Part 17
Il est utile d'observer que toutes ces contractions se retrouvent dans saint Bernard, dans les commentaires sur Job, et dans la version du _livre des Rois_; et par conséquent ne doivent pas être considérées comme des licences poétiques[73]. C'étaient des habitudes communes à la prose comme aux vers; seulement les poëtes en ont poussé l'usage jusqu'à l'abus. On ne rencontre que chez eux certains exemples de syncopes et d'apocopes vraiment extraordinaires, commandées par le besoin du mètre ou de la rime; par exemple, _mauvaise_ resserré en _maise_;--_trahi_ réduit à sa première syllabe _tra_:
[73] Le _livre des Rois_ à lui seul ne ferait pas une autorité suffisante, bien qu'il ait été publié comme un texte de prose. La question, sur ce point, me semble avoir été tranchée un peu légèrement.
Barbazan, le premier qui s'occupa du manuscrit des cordeliers et en signala l'importance, n'a pas hésité de dire que cette traduction était en vers; non pas en vers toujours d'égale mesure et rimés partout sévèrement, mais en vers libres, et souvent rimés par assonance. A l'appui de son opinion, il allègue un long passage, le cantique d'Anne, dont il rétablit les lignes dans la forme de vers.
Quantité d'autres passages se prêteraient à la même expérience; mais, pour tout dire, il en est beaucoup aussi qu'il paraît difficile d'y soumettre.
Quoi qu'il en soit, l'éditeur de ce vénérable texte, M. Leroux de Lincy, aurait peut-être dû prendre davantage en considération l'avis de Barbazan. Il se contente de le mentionner et d'y opposer le sien, qu'il ne motive pas; car on ne peut accepter l'argument unique de M. Leroux de Lincy, tiré d'un passage des _Florides_, d'Apulée. Ce passage de cinq lignes présente le retour évidemment cherché de quelques rimes; et comme il n'est pas en vers, M. Leroux de Lincy en conclut que la fréquence des rimes dans la version des _Rois_, circonstance à laquelle d'ailleurs se joint si souvent l'exactitude de la mesure, n'implique pas non plus un ouvrage en vers. Ce raisonnement irait à supposer la versification latine fondée sur le même système que la française.
Une traduction du XIe siècle, mélange de vers et de prose, était cependant un fait bien curieux à constater. L'emploi des deux formes indique une littérature déjà fort avancée, et il serait intéressant d'examiner le choix des passages mis en vers.
Por _maise_ compagnie qu'aie hantée jadis.
(_De la Borjoise de Narbonne._)
Le neveu du roi Marsile, à Roncevaux, se précipite sur les Français en criant:
Felon François, Mahomet vos maudie!... _Tra_ vos a Ganes, tuit i perdrez la vie.
(_La Desconfite de Roncevaux_, dans l'introd. du _Roland_, p. LIV.)
Observez que, vingt-huit vers plus haut, l'auteur a fait dire à Roland:
_Traï_ nos a Ganes li soduianz.
Il est impossible d'avouer plus clairement qu'on cède à la contrainte de la nécessité. Mais ce sont là des exceptions.
* * * * *
Des deux priviléges de l'ancienne poésie, le premier, celui de l'hémistiche, est de petite conséquence; mais l'autre, l'altération des mots pour la rime ou la mesure, doit avoir exercé la plus grande influence sur le langage. Il serait curieux de rechercher si telle prononciation dominante dans telle province n'y a pas été accréditée par les poëtes de cette province[74].
[74] Il faudrait commencer par connaître ces poëtes, et les distribuer, les classer selon les dates et les pays; ensuite il faudrait en donner des éditions; il faudrait de plus qu'ils fussent expliqués dans des chaires publiques. Mais on n'a pas le temps d'y songer; on est déjà si occupé par les cours indispensables de malais, d'indoustan, de chinois, etc., etc.!
Les poëtes ne se bornaient pas à modifier les finales pour le besoin de la rime: ils resserraient les mots dans le corps du vers, sous prétexte des exigences de la mesure. Ainsi la langue française, encore molle et ductile, a été par eux façonnée, pétrie en diverses façons sous les yeux du peuple, qui choisissait et retenait ce qui lui plaisait le mieux. Le génie public était juge, et ses arrêts s'exécutaient sans avoir été formulés. On n'avait pas encore inventé la profession de grammairien, invention si funeste à la langue, qui substitue aux droits de toute une nation quelques hommes, savants ou ignorants, c'est ce que nul n'examine.
Au XIIe et au XIIIe siècle on écrivit prodigieusement de vers, et rien que des vers. La rime paraissait le seul vêtement convenable des pensées dignes d'être conservées et transmises. Au surplus, toutes les littératures ont débuté de même par la poésie; car outre qu'elle aide la mémoire par ses formes arrêtées, elle offre encore l'avantage de défendre la pureté du texte, et de maintenir la lettre contre les infidélités volontaires ou involontaires. L'euphonie et la rapidité, telles ont été les régulatrices de notre langue, par l'intermédiaire des poëtes. On ne saurait trop se le persuader.
Mais les affreux malheurs du XIVe siècle, l'occupation de la France par les Anglais, les guerres civiles, toutes ces longues et terribles tempêtes bouleversant notre patrie, corrompirent, détruisirent un bien qui n'était pas encore assez affermi. La littérature fut perdue, la muse s'envola épouvantée. Les temps étaient trop réellement épiques en actions pour qu'on songeât à construire des épopées en paroles et à agencer des mots. Homère n'eût pas chanté dans le camp d'Agamemnon: il faut que le poëte regarde de loin, soit dans le passé, soit dans l'avenir; pour lui, le présent n'existe pas.
Aussi, que fit le XVe siècle quand il s'avisa de vouloir lire? Il mit en prose les vers des siècles précédents. Toutes ces vastes compositions, ces poëmes moraux, satiriques, fabuleux, historiques, sacrés ou profanes, d'amour ou de chevalerie, tout cela ne se pouvait plus comprendra dans la forme que leur avaient donnée les auteurs. Il fallut les abaisser au ton qui était devenu le ton général. La prose naquit véritablement alors: Villehardouin et Joinville ne doivent être considérés que comme exceptions. C'est du XVe siècle que la prose date son existence officielle, et qu'elle s'établit dans notre littérature la rivale de la poésie; rivale ambitieuse, qui dès le premier pas aspire à la suprématie, et depuis a si bien élargi sa place, que demain ou après elle régnera sans partage.
Si le XVe siècle ne comprenait déjà plus le XIIIe, encore moins celui-ci fut-il compris du XVIe. En cet endroit, il y eut rupture complète des traditions. La chaîne était à jamais brisée, dont je m'efforce ici de retrouver et de rajuster ensemble quelques anneaux chargés de rouille. Il y parut bien quand Marot, sans comparaison le plus habile de son temps comme le plus versé dans la littérature ancienne, voulut se mêler de rajuster le _Roman de la Rose_. Les changements qu'il y fit prouvent une ignorance à peine excusable dans un savant de nos jours. La lignée des poëtes s'était renouvelée, et aussi les procédés de leur art; et ni les nouveaux poëtes ni l'art nouveau n'étaient en progrès sur les anciens. Les derniers venus s'étaient séparés du peuple; ils avaient leur langue à eux tout seuls, qu'ils établissaient naturellement fort au-dessus de l'autre. Leurs devanciers avaient écouté parler dans la rue; ceux-ci, enfermés dans leur cabinet, regardèrent la langue sur le papier. De ce moment il y eut divorce entre le peuple et les littérateurs. Qu'y gagnèrent les lettres? Le plus clair de leur bénéfice fut l'introduction de l'hiatus dans la versification. En voyant les hiatus innombrables dans l'écriture, les poëtes les adoptèrent sans hésiter, persuadés qu'ils ne faisaient en cela que continuer l'ancienne école. Un jour enfin le sentiment naturel se réveilla et reprit le dessus: l'hiatus fut de nouveau proscrit; et cette fois par une sentence solennelle, car il s'était installé des tribunaux publics pour le langage. Sans s'en douter, on revenait sous Louis XIII à la loi qui avait servi de point de départ sous Philippe-Auguste. C'était fort bien; mais dans l'intervalle tout le système des consonnes euphoniques avait disparu de _la belle langue_, et le vocabulaire poétique se trouva tout à coup réduit des trois quarts. La poésie, obligée de faire figure et plus que jamais avec cette mince fraction de son ancien revenu, se vit contrainte, pour dissimuler son indigence, à des ruses incroyables, à des efforts, des subtilités au-dessus de l'imagination. Un temps elle parvint à se suffire à l'aide de ces tours d'adresse, et secondée d'ailleurs par des génies extraordinaires. Mais ce temps ne pouvait toujours durer: on se fatigue; les hommes de génie meurent; les tours d'adresse s'épuisent; à force d'être répétés, ils finissent par être imités et tomber dans le mépris. C'est où nous en sommes.
Si nous sortirons de là et comment, c'est une question dont nos arrière-neveux pourront voir la solution. En attendant, le peuple a gardé son langage; et comme c'est encore le meilleur et le plus commode pour rendre sa pensée, sinon pour parler à la cour, il se console facilement du dédain des classes _éclairées_. Un poëte s'est mis avec le peuple; il a écrit pour ceux qui ne savent pas lire. Aussi voyez quel succès! Il a fait comme Marie, soeur de Marthe: il a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée. Quant aux autres, qu'ils se fassent lire par les académiciens, s'ils peuvent.
CHAPITRE VI.
D'un système de déclinaisons en français.--Dialectes.
§ Ier.
Faute d'avoir reconnu les faits exposés précédemment, des savants d'une grande érudition sont tombés dans ce que je ne craindrai pas d'appeler une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette idée que l'orthographe du moyen âge était arrêtée, uniforme et toujours exacte; frappés ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et résolus de s'en rendre compte à toute force, ils ont imaginé de transformer ces différences en vestiges d'anciennes déclinaisons françaises.
A ce point de vue, ils ont noté, recueilli, commenté toutes ces formes nées du hasard ou d'une autre cause qui leur échappait; et, après un labeur infini, ils sont parvenus à orner la langue française d'un monument comparable aux déclinaisons du latin; c'est un château en Espagne très-vaste, très-obscur, où il est à peu près impossible de se reconnaître et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaillé sur le vieux français comme ils auraient pu faire sur le persépolitain ou le sanscrit. Grâce à M. Dietz, le vieux français possède trois déclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant fardeau qui écraserait le fragile édifice de ces trois déclinaisons. Heureusement on s'avisa des _dialectes_, c'est-à-dire des patois; toute la surcharge des déclinaisons fut distribuée dans ces dialectes; avec les dialectes et les déclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui réduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a coûté de la peine, la satisfaction est grande aussi.
Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard n'a plongé dans un chaos plus effroyable. Il est réellement affligeant de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre!
Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une prétendue langue romane[75] procurèrent quelques années de vogue aux romans de linguistique. Depuis, on a nié la langue romane, mais ceux qui la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a donné de l'extension à certaines idées de M. Raynouard, lorsqu'il aurait fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'idée d'un système de déclinaisons françaises.
[75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provençal, mais seulement l'étendue et l'importance que lui prête M. Raynouard.
Commençons par dégager le seul point de toute cette affaire compliquée qui soit d'une vérité reconnue, incontestable.
Nos pères prirent à coeur de distinguer dans une phrase le nominatif, quand ce nominatif était un nom masculin. Ils lui donnèrent alors par privilége une _s_ au singulier; au pluriel cette _s_ disparaissait du nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou régimes[76].
[76] On appelle _cas obliques_ tous les cas autres que le nominatif. M. Ampère les nomme _cas régime_, c'est-à-dire _régis_, et non _qui régissent les autres_, comme l'amphibologie de l'expression pourrait le faire croire.
M. Raynouard trouva cette règle dans une grammaire provençale; il la reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service réel à l'étude de la vieille langue.
On ne peut nier qu'il n'y ait là un souvenir de la seconde déclinaison latine: _dominus_, _domini_, _dominos_; mais la chose n'est pas, dans cet emploi de l'_s_, allée plus loin. Malheureusement on a voulu l'étendre, et tirer de cette simple donnée un système complet de terminaisons. C'était un moyen d'occuper cette multitude de consonnes finales, dont le rôle purement euphonique n'était pas soupçonné.
On regrette que cette idée ait été accueillie et développée par M. J.-J. Ampère, dans son savant livre de la _Formation de la langue française_. L'auteur est obsédé de la préoccupation des cas obliques; il en voit partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point:
--«Par une transformation singulière, l'_u_ du cas régime se changeait en _f_. _Pontieu_ est le cas régime de _Pontiex_. Au lieu de _Pontieu_, l'on trouve _Pontif_:»
En Some en _Pontif_ arrivèrent.
(_Roman de la Rose_, v. 268.)
«Ils arrivèrent dans le Ponthieu par la Somme.»
Allez avant à ma suer de _Pontif_.
(_Garin_, I, p. 154.)
«A ma soeur de Ponthieu.»
M. Ampère signale encore _Brunof_ pour _Bruno_ ou _Brunou_ de l'_Histoire des ducs de Normandie_; _antif_, dans le _livre des Rois_: «_En l'antif pople Dieu_;»--et de _Garin_:
El pinel entrent dedans ung val _antif_.
Et le mot _blé_ écrit _blef_ dans un fabliau:
Dieu done _blef_, deable l'amble.
(Barbaz., éd. Méon, IV, p. 126.)
M. Ampère trouve là une marque du cas régime:
--«Le nominatif est _antis_ pour _antics_ (_anticus_), qui fait au cas régime _antif_, comme _Pontiex_ ou _Pontis_ fait _Pontif_.»--Et il conclut:--«L'_f_ était _donc_ une forme très-rare du cas régime.»
(_Hist. de la lang. fr._, p. 62 et 63.)
M. Ampère aurait probablement conçu quelques doutes sur la justesse de cette conséquence, si dans le passage de _Garin_ il eût remarqué, onze vers avant celui dont il s'autorise:
Vostre seror la dame _de Pontis_.
Et cinq vers plus bas:
Ainc ne finerent, si vinrent en _Pontis_.
Voilà donc au cas oblique ou régime la forme réservée par M. Ampère pour le nominatif.
Nous avons reconnu qu'on ne prononçait aucune consonne finale. Ainsi, vous ne serez pas surpris de rencontrer des exemples où le scribe l'a omise: _saint Po_ pour _saint Paul_, dans le _roman de Renart_; Bernard _de Baillo_ pour _de Baillol_, dans _Jordan Fantosme_.
Vous direz simplement: Ici, le copiste a figuré la prononciation, et vous passerez.
Mais M. Ampère vous arrêtera, et vous dira que, «dans certains mots terminés en _l_, on indiquait le cas régime par le retranchement de la dernière consonne du radical.» (P. 63.)
_Alfré_, _Davi_, pour _Alfred_, _David_, vous semblent rentrer aussi dans la règle des finales muettes. Point! M. Ampère vous affirme que c'est l'effet du cas régime, lequel se marque par le retranchement du _d_ «dans certains noms propres.» (_Ibid._)
_L_ supprimée dans certains mots; _d_ retranché dans certains noms... Mais quels mots, quels noms? et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres? C'est ce que M. Ampère ne dit pas. Autant d'exemples, autant de règles. C'est de l'empirisme pur.
Ce cas régime accapare tous les moyens. Quand il ne se révèle pas par la suppression d'une finale, c'est par l'addition, ou bien c'est par la contraction du mot, ou bien par le changement de la terminaison; et ce changement s'opère d'une multitude de manières, toutes plus capricieuses les unes que les autres.
L'_n_ à la fin d'un mot, par exemple, _amin_, _Moysen_, signe du cas régime. (P. 67.)
Le _t_ final, signe du cas régime, souvenir de la déclinaison imparisyllabique. (P. 68.)
Le _d_ pareillement. (P. 71.)
Et pareillement le _c_. (P. 74.)
Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des exemples? Si M. Ampère eût voulu établir, au contraire, que ces mêmes circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui eussent pas manqué davantage.
Je ne suis embarrassé que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple distinguait, en parlant, la consonne finale: _Loherens_ par une _s_, de _Loherenc_ par un _c_, et celui-ci de _Loherent_ par un _t_; _Helisens_ par une _s_, d'_Helisent_ par un _d_ ou par un _t_ (p. 71). Certes, l'oreille devait être beaucoup plus subtile en ce temps-là qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en règle que l'on faisait fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre. C'est trop visiblement le contraire de la vérité.
Et cela même ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la présence de certaines consonnes, surtout de l'_s_ et du _t_, à la fin de mots incapables de se décliner, des adverbes, des prépositions, des particules? M. Ampère, sans se troubler, répond que c'est une mauvaise habitude:--«L'_s_ final s'ajoutait même aux particules, tant était grande l'habitude de la placer après tous les mots qui n'étaient pas régis.» (P. 83.)--«Le principe de la déclinaison romane était si profondément dans les instincts de l'ancien français, que son action s'étendait au delà du cercle des substantifs.» (P. 81.)
Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procédé pareil, M. Ampère est assuré de n'être jamais pris en défaut.
Et puis, notre organisation est donc terriblement changée, qu'un instinct si profond, si vivace, si universel chez les Français du moyen âge, n'ait pas laissé la moindre trace chez leurs enfants?
Cependant l'idée de l'_s_ euphonique s'est présentée à M. Ampère; mais il l'a tout de suite repoussée bien loin pour son compte, prenant soin même de prémunir contre elle son lecteur:--«Et qu'on ne dise point que cette _s_ était euphonique; l'ancienne langue ne craignait point l'hiatus.» (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorité s'appuie cette assertion?
Revenons au cas régime, dont nous sommes loin d'avoir épuisé les métamorphoses.
--«Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction: _Fontevrault_ pour _Fontaine-Evrard_.» (P. 64.)
A la page 61:--«Quelquefois le cas régime a laissé sa forme au vieux mot français; ainsi, _crimene_, de _crimine_.»
Voilà ce qui s'appelle une règle sûre! _Fontevrault_ est au cas régime parce qu'il est contracté, et _crimene_ y est aussi parce qu'il ne l'est pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]!
[77] Nous examinerons tout à l'heure si effectivement _Fontevrault_ et les composés analogues renferment un nominatif et un génitif, ou bien deux nominatifs juxtaposés.
La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes finales; on ne sait où se prendre. Ce n'est pas au moins faute de règles, car, dès qu'il rencontre un exemple, M. Ampère le généralise et en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le _roman de Renart_, est appelée _Pinte_ ou _Pintain_; on lit ici _Eve_, là _Evain_. C'est assez; M. Ampère écrit: «Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en _ain_:
Comme Diex ot de paradis Et Adam et _Evain_ fors mis.
(_Renart_, v. 44.)
_Pintain_ appele ou moult se croit[78].
(_Ibid._, v. 97.)
[78] _Se fie._
(_Hist. de la format. de la lang. fr._, p. 66.)
Mais M. Ampère s'est-il mis en peine de vérifier si l'on ne trouvait jamais cette forme en _ain_ donnée au sujet de la phrase? s'est-il assuré que _Pintain_ et _Evain_ sont ici des formes déterminées par les verbes actifs _appeler_, _mettre_? Non; il s'est trop hâté de céder à une illusion chérie. On disait, à l'accusatif, _Eve_ aussi bien qu'_Evain_, ou plutôt il n'y avait point d'accusatif.--«Père éternel, qui créas le monde,
Adam feis de tere et de limon, Et sa moilier, _Eve_ l'appelet on.
(_Gerars de Viane_, v. 2822.)
Le nom de la belle Aude, soeur d'Olivier et femme de Roland, est écrit tantôt _Aude_, tantôt _Audain_; c'est le hasard ou le besoin du vers qui en décide. Vous plaît-il que nous suivions le système de M. Ampère? Soit: _Aude_ est le nominatif, _Audain_ le cas régime. Preuves (remarquez que je les prends toutes dans le même ouvrage, dans _Gerars de Viane_):
Nominatif _Aude_:
Venue i fuit _la bele Aude_ au vis cler.
(_Gerars de Viane_, v. 633.)
La pucele Aude l'en at araisonné.
(v. 745.)
L'iaue demandent, s'aseient au souper, Gerard s'assist, et Oliver le ber, Et dant Lambert _et Aude o le vis cler_.
(v. 915.)
Cas régime _Audain_:
_Audain_ aurois ma seror a moillier.
(v. 2263.)
_Audain_ aurai, cui k'en doie anuier.
(v. 2267.)
Viane aurai, et _Audain_ a moillier.
(v. 2308.)
Vous plaît-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au nominatif _Audain_, et _Aude_ pour le cas régime? rien n'est plus facile. Preuves:
Nominatif _Audain_:
Evos (_voici_) _Audain_ corant parmi le prey.
(v. 757.)
Au col li pandent un escu de quartier Ke li donnoit _Audain_ o le vis fier.
(v. 1046.)
Esvoz _Audain la bele_, l'eschevie.
(v. 1771.)
Cas régime _Aude_:
Le destrier point _vers Aude_ en est alé.
(v. 651.)
Acointeiz s'est _de bele Aude_ au vis cler.
(v. 1099.)
Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au poëte une élision: il a mis _Aude_ à l'accusatif et au génitif. Ailleurs, où l'élision l'eût gêné, il a mis au nominatif _Audain o le vis fier_.
Passons au changement de terminaison.
Vous savez la valeur de cette notation _em_, _en_. _Jérusalem_, _Bethléem_, sonnaient _Jérusalan_, _Bethléan_, comme aujourd'hui encore _Caen_ et _Rouen_. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes par _e_ et par _a_ aient coexisté. M. Ampère voit un cas régime dans _Bethléan_, ou plutôt _Belléan_, par la règle de l'assimilation des consonnes. Il affirme que le nominatif était _Bethléems_ avec une _s_ (dont je crois qu'il serait un peu embarrassé de produire un exemple), et dans ce vers de _Garin_:
Par Dieu vous pri qui maint en _BelliaM_.
_Belliam_ est au cas régime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre: «Qui de la Virge en _BélianT_ naquit.»
«_Beliant_, dit M. Ampère, est le cas régime en _t_ de _Bethléem_, comme _Belliam_ en est le cas régime en _am_.» (P. 72.)
Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du système; pour ses lecteurs, c'est autre chose.
M. Ampère aurait dû s'apercevoir que l'argument tiré des noms propres traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de forme déterminée en français, on les transportait tels qu'on les rencontrait. _Deus dixit Moysi_: Dieu dit à _Moysi_.--_Deus allocutus est Moysen_: Dieu dit à _Moysen_ ou à _Moysant_.--_Reedificavit ergo Salomon... Palmiram in terra solitudinis_: «Puis reedifiad li reis Salomun... _Palmiram_ qui est al desert.» (_Rois_, p. 269.)--_Dux super Israel et super Judam_: «Maistres sur Israel e sur _Judam_» (_Formation de la lang. franç._, p. 224), etc. _En Baalim_, _de Niniven_, et autres, que cite M. Ampère, ne concluent rien du tout par rapport à la langue française. Turold avait besoin d'une rime à _tourment_, il écrit _Niniven_; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le père:
Saint _Lazaron_ de mort resurrexis Et _Daniel_ des lions guaresis.
(_Roland_, st. 173.)
_Lazaron_, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que _Lazare_, et _Danielem_ l'eût gêné dans le second.
Je ne vois nulle part le cas régime de _Roland_, _Olivier_, _Michel_, _Turpin_, etc.
«Il y a aussi des exemples de cas régime en _in_,» dit M. Ampère, qui cite pour preuve: