Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 14

Chapter 143,320 wordsPublic domain

Cum _iço oid_ Saul, forment se curucad, E li Sainz Esperiz cunseil li dunad.

(Liv. Ier, p. 37.)

_Cunseil_, en trois syllabes, de _consilium_. _Coume ice ouït Saül_.--«Comme Saül entendit cela, il entra en grande fureur, et le Saint-Esprit lui donna conseil.»

U.

L'élision de l'_u_ est plus rare, parce qu'il y a moins de mots terminés en _u_, et surtout à cause de la faculté de changer au besoin l'_u_ voyelle en _u_ consonne, de prononcer _Dev a dit_, quand il y a sur le papier _Deu a dit_.

Mais il est à remarquer que le peuple fait toujours l'élision de l'_u_ du pronom de la seconde personne _tu_, et dit _t'as_, _t'auras_, pour _tu as_, _tu auras_:

Dois tu crier: Appele! appele! Le cuir trousse derriere toi. N'est pas merveille se _t'as soi_.

(_La Chace dou cerf_, Jubinal, _Nouv. fabl._, I, p. 169.)

Dès l'instant que toutes les voyelles s'élident l'une sur l'autre, il est clair qu'elles s'élident sur elles-mêmes; que deux _a_, deux _i_, venant à se rencontrer, l'un à la fin d'un mot, l'autre au commencement du mot suivant, s'absorberont en un seul, et ne compteront que pour une syllabe. Un homme du peuple ne dira pas, Je vais _à Amiens_, mais Je vais _à 'miens_, ou Je vais _'Amiens_. Cette fusion est la plus naturelle de toutes. Personne, à moins d'être un pédant renforcé, ne prononce _j'y irai_, en faisant sentir la répétition de l'_i_: on dit simplement _j'irai_, par respect pour les oreilles d'autrui; mais en vers cette élision n'est plus permise, qui l'était autrefois.

Roland, à la bataille de Roncevaux, trouve le cadavre de son cher Olivier mêlé parmi ceux des soldats. On le relève, on le charge sur un bouclier, et l'archevêque Turpin vient bénir les morts et leur donner l'absolution, ce qui augmente, _rengrège_, comme parle encore la Fontaine, le deuil et la pitié:

Sur un escut l'ad as altres culchet, Et l'arcevesque les _a assols_ et seignet. Idunc[53] agreget le doel et la pitet.

(_Roland_, st. 161.)

[53] Alors, _tunc_.

L'_a_ ne se prononce qu'une fois, comme dans cet autre exemple:

La fame s'en prist _a apercoivre_.

(_De la Bourse pleine de sens_, v. 18.)

Cette sorte d'élision se pratiquait en provençal:

Per Bafomet mon Deu, qui totz nos _a a_ judgier.

(_Ferabras prov._, v. 308.)

La consonne finale n'empêche pas au besoin la fusion des voyelles; on en est quitte pour la tenir muette:

Le duc _Oger et_ l'arcevesque Turpin.

(_Roland_, st 12.)

«Le duc _Og'_ et l'archevêque.»

L'endemain au _matin, ains_ que levast li solaus.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 1005.)

«L'endemain au _mat', ains_...

Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier?

(_Roland_, st. 18.)

«Seigneurs barons, qui pourrons-nous y envoyer?»

Ces procédés, autrefois tout simples, ne sont plus possibles depuis que, par un résultat nécessaire de l'imprimerie, la langue écrite a pris le pas sur la langue parlée, dont elle n'était jadis qu'un accessoire. Les yeux ont asservi la langue et l'oreille.

CHAPITRE IV.

Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.--De la tmèse[54].

[54] On m'excusera d'employer ces termes d'école; ils ont l'avantage, une fois expliqués, d'épargner de grandes circonlocutions.

§ 1er.

SYNCOPE DANS LES NOMS.

Une tendance constante à resserrer les mots, combinée avec un soin scrupuleux de l'euphonie, voilà les deux caractères essentiels du génie de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est développée.

Voltaire avait reconnu le premier: «C'est, dit-il, une propriété des barbares d'abréger tous les mots.» Je lui en demande pardon, mais je crois l'épithète injuste. En toute chose, la simplicité est le dernier terme de l'art. Considérez les langues des sauvages ou celles qui se sont arrêtées à l'état primitif, comme le basque: quels mots incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas trop de la vie entière d'un homme pour apprendre à parler. Voilà le vrai caractère de la barbarie. La civilisation, au contraire, économise le temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer l'art. Ennius et ses contemporains disaient _induperator_, _avispicium_, _dedecoramentum_, _indupetrare_, _extera_, _supera_, qui, sous Auguste, étaient resserrés en _imperator_, _auspicium_, _dedecus_, _impetrare_, _extra_, _supra_. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicéron, seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus civilisés.

Autre chose est d'abréger les mots, autre chose de les estropier. S'il est démontré qu'une abréviation conserve les caractères natifs, essentiels du mot, et s'allie en même temps avec la douceur et la facilité du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement.

Nous aussi nous avons commencé par des formes développées, que nous avons resserrées à mesure que nous avancions.

C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore été remarqué, que la plupart de nos substantifs tirés du latin ne sont pas calqués sur le nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pères regardaient l'accusatif comme la forme du mot la plus complète. _Vierge_, _image_, _multitude_, _ordre_, etc., dérivent de _virginem_, _imaginem_, _mutitudinem_, _ordinem_; la forme primitive était _virgine_, _imagine_, _multitudine_, _ordene_.

--«Chier frère, ceste génération ki raconterat? li angeles l'anonzat... _li virgine_ croit; de foit conzoit _virgine_; _virgine_ enfantet, e _virgine_ parmaint!»

(_Saint Bernard_, p. 531.)

Le livre de _Job_ traduit ces parole: _imago coram oculis meis_, «une _ymagene_ devant mes oez.» (P. 486.)

--«Li fils si est la _imagene_ del pere.» (_Ibid._)

L'amiral Baligant fait un voeu à ses divinités Apollon et Mahomet, de leur élever des statues d'or fin:

Mi damne Deu, je vuz ai mult servit! Tes _ymagenes_ ferai tutes d'or fin.

(_Roland_, st. 255.)

Li amirals mult par est riches hom. De devant sei fait porter sun dragon, E l'estandart Tarvagan e Mahum, E un _ymagene_ Apolin le felun.

(_Ibid._, st. 237.)

«L'amiral est un homme très-riche: il fait porter devant soi son dragon, l'étendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le félon.»

APOLIN est abrégé d'_Apollinem_, comme _fontaine_, de _fontem_. _Origine_ ne représente pas _origo_, mais _originem_. On disait par syncope _orine_:

Cil pautonier ki sont de pute _orine_.

(_Rom. de Guillaume d'Orange._)

«Cette canaille de sale origine.»

MULTITUDE est par syncope de _multitudine_, qui est dans les _Rois_ et dans saint Bernard:

--«E avez grant _multitudine_ de gens e veels de or.»

(_Rois_, III, 398.)

GUASTINE ou _wastine_ était formé pareillement de _vastitudinem_.

--«Uns huem mest en la _guastine_ de maon.» (_Rois_, I, 96.)--«Ki est encontre la _wastine_ al chemin[55].»

(_Ibid._, 103.)

[55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot _désert_ employé pour désigner la même chose: «E Saul vint al _desert_ de Ciph.»

ORDENE (_ordinem_), _ordre_.

Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'être par lui fait chevalier, Hugues s'y refuse net:

Biau sire, fait il, non ferai. Porquoi? et je le vous dirai: Sainte _ordene_ de chevalrie Seroit en vous mal emploiiee, Car vous estes de male loi Se n'avez batesme ne foi.

(_L'Ordene de chevalerie_, v. 81.)

--«Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent proprement a trois _ordenes_ de sainte Eglise: une chacune fontaine a un chascun _ordene_.»

(_Saint Bernard_, p. 539.)

ORGENES (d'_organa_), aujourd'hui _orgues_:

--«E David sunout une manière de _orgenes_ ki esteient si aturné ke l'om les liout as espaldes celi ki 's sunout.» (_Rois_, p. 141.)--«Et David jouait d'une espèce d'orgues qu'on liait aux épaules de celui qui en jouait.»

* * * * *

La syncope ne tarda pas à resserrer tous ces mots. Le _livre des Rois_ dit partout _aneme_ (_animam_); la _chanson de Roland_ écrit déjà _anme_. Roland à l'agonie se recommande à Dieu:

Guaris de mei l'_anme_ de tuz perils... Mors est Rollans, Deu en a l'_anme_ es cels.

(St. 173.).

ENGELE, dans _les Rois_ et dans saint Bernard:

--«Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li _engele_.» (P. 543.)--«Jacob vit les _engeles_ montanz et «descendanz.»

(_Job_, p. 480.)

Dans le _Roland_, c'est déjà _angle_:

Ço sent Rollans que la mort li est pres, Par les oreilles fors se ist la cervel: De ses pers priet Deu que 's apelt E poi de lui al _angle_ Gabriel.

(_Roland_, st. 155.)

«Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se recommande lui-même à l'ange Gabriel.»

Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux après la défaite accomplie. La nuit arrive, et l'armée française dort parmi les débris:

Karles se dort cume hume traveilliet. Seint Gabriel li ad Deus enveiet, L'empereur li cumande a guarder: Li _Angles_ est tute noit a sun chef.

(_Ibid._, st. 280.)

«Charlemagne repose comme un homme agité d'inquiétude. Dieu lui a envoyé saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la nuit à son chevet.»

CHAIR ne dérive pas de _caro_, mais de _carnem_; d'où vient que dans les plus vieux textes il n'est jamais écrit autrement que _carn_, _karn_, _charn_. L'_n_ reparaît encore aujourd'hui dans _charnel_, _décharner_, _carnassier_.

RÈRE-GUARDE, ANS-GARDE ou _engarde_, pour _arrière-garde_, _avant-garde_, se trouvent à chaque page de la _chanson de Roland_:

Se en _rere guarde_ troevet le cors Rollant.

(St. 46.)

--«S'il trouve Roland à l'arrière-garde.»

Qu'en _rere guarde_ trover le poüsum.

(St. 47.)

--«Que nous le pussions trouver à l'arrière-garde.»

E ki sera devant mei en l'_ansgarde_?

(St. 57.)

«--Et qui sera devant moi à l'avant-garde?»

MAIN, par syncope de _matin_.

On se tromperait de croire que _main_ vient directement de _mane_, et a précédé _matin_. Premièrement, on abrége un mot racine, mais on ne l'allonge pas; cela est contraire au génie des langues en général, et à celui de la nôtre en particulier; ensuite le fait est une preuve irrécusable: le _livre des Rois_, celui de Job, saint Bernard, emploient toujours _matin_, et non pas _main_:--«_Le matin_ a vus vendrum, e en vostre merci nus metrum.»

(_Rois_, I, p. 37.)

La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils avaient pour voisin un prêtre:

Et li prestres en icele eure Estoit levez par un _matin_. Il erent si tres pres voisin... Dame, fait il, bon jour aiez. Por qu'estes si _matin_ levee? --Sire, dist elle, la rousee Est bone et saine en icest tans... --Dame, dist il, ce cuit je bien, Car par _matin_ fait bon lever.

(_Le Fabel d'Aloul_; Barb., II, 256.)

La dame a son seignor a dit: Sire, vous levastes _matin_, Foi que vous devez saint Martin, Venez vous delez moi gesir.

(_Du Chevalier à la robe vermeille_, Barb., II, 175.)

_Matin_ est par syncope de _matutinè_, qu'on trouve dans Pline, Diomède et Priscien, auteurs plus connus au moyen âge que Virgile et Cicéron. On rencontre, dès le XIIIe siècle, les deux formes employées concurremment:

En petit d'eure Diex labeure, Tel rit au _main_ qui le soir pleure; Et tels est au soir couroucies Qui au _main_ est joians et lies.

(_Estula_, Barb., III, p. 67.)

Oiez, seigneur, un bon fabel; Uns clers le fist por un anel Que trois dames un _main_ troverent.

(_Des trois Dames_, Barb., III, p. 66.)

_Main_ subsiste encore dans _demain_, qui signifie _de matin_, et dans _l'endemain_, dont nous avons fait avec deux articles, _le lendemain_. _Le lendemain_ est aussi ridicule que pourrait être _le lapropos_. Les anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que _l'endemain_:

--«De ce pristrent li message jour de respondre _à l'endemain_... _à l'endemain_ manda li dus son grant conseil...»

(_Villehardouin_, § 15.)

_A l'endemain_ quant il li plout.

(_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)

Tant que ce vint _a l'endemain_ Qui li borjois leva bien main.

(_La Bourse pleine de sens._)

_L'endemain_ si compaignon vindrent, Et lor parlement a li tindrent.

(_Une femme pour cent hommes._)

Cil qui fame viaut justiser Chascun jor la puet contrister, Et _l'endemain_ r'est tote saine Por resuffrir autre tel paine.

(Rutebeuf, _De la Dame qui fist trois tours_.)

Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la réduplication de l'article, a été commise plus d'une fois. Ainsi le mot _lierre_ présente le même cas que _l'endemain_. Du latin _hedera_, on avait fait _hiere_, _l'hierre_, ou, sans _h_, _l'ierre_:

Jehans li Galois d'Aubepierre Nous dist si com la fuelle _d'yerre_ Se tient fresche, novelle et vert...

(_La Bourse pleine de sens_, v. 418.)

Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en rendit un autre; et nous disons aujourd'hui _le lierre_.

De _medecina_, MEDECINE, et par syncope MECINE:

Apres apris tote _mecine_ Quanqu'est en erbe et en racine.

(_Partonopeus_, v. 4585.)

--Suer ce li respont la roïne: Mes duels ne puet avoir _mecine_.

(_Ibid._, v. 4933.)

«Mon deuil ne peut avoir de remède.»

--«Ensi fait maintes foiz la _mecine_ dele soveraine pieteit.»

(_Job_, p. 489.)

La femme du _vilain mire_ (_le Médecin malgré lui_) vante les connaissances de son mari à ceux qui cherchent un habile praticien:

Certes il sait plus de _mecine_ Et de vrais jugemens d'orine Que ne sot onques Ypocras.

(Barbaz., I, p. 9, v. 155.)

Saint Bernard dit toujours _saint_ ESTEVENE (_S. Stephanus_).--«Nos avons en saint _Estevene_ l'oyvre et la volunteit ensemble del martre.»

(P. 542.)

_Estevene_ a fait par syncope _Estene_, ainsi qu'il est toujours écrit dans _la Court de Paradis_; d'où la forme _Estève_.

On aura remarqué, dans la citation qui précède, _martre_ pour _martyre_. Cette syncope se maintient dans _Montmartre_ (_mons Martyrum_).

De _prosperitas_ on avait fait PROSPÉRITÉ, par syncope _prospreté_:

--«Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist se il a _prosperitez_ ireit Ramoth de Galaad assegier.»

(_Rois_, p. 335.)

--«Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute _prospreté_.»

(_Ibid._, p. 336.)

Et même _prosprement_, adverbe, pour _prosperement_:

--«E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad; _prosprement_ i iras, e la cited prendras.»

(_Ibid._)

De même VERTÉ (_vreté_), pour _vérité_;--FERTÉ (_freté_) pour _fermeté_.--MESTIER, de _ministerium_; comme MOUSTIER, de _monasterium_.

De l'italien _medesino_ on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui _même_.

Le sire de Coucy, embarrassé de la déclaration qu'il veut faire à la dame de Fayel, se trouvant avec elle tête à tête, s'effraye, et pense qu'il aimerait mieux être au fond d'un abîme:

En son cuer pense en soi _meisme_ Miex me venist estre en abisme.

(_R. du chast. de Coucy_, v. 605.)

--«E il _meismes_ vers Ramatha alad.»

(_Rois_, p. 76.)

De _pessimus_, PESME, contraction de _pessime_:

--«Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres _pesmes_ chaigemenz et cis tres horribles enduremenz de cuer!»

(_Saint Bernard_, p. 562.)

«Loin de nous, mon cher frère, ce très-mauvais changement et très-horrible endurcissement de coeur!»

Bataille auerum e aduree e _pesme_.

(_Ch. de Roland_, st. 239.)

«Nous aurons bataille dure et très-mauvaise.»

Dist Blancandrins: Mult est _pesmes_ Rollans!

(_Ibid._, st. 29.)

--«Mais si maris fud dur e _pesmes_ e malicius.»

(Rois, p. 96.)

Les poëtes ont abusé quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce qu'ils se permettent en ce genre n'était pas reconnu par l'usage.

Je n'ai rencontré qu'une fois _mauvaise_ contracté en _maise_. C'est dans _le Dit de la borjoise de Narbone_:

Or serai je pendus, nen eschaperai ja Pour _maise_ compaignie que j'ai menee pieça.

(Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I, 37.)

Il est bien probable qu'il y avait ici abus.

YDLES. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais d'autre mot pour traduire _idolum_.

--«Si que il aourad neis les _ydles_ as Amorriens.»

(Rois, p. 333.)

«De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhéens.»

Nous ayons refait le mot d'après le latin, en lui rendant la syllabe retranchée par nos pères. Cela est arrivé plus d'une fois, notamment pour les adjectifs numéraux que nous terminons en _ième_. Le _livre des Rois_ et _la chanson de Roland_ sont d'accord sur ce point: voici les termes qu'ils emploient: _prime_ ou _premer_, _l'altre_, _tierce_, _quarte_, _quinte_, _siste_, _sedme_, ou _setme_, _uitme_, _noesme_, _disme_.

L'amiral Baligant a formé dix bataillons:

Li amirals .X. eschieles ad justedes[56]; La _premere_ est des Jaians de Malperse, _L'altre_ est de Huns, e _la terce_ de Hungres, E _la quarte_ est de Baldise la lunge, E _la quinte_ est de cels de val Penuse, E _la siste_ est de la gent de Maruse, E _la sedme_ est de cieus d'Astri monies (_sic_), _L'oidme_ est d'Argoilles, et _la noef_[57] de Clarbone, E _la disme_ est des barbez de fronde.

(_Roland_, st. 236.)

[56] Remarquez l'élision de l'_a_ sur lui-même, _a ajustées_.

[57] _La neuf_, pour _la neuvième_.

Nous avons restitué une syllabe à ces adjectifs numéraux, ainsi qu'à ces adverbes _grandement_, _loyalement_, _fortement_, qui n'en avaient jadis que deux:

Uns chevaliers avoit, il n'y a mie _gramment_, Avecques li sa femme, qu'il amoit _loyalment_. Mais un autre jeune homme la requist si _forment_, Qu'ele acorda du tout a faire son talent.

(_Le Dit des Anelets_, Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I.)

_A faire son talent_, à faire son désir. Les Italiens ont conservé le sens primitif de _talento_.

§ II.

SYNCOPE DANS LES VERBES.

INFINITIFS.--L'étude du vieux français, celle de toutes les langues, je pense, mène à reconnaître ce phénomène étrange, qu'une langue, à son origine, est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre langage vieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice, a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être épluchées, rectifiées au compas de la géométrie, classées dans un bel ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble et d'en comprendre la suite d'un coup d'oeil.

Nous sommes, grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à comprendre et à exécuter ainsi la chose, que l'Académie n'en est pas venue et n'en viendra jamais à bout.

Au contraire, nos aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers le brouillard des âges, un oeil attentif en saisit encore les principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible. L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître.

Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au moins une syllabe: c'était en entrant dans notre langue comme un péage, un droit d'admission. _Audire_ fit _ouïr_; _separare_, _sevrer_; _movere_, _mouvoir_; _amare_, _aimer_; _plangere_, _dolere_, _plaindre_ et _se douloir_; _parolare_, _parler_; _rotolare_, _rouler_[58]; _ingenerare_, _engendrer_, etc. _Mourir_ n'a que deux syllabes, comme en latin; mais d'abord _mori_, à titre de verbe déponent, peut être mis dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est réellement _moriri_, qui se trouve dans Plaute et même dans Ovide.

[58] Roland fut ainsi nommé, parce qu'en venant au monde il _roula_ jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, soeur de Charlemagne, lui donna le jour. Son père Milon rend compte à Berthe du motif de ce nom: «La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il _rotolava_, e in franzoso è a dire rotolare, _roorlare_... Io voglio per rimemoranza che l' habbia nome _Roorlando_.» (_I Reali di Franza_, liv. VI, c. 55.)

«La première fois que je le vis, je le vis qui _rotolait_, et le mot italien _rotolar_, c'est en français _rouler_... Je veux qu'en commémoration il s'appelle _Roulant_.»

C'est donc _Roulant_, et non _Roland_, qu'il faudrait dire. Tout le moyen, âge a prononcé _Rouland_, conformément à la valeur de l'orthographe exposée page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit anglo-normand cité par M. Fr. Michel, ce nom se trouve écrit à la moderne, _Roulant_:

De Roulant u de Oliver Orrium mult plus volenters Ke ne frium, si cum jo quit, La passiun de Jesus Christ.

(_Chans. de Roland_, p. 208.)

«Nous sommes, dit le bon trouvère, si _feinz_ (si _feignants_), que nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de _Rouland_, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de Jésus-Christ.»

C'est cette condition inflexible de la syncope qui paraît avoir déterminé les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a qu'une: _re_[59]. Apparemment le français n'en aurait pas eu davantage, et tous nos infinitifs auraient été faits comme _lire_, _mettre_, _courre_, sans les convenances de l'euphonie, qui venait après la syncope, mais non moins exigeante.

[59] L'allemand n'en a qu'une non plus, _en_.

Enlevez la syllabe du milieu d'_amare_, _inflare_, _probare_: ce qui reste ne peut s'articuler _amre_, _enflre_, _prouvre_. On a retourné la position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprimé l'_e_ final, et, par la métamorphose habituelle de l'_a_ en _e_, on a eu _aimer_, _enfler_, _prouver_.

Les infinitifs qui, après avoir subi l'opération de la syncope, se trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurés en _re_: _boire_, _clore_, _lire_, _faire_, _croire_, _feindre_, etc.

Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre situation, avaient les deux terminaisons à la fois. Par exemple, _ardere_ avait fait _ardre_ ou _arder_. Ce n'était pas, comme on pourrait le croire, une différence de dialecte; on employait indifféremment l'un et l'autre:

--«E li reis tut fist _ardre_ defors Jerusalem el val de Cedron, e en Betel la puldre porter.» (_Rois_, 426.)

--«... E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist _ardeir_.»

(P. 427.)

Il n'est peut-être pas inutile d'observer que _ardre_ se trouve ici dans le corps d'une phrase, et _ardeir_ à la fin. Le premier fait mieux couler le discours, le second l'arrête plus net.

* * * * *

Quant aux terminaisons en _ir_ et en _oir_, quel principe en décidait l'emploi plutôt que celui de _er_? Il y en avait un certainement. On se réglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout était prévu, et ce qui confond de la part de ces prétendus barbares, c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses.

_A_ se traduisait généralement par _e_:--_Amare_, _aimer_;--_laudare_, _louer_.