Part 19
Notre versification, par exemple, se vante d'être si perfectionnée! Que dirait-on si, avec ses règles austères et ses dehors rigoureux, je la faisais voir pleine d'hiatus bien réels, de vers faux, semblable à une prude convaincue de galanterie? Si, m'appuyant sur la manière moderne d'articuler les consonnes finales et les consécutives distinctement, je montrais certains vers de Racine plus durs et d'une mesure moins exacte que ceux de Rutebeuf ou de Gautier de Coinsy? On crierait au paradoxe. Soit! c'est un paradoxe; mais tout paradoxe n'est pas une fausseté: autrement, il faudrait établir en principe que l'opinion commune est toujours infaillible. En tout cas, le mérite ne serait pas à Rutebeuf, ni le tort à Racine; tout aurait dépendu de la diversité de l'instrument qu'ils mettaient en jeu.
Arrêtons-nous un moment à cette question, qui en vaut la peine; car si cette étude du vieux langage offre quelque utilité pratique, c'est par les rapprochements et les comparaisons avec la langue moderne.
On met de nos jours une affectation extraordinaire à détacher toutes les consonnes, surtout les finales; on orthographie en parlant. On dira, par exemple: Toujours _z_injustes _z_envers _z_elle,--un discours _z_instructif,--que vous êtes _z_aimable!--l'art _t_antique,--j'ai froid _t_aux mains,--un pied _t_à terre,--à tort _t_et à travers, etc., etc.; prononciation affreuse! Ménage avertit qu'on doit prononcer _pié à terre_: «C'est comme parlent les honnêtes gens,» Il veut qu'on écrive sans _t_, _à tor et à travers_, en quoi il n'a pas raison; mais du moins nous fait-il par là connaître le bon usage de son temps. Soyez sûr qu'on doit dire _discour instructif_, _l'ar antique_, _enver elle_. Quel est le but de la consonne finale? faciliter la liaison sur le mot suivant. Une seule consonne y suffit; en sonner deux, c'est blesser l'esprit de la loi par une observation exagérée de la lettre.
Je poserais donc cette règle générale, que, dans les mots au singulier terminés par deux consonnes, c'est par l'avant-dernière que la liaison s'effectue. La dernière est muette.
Au contraire, dans les pluriels, c'est la dernière qui prévaut.
Je tiens que voilà le principe, mais je ne nie pas que l'usage ne nous contraigne à recevoir de fâcheuses exceptions. Il faut bien se résoudre à prononcer:
Boileau, _correcque tauteur_ de quelques bons écrits,
en sonnant le _c_ et le _t_ de correct. Talma disait de même, dans l'_École des Vieillards_:
Maudit _respecque thumain_, qui m'oblige à me taire!
C'était une faute, car l'usage veut _respè khumain_.--Mais pourquoi l'usage ne souffrirait-il pas aussi _corrè kauteur_?
Quelques inconséquences de ce genre ne doivent pas empêcher la règle d'être admise.
La liaison la plus douce et la plus coulante est assurément celle qui se pratique sur une liquide; aussi, nos pères disaient-ils: Un _fil ingrat_, comme: _Une mor affreuse_. Rien de plus logique. Je ne crois pas possible de revenir sur les droits prescrits de l'_l_ pénultième, de remettre en vigueur l'ancienne prononciation, maintenue du temps de Th. de Bèze, _il ont_, _il auraient_, au pluriel. Seulement, il faudrait gagner de dire comme les paysans: _Is ont_, _is auraient_, au lieu de _ile zont_, _ile zauraient_. Sonner séparément l'_l_ et l'_s_, c'est trop de moitié. Si l'on estime cette articulation raisonnable, que ne dit-on également _un file zingrat_? Nous disons par bonheur encore, _fiz ingrat_, en ne sonnant qu'une consonne.
Les droits de l'_r_ pénultième pourraient encore être sauvés: l'usage, qui repousse comme ridicule _fil ingrat_, n'est pas si contraire à _mor affreuse_, _discour écrit_, _vos malheur et les miens_, etc. On prononce, au Théâtre-Français:
Le dirai-je? vos yeux, de larmes moins trempés, A pleurer vos malheurs _z_étaient moins occupés.
(_Iphigénie_, act. II, sc. 1.)
Me laisse dans les fers _z_à moi-même inconnue.
(_Ibid._, act. II, sc. 7.)
J'aurais eu des remords _z'_en accusant Zopire.
(_Mahomet_, act. III, sc. 1.)
C'est horrible! Cette liaison par-dessus l'hémistiche, qui de plus introduit un _e_ muet aux dépens de la mesure, déchire les oreilles. Il est clair qu'il faudrait dire:
A pleurer vos _malheur_ étaient moins occupés.
Me laisse dans les _fer_ à moi-même inconnue.
J'aurais eu des _remor_ en accusant Zopire.
Un enfant sentirait combien on gagne à supprimer l'_s_: il en reste toujours assez.
Voilà pour les finales doubles; mais, même pour les simples, la coutume actuelle est bien différente de l'ancienne. Il n'est personne qui ne se croie obligé de prononcer, Les larmes _z_aux yeux; Les _larme_ aux yeux, passerait pour une négligence excessive, un indice de mauvaise éducation ou d'habitudes vulgaires. Cependant il existe encore quantité de vieillards prêts à vous attester que, dans leur jeunesse, on se fût singularisé en parlant ainsi dans la conversation, et que l'usage alors prescrivait tout bonnement, Les _larme_ aux yeux.
Cette prononciation a été celle de nos pères:
Trois aveugle_S_ un chemin aloient... Li trois aveugle_S_ à l'oste ont dit...
(Barbazan, III, p. 69 et 78.)
Dans le fabliau où Diderot a pris l'idée des _Bijoux indiscrets_:
S'il vous parle et s'il vous respont, Prenez sur moi dix livre_S_ adonc.
(Barb., III, p. 119.)
Ces exemples, qu'on pourrait accumuler en très-grand nombre, prouvent qu'on ne tenait pas toujours compte de l'_s_ du pluriel; mais observez que cette licence se rencontre surtout dans les fabliaux, dont la poésie devait être plus rapprochée du langage familier. Dans la _chanson de Roland_, dans le style épique, la règle est d'habitude plus sévère, quoique le poëte ne s'interdise pas absolument le bénéfice de cette faculté. Voici un passage où l'on verra les deux pratiques réunies. C'est dans la description de l'horrible tempête qui éclate pendant la bataille de Roncevaux:
Orez i ad de tuneire et de vent, Pluie_S_ e gresils demesureement; Chiedent li fuldres e menut e suvent, E terremoete ço i ad veirement. Cuntre midi tenebre_S_ i ad granz: Ni a clarted se le cels ne s'i fent.
(_Roland_, st. 109.)
«Orages y a de tonnerre et de vent, pluie et grésils ce démesurément; les foudres tombent menu et souvent; et grands tremblements de terre, grandes ténèbres du côté du midi. Il n'y a de clarté que celle des éclairs qui fendent le ciel.»
L'_s_ de _pluies_ ne compte pas au second vers; l'_s_ de _ténèbres_ compte au troisième.
* * * * *
Au surplus, tout ne me paraît pas précisément regrettable dans l'ancienne prononciation. Sans prétendre décider si l'annulation facultative ou le maintien constant de l'_s_ est un tort ou un droit, je me contente d'observer que la mesure des vers exige impérieusement l'articulation de la consonne finale. La haute éloquence et la poésie ont leurs intérêts communs; ainsi je crois qu'au théâtre et dans le discours solennel, la question n'est pas douteuse. Il n'est pas douteux non plus qu'il existait autrefois deux prononciations: l'une d'apparat et rigoureuse, l'autre familière et plus négligée. Qu'on ne s'y trompe point: ce n'était pas un mal. La délicatesse des nuances dans le langage correspond à celle des esprits; ce sont les gens grossiers ou les pédants qui effacent les nuances.
De tout temps on a vu des hommes empressés à se distinguer par leur langage. Le XVIIe siècle connaissait comme le nôtre ces personnages roides, empesés, qui étalent sur leurs doctes lèvres leur belle orthographe, et affectent sans cesse d'humilier le prochain par leurs nobles façons de dire et leur prononciation transcendante. C'est à l'émulation d'imiter ces beaux parleurs que nous devons la mode de faire ressentir cette multitude d'affreuses consonnes qui semblent se siffler elles-mêmes. Le mal a toujours été de pis en pis. Il existait déjà sous Louis XIV et auparavant, mais encore avait-il certaines limites: il n'en a plus aujourd'hui, et son triomphe est complet. Écoutons là-dessus le témoignage de Molière, dans l'_Impromptu de Versailles_.
MOLIÈRE (_à du Croisy_).
«Vous faites le poëte, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage; marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et _cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe_.»
(_Scène 1._)
Cette _exactitude de prononciation_ était donc encore en 1663 le caractère d'un ridicule, et Molière, loin de la pratiquer, la jouait en plein théâtre, devant la cour la plus polie de l'Europe, devant les grands seigneurs, dont pas un ne prononçait autrement que _des piqueux_ et _des porteux_. Aujourd'hui la pédanterie du poëte de l'_Impromptu_ a infecté toute la nation; et le théâtre même, qui fut si longtemps une école de bon langage, le théâtre a perdu la tradition de Molière, et s'est laissé gagner à la contagion des précieux ridicules. La chose est venue au point que nous n'avons presque plus de monosyllabes en français. Les _gens_, les _vers_, les _fils_, les _moeurs_, sont devenus des _genses_, des _moeurses_, des _verses_, des _fisses_. Feu madame Paradol, dans _Rodogune_, n'y manquait pas:
Mais, soit justice ou crime, il est certain, mes _fisses_, Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis.
Désaugiers était assurément plus exact, lorsqu'il faisait chanter à Vénus ce couplet, dans la parodie de _Psyché_:
Ah! fi, fi, fi, libertin, fi! Je n' suis plus votre mère; Ah! fi, fi, fi, libertin, fi! Vous n'êtes plus mon _fils_.
Nous en sommes à appeler _rime riche_ une rime qui ne rime pas; l'accouplement d'une rime masculine avec une féminine:
Et cinq cent mille francs avec elle _obtenus_ La firent à ses yeux plus belle que _Vénusse_.
Et les dieux jusque-là, protecteurs de _Pârisse_, Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce _prix_.
Il faut tout l'empire de l'habitude pour nous faire accepter cette barbarie. Personne cependant n'y prend garde. Un étranger ne comprendra jamais pourquoi la finale du berger _Pâris_ se prononce autrement que celle de la ville de _Paris_.
Vous me direz que ces abus existaient pour la plupart du temps de Racine. Hélas! oui: la décadence est née au sein même de la perfection; on abusait déjà de l'instrument que Racine et Fénelon n'avaient pas encore achevé de polir. Il faut bien avouer que, dès le siècle de Louis XIV, on faussait les rimes, on introduisait dans les vers des syllabes parasites:
Quelquefois, pour_e_ flatter ses secrètes douleur_es_, Elle prend des enfants, les baigne de ses pleur_es_. Trois fois elle a rompu sa lettre commencée. Daignez la voir_e_, seigneur_e_, daignez la secourir_e_. O ciel! OEnone est mor_e_te, et Phèdre veut mourir_e_! Qu'on rappelle mon _fisse_! qu'il_e_ vienne se défendre.
Mais dans le temps fatal_e_ que, repassant les flots, Nous suivions mal_e_gré nous les vainqueur_e_s de _Lessebosse_...
Je répondrai, madame, avec_que_ la liber_e_té D'un sol_e_dat qui sait mal_e_ far_e_der la vérité.
Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, Ou vous ferez aux Grec_ques_ un double sacrifice.
Faites réciter ces vers par un contemporain de saint Louis ou de François Ier. Le résultat pourra vous en paraître bizarre, ridicule; nous sommes portés à rire de tout ce qui sort de nos habitudes, et l'oreille est encore bien plus superbe et plus intolérante que les yeux. Mais vous serez forcé de convenir que l'harmonie de ces vers est plus douce, plus égale, que lorsqu'on leur applique les règles ou plutôt le déréglement de la prononciation moderne:
Queuquefois, pou flatter ses secrètes douleux, Elle prend des enfants, les baigne de ses pleux... . . . . . . . . . . Daignez la secouri. O ciel! OEnone est môte, et Phèdre veut mouri! Qu'on appelle mon fi, qu'i vienne se défendre.
Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, Ou vous ferez aux _Grais_ un double sacrifice.
Supposons qu'à votre tour vous récitez à cet homme ressuscité du moyen âge des vers du _Roland_ ou du _Garin_, en les accommodant à la prononciation moderne. Il se récriera, il vous traitera de barbare, d'homme sans oreille ni goût. Et si vous lui soutenez que ces épithètes ne sont dues qu'à lui et à ses contemporains, il entrera dans une juste colère: Osez-vous bien vous faire juges de l'harmonie, vous qui ne soupçonnez ni la prononciation du français, ni les rapports de notre écriture à notre prononciation? Je vous trouve bien insolents de nous condamner ainsi, et d'imaginer que le ciel a mis en vous les premiers la sensibilité de l'ouïe, comme si jusqu'à vous le Créateur n'eût pas encore perfectionné la machine humaine! Apprenez que l'homme est sorti parfait des mains de Dieu, et que s'il est parvenu à modifier son organisation en quelque chose, c'est à son détriment, non à son profit. Vous vous croyez améliorés! dites donc empirés. Du temps de Rutebeuf, d'Adenes, de Raimbert, de Paris, aurions-nous jamais supporté ces vers faux, ces fausses rimes, toutes ces cacophonies abominables qui pleuvent à verse dans vos poëtes les plus vantés, et font s'extasier vos académies? Non, jamais. Vous parlez d'hiatus. Quelle hardiesse à vous, quelle impudence de prononcer ce mot! Où rencontrer un amas d'hiatus plus choquants que dans votre Molière, votre Boileau, votre Corneille, votre la Fontaine et votre Racine? J'en rougis pour vous et pour la langue française:
. . . . . . . . . . . . . _Ce hé_ros expiré N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré... Où courez-vous ainsi, tout pâle _et hors_ d'haleine?...
(Racine.)
Jeune et vaillant héros, dont _la haute_ sagesse... La sibylle, à ces mots, dé_jà hors_ d'elle-même... L'innocente équi_té hon_teusement bannie.
(Boileau.)
Puisque _si hors_ de temps son voyage l'arrête...
(Molière.)
Boileau, formulant la règle qui proscrit l'hiatus, en commet deux à l'abri de l'inconséquence de l'usage. Cette malice a été fort admirée:
Gardez qu'une voyelle, à courir _trop hâ_tée, Ne soit en son chemin par une au_tre heur_tée.
Et l'hiatus qui se fait d'un vers à l'autre?
Dans un calme profond Darius endorm_i_ _I_gnorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi... Ni serment ni devoir ne l'avait engag_é_ _A_ courir dans l'abîme où Porus s'est plongé...
(Racine.)
Et l'hiatus dissimulé à l'oeil par certaines consonnes qu'il est d'usage de ne point prononcer dans certains mots?
Je reprends sur-le-champ le pap_ier et_ la plume.
Le quarti_er a_larmé n'a plus d'yeux qui sommeillent.
(Boileau.)
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion méti_er et_ marchandise.
(Molière.)
Maint cheva_lier er_rant qui rend grâces aux dieux.
J'ai fait parler le _loup et_ répondre l'agneau.
(La Fontaine.)
Le manteau sur le _nez ou_ la main dans la poche... Sur votre prisonni_er, hui_ssi_er, ay_ez les yeux.
(Racine.)
Est-ce là des hiatus, oui ou non? Vous ne verrez chez nous rien de pareil. Vous me reprochez _va il_, _a on_, que nous prononcions _vat il_, _at on_; c'est justement comme lorsque vous niez l'hiatus de _huissier ayez_, en vous armant de l'_r_ finale de _huissier_, laquelle ne se prononce pas. Vous êtes dans les deux cas dupes de votre vue au préjudice de votre ouïe. Vos vers modernes semblent fabriqués pour des sourds qui auraient de bons yeux; les nôtres charmeront encore les aveugles qui conservent de bonnes oreilles. Si Homère pouvait juger notre débat, à qui pensez-vous qu'il donnât gain de cause?
Ce que j'en dis n'est pas pour nous défendre de tout hiatus. A Dieu ne plaise, ni à Apollon son serviteur! Il y a des hiatus très-doux et très-musicaux. _Nation_, _Danaé_, _Simoïs_, _violence_, sont délicieux à l'oreille; nous n'avons pas été si sots que de les proscrire. Vous me direz sans doute que ces hiatus ont lieu dans le corps d'un seul mot, et non pas d'un mot à un autre. Belle distinction, et profonde! Est-ce que l'intervalle qui sépare les mots sur le papier subsiste pour l'oreille? Écoutez parler une langue à vous inconnue, ou peu connue; est-ce que vous surprenez où finit un mot et où un autre commence? Toute une phrase ne glisse-t-elle pas à l'oreille comme un seul et unique mot? Qu'est-ce donc que cette distinction artificielle? Faites-moi la grâce de m'expliquer la différence entre l'impersonnel _il y a_ et le nom de la vestale _Ilia_; comment l'un forme un insupportable hiatus, et l'autre une charmante harmonie. Cela paraît très-raffiné! Grâce à ce raffinement et à l'absolutisme d'une règle absurde, votre poëte est dispensé de montrer du tact dans le choix de ses hiatus, admettant celui-ci et repoussant celui-là. Non; tout hiatus, quel qu'il soit, est banni. Votre loi brutale ne souffre point d'exceptions: aussi êtes-vous arrivés à ce beau résultat, que vos vers fourmillent d'hiatus, et légitimes, qui pis est!
Jugez la valeur relative de nos principes par la différence des effets: nous, avec des voyelles en contact, nous savions éviter l'hiatus à l'aide des consonnes intercalaires; et vous, vous trouvez moyen d'avoir des hiatus entre deux voyelles séparées par une consonne écrite. Il faut avouer que le progrès est admirable! Nous sommes en effet les barbares, et vous êtes les gens civilisés, les grands artistes!
A ce discours du ressuscité, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait à répondre.
CHAPITRE II.
Du patois des paysans de comédie.
Les poëtes comiques, Molière, Regnard, Dufresny, Dancourt, mettent dans la bouche de leurs paysans un patois qu'on n'entend plus guère qu'au théâtre. Ce n'est pas du tout, comme on serait tenté de le croire, un langage de convention, inventé pour différencier sur la scène l'homme bien élevé de l'homme rustique et sans éducation; c'est le véritable langage d'autrefois, qui était dans l'origine celui de tout le monde, qui s'est trouvé ensuite le langage des classes inférieures, parce que celui des hautes classes s'était modifié, et qui, aujourd'hui, est presque effacé même parmi le peuple, parce que le peuple finit toujours par subir plus ou moins l'influence de la classe supérieure. Il résiste longtemps; il ne cède que lentement et comme à regret; mais enfin le contact journalier, l'instinct d'imitation de ce qui paraît meilleur, produisent leur effet, et gagnent quelque chose sur l'habitude et sur la fidélité aux traditions. Pour son langage comme pour son costume, le peuple ne court pas à la mode; il y vient le dernier. Mais la mode une fois adoptée, il ne s'en veut plus séparer. Nous ne huons aujourd'hui sur les épaules du peuple que les parures de nos grands-pères.
Examinons, pour nous en convaincre, quelques traits de ce patois consacré au théâtre.
Un des plus caractéristiques est l'alliance d'un verbe au pluriel avec un pronom personnel au singulier: _Je sommes_ pour être mariés ensemble, dit Pierrot à Charlotte (_D. Juan_); et Martine:
Ce n'est point à la femme à prescrire, et _je sommes_ Pour céder le dessus en toute chose aux hommes!
C'est ainsi qu'on parlait à la cour de Henri III. Henri Estienne note ce solécisme comme éclos au Louvre de son temps:
Pensez à vous, ô courtisans, Qui, lourdement barbarisants, Toujours _j'allions_, _je venions_, dites...
«Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi: _J'allons_, _je venons_, _je disnons_, _je soupons_.»
(_Du Langage français italianisé._)
Mais Henri Estienne se trompe, au moins quant aux dates. Dans sa haine contre Catherine de Médicis, haine où il entre beaucoup de fiel religionnaire, comme de protestant à catholique ultramontain et ligueur, Henri Estienne impute à la cour de Henri III tout ce qu'il peut lui imputer, juste ou non; il fait arme de tout. Pour le dire en passant, c'est là ce qui gâte ses _Dialogues du langage françois italianisé_, et commande de ne s'y fier qu'avec grande réserve; car l'auteur, s'il n'est de mauvaise foi, est mal instruit. Il va jusqu'à prétendre que François Ier ne pouvait souffrir les courtisans qui italianisaient. Mais au contraire: cette manie d'italianisme, que Henri Estienne fait naître sous Henri III, remonte à François Ier. On en rencontre la trace dans tous les écrits du temps, dans Marot, dans la reine de Navarre, dans les correspondances des grands personnages; et, pour ne la point voir, il faut tout le parti pris de Henri Estienne. Le roi, bien loin de s'en plaindre, était le premier à en donner l'exemple. Toutes les fautes signalées avec tant d'amertume par Henri Estienne, non-seulement François Ier les commettait en parlant, mais il les écrivait même. La substitution de l'_a_ à l'_e_, de la diphthongue _ou_ à l'_o_ simple:
N'estes vous pas de bien grans fous De dire _chouse_ au lieu de _chose à_ De dire _j'ouse_ au lieu de _j'ose_? Et pour _trois mois_, dire _troas moas_; Pour _je fay_, _vay_, _je foas_, _je voas_? En la fin vous direz _la guarre_, Place _Maubart_, frère _Piarre_!
(Henri Estienne, _Du lang. fr. ital._)
Or, prenez la lettre de François Ier à M. de Montmorency, rapportée à la suite des lettres de sa soeur Marguerite[80], vous y lirez:
[80] Lettres de la Reine de Navarre, tom. I, pag. 467.
«Le cerf nous a menés jusqu'au _tartre_ de Dumigny... _J'avons_ esperance qu'y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles, que _j'avons_ eu le loysir de voir... Perot s'en est _fouy_, qui ne s'est _ousé_ trouver devant moy...»
Ne voilà-t-il pas de quoi autoriser le langage de Martine, de Charlotte et de _Piarrot_:--«Par ma fi, _Piarrot_, il faut que j'aille voir un peu ça.--Tu dis, _Piarrot_?...--Je me romps le cou à t'aller dénicher des _marles_... etc.»
Nous commettons tous les jours cette faute de joindre un pluriel avec un singulier, et personne n'y prend garde, tant l'habitude excuse toutes choses. La seule différence est que nous avons retourné le solécisme de François Ier: c'est aujourd'hui le pronom que nous mettons au pluriel, avec le verbe au singulier. Le sentiment de la dignité personnelle est dans ces derniers temps monté si haut, que personne ne parle plus de soi qu'en disant avec emphase, _nous_, comme le roi. C'est une manière d'éviter le _je_, qui est, dit-on, odieux; ce _nous_ solennel jusqu'au ridicule est-il plus modeste? Mais comme il faut que la grammaire retrouve toujours son compte, et qu'en définitive _nous_ ne sommes qu'_un_, on laisse le participe au singulier. «Dans ce drame que _nous donnons_ au public, _nous nous sommes efforcé_... _nous nous sommes affranchi_[81]...»
[81] Une autre formule de modestie raffinée consiste à parler de soi constamment à la troisième personne. Cela déguise et dissimule tout à fait la première:--«_Celui qui écrit ces lignes... l'auteur de ce drame_ ne serait pas digne de suivre de si grands exemples: IL se taira, LUI, devant la critique... IL sent combien IL est peu de chose, LUI... IL se sait responsable, et ne veut pas que la foule puisse lui demander compte un jour de ce qu'IL lui aura enseigné... IL fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans la salle du banquet...» Dans toutes ces phrases, le _je_ serait choquant; _il_ et _lui_ passent inaperçus.
Les poëtes comiques ne se bornent pas à marier le singulier et le pluriel, ainsi qu'on faisait dans la docte cour du _Père des lettres_; ils donnent à cette première personne du pluriel une forme qu'elle n'a plus. Au lieu de _Nous avons_, _aurions_, _dirons_, c'est _Nous avommes_, _auriomes_, _dirommes_.
PIERROT.
«Tout gros monsieur qu'il est, il serait, parmafiqué, nayé, si je _n'aviomme_ été là.»
(_D. Juan_, act. II, sc. 1.)
On ne saurait mieux parler, ni d'une façon plus conforme à l'étymologie et à l'ancien usage.
En effet, observez que l'_m_ caractérise en latin cette première personne: _Habemus_, _habebamus_, _amamus_, _audimus_, _vidissemus_, etc. L'orthographe primitive conservait cette _m_. Reportez vos regards vers l'origine de la langue française; comment parlait-on à la fin du XIe siècle?