se répandirent dans la ville. La Fontaine a dit:

Un équipage _cavalier_ Fait les trois quarts de leur vaillance.

Vers la même époque on fit _improbation_, _infatuation_, _immodération_, et d'autres mots pareils, qui eurent des succès divers.

Balzac n'est pas le père d'_urbanité_, que Ménage lui avait d'abord attribué, trompé sans doute par la vraisemblance du fait. Balzac, à la vérité, emploie ce mot, mais en lui reconnaissant l'_amertume de la nouveauté_. Pellisson et Patru l'impriment en italique.

* * * * *

URBANITÉ devrait être de Balzac; mais était-ce à Chapelain à créer SUBLIMITÉ?

* * * * *

Ménage a fait PROSATEUR, et il ne manque pas de s'en vanter bien haut, criant: J'ai fait _prosateur_! Sur quoi le père Bouhours, qui détestait Ménage, et semble n'avoir écrit ses _Remarques_ que pour avoir occasion de le déchirer, lui fait une querelle de vingt-deux pages consécutives et bien pleines, ni plus, ni moins.

Il constate d'abord que «_prosateur_ est né sous une malheureuse étoile, et a vieilli sans faire aucun progrès à la cour, ni même en province.» Il démontre ensuite qu'il en devait être ainsi; sa démonstration, passablement pédantesque, se fonde sur ce que _prosateur_ devrait signifier un faiseur de _proses_ pour l'Église, et sur ce que le verbe _proser_ est encore à faire. Le premier argument est ridicule, et le second est faux. Théophile, ou quelque autre adversaire de l'école de Malherbe, avait dit:

Tout ce qu'il propose N'est que _proser_ des vers ou rimer de la prose.

Si le jésuite Bouhours n'avait pas été aveuglé par son inimitié contre Ménage, il aurait reconnu que _prosateur_ était un mot nécessaire pour remplacer _orateur_, mal à propos employé dans ce sens; et, au lieu de combattre ce mot par de mauvaises raisons et de petites épigrammes hypocrites encore plus mauvaises, il se fût appliqué à le recommander et à en montrer l'utilité. Au reste, le succès définitif de _prosateur_ prouve deux choses: que tout jésuite n'est pas prophète, et qu'on peut réussir sans eux, voire malgré eux.

* * * * *

RENAISSANCE, mot nouveau en 1675, au témoignage de Bouhours.

* * * * *

EMPORTEMENT. «Nous avons vu naître ce mot, sans que nous sachions précisément qui en est l'auteur.» (Bouhours, _Nouv. Rem._)

* * * * *

PASSIONNER et SE PASSIONNER. Vaugelas a rejeté le premier dans le sens actif d'_aimer avec passion_, quoiqu'il admît le participe passif _passionné_; il déclare excellent le verbe réfléchi, _se passionner pour quelqu'un ou pour quelque chose_. Le temps a confirmé l'arrêt de Vaugelas.

* * * * *

IMPATIENT DU JOUG. Ce latinisme, autorisé par Ménage, révoltait le père Bouhours, qui n'est pas moins scandalisé de _calvitie_, d'_obscénité_, et de ces néologismes, _bien mériter de..._, _il n'est pas donné à tout le monde..._

* * * * *

OBSCÉNITÉ avait été déjà raillé par Molière dans _la Comtesse d'Escarbagnas_: «Comment dites-vous cela, madame? _obscénité_? Il est tout à fait joli!» Cela ne l'a pas empêché de passer.

* * * * *

ACCUSER RÉCEPTION ou LA RÉCEPTION _d'une lettre_, locution créée par Balzac.

* * * * *

INTOLÉRANCE, INEXPÉRIMENTÉ, INDÉVOT, IRRÉLIGIEUX, IMPARDONNABLE, étaient encore discutés à la fin du XVIIe siècle, et n'ont pris pied dans la langue que pendant le XVIIIe. Quant à _intolérance_, l'établissement tardif du mot, lorsque depuis si longtemps on possédait la chose, atteste le progrès de la philosophie. Le zèle éloquent de Voltaire en faveur de la tolérance, et contre l'_intolérance_, a profondément enraciné l'un et l'autre mot dans notre langue. Si le mot _tolérance_ n'eût pas existé, Voltaire était digne de l'inventer, comme l'abbé de Saint-Pierre le fut de créer le mot _bienfaisance_. La devise du bon abbé était, _Paradis aux bienfaisants_; il s'y trouvera sans doute aussi quelque petite place réservée aux tolérants, d'autant qu'il n'en faudrait guère pour les loger tous.

* * * * *

INDÉVOT fut accueilli par Boileau, et cette protection ne dut pas contribuer faiblement à sa fortune:

Laissez là, croyez-moi, gronder les _indévots_, Et sur votre salut demeurez en repos.

Mais la _Satire des femmes_, composée en 1693, l'année de la mort du pauvre la Fontaine, ne fut publiée que l'année suivante, onze ans juste après le décès de Molière, et dix-sept ans après l'apparition de _Tartuffe_. _Dévot_ se trouve dans _Tartuffe_: _Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez!_ _Indévot_ ne s'y trouve pas. Molière, qui l'eût si bien placé, n'avait à sa disposition que LIBERTIN:

Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, Je le soupçonne encor d'être un peu _libertin_: Je ne remarque point qu'il hante les églises. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mon frère, ce discours sent _le libertinage_.

Chose étrange, de voir comme dans le cours du temps la valeur des mots s'en va à la dérive! Qui croirait aujourd'hui que _libertin_, dans le XVIIe siècle, pouvait avoir une acception favorable? Peut-être même, à sa naissance, n'en avait-il point d'autre. «_Libertin_ signifie quelquefois une personne qui vit à sa mode, sans néanmoins s'écarter des règles de l'honnêteté et de la vertu. On dira d'_un homme de bien_, ennemi de tout ce qui s'appelle servitude: Il est _libertin_; il n'y a pas un homme au monde plus _libertin_ que lui. Une honnête femme dira même d'elle, _jusqu'à s'en faire honneur_: Je suis née _libertine_. Ces mots, en ces endroits, ont un bon sens et une signification délicate.» (Bouhours, _Remarq. nouv._)

De nos jours, le sens de _libertin_ s'est restreint aux moeurs, sans doute resserré dans cette limite par _indévot_ et _irréligieux_. A coup sûr, aucune femme honnête n'oserait plus dire d'elle-même, Je suis née _libertine_; loin de s'en faire honneur.

* * * * *

Saint-Évremond a fait une dissertation sur le mot VASTE; marque que ce mot alors était encore nouveau et mal assuré. Nous devons à Ronsard AVIDITÉ, ODE et PINDARISER; PUDEUR, à Desportes; ÉPIGRAMME, à Baïf, qui a fait aussi AIGRE-DOUX et ÉLÉGIE. Au XVIe siècle, la renaissance des études mit tous les cerveaux en fermentation, et produisit une émulation incroyable à qui enrichirait le plus notre langue des dépouilles de l'antiquité. Il en demeura quelque chose.

Cette émulation se transmit au XVIIe siècle, mais moins générale, moins indépendante, et disciplinée par l'hôtel de Rambouillet, qui avait conquis une espèce de droit d'inspection sur ces matières. En cette noble demeure se trouvaient les bureaux de l'administration de la grammaire française. Aviez-vous mis au monde un terme ou un tour nouveau, vous couriez d'abord le faire enregistrer à l'hôtel de Rambouillet, afin de lui procurer l'état civil. C'est ainsi que Segrais fit recevoir son _impardonnable_; Sarrasin, _burlesque_[85]; Desmarets, _plumeux_; Balzac, _féliciter_. On faisait en ce temps-là des brigues et des cabales pour l'élection des mots, comme on en fait aujourd'hui pour celle des députés.--«Si le mot de _féliciter_ n'est pas encore français, il le sera l'année qui vient; et M. de Vaugelas m'a promis de ne lui être pas contraire, quand nous solliciterons sa réception.» Il paraît, par cette lettre, que M. de Vaugelas avait donné ou vendu sa voix à Balzac pour _féliciter_.

[85] Sarrasin fut depuis éloigné de l'hôtel, pour une plaisanterie malséante sur le suicide de Lucrèce.

La reine de cette ruche de grammairiens, à la différence de la reine des abeilles, n'était pas stérile: la marquise de Rambouillet fit _débrutaliser_, et plusieurs autres qui, déclarés viables, moururent après avoir reçu le baptême dans la fameuse chambre bleue. Cet accident n'était pas rare: il emporta la _pigeonne_ de mademoiselle de Scudéry.

Les solitaires de Port-Royal fournirent aussi leur contingent de mots nouveaux, que les jésuites ne manquaient pas de trouver ridicules et détestables. C'est surtout dans les traductions qu'ils risquaient ces tentatives, à l'ombre du texte original. Le traducteur de l'_Ecclésiaste_ essayait _hydrie_, à l'occasion du verset _Antequam conteratur hydria ad fontem_; celui d'Horace glissait _amphore_ dans l'ode _ad Amphoram_. Aussitôt le père Bouhours, sentinelle vigilante, sonnait l'alarme: «Quels termes, bon Dieu! à quel marché, à quelle foire de France vend-on des _hydries_ et des _amphores_? Une servante n'étonnerait-elle pas bien sa maîtresse, de lui dire: J'ai acheté aujourd'hui une _hydrie_ et une _amphore_?» Le scrupuleux père veut s'en tenir aux mots _cruche_ et _bouteille_. Chacune des deux parties a gagné la moitié de son procès: le public a rejeté _hydrie_ et retenu _amphore_. Il est superflu d'observer que les fins de non-recevoir du père Bouhours sont pitoyables! Le vocabulaire des arts et de l'archéologie ne relève pas de celui des servantes et des marchés. Mais le jésuite espérait tuer le janséniste par une plaisanterie: _Dolus an virtus quis in hoste requirat?_

CHAPITRE V.

Observations détachées.--Ail, métail.--AOI.--Assavoir.--Aucun.--Avec. --Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler et grouiller.--_D_ ou _T_ euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tante; chape-chute; lute.--Dame.

AIL, MÉTAIL, du latin _allium_ et _metallum_. Dans l'un comme dans l'autre, l'_i_ est de surérogation et ne sonnait pas; il a été introduit dans la seconde époque de la langue, pour ouvrir le son naturellement fermé de l'_a_; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue à celui-ci, tantôt il est marqué, tantôt supprimé. Les plus anciens textes écrivent _al_, _metal_.

«E li reis Yram enveiad al rei Salomun un menestrel (_virum eruditum_) merveillus, ki bien sout uvrer de or e de argent e de altres _metals_.»

(_Rois_, p. 252.)

Dans un couplet monorime en _al_, dont les rimes sont _loial_, _val_, _cendal_, _mal_, _cheval_, _batistal_, le poëte raconte la chute de Manprine de Gerbal abattu par Gerins:

Ses fors escus ne li valut un _al_: Tote li fant la bocle de cristal.

(_La Desconfite de Roncevaux_, p. 56.)

«Son fort bouclier ne lui valut un _ail_.»

On prononçait, d'après la règle exposée page 54, _au_, _cristau_; c'est pourquoi _ail_ fait au pluriel _aulx_. Une inconséquence d'orthographe donne l'air d'une exception à cette forme, aussi régulière que possible. De tout temps on a dit _des aulx_, comme des _métaux_. Rutebeuf, parlant d'un vilain:

Tant ot mengie de buef aus _aus_ Et dou gras hume qui fu chaus Que la pance ne fu pas mole!

(_Dou Pet au vilain_, Barb., I, 110.)

Cet _i_ parasite a pris racine dans _ail_, et a été exclu de _métal_. La prononciation vicieuse, suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu prévaloir dans _métail_, elle se maintient encore dans _ail_.

Il est curieux de voir combien l'opinion a varié sur une question si simple, étant ramenée à ses véritables termes.

_Ail_, dit Ménage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et quelques autres modernes ont dit _des aulx_.

L'auteur des _Réflexions sur l'usage présent de la langue_, qui, de son temps, faisait autorité, soutient qu'on doit dire _des ails_; l'Académie se déclare pour _aulx_.

Latouche, dans l'_Art de bien parler français_, rapporte diverses opinions, et conclut: Je crois qu'on ne dit ni _ails_ ni _aulx_ au pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire: c'est son secret.

Sur _métail_ et _métal_, Ménage reconnaît qu'on dit l'un et l'autre, mais il préfère _métal_.

L'Académie, édition de 1798, ne donne que _métal_, en observant toutefois qu'on prononce plus ordinairement _métail_.

Latouche en tire cette conséquence, qu'il «faut nécessairement écrire _métail_.»

M. V. Hugo renchérit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte de _métal_, l'auteur du _Rhin_ fait tout exprès un long _erratum_ pour enjoindre de lire _porte de métail_; tant la différence lui paraît importante! «Quant au mot métail, il n'est pas moins précieux. Le métal est la substance métallique pure: l'argent est un métal. Le _métail_ est la substance métallique composée: le bronze est un métail.»

M. Hugo n'a trouvé que dans son imagination cette distinction subtile et chimérique: il se fait des idoles pour les adorer. L'Académie ne mérite pas le blâme qu'il lui adresse pour avoir écarté de sa nouvelle édition le précieux _métail_. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission du Dictionnaire; c'est un travail où il est dangereux de laisser trop de part à l'imaginative.

* * * * *

BAIL, CORAIL, ÉMAIL, TRAVAIL, font _baux_, _coraux_, _émaux_, _travaux_, comme si l'on écrivait au singulier _bal_, _coral_, _émal_, _traval_; et dans le fait ou a écrit et prononcé de la sorte:

Et bien doi metre en guerredon Paine et _traval_ de si fait don.

«Peine et _travau_ de tel don, _di siffatto dono_.»

La confusion était perpétuelle entre _ail_ et _al_. Elle durait encore au XVIIe siècle; Ménage écrit _un quintail_: «_Quintail_ fait _quintaux_.»

(_Obs._, p. 350.)

--«Il faut prononcer _métal_, et non pas _métail_; _cristal_, et non pas _cristail_; _coral_, et non pas _corail_; _poitral_, et non pas _poitrail_.»

(_Ibid._, p. 351.)

Par où l'on voit clairement que la distinction entre _ail_ et _al_ n'était dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient primitivement de même, c'est-à-dire, au singulier _al_, suivies d'une voyelle, _au_, suivies d'une consonne; le pluriel en _aux_, tout naturellement.

Nos yeux ont appris à notre langue cette irrégularité d'_ail_ produisant _aulx_.

Nos pères disaient _un au_, _un métau_; continuons à dire, suivant l'usage moderne, _un ail_ et _un métal_, et au pluriel _des aulx_ et _des métaux_.

* * * * *

ASSAVOIR. C'est le même mot que _savoir_; comme l'on disait _assécher_ ou _sécher_; _savourer_ et _assavourer_; _penser_ et _appenser_; _pendre_ et _appendre_; _juger_ et _adjuger_, etc.

Dans la lettre du châtelain de Coucy à la dame de Fayel, pour lui demander un rendez-vous:

Dame, par vo courtois vouloir Me voellies laisser _assavoir_, Par le porteur de ceste lettre, Quant il vous plaira a jour mettre Que je puisse parler a vous.

(_Coucy_, v. 3071.)

Fayel, de son côté, était jaloux, soupçonneux,

Et desiroit moult _assavoir_ De sa dame le penser voir.

(_Ibid._, v. 4154.)

«Savoir la vraie pensée de sa femme.»

Et se je puis journee avoir, Je le vous feray _assavoir_.

(_Ibid._, v. 5522.)

L'Académie, non plus que Trévoux, ne donne le verbe _assavoir_. Ce mot manque aussi dans le _Complément_ de MM. Didot. Mais à l'article _savoir_, l'Académie dit:

«_Faire à savoir_, faire savoir. Il ne s'emploie guère que dans les publications, les proclamations, les affiches, etc. _On fait à savoir que tels et tels héritages sont à vendre._»

Je crois que l'Académie se trompe, et que c'est _assavoir_, et non pas à _savoir_. Que fait ici cet _à_?

De même cette locution, _je laisse à penser_, est également une forme introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait écrire, _je laisse appenser_, comme dans _guet appens_, autrefois mal écrit _guet-à-pens_, pour _guet appensé_, c'est-à-dire longuement médité, préparé:

Je laisse _appenser_ la vie Que firent nos deux amis.

(La Fontaine, _le Rat de ville_.)

* * * * *

AOI. Tous les érudits qui se sont occupés de la _chanson de Roland_ (par malheur ils ne sont pas nombreux) ont été fort embarrassés de ces lettres AOI mises en marge du manuscrit, ordinairement à la fin, parfois au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en trouver l'origine et le sens.

Prononcez-les conformément à la règle selon laquelle _oi_ sonne _oué_, et vous reconnaîtrez tout de suite le mot anglais _away_, _en avant!_ tracé d'après les lois de l'orthographe française d'alors.

Notez que le manuscrit qui a servi à l'impression appartient à la bibliothèque Bodléienne, et, suivant une apparence équivalente, ou peu s'en faut, à une certitude, a été exécuté en Angleterre.

La _chanson de Roland_ était chantée, comme on sait, sur les champs de bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, à la bataille d'Hastings. Le passage du roman de _Rou_ est célèbre:

Taillefer, qui moult bien cantoit, Sur un roncin ki tost aloit, Devant aus s'en aloit cantant De Karlemaine et de Rolant, Et d'Olivier, et des vassaus Ki morurent a Roncevaus.

Le ménestrel chargé de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en temps aux endroits les plus chauds, pour s'écrier: _En avant! en avant!_ _Away! away!_ Et l'écrivain qui a exécuté le manuscrit d'Oxford a eu soin de reproduire ce cri aux endroits consacrés, comme frère Menot et Janotus de Bragmardo cotaient, en marge de leurs sermons et harangues, les _hen! hen!_ ornement obligé de leur éloquence tousseuse.

Cette notation des AOI est donc d'un grand prix: elle confirme l'usage mentionné dans le roman de _Rou_; elle révèle aussi l'âge reculé de la copie d'Oxford, qui doit être de très-peu postérieure à la conquête, c'est-à-dire, de la fin du XIe siècle ou du commencement du XIIe. Je ne voudrais pas pousser trop loin ces conjectures; mais cependant il est certain que le texte de cette chanson, tel que l'a imprimé M. Francisque Michel, offre tous les caractères d'une rédaction qui n'est pas encore définitivement arrêtée. On y rencontre le même couplet refait trois, quatre et jusqu'à cinq fois de suite. L'auteur, évidemment, essayait des rimes différentes, pour choisir la plus favorable au développement de sa pensée et à l'addition de nouveaux détails. Par exemple, le couplet où Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux fois: la première, il est établi sur la rime en _u_; la seconde, sur la rime en _é_. Le couplet qui vient ensuite, où Olivier demande à Roland de sonner de son cor, offre trois rédactions différentes. La première rime en _o_:

Cumpains Rollans, car sunez vostre corn...

Puis, l'auteur a cru mieux réussir avec la rime en _é_:

Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez...

Puis, n'étant pas encore satisfait sans doute, il essaye de la rime en _an_:

Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan.

(St. 81, 82, 83.)

Le même travail se reconnaît à chaque page. Quoi donc! le temps aurait-il épargné le manuscrit original, le _brouillon_ du poëte normand? Se serait-il amusé à nous en faire cadeau à notre insu? Le fait vaudrait la peine d'être vérifié. Il serait maintenant du plus haut intérêt de posséder un texte authentique de la rédaction définitive de ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre d'épopée, si prodigué depuis quelques années.

Nous ne quitterons pas ce mot AOI sans faire observer qu'il existait dans la langue commune. On en retrouve des exemples: le comte de Forest, le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possédera la belle Euriaut, la bien-aimée de Gérard de Nevers:

_Avoi_, sire, che dist Gerars, Puisque mes sires Lisiars Velt gagier, por moi ne remaigne.