Part 16
(_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 35.)
Mais _qu'av' ous_ fait, voyant ma repentance?
(_Ibid._, p. 37.)
Les deux formes, contracte et non contracte, sont mélangées sans scrupule:
_Av' ous_ souffert que je fusse huée, Montrée au doigt, ou battue ou tuée? _M'avez vous_ mise en prison tres obscure, Ou bannie sans avoir de moy cure? _M'av' ous_ osté vos dons et vos joyaux, Pour me punir de mes tours desloyaux?
(_Ibid._, p. 42.)
Et à la fin de ce siècle, qui vit changer et modifier tant de choses de toute nature, Théodore de Bèze dit expressément:
--«Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions, _a'vous_, pour _avez vous_; _sa'vous_, pour _savez vous_. Mais _aga_ pour _regarde_, _agardez_ pour _regardez_, sont des formes abandonnées à la populace de Paris.»
(_De Ling. fr. recta pron._, p. 84.)
_A'vous_ et _sa'vous_ sont aujourd'hui descendus au niveau d'_aga_ et _agardez_. Ces locutions sont reléguées avec dédain parmi le peuple, après avoir brillé au Louvre de François Ier et de Henri III.
§ V.
ADJECTIFS INVARIABLES EN GENRE.
C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le féminin ressemble au masculin. _Grand_ est aujourd'hui le plus connu ou même le seul connu, à cause des locutions conservées _grand messe_, _grand route_, _j'ai grand faim_, etc. Ce mot a l'air d'être l'objet d'une exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup fréquenté les auteurs du moyen âge, pour avoir observé quantité d'autres adjectifs uniformes au masculin et au féminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'_e_ muet de la dernière syllabe; il n'en est rien: cet _e_ ne leur a jamais appartenu.
M. Raynouard avait signalé cette apparente bizarrerie, dont l'origine a été indiquée par M. J.-J. Ampère avec beaucoup de sagacité.
Les adjectifs latins en _is_, comme _grandis_, _fortis_, _viridis_, n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le féminin; tous leurs dérivés français observent la même condition.
TALIS, QUALIS; _tel_, _quel_:
Ne sai _quel_ chose traïnoient.
(_Dolopathos_, p. 257.)
VIRIDIS, _vert_:
Son escuier lui apareille Une robe _vert_ qu'il avoit.
(_Du Chevalier à la robe vermeille._)
VIRGINALIS, _virginal_:
Sainte Marie, roïne _virginal_, Garissez moi mon cors et mon cheval.
(_Agolant_, v. 337, Bekker.)
REGALIS, _royal_:
Une vierge _royaulx_ digne et purifiie.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 749, Bekker.)
De là, cette expression _lettres royaux_, conservée au palais:
J'obtiens _lettres royaux_ et je m'inscris en faux.
(_Les Plaideurs._)
FORTIS, _fort_:
A tant li a on aportees Armes molt beles et molt chieres, Qui _fors_ estoient et legieres.
(_La Violette_, p. 88.)
Les cauces maintenant li lacent; A _fors corroies_ li attachent.
(_Ibidem._)
--«Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus _fors_ qui soient el pais.»
(_Villehardouin_, p. 99.)
GRANDIS, _grand_:
Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_.
(_De Constant Duhamel._)
Observez cependant qu'à cette rigide invariabilité il y avait deux conditions: 1º que l'adjectif fût immédiatement uni au substantif; s'il en était séparé, ne fût-ce que par l'article, il perdait aussitôt son droit et rentrait dans la classe commune:
Or fu au lit _grande_ la _noise_ De la dame et de son mari.
(_Le Fabel d'Aloul._)
2º Que l'adjectif précédât le substantif:
--«Et vint Saul ad unes faldes de brebis (_ad caulas ovium_) ki sur son chemin esteint: truvad i _une cave grande_, u il entrad pur sei aiser.»
(_Rois_, p. 93.)
La même règle d'invariabilité, mais sans condition, gouverne les adjectifs verbaux qui, dérivés d'un participe latin en _ens_, _veniens_, _moriens_, _vivens_, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour les trois genres:
Ma peine veuil mettre et ma cure En raconter une aventure De sire Constant Duhamel. Or en escoutez le fabel Et de dame Ysabiaus sa fame, Qui moult estoit courtoise dame, Et _preus_ et sage et _avenant_; El pais n'avoit si _vaillant_ Por esgarder et por veoir.
(_De Constant Duhamel._)
_Preus_, _avenant_, _vaillant_, invariables à cause de _prudens_, _adveniens_, _valens_.
L'empereur de Constantinople, sur le point de se séparer de sa fille qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:--«Biele fille, or soiiez sage et _courtoise_. Vous avez un home pris, avoec lequel vous vous en alez, qui est auques (_aliquantum_) sauvages... Por Diu, gardez que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne _changeans_ de vostre talent... Si soiiez simple, douche, débonnaire et _souffrans_, tant come vostre mari voudra.»
(_Villehard._, p. 189.)
_Courtois_ varie, mais _changeant_ et _souffrant_ sont invariables.
Ces formes de féminin identiques à celles du masculin ne sont donc ni par apocope ni par élision, quoique nous écrivions _grand'messe_ avec une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent sérieusement cette élision impossible d'une voyelle sur une consonne.--«L'_e_ muet de _grande_ s'élide quelquefois: on dit et on écrit _grand'mère_, _grand'tante_, etc.»--Qui parle ainsi? L'oracle de la science, l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, _ouvrage mis par l'Université au nombre des livres à donner en prix, et reconnu par l'Académie française comme indispensable à ses travaux_.» Cela ressemble à une épigramme contre l'Académie.
L'erreur de Girault-Duvivier existe déjà, il est vrai, dans Théodore de Bèze; et c'est là probablement qu'on l'a été prendre. Le progrès eût été de l'y laisser.
Voici le texte de Bèze:--«Observandum est autem particulariter foeminium adjectivum _grande_, in quo _e_ consuevit _etiam ante confortantes elidi_, ut _une grand' besogne_, _une grand' chose_, _une grand' femme_.
(_De ling. fr. rect. pron._, p. 83.)
A cette occasion, je remarquerai que Théodore de Bèze n'est pas un guide toujours sûr, et que les érudits du XVIe siècle étaient incomparablement meilleurs philologues en latin où en grec qu'en français. Dans le XVIe siècle, à la fin surtout, le français subissait déjà de graves altérations. La renaissance des lettres grecques et latines détournait l'attention de la vieille littérature nationale, en avait fait même l'objet d'un docte mépris, qui a été rendu avec usure par le siècle suivant. Le XVIe siècle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littérature d'après l'antiquité. L'influence italienne exercée par la cour achevait de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux témoignages soit de Henri Estienne, soit de Théodore de Bèze, soit des autres écrivains. Ils ont déjà perdu la pure tradition des règles et du langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochés que nous, et c'est dans ce sens qu'on peut les étudier avec fruit.
§ VI.
DE LA TMÈSE.
La tmèse est l'opposé de la contraction: celle-ci resserre les mots, celle-là en écarte les parties pour insérer un autre mot dans l'intervalle.
On ne pratique plus la tmèse dans notre langue, mais autrefois elle y était fréquente. Cinq expressions y étaient particulièrement sujettes: _senon_ (sinon),--_vez ci_, _ez vous_ (voici),--_jamais_ et _par_ dans un certain sens qu'il ne pouvait avoir isolément:
A sire Constant Duhamel N'a sa fame, dame Isabel, Ne diront mes riens, _se_ bien _non_.
(_De Constant Duhamel._)
«Ils ne diront jamais rien, sinon du bien.»
Quoi que je die et quoi que non, Nus n'est vilains, _se_ de cuer _non_.
(_Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains_, v. 43.)
«Sinon de coeur.»
Mais une autre merveille i ot, Que li vergiers durer ne pot, _Se_ tant _non_ que li oisillons Y venoient chanter les doux sons.
(_Le Lai de l'Oiselet_, v. 113.)
«Mais il y eut une autre merveille, c'est que le verger ne pouvait subsister, sinon tant que l'oiselet y viendrait chanter.»
L'exemple suivant réunit la tmèse de _jamais_ et celle de _senon_.
L'époux si finement joué par Aubérée n'aurait jamais, sans le surcot, pensé de sa femme que du bien:
Se ne fust-ce por le sercot, _Ja_ n'y pensast _mais se_ bien _non_.
(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
On disait aussi _se ce non_,--_si cela non_, _sinon cela_:
Ou _se ce non_, je vous rends le païs.
(_Garin_, t. I, p. 5.)
«Ou si vous ne consentez à cela, sinon cela, etc.»--«La ot si grant asemblée de gens, que ce ne fu _se_ merveille _non_.»
(_Villehard._, p. 110.)
_Vez ci_, _vez la_, c'est-à-dire _vois ici_, _vois là_.
_Vez_ me _ci_, biax amis, que veux-tu? comment t'est?
(_De Merlin Mellot._)
La dame respondi au prestre: Sire, _vez_ me _ci_ toute preste.
(_De la Dame qui fist trois tours._)
_Revez la_, revoyez là, _revoilà_.
Dans _les trois Bossus_, la dame dit au portefaix qui vient de jeter à la rivière le cadavre du second bossu:
Voiez, dist elle, grant merveille! Qui oï unques la pareille? _Revez la_ le boçu ou gist.
(Barbaz., II, p. 135.)
«Revoilà le bossu au gîte.»
Cette expression _vez ci_, _vez la_; _voici_, _voilà_, _v'là_; succédait déjà à une expression plus ancienne, et traduite immédiatement du latin _ecce_: c'est _ez_ ou _ekevos_, _ecce vobis_:
A tant _ez_ Robin qui y monte.
(_Le Fabel d'Aloul._)
A tant _ez_ un vilain raoul, Un bouvier qui vient de charrue.
(_Le Dit du Buffet._)
Saint Bernard emploie toujours _ekevos_:
--«_Ekevos_ ke cis vient saillanz ens montaignes et trespessanz les tertres.»
(_S. Bernard_, p. 528.)
«Voici qu'il vient bondissant par les montagnes et franchissant les hauteurs.»
--«_Eykevos_ uns bers vient, et Orianz est ses noms.»
(_Ibid._, p. 530.)
«Voici un seigneur qui vous vient, et Oriant est son nom.»
On disait également bien _ez vous_:
_Esvous_ les maufez revenus!
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
«Voici les diables de retour.»
_Esvous_ la presse qui engroisse.
(_De Constant Duhamel._)
«Voici la foule qui grossit.»
Atant _es vos_ Guenes e Blanchandrins.
(_Roland_, st. 30.)
«En ce moment voici Ganelon et Blancandrin.»
_Es vus_[69] Rolant sur sun cheval pasmet.
(_Ibid._, st. 147.)
[69] _As vous_, comme on lit dans l'imprimé, est une faute ou de lecture ou de copiste.
Mais ce qui est bien bizarre, c'est la forme _estes vous_. Il faut croire qu'ayant perdu de vue l'origine de _ez_ ou _es_, on l'a pris pour la seconde personne du verbe _être_, et l'on aura jugé mal séant de joindre cette seconde personne du singulier à un pronom au pluriel. La prétendue faute a été corrigée, comme nous en voyons corriger tous les jours[70], et d'_es vous_ s'est formé, par cette judicieuse rectification, _estes vous_:
[70] Par exemple, _fleur d'oranger_, qui s'accrédite, au lieu de _fleur d'orange_. Voyez ce mot dans la troisième partie.
_Estes vous_ le prevost errant; La dame li fist biau semblant.
(_De Constant Duhamel._)
«Voici en hâte le prévôt,» etc...
_Estes vous_ dant Constant, bruiant, Une grant hache paumoiant.
(_Ibid._)
«Voici monsieur Constant, faisant tapage, et maniant une grande hache.»
_Estes vous_ est la forme constamment employée dans le _livre des Rois_:
--«_Estes vus_ Saul ki de ses cultures respairad.»
(_Rois_, p. 37.)
«Voici Saül qui revient de ses champs.»
Il faut observer que si la version des _Rois_ est du XIe siècle, le manuscrit n'est que du XIIe; qu'ainsi le copiste, suivant l'usage, aura pu substituer la forme usitée de son temps à celle qu'il ne comprenait plus ou qu'il voyait tombée en désuétude. Voilà comment _estes vous_ a pu remplacer _ekevous_ dans le plus ancien monument de notre littérature.
Je n'ai jamais rencontré la tmèse employée sur _ekevous_ ni _estes vous_.
Quant à la tmèse de _voici_, nous la pratiquons encore tous les jours: _Vois cet homme-ci_, _vois ces femmes-là_, c'est _vois ci_ ou _ici_ cet homme;--_vois là_ ces femmes. Il faut observer pourtant une différence importante: c'est que nous avons immobilisé comme un adverbe la forme de l'impératif singulier. Même en nous adressant à plusieurs personnes, nous disons _voici_ (_vois ici_); nos pères auraient dit logiquement _veez-ci_. _Vois ci_ était réservé pour ne parler qu'à un seul.
* * * * *
PAR est aujourd'hui destitué d'un privilége important, emprunté aux coutumes de la grammaire latine. _Per_ se joignait aux verbes, aux adjectifs, aux adverbes, pour leur communiquer la force d'un superlatif, une idée de perfection. Ainsi, _permagnus_, _pergravis_, _peramarus_, pour _maximus_, _gravissimus_, _amarissimus_.--_Pernoctare_, veiller la nuit entière.--_Peragere_, faire complétement, parachever.
_Parachever_ a vieilli; _parfournir_ ne se dit plus; mais nous disons encore _parcourir_ et _parfumer_.
Son bon destrier que il _paramoit_ si!
(_Garin_, t. II, p. 147.)
Villehardouin emploie _paraller_ pour _aller jusqu'au bout_. L'empereur eût poussé sa course jusqu'à Salonique, s'il eût pu.--«Il fust _paralés_ jusques a Salenyque, s'il peust.»
(_Villehard._, p. 194.)
Le vieux français accordait à _par_, dans cette fonction, une liberté dont _per_ ne jouissait pas en latin; c'est que _par_ n'était pas nécessairement uni au mot auquel il communiquait sa vertu: il y avait _tmèse_ le plus souvent.
Dans l'_Adoubement Vivien_, Guillaume au court nez dit à son cheval, qui va succomber de fatigue:
Cheval, moult _par_ estes _lassez_!
_Parlassé_, _perlassus_.
Moult _par_ li est au cuer _amere_ L'essample des biens qu'il ot dire.
(_Le Dit du Buffet._)
_Peramarum exemplum._
Trop _par_ eus le cueur _hardi_ Quant tu devant moi feru l'as.
(_Ibid._)
_Cor nimis peraudax_, _audacissimum_.
De cet emploi de _par_ ajoutant une force de superlatif, il nous reste cette locution _par trop_. _Cela est par trop fort._ _Par_ se réunit à l'adjectif et non à l'adverbe: _Nimis fortissimum_, comme _trop parhardi_; en style actuel: _par trop hardi_.
«Son extérieur était _trop parlaid_ ou _par trop laid_.»
Sa façon _trop par_ estoit lait.
(_Les trois Bossus._)
Quand on ne faisait pas la tmèse, on conservait volontiers à _par_ la forme latine:
Or prions doucement à la vierge Marie... Nous gart et nous otroit la _perdurable_ vie.
(_Du Chevalier et de l'Escuier._)
On retrouve _par_ en composition de quelques substantifs, où il représente cette idée d'excellence de principauté: _pardon_, _parvis_. Le _pardon_ est le don suprême, le plus précieux de tous les dons; le _parvis_ est le visage principal, la grande façade de l'église.
Les Anglais nous l'ont emprunté.--AMOUNT, _à mont_, _en haut_.--PARAMOUNT, _lord paramount_, le chef souverain; en allemand, _der oberste_, _hoechste_, au superlatif. PARAMOUR, le bien-aimé ou la bien-aimée.--_Eine liebste._
Autrefois _en_, composé avec un verbe, s'employait par tmèse; aujourd'hui il adhère inséparablement au verbe, excepté pour le verbe _aller_. On prescrit de dire, _s'en aller_ et _il s'en est allé_; _il s'est en allé_ passe pour une faute. Pourquoi, puisqu'on ne dit pas _il s'en est volé_, _il s'en est fui_; mais, _envolé_, _enfui_, d'un seul mot?
CHAPITRE V.
Des priviléges de l'ancienne versification.
Je réduis les priviléges de l'ancienne versification à deux, concernant, l'un l'hémistiche, l'autre la rime et la mesure.
Le repos de l'hémistiche était bien plus long, conséquemment plus obligatoire, dans l'ancienne poésie que dans la moderne. L'alexandrin était comme partagé en deux petits vers, dont le premier restait sans rime. Mais aussi cet hémistiche jouissait des priviléges d'une véritable fin de vers, c'est-à-dire qu'on y admettait l'hiatus, comme nous l'admettons d'un vers à l'autre, et que l'_e_ muet n'y comptait pas plus qu'il ne compte à la fin d'un vers féminin. C'était une grande facilité accordée aux poëtes. Ils étaient donc intéressés à maintenir rigoureusement le repos de l'hémistiche. Je ne crois pas que dans tout ce que le moyen âge nous a légué de vers (et il y aurait de quoi contre-balancer tout ce qu'on en a fait depuis), on trouvât un seul exemple du repos de l'hémistiche violé. On se donnait d'autres licences, mais jamais celle-là.
Plus tard, comme on veut toujours raffiner sur ses devanciers, on imagina, sous prétexte d'une versification plus sévère, de retrancher ce privilége de l'_e_ muet surabondant. Dès ce moment la règle perdit de son importance; on continuait à la prescrire, mais elle était souvent violée. Le repos avait diminué de durée; on en vint à le regarder comme une règle sans motif, une difficulté arbitraire et puérile; on se mit à le supprimer, ou à le transporter sans façon dans une autre partie du vers. On y gagna les effets de la césure mobile.
Mais il ne faut pas mépriser les inventeurs d'une loi dont on a perdu le sens et l'application.
Voici un passage qui servira d'exemple. Il est tiré d'un conte dévot du XIIIe siècle: _Le dit de la Borjoise de Narbonne_. Le diable, pour faire pièce à cette bourgeoise, lui débauche son fils, le ruine par le jeu et les femmes, et l'ayant mis sans ressource, l'induit à voler dans une église pour satisfaire ses passions:
Compains, dit li _deables_,--sais tu que tu feras? Ça dehors _demorrai_,--en l'église t'en vas; Le prestre n'y est _mie_,--le calice embleras: Tu revendras à _moy,--et_ puis jouer porras. Li valles li respont--que tantost le fera. En l'esglise s'en _entre_,--que plus n'y demora; Dessous l'autel tantost--le galice pris a... Or oez biau _miracle_--qui oir le vouldra. L'en voloit le _service_--de la messe chanter; Les gens de la _paroisse_--le vinrent escouter; Cil qui tient le _calice_--ne s'en pooit aler. Lors veissiez les gens--entor lui assembler.
On saisit le voleur sacrilége; il est condamné au feu. Sa mère, femme très-vertueuse et particulièrement dévote à la sainte Vierge, se met en prières. La Vierge descend sur le bûcher, délie l'enfant, le rend à sa mère, et remonte au ciel en présence de tout le peuple émerveillé, et au son de toutes les cloches de la ville, sonnant d'elles-mêmes.
Cette facilité de l'hémistiche n'a rien de bien contraire à nos habitudes actuelles: toute la différence est que nous avons restreint cette licence à l'hémistiche final, tandis que, autrefois, elle était commune au premier et au second.
Mais un point bien plus important était la permission d'altérer les mots dans leur terminaison pour le besoin de la rime, et dans le nombre de leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les conséquences en ont été fort graves. Peut-être chercherait-on vainement un second fait d'une égale influence sur la formation du langage.
Cette licence était portée fort loin, et l'on conçoit qu'elle n'ait choqué personne et n'ait pas soulevé d'opposition à une époque où tant de finales étaient régulièrement mobiles et incertaines. On ne s'offensait pas d'entendre un poëte prononcer _dix sous_, et une minute après, _dix saus_:
Dix _sols_ c'ont mangie et beu...
Fet li clerc: Quinze _sols_ vous doi...
Li pain, li vin et li pasté Ont bien cousté plus de dix _saus_, Tant ont ils bien eu entre aus.
(_Des trois Aveugles de Compiègne_, Barb., III, p. 68.)
Cela n'était pas plus étonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence, un _cheval_ et un _chevau_;--_sénéchal_, ou _sénéchau_;--un _chapel_, un _chapeu_;--un _fol_, un _fou_, etc.
Mais il faut reconnaître aussi que les versificateurs usaient de ce privilége jusqu'à en abuser. Voici des exemples.
Au lieu de _trois_, _troie_:
Saint Pierre n'eut a cele voie Fors cinc et quatre et un seul _troie_.
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
«Saint Pierre n'amena cette fois que cinq et quatre et un trois.»
_La toux_ était la forme ordinaire; mais au besoin le poëte, pour gagner une syllabe, disait _la touse_, à l'exemple de l'Italien, qui met à son choix _amor_ ou _amore_; ou bien même il disait _la teuse_.
La vieille Aubérée de Compiègne s'introduit chez une jeune dame, sous prétexte de solliciter quelque friandise pour sa fille malade:
Dame, fist elle, je vieng a vos, C'une goute a ma fille el flanc: Si voloit de vostre vin blanc Et un seul de vos pains faitis; Mais que ce soit des plus petiz! Dieu merci! je suis si honteuse!... Mais ainsi m'engesse _la teuse_, Que le me covient demander. Je ne soi onques truander.
(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
«Madame, dit-elle, je viens à vous, car ma fille a la goutte au côté. Elle voudrait de votre vin blanc et un seul de vos jolis pains, pourvu que ce soit un des plus petits! Dieu merci, je suis si honteuse!... Mais ainsi m'angoisse la toux, comme il est vrai que je suis réduite à vous le demander. Je ne sus jamais truander.»
La bonne pièce continue longuement sa harangue, digne de la Macette de Regnier. Elle se fait montrer la chambre nuptiale, le lit, etc. Elle questionne avec un tendre intérêt la nouvelle mariée, lui donne des conseils, se montre satisfaite de l'opulence du logis:
A tant issirent de la chambre, Et la vielle tozdis[71] sarmone. Maintenant la dame li done Plain pot de vin et une miche, Et une piece d'une _fliche_, Et de pois une grant potée.
(Jubinal, _Nouv. rec._, I, 207.)
[71] _Toudis_, _toujours_, en picard.
DIS (_dies_): _Mi-di_; _lun-di_:
Mais il ne caut a Persewis: Sole i remaint XL, _dis_.
(_Partonop._, v. 6305).
Et vos porrez veoir _tans dis_ Et son gent cors et son cler vis.
(_Ibid._, v. 6855.)
_Tans-dis_ (_tantos dies_) est un accusatif absolu, comme _tous-jours_, et ne veut pas plus que _toujours_ être suivi de _que_. _Tandis que_ est une absurde invention du tyran Vaugelas. Jusqu'à lui, personne ne s'était avisé de joindre _que_ à _tandis_:--«_Tandis_ sa femme ne fut pas oiseuse à l'hostel.» (_Les cent Nouvelles_, nouv. 34.)--_Tandis_ rostir la perdrix l'on faisait. (Marot.)--_Tandis_ la nuit s'en va, les lumieres s'esteignent. (Malherbe.)
_Tandis_ l'ignorance arma L'aveugle fureur des princes.
(Ronsard, ode X, liv. 1er.)
L'étymologie, la raison, l'usage, l'autorité des meilleurs écrivains, Vaugelas a tout méprisé, pour tuer une locution indispensable et sans équivalent, et surcharger la langue d'un double emploi. On avait déjà _pendant que_.
_Fliche_ pour _flèche_; un morceau d'une flèche de lard pour accommoder ses pois. C'était un mets très en honneur chez nos pères. Aussi, dans le fameux catalogue de l'abbaye Saint-Victor, voit-on figurer un traité «Des pois au lart, _cum commento_.»
On ne craignait pas de retrancher l'_e_ muet de la fin d'un mot, pour satisfaire à l'exigence de la rime. Le sage qui raconte, dans le _Dolopathos_, l'histoire des sorcières qu'il nomme _Estries_ (du latin _strygas_), dépeint l'arrivée tumultueuse de ces _Estries_:
Et firent parmi la forest Trop grant noise et trop grant _tempest_.
(_Dolopathos_, p. 261.)
Les Anglais se sont approprié le mot sous cette forme.
On ne se faisait non plus scrupule d'allonger les mots que de les raccourcir. De _spiritus_, _espir_ ou _esperites_. Dans le _Dolopathos_:
Puis ke li _espirs_ fort en vient Que l'ome pasmer en convient.
Et vingt vers plus bas:
A la bouche et au nez li mist Por l'_esperite_ fors atrere.
(_Dolopathos_, p. 164.)
D'autres fois, à une voyelle on en substituait une autre. On vient de voir _teuse_ pour _touse_, afin de rimer à _honteuse_; on trouve de même, au lieu de _lire_, _lere_, pour rimer avec _compère_. Le renard, prié par le loup de lire le mot écrit sous la semelle du cheval, s'en excuse sur ce qu'il _a éü la rhume_, qui lui a troublé la vue:
Dit renart: J'ai la rume ehue, Por quoi j'ai troublee la vehue...
Puis il ne sait lire que le latin; puis enfin il fait trop sombre:
Et dist: N'y voi goute, compere; Ge ne pourroie letre _lere_.
Dans Rutebeuf, _vallot_ au lieu de _vallet_:
Chascun ot maistre, nes[72] Challos, Qui n'estoit pas moult biaux _vallos_.
(_De Charlot le Juif._)
[72] _Nisi._
«Chacun trouva maître, excepté Charlot, qui n'était pas fort beau garçon.»