Part 12
On notait par _ie_ la terminaison des adjectifs et participes en _é_:
--«Lors se tint moult _a engignie_ cil qui fu _trebuchiez_ en la mer.» (_Roman des sept Sages_, p. 102.)
Il se tint _à enginé_, c'est-à-dire, se reconnut trompé.
Le premier novembre, saint Jean convoque tous les saints à la cour de paradis. Il voit arriver tous les martyrs
Qui pour Dieu furent _traveillie_ (travaillés). Saint Symons lor dist de cuer _lie_.
(_La court de Paradis_.)
«De coeur _lé_,» joyeux (_læto corde_).
Or sont trestout _apareillie_, Cil Angelot et baut et _lie_.
(_Ibid._)
_Appareillés_, _lés_, prêts et joyeux.
Hoi furent il trop _esveillie_ Qu'il m'ont trahi et _engignie_.
(_De Constant Duhamel_, v. 610.)
_Éveillés_, _enginé_.
Les mots _congé_, _péché_, dans S. Bernard et les _Rois_, ont jusqu'à trois orthographes: _congie_, _pechie_;--_congiet_, _pechiet_;--_conget_, _pechet_. C'est toujours _congé_, _péché_. La dernière notation prouve que l'_i_ était muet.
PITIE se prononçait _pité_, d'où _piteable_, aujourd'hui _pitoyable_;--_piteux_, et non _pitieux_;--_apiter_, et non _apitoyer_:
Hé Dieu! pourquoi n'a Charles par devers moi _pité_?
(_Les quatre fils Aymon_, v. 835.)
Car il chantoit de Nostre Dame Si doucement, n'est hom ne fame Cui tout li cuers n'en _apitast_.
(_Miracles de la Vierge_, liv. II.)
Renaud de Montauban, pour expier ses péchés, fait voeu d'aller outre mer:
Telle est ma voulenté, Et s'en la paine muers, Dieu ait de moi _pité_.
(_Ibid._, 863.)
AMISTIE sonnait pareillement _amité_, et non _amitié_:
Je n'ai el mont, sire, plus d'_amisté_. Li rois l'oï, s'a un sospir geté.
(_Aubri li Borguinon_, v. 135.)
Naymon, dist ele, je vos doing m'_amisté_; Pren cet anel de fin or esmeré.
(_Agolant_, v. 1316.)
Ce ne sont pas là des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois poëmes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais autrement qu'_amisté_, _pité_. Le scribe avait apparemment adopté cette forme, qui lui paraissait plus rapprochée de la prononciation; et cette circonstance indique une transcription relativement récente, puisqu'à cette époque on abandonnait déjà la notation _ie_ pour y substituer l'_e_ simple. Quelques pas de plus, et l'on jettera sur cet _e_ l'accent aigu, _é_; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si complétement oubliée, que si quelqu'un tente d'en réveiller le souvenir, cette idée passera pour une chimère philologique.
Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue ancienne, les substantifs en _ie_ (_é_) en a fourni deux à la langue moderne: les substantifs en _é_ et ceux en _ié_. En échange d'un accent aigu, _congie_, _pechie_ ont cédé leur _i_, et l'on a oublié de reprendre cet _i_ à _pitié_, _amitié_. Les premiers ont revêtu l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagné une prononciation nouvelle.
Passons à la seconde manière de modifier l'_e_ par l'apposition de l'_i_, en cette sorte, _ei-è_. Nous l'avons conservée dans _treize_, _seize_.
On terminait aussi par cet _ei_ les adjectifs, les participes passés, comme _rachatei_, _suplantei_; et les substantifs féminins, comme _virginitei_, _nativitei_, _veritei_, _santei_, etc.
Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore ces finales très-ouvertes: _véritai_, _virginitai_, _achetai_. Cependant c'est aussi l'orthographe habituelle du _livre des Rois_ et des sermons de Saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi les textes bourguignons les plus purs:
--«Chier _freire_, il vient del cuer de Deu lo _Peire_ el ventre de la Virgine sa meire... (_S. Bernard_, p. 525.)--Ses orgoyl ne rezoit nul _remeide_ de penitence. (P. 524.)--Ancor devoit estre _rachateiz_... Por ceu ke li malices d'altrui l'avoit _supplanteit_... Mais veigne la _veriteiz_, et cele me deliverrat.» (_S. Bernard_, p. 524.)
Le cordelier frère Denise dit à la jeune pénitente qu'il veut rendre cordelier aussi, en la faisant passer pour homme:
Se de voir poole savoir Qu'en nostre ordre entrer vousissiez, Et que sans _fauceir_ peussiez _Gardeir_ vostre _virginitei_, Sachiez de fine _veritei_ Qu'en nostre bienfait vous mettroie.
(_De frère Denise_, Barb., I, 125.)
«Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre ordre et garder votre virginité sans la fausser, sachez que véritablement je vous mettrais de notre bienfait.»
O.
Le son naturel de l'_o_ est celui que nous figurons _au_. On l'éclaircissait par l'addition de l'_i_, et les traces de ce procédé subsistent encore; car pourquoi écrivons-nous avec un _i_, _oignon_, _empoigner_, lorsque nous prononçons sans _i_, _ognon_, _empogner_? L'Académie écrit _cogner_ et _cognée_ avec raison, puisqu'il n'y a pas plus d'_i_ dans _cuneus_ que dans _pugnus_; mais le temps n'est pas loin de nous où elle écrivait _coigner_ et _coignée_.
Saint Bernard ne dit jamais que _glore_ et _victore_: «_Glore_ soit a Dieu ens haltismes. (P. 543.)--Beneoit soit li nons de sa _glore_ ki sainz est. (P. 542.)»
GRINGORE est la prononciation de _Gringoire_. Sur le premier feuillet du manuscrit des _Moralités sur Job_, une main inconnue a mis, en écriture du XVe siècle:--«Job en françoys et le dialogue _saint Gregore_ en françois.» ANTOINE était prononcé _Antone_, _Bueves d'Antone_:
Vers Viane est Oliviers retourné, Quant ot _Antone_ ocis et afolé.
(_Gérard de Viane_, v. 552, Bekker.)
La racine de _remémorer_ est _mémore_, et non pas _mémoire_:
BOIS rime parfaitement avec _dos_:
Ainsi fuioie parmi les _bois_ Ausi com s'il me fust au _dos_.
(_Dolopathos_, p. 251.)
On le trouve écrit _bos_ aussi souvent au moins que _bois_:
Et l'endemain revois au _bos_; Si me recarche l'en le _dos_.
(_De l'Asne et du Cheval._)
Le nom de la ville de _Beaugency_ est mal orthographié par suite de la prononciation; c'est _Bois-Gency_. Jusqu'au XVIIIe siècle on ne l'a pas figuré autrement.
Les diminutifs _bosquet_ ou _boquet_, _bocage_, _boquillon_, ne laissent aucun doute.
D'_historia_ on fit ESTOIRE, qu'on prononçait _étore_:
--«Per Diu, souvieigne vous des preudomes anciens qui devant nous ont esté, et qui encore sont ramenteu es livres des _estores_.» (_Villehard._, p. 180.)
D'_estore_ se forma le verbe _estorer_, plus tard _historier_, qui se dit encore familièrement dans le sens de _garnir_, _arranger avec soin_. La _Bible historiaus_ est une Bible ornée de nombreuses enluminures.
La plupart des contrats de mariage passés sous l'empire de la coutume de Picardie, réservent à la femme, en cas de décès du mari, avant tout, _sa chambre étorée_,--sa chambre garnie[45].
[45] Le _Dictionnaire de Trévoux_ ne donne pas le verbe _estorer_; mais, interprétant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne _estoire_ et _estorée_ (une _estorée_), qu'il traduit par _navis_, _classis_, _exercitus navalis_. C'est une grave erreur.--«Le roi d'Angleterre avait fait appareiller _une grant estorée de nef_.» (_Chr. de Flandres._) Une _grande histoire_ de vaisseaux.--«Comment ils puissent avoir navire et _estoire_.» (Villehardouin.) C'est navire et le reste de l'équipement, et _toute l'histoire_. Selon Trévoux, qui cite cette phrase, ce serait _navire et navire_.--«Mult fut belle cette _estoire_, et riche.» (Villehardouin.) Tout cet appareil fut très-beau, toute cette _histoire_ fut très-riche.
Trévoux conclut en dérivant _estoire_ de _stolus_, _stolium_, et du grec _stello_, _j'envoie_. C'est quelquefois un malheur d'être si savant.
Le _Dictionnaire de Napoléon Landais_ fait ce petit article:
«ESTORÉE, subst. fém. (_ècetorée_), flotte, armée navale.--Inusité.»
Le _Complément du Dictionnaire de l'Académie_ dit:
«ESTORER, _créer_, _fonder_, _restaurer_;»--en quoi il se trompe. Mais il ajoute: «_meubler_, _fournir_, _garnir_;--en quoi il a raison.
L'Académie garde un auguste silence.
Il était bien simple de mettre en quatre mots:
ESTOIRE, _histoire_; ESTORER, _historier_.
Au livre IV, chapitre XIII de _Pantagruel_, se trouve le récit de la belle diablerie que fit Villon pour se venger du pauvre frère Tappecoue, sacristain des cordeliers de Saint-Maixent:
--«Ses dyables... tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs tisons alumez, sur lesquels à chascun carrefour jectoient pleines poignées de _parasine_.»
_Parasine_, c'est ainsi que portent toutes les éditions, se copiant l'une l'autre. Il est clair que la première qui le donne a pris un _o_ pour un _a_, et qu'il faut lire _porasine_, c'est-à-dire, _poix-raisine_, l'_i_ de la diphthongue muet dans les deux mots.
Nous prononçons sans _i_ _grogner_, et avec un _i_ _éloigner_, _témoigner_. Le XVIIe siècle figurait l'_i_ dans tous les trois, et ne le prononçait dans aucun. C'est conformément à la prononciation que Sarrasin met sans _i_:
Puisque Voiture s'_élogne_, Je m'en vais dans la _Pologne_.
Le cardinal Duperron écrit _cigoigne_ et _éloigne_. Soyez sûr qu'on n'a jamais prononcé autrement que _cigogne_ (_ciconia_):
Là, l'orgueilleux sapin qui sert à la _cigoigne_ De sejour élevé pour voisiner les cieux, Roi des vastes forests, jusqu'aux astres _éloigne_ Sur tous les autres bois son chef ambitieux.
Ménage prescrit de dire _cigogne_ sans _i_; mais il déclare que _témogner_, _élogner_, _rognons_, c'est mal parlé: il veut qu'on dise _témoigner_, _éloigner_, _roignons_. Tout cela n'est que caprice et inconséquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen âge prononçait _témon_, _beson_, pour _témoin_, _besoin_. Dieu, s'écrie Roland dans le _roman de Roncevaux_, Dieu
Qui en la virge preis anuncion, Saint Daniel delivras dou lyon, Et saint Jonas dou ventre dou poisson... Sainte Suzanne garis dou faux _tesmoing_ (sic), Et a Marie feis tu le pardon... Vengier me lais dou comte Ganelon.
(_Introd. à la chans. de Roland_, p. XX.)
L'auteur des _Quatre fils Aymon_ fait rimer _compagnon_ et _besoin_. C'est dans la conclusion de son poëme; on y voit un rapprochement d'idées assez mal édifiant:
Or, prions tous a Dieu par grant devotion Qu'il nous otroit sa gloire par son saintisme non, A celui qui l'_a_[46] escrit veuille doner en don Or et argent assez, car _il en aroit bon beson_ (sic) Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon; Car c'est tout ce qu'il aime: que vous celeroit on?
(_Introd. du Fierabras_, Bekker, p. XII.)
[46] _a_ élidé.
Il est tout naturel que _beson_ ait produit _besogner_.
Du latin _ungere_, _ondre_, que nous écrivons et prononçons avec un _i_, _oindre_.
Le _Bestiaire_ raconte comment de la peau du crocodile on faisait un _onguent_ dont usaient les vieilles femmes pour effacer leurs rides:
De sa couane seulement Soloit on faire un _ongement_. Les vielles femmes s'an _ognoient_; Par tel _ongement_ s'estendoient Les fronces dou vis et dou front.
(_Du Cange_, au mot FRONSSATUS.)
La _chanson de Roland_ et les poëmes du XIIe siècle ne disent pas _le poing_, mais _le pong_: le _punt_ d'une épée, d'où venait l'orthographe _empongner_:
L'espée jurent et le _pont_ Cil qui dedenz la vile sunt, Que ja la vile n'iert rendue.
(Benoît de Sainte-More, v. 29487.)
«Ils jurent par la lame et la poignée de l'épée que la ville ne sera pas rendue.»
Al _pont_ de fin or entaillié.
(_Ibid._, v. 16413.)
«... A la poignée d'or fin ciselé.»
Il est certain que l'on prononçait encore au commencement du XVIe siècle _le pong_, si l'on écrivait _le poing_. Dans _la bataille de Marignan_, mise en musique, en 1515, par Clément Jennequin:
Aventuriers, bons compagnons, Ensemble croisez vos tromblons. Nobles, sautez dans les arçons, Frappez dedans la lance au _poing_, La lance au poing hardis et prompts.
On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue de barbarie précisément au sujet de ces affreux sons en _oin_:--«Le plus insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos terminaisons en _oin_... Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands charmes pour se faire pardonner ces sons qui tiennent moins de l'homme que de la plus dégoûtante espèce des animaux.»
(_Dict. phil._, art. FRANCE.)
Cet _oin_, qui révolte à si juste titre l'oreille de Voltaire, est indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le connaissaient pas: c'est ce qu'on appelle un progrès.
* * * * *
L'_o_ suivi immédiatement d'une seconde voyelle sonnait _ou_. C'est encore en anglais la valeur de deux _o_ consécutifs: _boots_. Moniot, contemporain de Louis IX:
Gardez vous de Fortune, seigneur, je le vous _loe_[47]. Quant Fortune a fait homme haut chanter comme _aloe_[48], Et il cuide miex estre assis dessus la _roe_, Lors retorne Fortune, si le gete en la _boe_.
(_Le Dit de Fortune._)
[47] Je vous le conseille.
[48] Nous n'avons plus que le diminutif _alouette_.
«Teles furent ces _roes_ cume les _roes_ de curres.»
(_Rois_, p. 255.)
--«Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'esparsent, li uns cha et li autres la, ausi come les _aloes_ font por les espreviers.» (_Villehardouin_, p. 182.)
Par cette règle, _poëte_, _poésie_ ont dû sonner _pouëte_, _pouésie_. C'est effectivement comme on les prononçait au XVIe siècle, Marguerite de Navarre écrit toujours poète avec un _u_. Dans une lettre à M. de Montmorency pour lui recommander Marot:
--«Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de grâces au roy et à ses serviteurs, que jamais ne feut plus besoin de favoriser aux _pouhetes_ que maintenant[49].» (_Lettres inédites_, I, p. 304.)
[49] Remarquez en passant ce latinisme, _favoriser aux poëtes_. On disait de même _prier à Dieu_... _supplier à Dieu_... _Je luy supplie_.
Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres, est toujours figuré _Rouhan_. Les anciens traités avertissaient encore de cette prononciation, et recommandaient aussi de dire _pouëtes_ et _pouésie_.
Nous n'avons pas conservé l'_u_ dans _poëte_, mais nous le faisons toujours entendre dans _moelle_; nous l'écrivons et le prononçons dans _loue_, _boue_, _roue_, et nous le prononçons sans l'écrire dans _roi_, _bois_, _loin_, _foin_, _coin_. C'est la confusion des systèmes.
La famille _de Croï_ s'appelle de _Crouï_; les _de Moy_ sont _de Mouhy_. _Héloïse_ écrivait son nom _Heloys_; c'était _Hélouis_ devant une consonne; devant une voyelle, _Hélouise_ au corps gent. C'est le même nom que _Louise_.
Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend qui a porté le dernier coup à la règle du moyen âge, qu'une tradition incomprise faisait encore observer au commencement du XVIIe siècle.
Un jour, dit Racan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande bienveillance, lui montra une lettre écrite par le Dauphin, qui fut depuis Louis XIII. C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin ne s'appelle-t-il pas Louis?--Assurément, dit Henri IV.--Pourquoi donc le fait-on signer _Loys_? La censure de celui qu'on appelait le vieux tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut réformée, et c'est depuis ce temps que les princes du nom de _Loys_ signent, avec un _u_, _Louis_.
Henri IV s'est trop hâté de déférer à l'observation de Malherbe; car cette observation, spécieuse pour un ignorant, est radicalement fausse. Malherbe aurait pu exiger aussi, pour être conséquent, qu'on écrivît _de louin_, du _fouin_, la rivière de _Louing_, _trouois_, _mouoi_, _le rouoi_, _la louoi_, _rouayal_, etc., etc.; car c'est ainsi qu'on prononce, et non pas _la loâ_, _le roâ_, _troâ_.
L'autorité de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu'à introduire une inconséquence.
U.
«L'_u_, dit M. Ampère, avait au moyen âge le son peu mélodieux qu'il a de nos jours; sans cela, on n'aurait pas eu besoin d'imaginer la diphthongue pour remplacer l'_u_ latin dans _ubi_, _où_, et dans _multum_, _moult_.» (_Hist. de la Litt. fr. au moyen âge_, p. 305.)
Je prendrai la liberté de contredire ici M. Ampère. La première valeur de cette lettre _u_ fut le son _ou_, comme en latin.
La diphthongue _ou_ fut si peu inventée pour réduire l'_u_ de _ubi_ ou de _multum_, que, dans les plus anciens textes, on trouve partout _u_ pour _où_ (_ubi_), et pour _ou_ marquant l'alternative. _Moult_ s'est écrit d'abord _mult_, _multeplier_, qui sonnaient _mou_, _mouteplier_. _Amur_, _securs_, n'ont jamais été à l'oreille qu'_amour_, _secours_. Le plus ancien monument de la langue française, la version du _livre des Rois_, en fournit la preuve à chaque ligne:
--«Respundirent ces de Jabes: _Dune nus_ respit set _jurs_; _manderum_ nostre estre a _tuz_ ces de Israel. Si _poum_ aveir _rescusse_, nus l'_atenderum_; si _nun_, _nus nus rendrum_.» (P. 36.)
Prononcez:--«Répondirent ceux de Jabès: Doune nous répit sept jours; (nous) manderouns notre être (notre position) à tous ceux d'Israël. Si (nous) pou(_v_)ouns aveïr récousse, nous l'atenderouns; si noun, nous nous rendrouns.»
--«Li message vindrent en Gabaath, _u_ li reis Saul maneit.» (_Ibid._, 36.)
«Les messagers vinrent en Gabaath, où demeurait le roi Saül.»
On pourrait affirmer que la notation actuelle _ou_ fut aussi introduite de très-bonne heure, si les manuscrits de Villehardouin étaient du XIIe siècle, car on y lit déjà _moult_; mais la copie en est plus récente.
Comme il arrive toujours en pareil cas, les deux notations subsistèrent quelque temps l'une à côté de l'autre. Dans Benoît de Sainte-More, compatriote et contemporain de Wace (1160), on lit:
A Beauvais _rout_ un _cutelier_, Prisiez, sages de son mester; Cil apareilla deus _couteaux_.
(_Chron. des ducs de Normandie_, II, 519.)
Si, comme le veut M. Ampère, l'_u_ avait eu dès l'origine le même son qu'aujourd'hui, cette notation _un_ n'eût jamais pu sonner _on_:
Alez, vous pri, au rei _Othon_; Si li dites _cum_ je l'_semun_...
(Benoît de Sainte-More, II, p. 97.)
«Comme je le semonds.»
Assez esteit la _cupe_ meindre.
(Benoît, II, p. 522.)
La _cupe_ se prononçait la _coupe_, du latin _culpa_.
On écrivait aussi _coulpe_, en rapprochant l'orthographe de l'étymologie et de la prononciation.
Je suis donc d'un avis directement opposé à celui de M. Ampère: il croit que _u_ fut le son primitif, et qu'il fallut se mettre en peine de chercher une notation pour marquer le son _ou_. Je suis persuadé que le son primitif de l'_u_ fut _ou_, et qu'il fallut au contraire trouver une combinaison orthographique pour affaiblir ce son, et le réduire à l'_u_ actuel.
* * * * *
Le moyen qu'on y employa fut celui qu'on avait déjà appliqué aux voyelles _a_, _e_, _o_; on se servit de l'_i_, mis, comme pour l'_e_, tantôt à la première place, tantôt à la seconde.
Je vois qu'au XIIe siècle, la terminaison du participe passé en _u_, celle du prétérit de certains verbes, comme _il but_, _il fut_, s'écrivait par _ui_:
--«Saint-Johan _buit_ aussi lo boyvre de salveteit.» (_Saint Bernard_, p. 548.)
--«Mais por mi _at perduit_ une grant partie d'engeles et toz les homes.» (_Ibid._, 524.)
--«Abraham _engenruit_ (_engenrut_, _engendra_) Isaac; Isaac, Jacob.» (528.)
--«Ou est le tant poc de farine dont li prophetes fu _sostenuiz_?» (572.)
«Où est ce peu de farine dont le prophète fut soutenu?»
--«Nostres sires fu _semonuiz_ as noces.» (_Saint Bernard_, p. 553.)
_Semonus_, _invité_, de _semondre_.
--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ par aventure.» (_Ibid._, 552.)
Le prétérit _je fus_, _tu fus_, _il fut_, représente _fui_, _fuisti_, _fuit_. Quelquefois les copistes français écrivent encore l'_i_: ceux-là étaient les doctes en étymologie. _Je suis_, de _sum_, a probablement sonné _je sus_, comme prononcent encore les paysans picards. _Je suis_, en faisant sentir l'_i_, est moderne.
Le _livre des Rois_ écrit indistinctement _les Ju_ ou _les Jui_. Ce sont les _Juifs_.
CUIRE, dans le _Dolopathos_, est écrit tantôt _cuire_, tantôt _cure_: «J'exhortai la dame à mettre cuire ce cadavre et à me donner son fils, qu'il ne mourût:»
Ke maintenant le mesist _cure_, E por ceu ke ses fiz ne _mure_, Le me donast.
(_Dolopathos_, p. 255.)
CUITE y rime à _lutte_:
Quant la char del larron fut _cuite_, Lai poissiez veoir grant _lucte_.
(_Ibid._, p. 257.)
Nous disons _lutin_, et le diminutif, comme peu usité, est demeuré écrit _luiton_: _Notre ami, monsieur le luiton_, dans la Fontaine, c'est _monsieur le lutton_.
On trouve _je me dolui_ pour _je me dolus_, du verbe _se douloir_; _estuide_ pour _étude_, de _studium_, etc.
Par mechief _recui_ en la bouche Un poi de noif qui fu tant douce, Que ce bel enfant en _concui_, D'un seul petit que je _recui_.
(_L'Enfant qui fu remis au soleil._)
«Par malheur, je reçus dans la bouche un peu de neige, dont je conçus ce bel enfant, pour un seul petit flocon que j'en reçus.»
HUIS, PERTUIS, sonnaient _hus_, _pertus_. On ne voit point d'_i_ dans la première syllabe d'_uscio_, ni dans _pertusum_:
Si li prestres fu eschaufez, Li provos fu autant ou _plus_, Quant il la vit par le _pertuis_ Demener si vilainement.
(_De Constant Duhamel._)
Le nom propre _Perthus_ atteste cette prononciation.
* * * * *
Mais il arriva par la suite que l'_i_ disputa la prédominance, et finit par l'emporter sur l'_u_; si bien qu'il l'effaça, et ressortit seul de cette notation _ui_.
_Ki_, _kider_, _kidan_, _kisine_, _keux_, furent très-bien figurés _qui_, _cuider_ ou _quider_, _quidam_, _quisine_ ou _cuisine_, _queux_..., etc.
_Et puis_, _puisque_, se prononcèrent _et pis_, _pisque_.
De ce conflit résulta la double forme _il vécut_, _il véquit_.
On s'avisa alors d'une autre combinaison pour briser le son de l'_u_: on abandonna l'_i_, et la fonction qu'il ne remplissait plus fut donnée à l'_e_; seulement il fallut mettre cet _e_ avant l'_u_, _eu_, parce que l'autre disposition _ue_ était déjà consacrée à un autre emploi. _U_ fut donc noté par _eu_; mais ce fut une invention tardive, et qui ne me paraît pas remonter plus haut que le XVIe siècle.
A cette époque, _eu_ sonnait _u_. «Tout ce qui parle bien en France, dit Théodore de Bèze, prononce _hûreux_.» (_De Fr. ling. rect. pr._, p. 60); _meur_, _blesseure_, _heurler_, sonnaient _mûr_, _blessure_, _hurler_. De là date le resserrement de toute une classe de participes passés. On les écrivait jadis par _eu_, avec diérèse; la nouvelle convention orthographique leur enleva une syllabe. On continuait à écrire _sceu_, _veu_, _receu_, _conneu_, et l'on prononçait _sçu_, _vu_, _reçu_, _connu_, du moins à Paris; car à Chartres, à Orléans et en Normandie, on continuait à dire _vé-u_, _recé-u_, _conné-u_.--_Vitiosè_, dit Théodore de Bèze, qui ne soupçonne pas que c'était _archaïcè_.
De _jejunium_, _jé-une_, avec diérèse, puis _june_, _juner_:
Sire, dit el, je suis venue Anguilles cuire a mon seignor. Nous avons _juné_ tote jor.
(_Des trois Dames qui troverent un anel_, v. 146.)
Il n'y a plus aujourd'hui que les Gascons qui prononcent _hûreux_, mais tout le monde continue à prononcer _gageure_ par un _u_. Le peuple prononce encore par _u_ simple les noms propres _Eugène_, _Eustache_. Les Picards prononcent toujours par _u_ les finales écrites _eu_. Après ce qui vient d'être exposé sur ces deux notations _ui_ et _eu_, on comprendra que des poëtes, plus soigneux d'être exacts à l'oreille qu'à la vue, aient fait rimer _lieu_ et _nului_.
Aloul parcourt sa maison, cherchant s'il n'y a pas quelque amant caché, à qui sa femme ait donné rendez-vous:
Ca et la vait par son manoir Savoir s'il y avoit _nului_ A cui sa femme eust mis _lieu_.
(Le _Fabel d'Aloul_.)
Prononcez _nulu_ et _liu_.
§ II.
NOTATIONS DIVERSES DU SON _EU_.
On ne répétera pas ici ce qui a été dit, page 54, sur _el_ exprimant le son _eu_.