Part 15
_E_, par _i_:--_Implere_, _emplir_;--_fallere_, _faillir_;--_jacere_, _gésir_;--_quærere_, _querir_;--_legere_, _lire_;--_dire_, _fleurir_, etc.
Ou bien par _oi_:--_sapere_, _savoir_;--_cadere_, _chaoir_;--_sedere_, _seoir_;--_vedere_, _veoir_;--_recevoir_, _mouvoir_.
L'_i_ long de l'infinitif latin demeurait _i_ en français. _Salire_, _mentiri_, _sentire_, _audire_, _ferire_, etc.; _saillir_, _mentir_, _sentir_, _ouir_, _férir_, _venir_.
Cette dernière disposition est remarquable en ce que, par une loi précisément contraire, hors des verbes, l'_i_ latin se change en _e_ français: _mihi_, _sibi_, _tibi_, _me_, _te_, _se_;--_si_ dubitatif, _se_;--_nisi_, _nes_;--_ubi_, _ove_ (première forme de _où_);--_illic_, _illec_;--_in_, _en_;--_inter_, _entre_, etc.; d'où l'on peut tirer une indication utile pour reconnaître l'âge des mots composés. Dans les mots formés à une bonne époque, _in_, _inter_, sont toujours traduits _en_, _entre_: _engager_, _enhardir_, _emmancher_, _engendrer_, _entretenir_, _entreprendre_, ont été faits par des gens qui savaient la règle, ou du moins en conservaient la tradition; mais _inventer_, _introduire_, _inspirer_, _instruire_, _imprimer_, _interdire_, _intervenir_, _intéresser_, etc., portent le cachet moderne.
Cette règle de discernement s'applique également aux substantifs.
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IMPARFAITS.--La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous l'employons aujourd'hui, est une forme syncopée. La forme primitive, calquée plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison _bam_, _bas_, _bat_: _j'ameveis_, _tu ameveis_, _il ameveit_. Saint Bernard, le _Commentaire sur Job_, n'en connaissent pas d'autre.
--«En ceste terre _habondaveit_ et si _sorhabondeveit_.» (_Saint Bernard_, p. 553.) _Abundabat_ et _superabundabat_.
--«Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le peires k'il a nule creature n'en _espargneveit_?» (_Ibid._, 523.)--«Et que faisait le fils voyant son père si ému à le venger qu'il n'épargnait nulle créature?»
--«Et s'il donkes ne _veskivet_ jai mie selonc la char.»--Et s'il ne vivait (_véquivait_, _vivebat_) déjà plus selon la chair.» (_Ibid._, p. 554.)
--«... Et la chambriere ki portiere _eret_ et le frument _purgievet_, dormit.» (_Job_, p. 444.) _Et purgabat frumentum._
Remarquez _eret_, _erat_; preuve que la forme _ert_ était dès lors une forme syncopée.
--«Dunkes li sainz hom _proievet_ ke li jors perisset.» Priait que le jour pérît. (_Ibid._, 445.)
--«Et por offrir les sacrefices soi _levevet_ main.» (_Ibid._ 492.)
Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme complète, qui ne se rencontre pas dans le _livre des Rois_. Celui-ci écrit partout _se giseit_, _se dormeit_, dans la forme moderne; est-ce à dire que le _livre des Rois_ soit d'une rédaction postérieure à celle des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncopée de l'imparfait fût déjà en usage? Je ne le pense pas; la différence vient sans doute des copistes, dont les uns auront marqué le _v_ euphonique, l'autre au contraire l'aura négligé partout, laissant à ses lecteurs à le suppléer. Nous voyons par là clairement comment on a été amené à la forme contracte. Effectivement, _levevait_, _avevait_, _poursuivevait_, choquaient trop l'euphonie pour être longtemps maintenus: on les contracta promptement en _avait_, _levait_, _poursuivait_. Mais il est précieux d'avoir la certitude qu'ils ont existé sous la forme complète.
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PRÉTÉRITS.--Nos pères écrivaient avec une _s_ la troisième personne du singulier du parfait de l'indicatif: _il dist_, _il fist_. Cette _s_ témoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: _il disit_, _il fesit_.
Au XVIe siècle, cette _s_ fut réservée comme caractéristique à l'imparfait du subjonctif: je voudrais _qu'il aimast_, _fist_, _dist_. Nous l'avons totalement abolie au prétérit, et remplacée à l'imparfait du subjonctif présent par l'accent circonflexe.
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FUTURS.--Le futur de nos verbes a été formé d'après la terminaison du futur latin _ero_. On ajustait cette terminaison française _erai_, sans s'inquiéter si l'infinitif était en _er_, comme _aimer_, ou en _re_, comme _mettre_; tous deux faisaient _j'aimerai_, je _metterai_.
_ESTRE_, _j'esserai_; _AVOIR_, _j'averai_, puis, par syncope, _j'aurai_ ou _j'arai_; _RECEVOIR_, _je receverai_, par syncope _recevrai_; _APPERCEVOIR_, _j'apperceverai_, _j'appercevrai_; _VALOIR_, _je vauderai_, _vaudrai_; _AIMER_, _j'aimerai_; _LOUER_, _je louerai_, ou _je lourai_, pour la facilité de la versification.
Le portefaix jetant dans la rivière le second bossu, qu'il croit avoir déjà noyé tout à l'heure:
Va-t'en, dit il, au vif Maufé[60]. Tant _t'averai_ hui apporté!...
(_Des trois Bossus._)
[60] Au diable vivant.
Le médecin malgré lui ayant guéri la fille du roi, se voit contraint par le bâton de guérir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble dans une salle, où il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il, brûler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et seront guéris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent témoignage au roi de la science du faux médecin:
Moult a grand chose a vous garir, Je n'en poroie a chief venir. Le plus malade en eslirai Et en cel feu le _meterai_; Si l'_arderai_ en icel feu, Et tuit li autre en aront preu[61], Car cil qui la poudre _bevront_ Tout maintenant gari seront.
(_Du Vilain Mire._)
[61] Profit.
Le poëte aurait pu dire _beveront_, comme il a dit _metterai_.--Ailleurs, _je la garrai_, pour je la _garirai_.
Les poëtes du XIIIe siècle employaient la forme primitive et complète du futur, ou la forme syncopée, selon l'exigence du mètre. Voici un passage où l'on trouve ces deux formes réunies. Il est tiré d'un fabliau que j'aime à citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille littérature, le fabliau d'_Aubérée_. On jugera si ma prédilection est mal fondée, et si l'auteur, qui doit avoir été enfant de Compiègne ou de Saint-Quentin, manquait de verve et de comique.
Il faut savoir que l'adroite Aubérée a excité la jalousie d'un mari, en cachant dans le lit nuptial un vêtement masculin, un surcot. L'époux, brutal de sa nature, sans autre forme de procès, a jeté sa femme à la porte; la charitable et dévote Aubérée l'a recueillie. Tout cela était calculé avec un amant caché chez dame Aubérée. Le lendemain, il s'agit de calmer les soupçons du _borgois_. Aubérée se place sur le chemin de cet homme, et commence une lamentation désespérée: on lui avait confié un surcot à raccommoder; elle l'a emporté en ville, l'a oublié, perdu quelque part; bref, on lui réclame ou le surcot ou sa valeur, trente sous:
Elle s'escrie a haute voix! «--Trente sols! la veraie croix! Trente sols! dolente chaitive; Trente sols! lasse! que ferai? Trente sols! et où les _prendrai_? Diex! je suis trop malhéureuse! Trente sols! lasse! dolereuse! Or m'est il trop mésavenu! Estes-vous[62] le borgois venu; Dame Aubérée veu l'a, Si crie encor et ça et la: Trente sols! lasse! trente sols! Or viendra Çaiens le prevoz, Si _prendera_ ce pou que j'ai. C'est le songe que je songeai!
[62] Voici.
Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molière?
_Il gerra_, _il parra_, _je lairai_, _nous emmenrons_, pour _il gésira_, _il paraîtra_, _je laisserai_, _nous emmenerons_, etc.
Ja ne _gerra_ mais delez moi Li vilains qui tel hernois porte.
(_Du Vilain à la C. N._, Barb., II, 129.)
«Jamais ne couchera près de moi le vilain, etc.»
Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les âmes à lui confiées par Satan:
Dist saint Pierre: Qui li dira? Ja pour vingt ames n'y _parra_.
(_De S. Pierre et du Jongleor._)
Que _donras_ tu a mon seignor, Se je te faz estre deslivres? --Sire, je li _donrai_ vingt livres.
(_De Constant Duhamel._)
Dans _le Chevalier qui fist sa femme confesse_ (_le Mari confesseur_, de la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur:
Se vos dras noirs me presterez, Ains mienuit toz les raurez, Et vos grans bottes chaucerai, Et je ma robe vous _lerrai_. Ceens avez mon palefroi, Et le vostre _menrai_ o moi[63]. Le moine tout li otria.
[63] _Avec moi._ Prononcez l'_i_ comme _j_: _meneraije o moi_.
§ III
CONTRACTIONS MALGRÉ UNE CONSONNE INTERMÉDIAIRE.
Le peuple a retenu l'usage d'une sorte de contraction particulière, par laquelle deux syllabes se fondent en une, bien que séparées par une consonne. Je trouve cette fusion pratiquée principalement sur des monosyllabes: _Jes_, _tes_, _nes_, _des_, pour _je les_, _te les_, _ne les_, _de les_.
Dans _Gombers et les deux clercs_, dont la Fontaine, après Boccace, a fait _le Berceau_, dame Guile dit à celui qu'elle croit son mari:
Levez tost sus, car il me semble Que nos clers sont meslé ensemble. Je ne sai qu'il ont a partir. --Dame, _jes_ irai despartir.
«Je les irai séparer.»
Satan dit au Jongleur, en lui confiant la garde de ses chaudières:
Garde ces ames, sor tes iex, Car je _tes_ creveroie andex.
(_De S. Pierre et du Jongleor._)
«Je te les crèverais tous deux.»
Les chefs de l'armée païenne crient à leurs soldats: Gardez que les Français ne se retirent vivants! _Félon soit qui ne les va envahir!_
Tut par seit fel ki _n'es_ vat envaïr.
(_Roland_, st. 151.)
Les païens font retraite du côté de l'Espagne. Roland ayant perdu Veillantif son cheval, ne les saurait poursuivre, _n'es ad dunc encalcez_. Il demande à l'archevêque Turpin la permission d'aller, avant tout, reconnaître et chercher les cadavres des Français. Il faut savoir que Turpin est lui-même grièvement blessé, étendu à terre devant Roland, qui, pour le panser, lui a déchiré sa blaude ou son _bliaut_. Le passage est noble et touchant; on me saura gré de ne point l'abréger:
Si li tolist le blanc obert leger, Et sun bliaut li a tut detrenchet, En ses granz plaies les pans li ad butet, Cuntre sun piz puis si l'ad embraceit, Sus l'erbe verte puis l'at suef culchet. Mult dulcement li at Rollans preiet: «E, gentilz hom, car me dunez cunget. Nos cumpaignuns que evumes tant chers Or sunt il morz; _n'es_ i devums laiser. _Jo es_ voell aler e querre e entercer De devant vos juster e enrenger. --Dist l'arcevesque: Alez, e repairez.
(_Roland_, st. 159.)
«Si lui ôta le blanc haubert léger, et lui détrancha toute sa blaude, et lui en a mis les pans dans ses grands plaies. Puis l'a embrassé contre sa poitrine, et puis l'a couché tout doux sur l'herbe verte. Roland lui a fait bien doucement cette prière: Hé, gentilhomme, car me donnez congé. Nos compagnons que nous eûmes si chers, or sont-ils morts. Nous ne devons pas les laisser là. Je les veux aller chercher et reconnaître, avant de vous ajuster et arranger.--Allez, dit l'archevêque, et revenez.»
Cela est plein d'émotion, de grandeur et de simplicité. Le beau antique ne va pas plus loin, ce me semble.
On dist que c'est aumosne _des_ povres hosteler.
(_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_.)
«On dit que c'est faire l'aumône que de loger les pauvres.» _De les_ pauvres hosteler.
_S'es_ attendons, tuit somes morz ou pris.
(_Garin_, II, p. 124.)
«Si nous les attendons.»
Dans tous ces exemples, on voit la même voyelle, deux _e_, se resserrer en une seule. Mais il n'est pas plus rare de trouver cette contraction opérée sur deux voyelles différentes, l'_i_ et l'_e_. _Ki 's_, _si 's_, _qui les_, _si les_:
Cent mile humes i plurent _ki 's_ esgardent.
(_Roland_, st. 283.)
«Qui les regardent.»
Charlemagne ordonne à son voyer Basbrun de pendre toute la famille du traître Ganelon:
Va, _si 's_ pent tuz al arbre de mal fust.
(_Roland_, st. 290.)
«Va, et si les pends tous à l'arbre de bois maudit.»
_Se_, _le_, même suivis d'une consonne initiale, souffrent souvent une espèce d'élision ou plutôt de contraction, et ne sont plus représentés que par _s'_, _l'_.
Roland à l'agonie, couché sous un pin, se souvient de ses victoires, de douce France (_et dulces moriens reminiscitur Argos_), des hommes de sa famille, et de Charlemagne son seigneur, qui le nourrit:
De plusurs choses a remembrer li prist: De tantes terres cume li bers cunquist, De dulce France, des humes de son lign, De Carlemagne sun seignor, ki _l' nurrit_.
(_Roland_, st. 173.)
Ganelon condamné à mort, son parent Pinabel demande pour lui le jugement de Dieu. Charlemagne fait disposer, en manière de champ clos, sur la place d'Aix-la-Chapelle, quatre bancs, où vont s'asseoir ceux qui se doivent combattre, Pinabel et Thierry d'Ardenne:
Puis fait porter quatre bancs en la place. La vunt sedeir cil ki _s' deivent_ cumbatre.
(_Ibid._, st. 281.)
Il ne faut pas croire que ce fussent autant de licences réservées à la poésie. On les retrouve dans la prose, plus difficiles à reconnaître, parce que la mesure n'est plus là pour les constater quand l'orthographe omet de les peindre. Quand je lis dans le _livre des Rois_ (P. 411):--«Pur ço fais _ta ureisun_ a Deu;»--je ne doute pas qu'il ne faille prononcer _fais t' ureisun_. Au surplus, les copistes ont figuré ces contractions assez souvent pour nous permettre de suppléer aux incertitudes de l'écriture.
--«Li prusdum li volt force faire de receivre, mais ne _l' volt_ pas oir.»
(_Rois_, p. 363.)
«Naaman voulait forcer Élysée à recevoir ses présents, mais le saint homme ne le voulut ouïr.»
--«E nostre sires s'en curechad (courrouça) vers Ozam, si _l' ferid_ e il chait morz en la place.»
(_Rois_, p. 140.)
--«... Ço est encuntre lur ydles e lur fals deus, _ki 's_ metterunt a plur e a plainte.»
(_Rois_, p. 139.)
«C'est contre leurs idoles et leurs faux dieux, qui les mettront à pleur et à plainte.»
--«E _jo 's_ destruirai e tut depecerai... _jo 's_ osterai si cume la puldre de la tere...»
(_Rois_, p. 209.)
«Et je les destruirai et tout dépécerai... je les ôterai comme la poudre du sol...»
Saint Bernard compare les hommes attachés aux biens d'ici-bas à des hommes qui se noient, et s'accrochent à ceux qui les voudraient sauver:
--«Tu varoyes k'il ceos tiennent _k 'es_ tienent...»
(P. 523.)
«Tu verrais qu'ils tiennent ceux qui les tiennent.»
§ IV.
DE L'APOCOPE.
Outre la syncope, on a beaucoup usé de ce que les grammairiens appellent _apocope_: c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales. On se contentait souvent de la première syllabe pour représenter le mot entier.
Exemples: _Mi_ pour _milieu_: _parmi_; _emmi_ (_en mi._)
VIS, pour _visage_; d'où il nous reste _vis-à-vis_, c'est _visage à visage_. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces locutions à la mode de son temps parmi les méchants écrivains: Mon respect _vis-à-vis de lui_; il a de grandes bontés _vis-à-vis de moi_. _Vis-à-vis_ ne peut être synonyme de _par rapport à_ ou _à l'égard de_.
FONT, pour _fontaine_, comme _mont_, pour _montagne_: _font Evrault_ (_fons Ebraldi_), les _Fonts_ baptismaux; _la Font_, _la Chaude font_, noms propres. _Fontaine_ a existé dans notre langue avant _font_. La forme complète se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrégée dans le _livre des Rois_ et dans saint Bernard:
--«El chief est _li fontaine_ de la divine pitiet ke ne puet estre espuisie.»
(_Saint Bernard_, p. 562.)
--«Jonathas e Achimas esturent deled _la fontaine_ Roell.»
(_Rois_, II, p. 183.)
--«Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied sur une _fontaine_ ki lores esteit en Jesrael.»
(_Rois_, I, p. 112.)
--«Eve de _funtaine_ i aparut... ei la levad de _funz_ e de baptisterie.»
(_Rois_, II, p. 207.)
Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont été usitées ensemble, et remontent à la plus haute origine de la langue.
PROU, PREU, abréviation de _profit_ ou _proufit_.
Oïl voir, sire, pour vostre _preu_ i viens.
(_Garin_, t. I, p. 153.)
Plus tard, _prou_ est devenu adverbe signifiant _beaucoup_; l'idée d'abondance se lie naturellement à celle de _profit_.
Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure. J'ai _prou_ de ma frayeur en cette conjoncture.
(Molière, _l'Etourdi_.)
Ni _peu_ ni _prou_.
Qu'ils ne se mangeroient leurs petits _peu ni prou_.
(_La Fontaine._)
NOS, VOS, au singulier, pour _nostre_, _vostre_.
Or repairons a _no_ maison.
(_Coucy_, v. 3113.)
«Retournons chez nous.»
Et chascuns soir en _vos_ bosquet, Assez pres du petit huisset, Le gaiterez songneusement.
(_Ibid._, v. 4228.)
«Et chaque soir en votre bosquet, tout près de la petite porte, vous le guetterez soigneusement.»--C'est le conseil donné à Fayel par son espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy.
On employait indifféremment la forme complète ou l'abrégé, _vostre_ ou _vos_.
Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
Car _vo_ grant sens et _vo_ biautez, _Vostre_ maniere, _vo_ nobletez, Font que je suis _vos_ vrais amis.
(_Coucy_, v. 200.)
Cette forme est proprement du langage picard, où elle subsiste toujours. Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, écrivant rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, _vos_, _nos_, pour _vostre_, _nostre_; et réciproquement, _nostre_, _vostre_, pour _nos_, _vos_. Il faut savoir cela pour rétablir en lisant la mesure d'un vers estropié sur le papier, par exemple:
Vos estes proz et _vostre_ saveir est grant.
(_Roland_, st. 256.)
Il faut lire _et vos saveir_.
RU pour _ruisseau_.
Et le sang a grant _ru_ couler.
(_De Flourence de Rome._)
D'où les noms _Grand-ru_, _Duru_, ou _Val-ru_, _Vauru_.
L'un est monsieur _du Ru_, l'autre, monsieur de l'Orme.
(Boursault, _les Mots à la mode_.)
LIN, pour _linage_ (lignage); CIT, pour _cité_. Rien de plus fréquent:
France dame seit enoree, Qui si bel maine son engin, Que son fils ne seit de put _lin_.
(_Partonopeus_, v. 310.)
«Franche dame soit honorée, qui se conduit si bien que son fils ne soit pas de vilain lignage.»
Femme li donnent de haut _lin_; Lor sires fu dusqu'en la fin.
(_Ibid._, st. 390.)
Li cuens Fromons les troi contes a pris: S'es fait porter a Bordelle la _cit_.
(_Garin_, II, p. 175.)
«Il les fait conduire à la cité de Bordeaux.»
Il s'en est fui d'Orliens, la noble _cit_.
(_Garin_, t. II, p. 129.)
Le poëte, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime, emploie _cité_:
Ne tornerai s'aurai la _cité_ pris... En _la cité_ furent li ostel prins...
(_Garin_, II, p. 128 et 136.)
SUM, SOM, SON.--Le _sommet_, le haut:
En _sum_ la tur est montée Bramidone.
(_Roland._)
«Au sommet de la tour est montée Bramidone.»
Porquant si l'a il tant hasté Qu'en _som_ le tertre l'a mené.
(_Partonopeus_, v. 691.)
«Au sommet du tertre.»
Le nom propre _Granson_ signifie _grand sommet_.
Il ne faut pas croire que _sommet_ soit d'une formation postérieure, car il est dans le _livre des Rois_:
«La guaite ki esteit al _sumet_ de la porte vid venir Achimas.»
(_Rois_, p. 188.)
Et dans la _chanson de Roland_:
Desu lui met s'espee, e l'olifan en _sumet_[64].
(_Roland_, st. 171.)
[64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192, que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure: l'_olif' en sumet_.
«Il met sous lui son épée, et son cor sur lui.»
* * * * *
Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les poëtes, que la suppression de la finale en _e_ muet dans les temps des verbes, mais seulement au singulier.
_Je cuis_, _j'aim_, _je demant_, _je commant_, _je lais_, _je cons_, _je main_; pour _je cuide_, _aime_, _demande_, _commande_, _laisse_, _conte_, _mène_:
D'un vilain vous _cons_ qui prist fame.
(Barbazan, III, p. 128.)
Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
Mais pour Dieu, prenge vous pitie De moi qui vous _aim_ loiaument Et sui tout vos entierement.
(_Coucy_, v. 532.)
Il m'a mandé que je lui _main_ Lui et sa femme hui ou demain... . . . . . . . . . . . . . . . . . Si li dist debonairement: Dame, à dame Dieu vous _commant_.
(_De Constant Duhamel._)
Que je lui mène.--Je vous recommande au Seigneur Dieu, _Domino Deo_.
On dénonce un curé pour avoir enterré son âne dans le cimetière. L'évêque irrité mande le prêtre, et le tance vertement. Ce passage de Rutebeuf donne une heureuse idée de son talent poétique; c'est pourquoi je ne crains pas de le citer au long:
Faux, desleaus, deu[65] anemis, Ou avez vous vostre asne mis, Dist l'evesque? Mout avez fait A sainte Eglise grant meffait; Onques mais nuns[66] si grant n'oi, Qui avez vostre asne enfoi La ou on met gent crestienne! Par Marie l'Egyptienne! S'il puet estre chose provee Ne par la bone gent trovée, Je vos ferai mettre en prison, Qu'onques n'oi teil mesprison:
Dist li prestres: Biax tres dolz sire, Toute parole _se lait_ dire; Mais _je demant_ jor de conseil, Qu'il est droit que _je me conseil_[67].
[65] _Dev_, pour _desvé_, insensé.
[66] _Nullum._
[67] _Se conseiller_, _se conseiller à quelqu'un_, était encore d'usage vers la fin du XVIe siècle.--«Comment Panurge se conseille à Her Trippa.»--«Comment Panurge se conseille à Pantagruel, pour savoir s'il doit se marier.»
«Faux, déloyal, insensé, où avez-vous mis votre âne? Vous avez fait à l'église un affront tel que jamais je n'en ouïs conter, vous, qui avez enterré votre âne où l'on met les chrétiens! Par sainte Marie l'Égyptienne! si le fait peut être prouvé, constaté par bons témoins, je vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ouïs parler d'un tel outrage!»
Le prêtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je demande un jour de réflexion, car il est juste que je prenne conseil.»
Si l'on est curieux du dénoûment, le voici: le curé met vingt livres dans une bourse, retourne chez l'évêque, et lui dit:
Mes asnes at lonc tans vescu, Mout avoie en li boen escu; Il m'at servi et volentiers Moult loiaument XX ans entiers. Se je ne soie de Dieu assous, Chascun an gaaignait XX sols, Tant qu'il ot espargnie XX livres; Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres Les vos baille en son testament. --Et dist l'evesques: Diex l'ament[68], Et si li pardoint ses meffais Et tous les peschies qu'il a fais!...
[68] Que Dieu l'amende.
Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manière plus piquante. Quelle charmante naïveté que celle de ce bon évêque, qui, sans autre transition que celle de prendre la bourse, donne sa dévote bénédiction à l'âne inhumé en terre sainte, et invoque sur l'âme du défunt quadrupède la miséricorde du ciel! Voilà comment, grâce aux écus du malin curé, _li asnes remest crestiens_, l'âne demeure chrétien. On entrevoit que, moyennant un supplément, il eût été canonisé.
Croit-on qu'une littérature qui abonde en écrivains de ce mérite, ne vaille pas d'être étudiée avec quelque peine?
* * * * *
Deux syllabes consécutives commençant par un _v_ produisent l'effet désagréable d'un bégaiement. Le désir de remédier à ce vice d'euphonie conduisit à retrancher la seconde syllabe d'_avez_, _savez_, dans ces formes _avez vous_, _savez vous_, qui devenaient ainsi plus rapides et plus coulantes: _a'vous_, _sa'vous_.
Cette apocope se faisait dès le XIIIe siècle, marquée ou non dans l'écriture, cela n'importe.
Dans _la Bourse plein de sens_, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un marchand entretient une maîtresse; sa femme s'en aperçoit bien vite, et ne peut se tenir de lui en faire des reproches:
Biau sire, a moult grant deshonor! Usez vostre vie lez moi. _N'avez vous honte?_--Dame, de quoi?
(Barbaz., I, p. 62.)
Le dernier vers se doit lire: _n'a'vous honte_.
Le XVIe siècle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur. Les poésies de la reine de Navarre, extrêmement travaillées et châtiées, en offrent cent exemples:
Pourquoy _av' ous_ espousé l'estrangere?