Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 20

Chapter 203,362 wordsPublic domain

--«Respundirent ces de Jabes: Dune nus respit set jurs: _manderum_ nostre estre a tuz ces de Israel. Si _poum_ aver rescusse, nus l'_attenderum_; si nun, nus nus _renderum_.»

(_Ier livre des Rois_, p. 36.)

«Répondirent ceux de Jabès: Donne-nous répit sept jours; (nous) manderons notre position à ceux d'Israël. Si (nous) pouvons avoir rescousse, nous les attendrons; sinon, nous nous rendrons.»

Cette _m_ finale suivie d'une consonne était muette, et de là vient qu'on prononce nous _manderons_, _attendrons_; mais, suivie d'une voyelle, elle sonnait, par exemple dans ce verset:

«Le matin a vus _vendrum_, e en vostre merci nus _mettrum_.»

(_Rois_, p. 37.)

Il fallait prononcer «_vendrome_, et en votre merci nous _mettrons_.»

Le traître Ganelon, ambassadeur de Charlemagne, se présente à Saragosse devant le roi sarrasin Marsile,

Et dist al rei: Salvez seiez de Deu Li glorius que _devum_ aurer.

(_Roland_, st. 32.)

Lisez: Et dit au rei: Sauvez seiez de Deu li gloriou que _devome_ aourer. _Quem debemus a(d)orare._

Dans un autre passage, Marsile et ses courtisans conspirent l'assassinat de Roland, n'importe par quel moyen ni à quel prix:

Seit qui l'ociet, tute pais puis _aueriomes_[82].

(_Roland_, st 28.)

[82] Les éditeurs ont mal à propos écrit _averiumes_, prenant sur eux cette distinction, qui n'existe dans aucun manuscrit, de l'_u_ voyelle et de l'_u_ consonne. La mesure démontre que c'est ici l'_u_ voyelle qu'il faut prendre. En mettant _averiumes_, le vers est faux.

_Aurioumes_, _auriomes_, _aurions_.

--Qu'en avez fait? ce dit Fromons li viez? --Sire, en ce bois _l'avonmes nous_ laissié.

(_Garin_, t. II, p. 243.)

--«Se nous _demenomes_ ensi li uns les aultres et _alomes_ rancunant, bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes _seromes_ perdu.»

(_Villehard._, p. 199.)

La troisième personne du pluriel a pour caractéristique l'_n_:

Franceis sunt bon, si _ferrunt_ vassalment.

(_Roland_, st. 83.)

_Ferront_, par syncope pour _feriront_; les Français sont bons, dit Roland; ils frapperont en braves.

Mais cette troisième personne aujourd'hui ne se termine plus en _ont_, excepté au futur; aux autres temps l'_e_ muet a remplacé l'_o_; _ils aiment_, _ils appellent_, _etc._ Il y avait jadis plus d'uniformité:

PIERROT.

«Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu vois bian qu'_ils_ nous _appelont_!... Que d'histoires et d'engingorniaux _boutont_ ces messieux-là!... Jarni, v'là où l'on voit les gens qui _aimont_!...»

(_Don Juan_, act. II, sc. 1.)

Je retrouve également cette forme dans la traduction du _livre de Job_, faite au commencement du XIIe siècle:--«Li Caldeu... envaïrent les chamoz, si les _enmenont_.»

(P. 501.)

Un duc i ot, _qu'apelont_ Fauseron.

(_La Desconfite de Roncevaux_, introd. du _Roland_, p. 55.)

«Il y eut un duc qu'ils appellent Fauseron.»

Cette forme dérive manifestement de la forme latine en _unt_: _legunt_, _audiunt_, _faciunt_. On disait _ils font_, et, par analogie, _ils lisont_, _ils entendont_. L'esprit humain tend toujours à la simplicité, à l'unité. Comme nos pères avaient regardé la seconde déclinaison latine pour régler sur elle leurs substantifs masculins, mettant une _s_ au singulier (_dominus_) et l'ôtant au pluriel (_domini_) peut-être avaient-ils choisi de même la conjugaison en _ere_, _ire_, pour modèle de la leur.

* * * * *

Aucune consonne finale ne sonnait sur la voyelle précédente, mais elle était réservée pour sonner sur la suivante, s'il y avait lieu. Ainsi Pierrot parle aussi correctement que sensément lorsqu'il dit à Charlotte:

«Je te dis _toujou_ la même chose, parce que c'est _toujou_ la même chose. Et si ce n'était pas _toujou_ la même chose, je ne te dirais pas _toujou_ la même chose.»

(Molière, _Don Juan_.)

Par la même raison, _entonnoi_ est très-bien prononcé pour _entonnoirs_.--«Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands _entonnois_ de passement aux jambes.»

(_Ibid._)

_Entonnois_ est comme _refretois_ (_refectoires_), dans ce passage de la _Cour de Paradis_, où le bon Dieu, voulant convoquer une assemblée générale des saints, leur envoie comme huissiers saint Simon et saint Jude: Allez, leur dit-il,

Alez m'en tost par ces destrois, Par chambres et par _refretois_; Semonez-moi et sains et saintes.

(Barb., I, p. 202.)

Vous avez vu que la notation _en_ sonnait toujours comme dans _menteur_, et jamais comme nous la faisons sonner aujourd'hui dans _je viens_ et les noms propres _Vienne_, _Ardennes_, _Gien_, _Agen_. Vous ne serez donc pas surpris d'entendre les paysans du théâtre vous dire: Hé _bian_!--Je _revians_ tout à l'heure.--Ça n'est _rian_!--J'en avons vu _bian_ d'autres!

(_D. Juan._)

Vous avez vu également que cette notation _ui_ avait été inventée pour altérer la valeur originelle de ce caractère _u_, qui sonnait _ou_, comme en latin;--que d'abord _ui_ sonna _u_, et plus tard _i_, toujours par un son simple.

Appliquez cette règle aux mots _lui_, _je suis_, _je puis_, _et puis_: vous approuverez nécessairement le peuple qui dit _pisque_, _et pis_; et Charlotte disant à Pierrot:--«Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me _pis_ refondre.--Enfin, je t'aime tout autant que je _pis_!--Je vous _sis_ bian obligée, si ça est.»

Et Pierrot disant à Charlotte:

«Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont tout farcis (de rubans), _depis_ un bout jusqu'à l'autre!...»

«Regarde la grosse Thomasse, comme alle est assotée du jeune Robin! Alle est toujou autour de _li_ à l'agacer... toujou alle _li_ fait queuque niche, ou _li_ baille queuque taloche en passant...»

Vous dites encore, avec une réticence: _Queu diable!_ pour _quel diable!_... absolument comme dit Pierrot: «Morgué! _queu mal_ te fais-je?» (_Voy._ p. 54 et suiv.)

* * * * *

Vous avez été averti que _oi_ sonnait jadis _oué_; que _les Français_ avaient été successivement _les Fransoués_, puis _les Francés_; c'est pourquoi il est bon, aujourd'hui qu'ils sont devenus _les Français_, d'écrire leur nom par _ai_, en dépit des gens qui, pour ce fait, vilipendent encore tous les jours _monsieur de Voltaire_, comme ils l'appellent très-malignement.

_Moi_, _foi_, _roi_, étaient donc prononcés _moué_, _foué_, _roué_, en un monosyllabe très-bref.

Le son ouvert de cet _oi_ est un des griefs de Henri Estienne contre les seigneurs de son temps, qui prononçaient _troas moas_, _je voas_. Pierrot avait pris d'eux cette mauvaise prononciation:

CHARLOTTE.

«Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine: si je sis madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.

PIERROT.

«Ventreguienne! je gny en porterai jamais, quand tu m'en payerois _deux fouas_ autant!» (_Don Juan._)

Mais pour cette _fouas_ il faut pardonner à Pierrot, car sa cause est la nôtre; et nous ne saurions le condamner sans nous enfermer dans le même arrêt.

Que reste-t-il encore? Certaines syncopes hardies.

CHARLOTTE.

«Je vous dis _qu'ous_ vous teigniez!... Parce _qu'ous_ êtes monsieu!...»

C'est encore un emprunt au langage de la cour de François Ier, qui disait sans façon, _a'vous_, _sa'vous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_. La reine de Navarre ne s'est point fait scrupule d'user de cette syncope dans ses poésies mystiques, et Théodore de Bèze l'autorise par une règle expresse. (_Voy._ p. 225 et 226.) Ayant pour elle ces graves autorités, Charlotte ne peut être inquiétée pour son style.

Ce n'est pas la peine de s'arrêter à ces formes, _je lairai_, _je donrai_, pour _je laisserai_, _je donnerai_:

Compère Guilleri, Te _lairras_-tu mouri?

(_Chanson populaire._)

Garçon aiment joiel niant: Il aiment plus le sec argent. Ainsois li _donrai_ quinze sous.

(_R. de Coucy_, v. 3123.)

«Les valets n'aiment pas les bijoux; ils préfèrent l'argent sec. Hé bien! je lui donnerai quinze sous.»

Sur ce futur syncopé, voyez pages 210-213.

Ces mauvaises liaisons, _on z'a_, _on z'entra_, sont également expliquées au chapitre des consonnes euphoniques:--«_Uns_ entrad n'ad gaires el paveillom le rei, pur li ocire.» (_Rois_, p. 104)--«On entra naguère au pavillon du roi, pour le tuer.»

* * * * *

AVEC Z'UN. Dans un vaudeville de Désaugiers, une servante souhaitant la bonne fête à son maître: Acceptez ce rasoir, lui dit-elle, _avec z'un cuir_. On rit; il n'y a pas tant de quoi rire: Madelon prononce conformément à l'ancienne orthographe: _Avecques_ un cuir. (_Voy._ p. 102.)

D'autres locutions, aujourd'hui condamnées, se trouvent dans les meilleurs écrivains du moyen âge, par exemple, _tant seulement_:

«Se nous sommes chi _tant seulement_ cinq jours sans autre secours de viande, grant mervelle iert se nous ne sommes tous morz.»

(_Villeh._, p. 201.)

«Si nous restons ici seulement cinq jours sans autre secours de subsistance, c'est grand merveille si nous ne sommes tous morts.»

En un mot, et pour conclure, le patois des paysans de théâtre n'est autre chose que l'ancienne langue populaire, c'est-à-dire, la véritable langue française, notre langue primitive, qui s'est déposée au fond de la société, et y demeure immobile. C'est de la vase, disent avec dédain les modernes. Il est vrai; mais cette vase contient de l'or, beaucoup d'or.

CHAPITRE III.

De l'orthographe de Voltaire.

L'orthographe de Voltaire n'est point du tout de Voltaire, en ce sens, du moins, qu'il n'en a pas été le premier promoteur; mais comme il en a été le plus zélé, et qu'en définitive son zèle a triomphé, il n'y a pas d'injustice à lui en attribuer le mérite. Racine s'en était servi avant Voltaire, et d'autres avant Racine; seulement, ils ne l'avaient pas érigée en système.

Le grammairien Latouche, voulant indiquer la prononciation de l'_oi_ dans les imparfaits des verbes, dit: «_Je chantois_, _je mangeois_, _je chanterois_; prononcez: _Je chantais_, _je mangeais_, _je chanterais_.» (T. Ier, p. 50, 4e édit.) Ainsi, la substitution était déjà trouvée, et la notation par _ai_ signalée comme la plus exacte. Et ce n'est pas Voltaire qui avait soufflé Latouche, car Latouche composa son _Art de bien parler français_ en 1694, l'année même de la naissance de Voltaire.

La querelle des _François_ et des _Français_ montre clairement que les partisans de l'ancienne notation, à la tête desquels marchait M. Nodier, n'entendaient absolument rien à la question. Ils partent tous de ce principe, que _oi_ représentait autrefois le son que nous figurons _ai_ aujourd'hui, et ils soutiennent que l'un y est aussi bon que l'autre. On vient de voir ce qu'en pensait un grammairien du commencement du XVIIe siècle. Il est faux qu'on prononçât jadis _les Français_: on disait _les Fransoués_. Oi sonnait comme _oués_ très-bref. On disait _le roué_ pour _le roi_, _l'histouére_, un _vouéle_, un _clouétre_, _connouétre_, _etc._; manière de prononcer qui s'est conservée en quelques provinces, particulièrement en Picardie. Dans une satire à l'abbé de Tyron, imprimée à la fin du Regnier, édition de Genève (t. II, p. 161):

Et moi, qui ne veux point faire le moulinet, Je quitterois le jeu nu-pieds et sans bonnet; Je laisserois madame à desguiser l'_histoire_, Au hasard de plaider maint jour pour son _douaire_.

Grimm, dans l'affaire de la mystification de l'abbé Petit, curé de Mont-Chauvet, en basse Normandie, rapporte que cet illustre auteur de _David et Bethsabée_ faisait rimer _angoisse_ et _tristesse_, et que Jean-Jacques Rousseau attaqua cette rime[83]. Le curé défendit intrépidement sa rime; Grimm ne dit pas par quels arguments, et c'est dommage. Mais enfin, l'abbé Petit aurait pu se mettre à couvert sous l'autorité de Saint-Gelais:

[83] _Corresp._, t. I, p. 407.

Il vint l'autre jour ung cafard Pour prescher en notre _paroisse_, Et je lui dis: Frere Frappart, Qui vous fait venir ici? _Est ce_ Pour dresser l'ame _pecheresse_, Ou chercher la brebis errante? Non, dit il, la brebis je _laisse_ Pour avoir la laine de rente.

Évidemment, il faut prononcer _parouesse_.

Ouvrez le traité latin de Baïf, _De re restiaria_, imprimé en 1535, chez Robert Estienne; l'auteur traduit souvent en français le nom des objets dont il parle. Vous lisez là, _ung voéle_, _ung mirouer_, une _boëtte_, une _coëffe_, un _boësseau_, qu'on écrit aujourd'hui boîte, coiffe, boisseau, et qu'on prononçait alors _bouéte_, _couéfe_, _bouésseau_.

Marguerite, soeur de François Ier, reine de Navarre, fait rimer sans difficulté _étoiles_ avec _demoiselles_:

Allez où sont dames et _damoyselles_ Comme un soleil au milieu des _estoiles_.

(_La Coche_, p. 316 du t. II des _Marguerites_.)

On prononçait _étouéles_.

Jacques Pelletier, du Mans, avait inventé un système complet d'orthographe, afin, disait-il, de conformer l'écriture à la prononciation. C'est peut-être le premier de nos grammairiens qui se soit mis en tête cette imagination malheureuse, si souvent reproduite depuis. C'est dommage, car Jacques Pelletier était un homme de mérite, fort bien venu de Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à laquelle il devait dédier son _Traité de l'orthographe et de la prononciation_. Mais Marguerite étant morte dans l'automne de 1549, un peu avant la publication du livre, Pelletier le dédia à Jeanne d'Albret, fille de la défunte. On a aussi de Pelletier un Art poétique en prose et des Opuscules en vers, où l'on rencontre de très-jolies choses; mais la lecture en est difficile et désagréable, parce que l'auteur a voulu donner le bon exemple, en employant le premier sa nouvelle et bizarre orthographe, exemple qui resta sans imitateurs. Aujourd'hui les livres de Pelletier ont le mérite de nous révéler bien des secrets de la prononciation du XVIe siècle; par exemple, ils nous donnent la certitude que _oi_ sonnait _oué_.

DE DAMOÉSELLE LOUISE D'ANCÉZUNE AN AVIGNON.

ODE.

Les _histoeres_ sont pleines De Corines, d'Héleines, De Lucreces ancor. Les poètes la _gloere_ Des fammes nous font _croere_, La sonnant a grand cor... etc.

(_Opuscules_, p. 101.)

Observez que la prononciation que Pelletier prétend noter n'est pas celle de sa province, mais celle de Paris et de la cour.

Que d'ailleurs cette prononciation fut la prononciation traditionnelle du XIe siècle, l'orthographe constante du _livre des Rois_ ne permet pas d'en douter. Le _livre des Rois_ écrit les imparfaits en _ois_, _oué_.

Je croyais, dit Naaman, qu'Élisée viendrait jusqu'ici, _putabam quod egrederetur ad me_:--«Jo _quidoué_ que il en eisit e jesque a mei venist.» (_Rois_, p. 362.)

Tant que l'enfant de Bethabée a vécu, j'espérais, dit David, que Dieu le guérirait; c'est pourquoi je _jeûnais_ et _pleurais_:--«Tant cume li enfes vesquid, _jo esperoué_ que Deu le guaresist, e pur ço _jeunowe_ e _pluroué_.» (_Ibid._, p. 161.)

La raison alléguée par l'ancienne Académie pour repousser l'orthographe de Voltaire, c'est que _oi_ était aussi propre que _ai_ pour noter la finale de l'imparfait de l'indicatif. Ils posaient en principe cette erreur, qu'on avait toujours prononcé cet imparfait comme on fait aujourd'hui.

Voltaire ignorait que la prononciation eût changé considérablement; mais, pour noter ce qu'il entendait, il prenait dans l'orthographe contemporaine la notation à son avis correspondante au son, et il ne se trompait pas. On a de tout temps écrit gramm_ai_re, pal_ai_s, le M_ai_ne, retr_ai_t, m_ai_s, jam_ai_s, si ce n'est en Normandie, où ce son était figuré par _ei_: Engl_ei_s, Franc_ei_s, pl_ei_dier, etc.

Ainsi, d'Olivet, d'Alembert, l'Académie, M. Nodier, et tous les adversaires de Voltaire sur cette question, commettaient une erreur double:

1º Ils attribuaient à la notation _oi_ une valeur qu'elle n'a jamais eue;

2º Ils refusaient à la notation _ai_ la valeur qui lui a toujours été propre depuis que notre langue possède des diphthongues; sans compter l'erreur d'attribuer à Voltaire ce qui ne lui appartenait pas. Puisque, selon eux, _oi_ équivalait si pleinement à _ai_, que n'écrivaient-ils la province du M_oi_ne, un pal_oi_s, la gramm_oi_re, le verbe f_oi_re, etc.? Pourquoi deux notations diverses du même son?

L'orthographe dite de Voltaire avait été proposée, en 1675, par un avocat du Parlement de Rouen, nommé Bérain. Après des combats opiniâtres, elle a fini par triompher en 1835: l'Académie franç_ai_se, dans sa nouvelle édition de son dictionnaire, adopte enfin l'orthographe de Voltaire. Dieu soit loué! Il a fallu cent soixante ans pour en arriver là! Encore ni lui, ni elle, peut-être, n'ont-ils jamais bien su combien cette mesure était au fond raisonnable et juste.

* * * * *

Voltaire écrivait et voulait qu'on écrivît _fesant_, _bienfesant_, et il avait raison: la forme la plus ancienne n'est pas _faire_, mais _fere_. Cela est attesté non-seulement par les manuscrits, mais encore par ces formes, _je ferais_, _je ferai_, et par le prétérit _je féis_, contracté maintenant en _je fis_. Il est impossible de tirer _je fis_ de la forme _faire_.

Le _livre des Rois_ écrit toujours, en contractant, _je frai_, _tu fras_, qui ne peuvent venir que de _fere_.

Pourquoi écrivons-nous, en effet, _je prendrai_ avec contraction, et _je ferai_ sans contracter?

Théodore de Bèze est contre _fesant_, parce qu'il pose en principe que l'infinitif est _faire_, et ne veut pas qu'_on change le spondée en ïambe_. Ménage est pour; et sa raison est encore meilleure que celle de Bèze: c'est que le peuple parisien prononce _fesant_: «Il faut donc dire _fesant_.»

Le hasard a voulu que Ménage tirât ici d'une règle fausse une conséquence juste. La prononciation populaire est une induction qu'il faut vérifier, mais non pas une autorité absolue. Il est également indigne d'un esprit critique d'admettre ou de rejeter par cette seule considération: Le peuple dit ainsi. C'est pourtant la manière habituelle de procéder de Ménage: il se détermine en faveur de _nentilles_ et _castonade_, contre _lentilles_ et _cassonade_, parce que la première prononciation est celle du peuple de Paris.

* * * * *

Enfin le troisième point de la réforme proposée par Voltaire porte sur les pluriels en _ants_ ou _ents_, d'où Voltaire retranche le _t_.

J'ai fait voir (p. 77-81) combien cette suppression était logique et conforme à l'usage primitif. Je ne reproduirai pas ici mon argument, mais je citerai celui d'un élève de M. Nodier, par conséquent violent antagoniste de Voltaire. L'école de M. Nodier reproche à Voltaire d'avoir corrompu l'ancienne orthographe; c'est là le grand crime, l'accusation terrible! On ne manque pas de la mettre en avant au sujet des pluriels dépouillés de leur _t_.

«De sorte que si une dame leur écrit qu'elle a des _enfans charmans_, ces étrangers, _moins sots que les grammairiens de l'école de Voltaire_, répondront à cette dame qu'elle est aussi _charmane_ que ses _enfans_ sont _charmans_.»

(_Rem. sur la Lang. franç._, I, 454.)

Ce raisonnement a droit de surprendre dans la bouche d'un élève de l'École des chartres, car il s'en suivrait rigoureusement que tous ceux qui ont écrit depuis l'origine de la langue jusqu'à la fin du XVe siècle, sont _des sots de l'école de Voltaire_. En effet, pas un ne met le _t_ au pluriel, mais tous le changent en _s_: une caractéristique remplace l'autre.

Prenons une phrase des _Cent Nouvelles_:--«Advint, certaine espace après, que, par le conseil de plusieurs de ses _parens_, amis et _bienvueillans_, monseigneur se maria.»

(I, 102, _édit. de M. Leroux de Lincy_[84].)

[84] Je la choisis comme la meilleure, et la plus fidèle aux manuscrits.

Cette orthographe de Louis XI ou de son secrétaire autoriserait donc à conclure que _parent_ fait au féminin _paranne_, et _bienveillant_, _bienveillane_? Non; mais on en conclurait plus juste qu'il faut étudier les règles quand on est étranger, et même quand on ne l'est pas; et, par supplément, que si Voltaire est un sot, il l'est du moins en nombreuse et respectable compagnie.

En résumé, je vois que sur la question des imparfaits, sur celle du verbe _faire_ ou _fere_, sur celle des pluriels, Voltaire, conseillé uniquement par le bon sens et par l'instinct, s'est rencontré avec les créateurs de notre langue; tandis que l'école imposante de M. Nodier, toute poudreuse et orgueilleuse de son moyen âge, s'est complétement fourvoyée sur les trois points. Mais Voltaire, aux yeux de certaines gens, peut-il avoir raison sur rien? Peut-il, ayant mal parlé de la _Bible_, avoir bien parlé de l'orthographe? Ils se sont donc obstinés, ils s'obstinent et s'obstineront, semblables à ces martyrs des croisades,

Qui tombaient pieux et fidèles, En combattant jusqu'au trépas Pour des vérités éternelles Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.

Voltaire a déjà gagné son procès sur la première question, je veux dire sur l'orthographe des imparfaits. Il ne faut qu'avoir patience: il le gagnera de même sur _fesant_ et _je fesais_, et sur les _enfans_ et les _ignorans_.

CHAPITRE IV.

De l'âge de quelques mots et de quelques locutions.

Si jamais nous avons un bon dictionnaire français, ce ne sera pas avant qu'on possède l'acte de naissance de chaque mot. On en viendra là; ce travail est beaucoup plus effrayant par l'apparence qu'il n'est difficile en réalité. On a bien déterminé l'âge de chaque poignée de terre dont se compose notre chétif globe. Il est moins téméraire d'interroger les mots que d'interroger les pierres et la poussière. Si peu disposé qu'il soit à répondre, un mot sera toujours aussi capable de raconter son histoire qu'un grain de sable la sienne. Or, les grains de sable ont parlé; les mots parleront à leur tour; il n'est que de savoir s'y prendre.

* * * * *

Quand on sera par ce moyen arrivé au noyau de la langue française, je crois qu'on sera surpris de ce qu'on y trouvera: des mots regrettables tombés en débris, d'autres qui vivent encore à moitié, d'autres estropiés, d'autres qui, pour sauver leur existence, ont été obligés de se transformer, de se déguiser sous une acception nouvelle, parfois opposée à leur acception primitive: par exemple, le mot _valet_, qui a désigné successivement le fils d'un gentilhomme, un jeune prince, et un laquais du plus bas étage; _vassal_, _vasselage_, autrefois _brave_, _bravoure_; d'autres locutions qui semblent nées d'hier, et qui se retrouvent dans le berceau de la langue, parfaitement intactes, n'ayant, depuis six siècles, perdu ni altéré un seul de leurs traits.

Qui croirait que _s'évertuer_ se trouve dans un poëme du XIe siècle, la _chanson de Roland_? Qui s'aviserait d'y chercher _arpent_, _manoeuvrer_?

Roland à l'agonie lutte énergiquement contre la mort:

Co sent Rollans: la veue ad perdue, Met sei sur piet, quanqu' il poet _s'esvertue_.

(_Roland_, st. 168.)

Et l'archevêque Turpin, également blessé à mort, se traîne vers un ruisseau pour y chercher un peu d'eau, dont il ranime Roland évanoui; mais le coeur lui manque au bout de quelques pas, il tombe:

Einz qu'on alast _un seul arpent_ de camp, Falt li le coer, si est chaeit avant.

(_Id._, st. 163.)

L'unique différence, c'est que l'arpent marquait alors une mesure de champ beaucoup plus petite.

* * * * *

MANOEUVRER ou MANOUVRER signifiait _ouvrer de la main_. La poignée dorée de Joyeuse, l'épée de Charlemagne, était _manouvrée_:

En l'oret punt l'a faite _manuverer_.

(_Roland_, st. 179.)

Regnard fait dire au Crispin du _Légataire_:

Quarante mille écus d'_argent sec_ et liquide, De la succession voilà le plus solide.

ARGENT SEC est une expression du temps de saint Louis; je la retrouve dans un conte de Rutebeuf, où un curé, accusé d'avoir donné la sépulture chrétienne à son âne, porte à son évêque, comme legs du défunt, vingt livres d'_argent sec_:

Vingt livres en une courroie, _Tous sés_, et de bonne monnoie.

(_Le Testament de l'Asne_, Barb., I, 119.)

Et dans le roman du châtelain de Coucy:

Garson aiment joiel noiant, Il aiment miex _le sec argent_.