Part 13
Nos pères reconnurent dès l'origine que le son _eu_ n'est qu'un affaiblissement du son plein de l'_u_ (_ou_). Pour amoindrir ce son, ils attachèrent à l'_u_ un _e_, en cette manière, _ue_.
--«_Quel_ chose est li homes ke tu l'magnefies, ou por koi mes tu ton _cuer_ a luy?» (_Saint Bernard_, p. 526.)--«_Queu_ chose est l'homme que tu le magnifies, ou pourquoi mets-tu en lui ton coeur?»--«Il les _cuers_ daignet enlumineir par sa niant visible poixance.» (_Ibid._, 528.)--«Il daigne illuminer les coeurs par son invisible puissance.»
BUES, CUE;--_boeuf_, _queue_.
L'archevêque Turpin montait un cheval qui avait la queue blanche et la crinière jaune:
Blanche la _cue_ et la crignete jalne.
(_Chans. de Roland_, st. 113.)
Le IIIe livre des _Rois_, chapitre VII, dit que l'on voyait dans le temple de Salomon douze boeufs, dont les queues étaient tournées toutes ensemble:
--«... Duzes _bues_... e les _cues_ tutes ensemble une part turnerent.» (P. 524.)
Le héros _Bueves d'Antone_ est _Beuve d'Antone_.
SUER, DUEL, que Fallot discute gravement comme des formes de dialectes, sont tout simplement _soeur_ et _deuil_, et dans le langage ne se confondaient pas plus qu'aujourd'hui avec l'infinitif _suer_ (_sudare_) et _duel_ (_duellum_.)
IL PEUT s'écrivait _il puet_;--_il esteut_, il prend fantaisie, il convient, _il estuet_;--_Eudes_, nom propre, _Uede_ ou _Huedes_, etc.
* * * * *
On rencontre très-fréquemment aussi une notation du son _eu_ qui paraît empruntée aux Allemands; c'est par _o e_ séparés, ou réunis comme dans le nom de _Goethe_.
EUDES, dans _Auberi le Bourguignon_, est écrit partout _Hoedes_:
_Hoedes_ ot non, de Laingres fu saisiz. _Hoedes_ de Laingres...
(_Intr. du Roland_, p. 36, 37.)
Le _livre des Métiers_, chapitre XI, prescrit aux armuriers d'employer de la toile _noeve_, et de garnir intérieurement les jambières d'_escroes_. En Picardie, on appelle encore des chaussons en lisières de drap _des écreux_.
JOENE, JOENESSE, c'est _jeune_, _jeunesse_. Le bourgeois dont il est parlé dans le fabliau d'_Auberée_ était riche:
Et si avoit un moult beau fil Qui maint denier mist à essil[50], Tant comme il fut en sa _joenesse_.
(D'_Auberée la vielle maquerelle_.)
[50] _Mit à exil_, c'est-à-dire, _dépensa_.
Le clerc du fabliau de _Gombers_ cherche à tâtons le lit de la fille de son hôte; et l'ayant trouvé,
Lez li se couche, les dras _oevre_. Qui est ce, Diex, qui me _descuevre_? Fait ele quant ele le sent.
Ce passage atteste que les deux formes de notation _u_, _oe_, ont été contemporaines.
En voici une autre preuve tirée de Rutebeuf, qui florissait sous saint Louis.
Le poëte s'élève contre la perversité du siècle, contre les envieux et les médisants hypocrites. Personne, dit-il, ne leur échappe!
Ja n'iert tant biaux ne gracieux: Se dix en sont chiez lui assis, Des mesdisans i aura six, Et d'envieus i aura _nuef_. Par derrier nel prisent un _oes_, Et par devant li font il feste! Chascun l'encline de la teste.
(_Le testament de l'Asne._)
Prononcez _neu_, un _eu_.
Nous écrivons encore sans _u_ _oeil_ et _oeillet_. _Coeur_, _soeur_, _oeuvre_, présentent la fusion des deux méthodes.
§ III.
ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES.
Le système que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent à l'intérieur du mot, tantôt au moyen des consonnes, tantôt au moyen des voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de précision et de délicatesse que n'ont pas nos accents modernes. Nous n'avons aujourd'hui qu'un seul _é_ fermé; nos pères en connaissaient trois ou quatre nuances: _veritet_; _pitie_; _maufez_; _rocher_; _espee_. Voyez que de manières d'indiquer l'accent aigu! Est-il probable que cet accent, sous ces formes diverses, fût partout absolument le même?
En outre, un accent est bien vite omis ou ajouté hors de propos. Il s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voilà un mot défiguré. C'est ainsi que l'Académie écrit _dorénavant_, qui est pour _d'ore-en-avant_, comme si les racines étaient _doré-navant_.
Que le premier venu prononce _débonnaire_ avec un accent aigu, on n'y prend pas garde; il ne fait pas autorité. Mais on s'afflige de voir l'Académie consacrer cette faute, et écrire _débonnaire_, comme si elle ignorait le vrai sens et l'étymologie de ce mot. C'est une métaphore empruntée, comme tant d'autres, à cet art de la vénerie, dont nos pères faisaient leurs délices. Il est _de bonne aire_, il est issu d'un bon nid, de bonne extraction.
Roland voyant étendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse quelques mots d'oraison funèbre:
E! gentilz hom, chevaler _de bon aire_, Hui te commant al gloriuis céleste!
(_Roland_, st. 164.)
_De pute aire_, que nous avons laissé perdre, exprimait le sens opposé:
Moult fit la male serve que fausse et _de pute aire_.
(_Berte aus grans piés_, p. 95.)
Vos maris est _de si pute aire_, Qu'il m'aura ja tout esmié.
(_De Constant Duhamel._)
Fortune est bele et bonne aus bons, et _debonnaire_; Mauvese aus maufesanz, et laide, et _deputaire_.
(_Le Dit de Fortune._)
Le système d'orthographe de nos pères était plus favorable que le nôtre au maintien de l'étymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris de jour en jour, compromettent l'une et l'autre.
Cependant ce système n'était pas sans quelque inconvénient. J'y ai trouvé celui de faire servir quelquefois la même notation à deux usages, et de confondre dans un cas donné l'adjectif féminin avec un masculin. Par exemple, _lie_, de _lætus_, sonnait également _lé_ et _lie_, comme aujourd'hui. Le fait paraît incontestable. Dans cette même _Court de Paradis_, où j'ai puisé des exemples de _lie_ sonnant _lé_, _lie_ rime à _la vierge Marie_, et à _blesmie_ (_blâmée_):
Es flans de la virge _Marie_ Qui pour lui fu dolante et _lie_.
(V. 13.)
Que peu ne grant ne fu _blesmie_ De ce fu moult joians et _lie_.
(V. 21.)
Peut-être sont-ce là des licences pour la rime, car ailleurs on lit _liee_ et _lee_. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces groupes de voyelles destinées d'abord uniquement à modifier l'inflexion et au rôle de l'accent moderne, n'aient amené la multiplication des diphthongues. _Oi_ a sonné d'abord par diérèse _o-i_, puis _o_ ouvert, puis _oué_, puis enfin _oi_, comme dans _poix_, _François_. Ainsi des autres.
* * * * *
De leur côté, les modernes, complétement étrangers aux conventions de l'ancienne orthographe, défigurent le langage de nos pères, en saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une véritable manie, et je ne vois point d'éditeur qui ait eu la sagesse de s'en garantir, et de se borner à reproduire les manuscrits. Je plains ceux qui travailleront un jour sur des textes si étrangement falsifiés. Ils devront croire que des _oeufs_, des _boeufs_, se sont appelés autrefois des _oés_, des _boés_ ou des _boès_; ils sueront à deviner comment de _huèses_ (des bottes) on a pu faire le diminutif _houseaux_, de _enfant_, _enfès_; comment on a pu dire pour _neuve_ et _deux_, _noès_, _doès_; pour des _queues_ (_cues_), des _cuès_. Un ancien poëte, dont le nom est assez connu pour avoir été un des plus répétés dans ces derniers temps, s'appelait _Adam_ ou _Adanes_, qui s'écrit, suivant l'orthographe du moyen âge, _Adenes_ par un _e_, comme _Caen_, _Rouen_, _Agen_, etc... On a transformé cet Adanes en une espèce d'espagnol du beau nom d'_Adenès_. Si Adanes revenait au monde, il entendrait longtemps parler d'Adenès avant de soupçonner que c'est de lui qu'il s'agit.
J'ouvre le _livre des Mestiers_ d'Estienne Boileve, et je lis au chapitre _des Mesureus de blé_:
«Nus _mesurères_ ne puet...--Ailleurs: _Li vendères_...--_Nus garnisères_ ne puet...--Cil qui est _tannères_, se il est _tannnères decaupères_...--_Viès_, _vièses_, etc., etc.» Évidemment il faut lire: _Nus mesureux_,--li _vendeux_,--nus _garniseux_,--cil qui est _tanneux_, se il est tanneux décaupeures;--_vieux_, _vieuses_, etc.
Au chapitre _des Oubliers_, il est dit que nul ne pourra être admis dans ce corps, s'il ne fait au moins «un mil de _nièles_ le jour.» Il ne s'agit pas de _nièles_, mais de _nieules_.
On disait _nieules_ comme on disait _saint Gabrieus_ et saint _Andrieu_:
Et _Gabrieus_ et seraphins Qui les cuers ont loiaus et fins.
(_La Court de Paradis._)
Saint _Gabrieus_ a repondu.
(_Ibid._)
Saint _Andrieu_ le debonnaire.
(_Ibid._)
Et saint _Michieus_ aloit devant.
(_Ibid._)
L'éditeur de _Garin_ imprime partout _né_ pour _ne_, _sé_ pour _se_:
_Né_ n'i ot aive _sé_ du ciel ne chaï.
(_Garin_, II, p. 153.)
«Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombât du ciel.»
N'est mie miens li chastiaus de Belin, _Né_ la valdoine, _né_ mons esclavorins.
(_Ibid._, II, p. 182.)
Il aurait pu prendre une utile leçon de Thomas Diafoirus, qui en son compliment ne dit pas: _Né_ plus _né_ moins que la fleur que les anciens nommaient héliotrope... mais: _ne_ plus _ne_ moins.
Comment faire élider _ne_ et _se_, si on leur donne l'_é_ accentué?
La considération de cet _é_ accentué n'a pas arrêté non plus l'éditeur d'_Ogier_, qui écrit partout l'_enfès_:
Sire, dist l'_enfès_, vous n'en verrez ja el.
(_Ogier_, v. 1402.)
L'_e_ muet à l'hémistiche ne comptait pas; mais l'_é_ accentué y met deux syllabes de trop. _Enfes_ peut à la rigueur passer pour monosyllabe, mais _enfesse_, non. Cette faute revient à chaque instant.
§ IV.
_OU_, _EU_, SE REMPLAÇANT.
_Eu_ n'étant qu'une modification de _ou_ (U), il n'est pas surprenant que ces deux syllabes se substituassent volontiers l'une à l'autre. L'analogie explique et autorise cette substitution. Il semble même qu'elle ait été de règle en certains cas, et que, dans les verbes ayant à l'infinitif _ou_, cet _ou_ se changeât régulièrement en _eu_ à l'indicatif; en voici des exemples:
Mouvoir,--je meus.
Plorer ou plourer,--je pleure.
Pouvoir,--je peux.
Trouver,--je treuve.
Mourir,--je meurs.
Ouvrir,--j'oeuvre, et le substantif _oeuvre_.
Couvrir,--je coeuvre.
O dur tombeau, de ce que tu en _coeuvres_ Contente toi; avoir n'en peux les oeuvres.
(Marot, _Épist. de Guillaume Cretin._)
Se douloir,--je me deuls.
Prouver,--je preuve, et le substantif _preuve_.
ISABEAU.
Vous _appreuvez_ tous ceulx quicunques Vivent d'une mauvaise vie.
(Marot, _Colloque d'Erasme_, t. IV, p. 293.)
Estevoir,--il esteut (_il convient_).
Savourer,--je saveure.
L'ABBÉ.
Il ne vient fors De ce que je sens et _saveure_ Ou que je voy.
ISABEAU.
Je vous _asseure_, etc.
Demourer,--je demeure.
Secourir,--je sequeure.
Sire, por Dieu omnipotent, Que querez vous ci à ceste eure? Suer, dist il, se Diex me _sequeure_...
(_De Gombers et des deux Clers._)
De France n'a nul grant qui la _sequeure_, Et des petits qui sont en sa demeure Son mary veult, sans qu'un seul y _demeure_, La rebouter.
(Marot, _Epistre à la roine de Navarre_.)
Les commentateurs se trompent, qui, rencontrant dans la Fontaine ou dans Molière _je treuve_, nous expliquent que le poëte a altéré le mot par licence et pour le besoin de sa rime. La Fontaine et Molière ont pu se servir d'un archaïsme; cela leur arrive souvent, mais ils n'ont jamais estropié les mots.
Le mot _paour_ est devenu _peur_; _troubadour_ ou _trouvadour_ est devenu _trouveur_, qu'on écrivait _trouvere_ (le premier _e_ muet). Le verbe _houser_ (_botter_) a fait le substantif _heuse_: Robert _courte-heuse_; et nous avons encore le diminutif _houseaux_:
Le pauvre diable y laissa ses _houseaux_.
(_La Fontaine_.)
Par métaphore, pour dire qu'il y périt, y laissa sa vie, comme on laisse ses bottes ou bottines au fond d'un bourbier.
Fallot avait fait cette remarque avant moi, et voici la règle qu'il pose.--«C'est une règle invariable dans notre langue, que toutes les fois qu'elle dérive un mot du latin, et que dans ce mot il y a un _o_, elle change cet _o_ en _ou_, ou en _eu_: _color_, _dolor_, _soror_, couleur, douleur, soeur.» (_Recherches_, p. 447.)
Il eût dit plus exactement que cet _o_ s'est changé d'abord en _ou_, qui est devenu _eu_ par la suite. _Flos_, _flur_, _flour_, _fleur_; _dolor_, _dulur_, _doulour_ (qui subsiste en _douloureux_), _douleur_, etc.
Au XVIe siècle, les poëtes se permettaient même dans les noms propres de mettre indifféremment _eu_ pour _ou_. Nicolas Denisot (le comte d'Alsinois) dans _le Tombeau de la reine de Navarre_ adressé aux trois miss Seymour:
Christ, ô filles de _Seymeur_, Pour Apollon il faut prendre, Or que vostre ange non _meur_ A la fleur encore tendre.
CHAPITRE III.
De l'Élision.--On élidait les cinq voyelles.
L'emploi des consonnes euphoniques intercalaires fournissait le principal moyen d'éviter l'hiatus; il y en avait encore un autre, c'était l'élision.
Nous n'élidons plus aujourd'hui qu'une seule voyelle, l'_e_ muet; autrefois on les élidait toutes, comme en latin.
A.
Ha, monseigneur Merlin, ou _m'esperance_ est toute, Venez parler a moi qui vous aime et redoute.
(_Merlin-Mellot._)
Quant la pucelle fu en la grange embatue, Ou tas d'estrain se boute atout sa pel vestue, A Dieu fist _s' oroison_, et, sa coupe batue, Que prochainement muire et soit _s' ame_ absolue.
(_Le Dit du Buef._)
«Quand la jeune fille fut entrée dans la grange, elle se met dans le tas de paille, toute couverte de sa peau de boeuf; elle fait sa prière, et, sa coulpe battue, demande à Dieu de mourir bientôt et d'être sauvée.»
Par _t' ame_, prends y garde!
(_Ibid._)
Il nous reste de cet usage _m' amie_ et _m' amour_.
Quand on s'occupera de retrouver l'âge des mots et des formules, sans quoi l'on ne fera jamais rien, il sera curieux de savoir qui s'avisa le premier de cet affreux solécisme _mon amie_, _mon épée_. La Fontaine a bien raison de dire que _l'accoutumance enfin nous rend tout familier_; autrement on serait révolté de cette façon de parler universellement accréditée, qui joint un substantif féminin à un pronom masculin, on ne conçoit pas par quel motif. Ce n'est pas l'euphonie sans doute, car on dit _l'âme_, _l'épée_, _l'oraison_, qui sont pour _la âme_, _la épée_, etc. L'élision de l'_a_ dans l'article féminin n'est ni plus ni moins douce que dans le pronom possessif. Mais on s'est imaginé que l'article élidé devant ces substantifs féminins était _le_; et c'est par suite de cette imagination que nous avons _l'amour_ masculin au singulier, tandis qu'il est resté féminin au pluriel, grâce à la forme _les_, commune aux deux genres.
Il faut avouer que nos pères montraient en ce point plus de logique et de bon sens que leurs fils. _Mon épouse_, _ton hôtesse_, les eût choqués autant et à aussi bon droit que nous le serions de _ma chapeau_, _ta soulier_.
On trouve encore l'élision de l'_a_ dans Marot:
L'ABBÉ.
Mais d'où vient Qu'aux femmes aussy mal advient Science qu'un bast à ung boeuf?
ISABEAU.
Croyez, _domine abbate_, _Qu'un_ boeuf sied mieux d'estre basté Qu'à un asne de porter mitre.
(_Colloque d'Erasme._)
_Qu'un boeuf_ est pour _qu'à ung boeuf_. Marot n'a certainement pas construit dans la même phrase _il sied_ avec l'accusatif et avec le datif: _il sied un boeuf_... _il sied à un âne_. Outre qu'il n'y a point d'exemple de ce solécisme: _il sied quelqu'un_.
E.
L'_é_, que nous marquons d'un accent, ne s'est jamais élidé. Il serait superflu de produire des exemples de l'élision de l'_e_ muet. Je me bornerai à une seule observation.
Aujourd'hui, c'est toujours l'_e_ final (muet), qui s'élide. Voici un exemple de l'_e_ élidé au commencement d'un mot; c'est dans cette locution, _où est-ce que_. Le peuple prononce traditionnellement _où 'st-ce que_, au profit manifeste de l'euphonie. Il ne pouvait pas élider _où_ dont le son est trop fort; le fort a emporté le faible.
Les lettrés qui prétendent figurer sur le papier la prononciation du peuple, écrivent _ousque_. Cet _ousque_, suivant les lois de l'ancienne orthographe, ne pourrait sonner que _ouque_: le peuple dit indifféremment, _où qu'est mon père?_ en supprimant _est-ce_, ou bien en le conservant: _Où 'st-ce qu'est mon père?_ Les gens délicats et bien élevés prononcent, avec un horrible hiatus: _Où est_-ce qu'est mon père? mais aussi ils ont passé dix ans au collége!
Il faut remarquer ici que le peuple en usait, dans l'ancienne Rome, comme il fait à Paris. Toujours guidé par l'instinct de l'euphonie, les Romains en parlant élidaient l'_e_ de _est_. Ouvrez, non pas Virgile ni Cicéron, qui représentent les académiciens de leur époque, non pas même l'élégant Térence, mais Plaute, qui note le langage énergique du peuple:
Malus clandestinus est amor; _damnum 'st_ merum. Ut quæquæ illi _obcasio 'st_... Tam a me _pudica 'st_... Quid? quod _palam 'st_ venale: si _argentum 'st_ emas... Hoc Æsculapi _fanum 'st_...
Une seule page du _Curculion_ fournit ces exemples, qui prouvent qu'aux dépens de _est_ on conservait intacte et forte la finale du mot précédent, celle que les prosodies modernes ordonneraient au contraire d'élider sur _est_.
Évidemment la forme d'élision d'après les grammairiens est monotone; la forme populaire produit autant de variété que les finales des divers mots en comportent.
I.
On ne rencontre jamais en vers, _il y a_, _il y avait_; mais _il a_, _il avait_. Si par aventure l'_y_ est figuré, peu importe: la mesure vous avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans _les Quatre fils Aymon_,
Il _y_ a plus de douze ans que la guerre a duré,
(V. 832.)
vous comprenez tout de suite qu'il faut prononcer: _Il a_ plus de douze ans.
_Il a_ bien dous mois et demi Ou plus, que mon frere ne vi.
(_Du Chevalier à la robe vermeille._)
Bonne robe de bons pers d'Ypre; _Il n'a_ meillor deciq' a Chipre.
(_La Bourse pleine de sens_, v. 173.)
Le soir, qu'_il ot_ ja maint estoiles...
(_De la Dame qui fist trois tours_, v. 48.)
«Le soir, qu'il y eut déjà mainte étoile.»
Et ce n'est pas imposé par le besoin du mètre, car la prose parle de même:
--«Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avis que _il ait_ en vostre requeste raison.»
(_Villehardouin_, p. 199.)
Li chien dist qu'il a plus de honte; _Li_ asnes dist qu'il a plus de paine.
(_De l'Asne et dou Chien._)
Seignurs baruns, dist _li_ empereres Karles...
(_Roland_, st. 13.)
D'altre part est _li_ arcevesques Turpin.
(_Ibid._, st. 87.)
La mesure commande évidemment d'élider l'_i_, et de dire l'_empereur_, l'_archevêque_, l'_âne_; et comme cette élision se pratiquait également en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion des formes _li_ et _le_, auparavant distinctes.
La même observation est applicable à _qui_ et _que_; _qui est_, _qui a_, étaient prononcés comme ils le sont aujourd'hui par le peuple, _qu'est_, _qu'a_:
Or est cheus en mal lien De sa fame, qui l'en despite Pour sa provande _qui est_ petite.
(_De Morel, etc._, Barbez., III, 248.)
O mon Dieu! s'écrie saint Bernard:--«Tu trepassas primiers por mei l'estroit pertuix de la passion, por ceu ke tu large entriee faces a les membres k'_apres_ ti vont.» (P. 562.)--«Tu passas pour moi par l'étroite ouverture de la passion, pour agrandir la voie à tes membres qui te suivent.»
Dans le fabliau _du Provoire qui mangea les meures_, le curé, debout sur sa jument pour atteindre aux branches du mûrier, après avoir satisfait sa gourmandise, réfléchit qu'en ce moment qui, près de lui, crierait _hé!_ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pensée: la jument part, et le curé tombe dans la haie d'épines.
Diex, fait il, _qui ore_ diroit: Hez!...
«Dieu, fait-il, qu'_ore_ dirait: Hé!...»
* * * * *
Il est essentiel d'observer que ces élisions étaient, pour le poëte, facultatives et non obligatoires, comme l'est aujourd'hui celle de l'_e_ muet: par exemple, le passage que je viens de citer est précédé de celui-ci:
S'en ot li prestres moult grant joie _Qui a_ deux piez est sus montez.
_Qui a_ n'était à coup sûr pas élidé, soit qu'on souffrît cet hiatus qui n'a rien de choquant, soit qu'on y remédiât par une _s_ euphonique: _quiS a_. Le second me paraît plus probable. (_Voy._ p. 96.)
L'exemple suivant rassemble l'élision de _qui_ et celle de _li_:
_Qui qu' onques_ soit li vostre eslis, Partonopeus est _li_ hais.
(_Partonopeus_, v. 6704.)
Il faut prononcer avec deux diérèses: _Partonopeüs_ est l'_haïs_.
_Quiconque_, qui semble dériver naturellement de _quicumque_, n'en vient pas. Il est formé de _qui qui onques_. Cela est attesté par l'orthographe fréquente _kikiunkes_, et par l'emploi non moins fréquent de cette formule _qui qui_..., remplacée de nos jours par cette kyrielle de cinq syllabes dures et vides, _qui que ce soit qui_...
Aubri le Bourguignon
Vint au palais, _qui qu'en poist_ ne qui non; Trois cops hurta au postis d'un baston.
(_Aubri li B._, p. 155; Bekker.)
«Qui que soit qui s'en fâche, s'y oppose, ou non.» _Poist_ est ici le subjonctif du verbe _poiser_, _peser_: _à qui qu'il en pèse, ou non_.
Le duc Sanson, à la bataille de Roncevaux, attaque l'almacur, espèce de connétable du roi païen Marsile: il lui transperce le foie et le poumon, de sorte
Que mort l'abat, _qui qu'en peist u qui nun_, Dist l'arcevesques: Cis cop est de baron!
(_Roland_, st. 96.)
Cette formule revient très-souvent, comme les formules consacrées d'Homère.
Guinemer renverse un roi sarrasin,
Que mort l'abat, _ki k'en plurt u ki 'n rie_.
(_Ibid._, st. 244.)
«Qui qu'en pleure ou qu'en rie.»
RUE QUINCAMPOIX; c'est, dans les vieux titres, la rue _Qui qui en poist_, _Qui qui s'en fâche_. On élidait le second _i_, _qui qu'en poist_, comme _qui qu'en grogne_. Une quiqu'engrogne était la maîtresse tour d'un castel picard, la plus altière, construite, pour ainsi dire, malgré l'opposition de ceux qu'elle menace: Je la bâtirai, _qui qui en grogne_.
La rue _Qui qu'entonne_? est devenue, par corruption, rue _Tiquetonne_, dont le nom moderne est aussi insignifiant que celui de la rue _Quincampoix_[51].
[51] On aimait alors cette forme d'appellation. Il y avait encore la _rue qui m'y trova si dure_, abrégée, du temps de Sauval, en _rue trop va qui dure_. C'est aujourd'hui la _Vallée de misère_, quai des Augustins.
O.
La langue française n'a plus de mots terminés par _o_[52]. Elle en a jadis possédé trois: _jeo_, ou _jo_, _iceo_ et _ceo_, ou _co_ (l'_e_ n'est que pour adoucir le _c_), formes normandes, qui furent bientôt remplacées par _je_, _ice_, dont il nous reste _icel_, _icelui_, et _ce_, abrégé d'_ice_.
[52] Bien entendu, je ne compte pas les mots importés de l'italien ou du latin, comme _alto_, _soprano_, _vertigo_, _prurigo_; ce ne sont pas des mots français.
Les formes en _o_ ne se rencontrent guère que dans les textes du XIe siècle, ou du commencement du XIIe, dans le _livre des Rois_, dans saint Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans les deux poëmes de Wace, _le Rou et le Brut_, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provençal, d'où ces formes paraissent venues, la terminaison en _o_ est une terminaison féminine, qui remplace la terminaison italienne en _a_, et la française en _e_ muet; il est donc tout naturel que cet _o_ puisse s'élider.
Charlemagne demande qui veut aller en ambassade à Sarragosse, vers le roi Marsile:
Respunt dux Naimes: _Jo irai_ par vostre dun.
(_Roland_, st. 17.)
«J'irai par votre don, par votre grâce.»
Le fils du roi Marsile, voyant son père irrité du message de Charlemagne, veut tuer Ganelon, qui en a été le porteur. Livrez-le-moi, s'écrie-t-il:
Liverez le mei, _jo en_ ferai la justise,
(_Ibid._, st. 36.)
où il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en élidant: _livrez_-le-moi, _j'en_ ferai la justice.
Dient païen: De _co avum_ nus asez.
(_Ibid._, st. 5.)
«De ce avons nous assez.»
Dans le _livre des Rois_, que j'estime écrit moitié prose, moitié vers rimés par assonnance, comme la _chanson de Roland_: