Part 18
Dieu donnez m'a mari _Garin_, Mon doux _amin_.
(_Romancero fr._, p. 72.)
Je lui demanderai d'abord comment _Garin_ faisait au nominatif; puis, quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra de cette même forme, _Garin_, _amin_, pour le sujet de la phrase.
A qui persuadera-t-il que _Colin_, _Robin_, _Girardin_, sont le génitif ou l'accusatif de _Colas_, _Robert_, _Girard_? Que _nonnain_ est l'accusatif de _nonne_, et _Jupin_ celui de _Jupiter_? Que _Gothon_ faisait au nominatif _Gothe_? Que _Marie_ faisait à l'accusatif _Marion_? Que _Pierron_ et _Pierrot_, _Charlon_ et _Charlot_, sont des cas obliques de _Pierre_ et de _Charles_? (_Formation de la langue franç._, p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de déclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que _Perrin_ ou _Perrinet_ revient à _petit Pierre_, et _Pierron_ à _gros Pierre_. Voilà ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouillé la vue à contempler trop fixement une chimère. J'avoue que M. Ampère me paraît dans ce cas fâcheux; et comme il s'entoure de preuves érudites, il faut bien, pour empêcher son illusion de se répandre, la combattre par des preuves analogues.
«C'est, dit M. Ampère, quand on a perdu la tradition des lois grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler _Huon de Bordeaux_. Le héros du roman écrit en prose au XIVe siècle s'appelait originairement _Hues de Bordeaux_, et son nom était mis au cas régime dans le titre: _Histoire d'Huon_. Appeler _Hues_, _Huon_, c'est comme si l'on perdait le titre des déclinaisons latines, et qu'on appelât _Ciceron_, _Ciceronis_, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages: _Ciceronis opera_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)
Voilà qui est positif.
Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce début d'un acte, daté de 1266, sur lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampère: «_Je Huon_, et je Phelipe, femme _au devant dit Huon_...» (Lelong, _Hist. de Laon_, p. 609.)
M. J.-J. Ampère appelle souvent en témoignage le poëme de _Garin le Loherens_; en effet, ce monument date de la bonne époque de la littérature du moyen âge; l'auteur écrivait au plus tard vers le commencement du règne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois grammaticales était alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur. M. Ampère ne récusera donc pas l'autorité du poëme de _Garin_, dont précisément un des héros s'appelle _Huedes_, c'est-à-dire, _Eudes_, ou _Hues_, comte de Cambrésis.
Si je voulais ne montrer qu'une face de la vérité, rien ne me serait plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampère: _Hues_ au nominatif, _Huon_ aux autres cas, aux cas régimes; exemples:
Comment diables, _li quens Huedes_ a dist.
(_Garin_, I, p. 146.)
_Hues_ s'eveille, si oïst le Hustins.
(_Ibid._, p. 167.)
_Hues_ se dort en son palais marbrin.
(_Ibid._)
_Hues_ l'oïst, mie ne fu esbahis.
(_Ibid._)
Au contraire:
Fromons manda _Huon_, qui Gornai tint.
(_Garin_, p. 162.)
Vint à _Huon_, fierement li a dist.
(_Ibid._, p. 167.)
Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir là; la preuve semblerait évidente.
Mais je suis, en conscience, obligé d'ajouter qu'on trouve également _Huon_ pour le nominatif:
_Huons_ repaire dou riche poigneïs[79].
(_Garin_, I, p. 77.)
[79] Revient du terrible combat.
Et _Hues_ à l'accusatif:
Li Borguignon ont Aubri adoubé, Et l'Alemant et _Huedes_ le sené.
(_Ibid._, p. 35.)
«Les Bourguignons ont équipé Aubri, l'Allemand et Eudes le sensé.»
_Huons_ ist fort sovent comme prodons.
(_Ibid._, p. 175.)
Souvent ist fort _Hues_ de Cambresis.
(_Ibid._, p. 176.)
Il est manifeste que le poëte n'attache pas à la terminaison la valeur que lui prête M. Ampère. Il se sert au hasard de celle-ci ou de celle-là. Un second exemple confirmera ce que je dis.
_Begues_, duc de Belin, est un autre acteur du même poëme. Ce nom, fait comme celui de _Hues_, doit suivre les mêmes règles. Aussi, _Begon_, dirait M. Ampère, est le cas régime de _Begues_. Nous allons voir.
Nominatif, _Begues_:
Là est dux _Begues_ del chastel de Belin.
(_Garin_, I, p. 113.)
Et dist dux _Begues_: Nous avons gens assez.
(P. 103.)
Et respond _Begues_: Merveilles avez dist.
(P. 100.)
Nominatif, _Begons_:
_Begons_ li dux, li chevaliers membrés.
(I, p. 103.)
_Begons_ le voit, à ses compagnons dist.
(P. 100.)
Droit en Gascogne va _Begons_ de Belin.
(P. 19.)
_Begons_ les guie (guide), li dux au fier talent.
(P. 84.)
--«Il est bien reconnu aujourd'hui que de _Charles_ on faisait _Charlon_; de _Hugues_ ou _Hues_, _Hugon_ ou _Huon_; de _Pierre_, _Pierron_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)
Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que ces formes fussent le résultat d'une déclinaison à l'instar de la déclinaison latine. Jusqu'à nouvelle preuve, je croirai que la terminaison en _on_ marquait ou un diminutif, ou plutôt un augmentatif, comme en italien _Carlo_, _Carlone_; _Ugo_, _Ugone_. Un _capello_ est un chapeau; un _capellone_, un grand chapeau.
* * * * *
Dans le système de M. J.-J. Ampère, _garçon_ était le cas oblique de _gars_, comme _sapin_ le cas oblique de _saps_. Cela est dit formellement p. 67 et 74. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais que le mot _saps_; l'exemple invoqué par M. Ampère est celui-ci: «Et tut frai tun plaisir de cedres et de _saps_.» (_Rois_, p. 243.) Mais c'était ici précisément l'occasion du cas oblique _sapin_, s'il eût existé en cette qualité. _Sapin_ ne se rencontre jamais dans la version des _Rois_; il n'a existé que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le nom simple.
_Gars_ et _garçon_ différaient de sens. _Gars_ est tout uniment un jeune homme; _garçon_ emporte une idée de mépris: c'est un _gars_ de basse extraction et de mauvaises moeurs; tout au moins un valet. Les femmes de la fée Mélior ne l'eussent point blâmée d'avoir pris pour amant un _gars_; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un _garçon_:
Et dient qu'elle a mescoisi (_méchoisi_), Quant d'un _garçon_ fist son ami. Tant bon cevalier l'attendoient, Qui tant bel et tant rice estoient! Bien l'a ses talens sorportée, Quant a un _garçon_ s'est coplée!
(_Partonop._, v. 4825 à 4830.)
«Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait osé s'unir à un _garçon_.»
Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, défend que personne, écuyer ni _garçon_, reste auprès des morts avant qu'ils ne soient vengés:
Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt... Que [nul] n'i adeist esquier ne _garcun_...
(_Roland_, st. 174.)
_Garçon_, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons encore quand nous disons à un garçon de café: _Garçon!_ c'est le premier sens du mot.
De plus, _garçon_ est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il au cas régime? M. Ampère n'a pas pris garde à cette difficulté: à la page 74, il avance que _garçon_ est le cas régime de _gars_; et à la page 105, il cite _garçon_ au nominatif:
Et menjurent priveement Ele et _le garçon_ seulement.
(_Fabliaux_, t. I, p. 249.)
_Garsun_, dans _les Rois_, comme _garcio_ dans tous les écrivains du moyen âge, signifie un laquais, un mauvais sujet.--«Et avec ce, lui dist plusieurs injures et villenies en l'appelant _garson_.» (_Procès-verbal de 1376_, cité par du Cange.)
_Garçon_, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le féminin de _gars_ en est devenu une des plus basses. C'était autrefois la traduction exacte de _puella_, et rien davantage.
Vous voulez que _Karles_, _Aymes_, soient pour le nominatif, et _Karlon_, _Aymon_, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples à l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la renverser, et prouver que ces formes s'employaient indifféremment, selon le caprice ou le besoin du poëte.
Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est _a_:
Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karles_.
(_Roland_, st. 13.)
«Il crie _Montjoie!_ c'est la devise de Charlemagne.»
Dans un monorime en _o_:
Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karlun_.
(_Roland_, st. 92.)
Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le poëte a fait céder la règle aux exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez:
Le roy _Karles_ parla qui fut de cuer marris...
(_Les quatre fils Aymon_, v. 323.)
_Karlon_ ot un neveu qu'il aimat et tint chier.
(_Ibid._, v. 261.)
Sire, dit le duc _Aymes_, je vous ferai devis.
(_Ibid._, v. 334.)
Duc _Aymon_ de Dordonne du roy a congie pris.
(_Ibid._, v. 339.)
Le nom seul des _quatre fils Aymon_ prouve contre le système de M. Ampère, puisque, dans cette formule, _Aymon_ est au nominatif. Deux nominatifs juxtaposés indiquaient alors le rapport de possession de l'un à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif du second substantif.
Et, relativement à cette forme, la préoccupation du cas régime a précipité M. Ampère dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampère avance que ces expressions composées, la _Fête-Dieu_, la _Ferté-Milon_, _Château-Thierry_, _rue Saint-Denis_, _Place-Maubert_, etc., renferment un nominatif et un génitif.--«Il est contre le vieux génie de notre langue de placer le _de_ avant ces dénominations de localités» (_Fête-Dieu_ n'est pas une localité), «et de dire, la rue _de_ Richelieu, l'église _de_ Notre-Dame; car notre langue, _grâce au cas régime_, permettait, dans l'origine, d'_exprimer le génitif par la terminaison_, sans le secours de la particule _de_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 76.)
Il est impossible d'accorder à M. Ampère cette proposition, qui d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai à M. Ampère où est la terminaison caractéristique du génitif dans les exemples suivants:--«Micol, _la fille Saul_, n'en out enfant jusqu'al jor de sa mort, car ele murut al enfanter.» (_Rois_, p. 142.)
--«Vien avant, vien, dame _femme Jeroboam_; pur quei te ceiles, e ne vols [fere] cunuistre que tu es _la femme Jeroboam_?» (_Rois_, p. 292.)
--«E les _fils Belial_ se asemblerent entur lui.»
(_Rois_, p. 298.)
Partonopeus est jeté en prison, sous la garde d'un geôlier appelé Armant:
La _femme Armant_ le vient veoir.
(_Partonop._, v. 7665.)
_Fille Saül_, _femme Armant_, _femme Jéroboam_, _fils Bélial_; dans toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs. C'est un emprunt à la syntaxe latine, qui prescrivait _Urbs Roma_, et non _Romæ_.
Ces façons de parler sont restées dans le peuple et dans les usages de la justice. Quand le président dit: Accusée _femme Armant_, ou _fille Saul_, ou _veuve Athalie_, levez-vous; quand un homme du peuple crie: Eh! père _un tel_! mère _une telle_! _Armand_, _Saül_, _Athalie_, ne sont pas plus au génitif que ces mots, _un tel_, _une telle_.
M. Ampère a donné trop d'importance à des hasards d'écriture. Je sais bien qu'on trouve:
C'est la mere _Partonopeu_. Hom sui _Rollant_...
Mais croire que l'absence de l'_s_ ou la présence du _t_ soit, comme il l'affirme, la marque d'un génitif, c'est transformer en une intention savante l'ignorance ou la distraction du copiste.
Nos pères savaient très-bien employer _de_ quand ils voulaient réellement marquer le génitif:
Un almacurs i ad _de_ moriane; N'ad plus felun en la tere _d'_Espaigne.
(_Roland_, st. 73.)
Dunez mon feu, ço est le colp _de_ Rollant.
(St. 67.)
«Donnez mon fief; c'est le coup de Roland.»
--«La dame vint en la citet _de_ Thersa.» (_Rois_, p. 293.)
--«Li reis Abia... prist la cited _de_ Béthel.»
(_Ibid._, p. 299.)
--«O humiliteit, vertu _de_ Crist, cum forment tu confonz l'orgoil _de_ nostre vaniteit!» (_Saint Bernard_, p. 553.)
Je conçois qu'on ait pu hésiter un moment devant les cas où la terminaison changeait: _Charles_, _Charlot_; _Gui_, _Guyot_, quoique cette illusion ne résiste pas à un examen attentif, puisqu'on rencontre le _de_ uni à ces mêmes formes, inventées, suivant M. Ampère, pour le supprimer.
Il fallait être terriblement prévenu en faveur du cas régime, pour citer _Choisy_-LE-_Roi_, _Bar_-LE-_Duc_, _Bois_-LE-_Comte_, en prenant _le Roi_, _le Duc_, _le Comte_, pour des génitifs! (_Format. de la lang. fr._, p. 76.)
* * * * *
Ainsi ce principe étant faux, les conséquences que M. Ampère en fait sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il indique avec le grec, tout cela est également faux.
Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampère se retourner contre son auteur: car si _la Roche-Guyon_, _les fils Aymon_, _la Ferté-Milon_, ne contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit que _Guyon_, _Aymon_, _Milon_, ne sont pas des formes obliques de _Guy_, _Aymes_, _Miles_. Celui qui dit _Huon de Bordeaux_, ne ressemble donc pas à celui qui dirait _les oeuvres de Ciceronis_.
Je ne vois guère que l'_apocope_ que M. Ampère n'ait pas encore consacrée à marquer le cas régime. Il ne l'a pas oubliée non plus.--«_Enfès_ (_sic_) faisait au cas régime _enfant_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 71.)
Par la même raison sans doute, _cit_ est le nominatif de _cité_; _mes_, de _messager_; _lin_, de _lignage_; _mi_ de _milieu_; etc. Dans les passages que j'ai cités à l'article de l'apocope, on trouvera des exemples de ces mots employés tantôt comme sujets, tantôt comme compléments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps à plaisir que de s'arrêter à les rassembler ici.
Le cas régime tel que nous le représente M. Ampère, s'il pouvait exister, serait de tous les protées le plus insaisissable. M. Guessard lui a trouvé de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant les mêmes données on ne manquerait pas de découvrir, et que M. Ampère n'a point recueillies. Défions-nous des systèmes trop savants ou trop ingénieux, d'autant plus à craindre qu'il est toujours facile de trouver de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un oeil ouvert et l'autre fermé.
Les mêmes auteurs ont composé pareillement une déclinaison de l'_article_, dont le tableau majestueux se déploie dans plusieurs traités ou dissertations savantes sur cette matière. Voyez-en l'appréciation dans la IIIe partie, à l'article IL, LI.
§ II.
Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le titre imposant de dialectes. L'importance en a été singulièrement exagérée, et cela se conçoit: sitôt que les philologues rencontraient une discordance d'orthographe, une forme inusitée, inexplicable pour eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqué ne manquait à personne et ne trahissait personne. C'était, au lieu d'un aveu pénible, une espèce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne pouvait se loger dans le réceptacle des déclinaisons, on le jetait au delà, dans l'abîme ténébreux des dialectes.
Avec autant de bonne foi que d'intrépidité, Fallot résolut un jour de plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les débris qu'il y verrait surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une étiquette, et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis à vis son palais des déclinaisons, qui était d'architecture latine. La mort le surprit à la tâche. Des mains pieuses et amies ont publié les matériaux considérables, mais confus, qu'il avait déjà rassemblés. Ce recueil fait regretter vivement la perte d'un homme doué à un si haut degré de patience et d'application, et qui, joignant à ces qualités beaucoup de savoir, aurait pu rendre à la science d'éminents services.
Mais quant à l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien perdu à ce qu'elle soit demeurée interrompue. Telle que Fallot l'avait conçue, c'était le treizième travail d'Hercule, et j'attribue le quatorzième à celui qui en aurait tiré quelque chose.
Il faut observer que les patois n'ont jamais existé que comme langage, et nulle part à l'état de langue littéraire écrite. Cela est si vrai qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rédigées véritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire d'avoir fourni le plus grand nombre d'écrivains au moyen âge. C'est que, même avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; dès avant Philippe-Auguste, ce centre était Paris. Il y avait un peuple français et une langue française, à laquelle le trouvère picard ou bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mépris du ramage de son pays. De toutes parts on tendait à l'unité. Venez me dire ensuite qu'il était impossible au provincial d'éviter dans son style tout provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce là ce qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prétendre, et parodier les Grecs à trop bon marché. Je le répète, qu'on me montre une composition, n'eût-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux noëls de la Monnoye, et je croirai à vos dialectes littéraires; sinon je ne croirai qu'à la langue française, pratiquée avec plus ou moins de pureté, comme il se voit de nos jours.
Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le français. Cherchons le français, c'est le principal; le reste n'est que très-accessoire. Fallot, par malheur, a commencé par chercher les dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux tourbillons philosophiques de Descartes, et prétendait résoudre à sa manière le problème d'Ésope: Détourner de la mer tous les fleuves qui s'y rendent. L'opération faite, il ne serait plus resté ni mer, ni langue française.
Fallot s'est mis à l'oeuvre sans même s'être fait une idée bien nette de ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par _dialecte_. Il s'amuse à des différences d'orthographe dans la notation de mots français, et il ne manque pas d'en conclure des différences de prononciation. S'était-il d'abord occupé de fixer les rapports de l'écriture au langage? Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais songé. Mais il applique ingénument à l'écriture du XIIe siècle toutes les conventions qui régissent l'orthographe au XIXe, et voilà le principe qui lui fournit toutes ses conséquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes, normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne à fixer un caractère. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent à moitié dans celui-là, et le reste est commun au troisième; ils rentrent tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de système, tout vacille, tout chancèle, parce que ce n'est autre chose que l'étude approfondie d'une illusion.
L'étude des patois proprement dits serait intéressante et profitable; mais elle paraît offrir de grandes difficultés, car les patois ont leurs racines situées beaucoup plus profondément que celles de la langue française. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usités dans chaque province avant la conquête latine, en commençant par replacer cette province dans l'ensemble politique dont elle était un élément. Par bonheur, on peut étudier la formation du français, à part de celle des patois. Quant à ces variations que l'usage introduisait d'une province à l'autre, cela n'est qu'à la superficie du langage. Qu'on prononçât ici _du fu_, et là _du feu_; _un lou_ et _un leu_; _mon fi_, _mon fieu_ ou _mon fiu_, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous serons assurés de la prononciation générale, les formes particulières, les provincialismes se détacheront d'eux-mêmes.
Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifiée. Ces dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spécial secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci.
TROISIÈME PARTIE.
APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES.
_AVERTISSEMENT._
Dans les deux premières parties, nous avons tâché d'établir une théorie; dans la troisième, nous allons chercher à la vérifier par des applications, à justifier les principes par les conséquences. Sans cette troisième partie, on ne verrait guère de quelle utilité peuvent être les deux autres. La question de l'orthographe et de la prononciation primitives du français pourrait ne sembler qu'une curiosité philologique, bonne à renfermer dans le cabinet d'un littérateur, à défrayer quelques discussions entre savants, et rien au delà.
Il n'en va pas ainsi, au moins dans mon opinion. Cette étude doit servir à raffermir, en les éclairant, les bases de notre idiome; à expliquer en beaucoup de points notre langue moderne, et à protéger sa marche dans l'avenir. La comparaison de ce qui a été avec ce qui est, conduira plus sûrement vers ce qui doit être. En reconnaissant nos fautes et les causes de nos fautes, nous nous trouvons à même d'en réparer encore une partie, et nous apprenons à nous détourner d'écueils désormais connus.
J'indique ici les résultats, non de ce que j'ai fait, mais de ce que pourront faire de plus habiles, en pratiquant la même voie. Je me borne à réclamer l'honneur d'y avoir hasardé le premier pas; de plus forts iront plus loin.
La lecture de cette troisième partie dédommagera quelque peu, je l'espère, ceux qui auront eu la patience de me suivre jusque-là. Il m'eût été facile de réunir un nombre bien plus considérable d'observations; car étant donnée la théorie, l'on trouve à chaque pas à faire une expérience. J'en laisserai le plaisir ou l'ennui à ceux qui le voudront prendre; il me suffit de montrer de quelle façon l'on peut y procéder. Si parmi ces remarques détachées il s'en est glissé quelqu'une sans rapport immédiat avec les principes que j'ai tâché d'établir, on voudra bien me la pardonner. Elle intéresse toujours la langue par quelque côté; à ce titre, si elle est juste, elle est utile, et je ne sors pas de mon sujet. D'ailleurs, je n'ai pas pour dernier but les syllabes et la grammaire, mais la littérature. C'est pour arriver plus sûrement à ce terme que j'ai pris un point de départ si éloigné. Tout ce qui peut, en faisant connaître la littérature du moyen âge, donner l'envie avec les moyens de l'étudier, rentre donc dans mon plan, et je pense qu'après avoir lu tant de détails élémentaires, on ne me reprochera pas ces courtes excursions dans une région moins aride et plus élevée.
CHAPITRE PREMIER.
De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Conséquences du système actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus.
Nous nous croyons infiniment supérieurs à nos pères en fait de langage et d'art. Je ne prétends pas nier le progrès sur bien des points; mais défions-nous des illusions de l'amour-propre et de l'habitude. Dans ces changements considérables effectués depuis le moyen âge, tout n'a pas été bénéfice. A la fin du XVIe siècle, Pasquier faisait déjà cette remarque pleine de sens: «Il n'est pas dit que tout ce que nous avons changé de l'ancienneté soit plus poly, ores que il ait aujourd'huy cours.» (_Recherches_, liv. VIII, chap. III.) Gagnant sur certains points, nous avons dû perdre sur certains autres; et pouvait-il en être différemment? Cela serait contraire à la nature des choses humaines, où il n'y a pas de bien sans mélange.