Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 11

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[38] _Aveient_ est ici de trois syllabes, _a-vei-ent_, probablement avec un _v_ euphonique intercalaire devant la troisième. _Avoient_, dissyllabe, qu'on rencontre de très-bonne heure, n'infirme point ce que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c'est déjà une forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin, est _avevoient_, _habebant_.

«Ils n'avaient davantage (_ma-ïs_, _magis_) défense, conseil, aide, ni de quoi dépenser.»

On voit, par cet exemple, que _mais_, originairement, retenait le sens et la mesure de _magis_, d'où il dérive. Le passage suivant, de Villon, nous montre le même emploi de _mais_ à la fin du XVe siècle:

Si tu n'as tant que Jaques Coeur, Mieux vaut vivre sous gros bureaux Pauvre, qu'avoir esté seigneur, Et pourir sous riches tombeaux. Qu'avoir esté seigneur!... Que dis? Seigneur!... helas! l'est-il _mais_?...

(_Le Grand Testament._)

_L'est-il ma-ïs_, l'est-il plus, l'est-il encore?

Le sens originel, non la mesure de _mais_, se conserve dans la locution, _n'en pouvoir mais_; c'est-à-dire, n'y pouvoir davantage: _non posse magis_. C'est une espèce d'ellipse, comme si l'on disait: Vous voyez qu'il n'en peut rien; eh bien! _il n'en peut mais_.

AO.

LAON était toujours de deux syllabes. Les quatre fils Aymon, envoyés par leur père, se présentent à la cour de Charlemagne; et Richard, le plus hardi des quatre, demande au grand empereur de les équiper et de les armer chevaliers. Charlemagne, enchanté de leur bonne mine et de leur tournure, y consent:

A un lundi matin, en bel establison, Les adouba le roy de France et de _Laon_.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 244.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et quant Renaut la vit (_sa mère_) de tel condicion, Qui li eust doné la cité de _Laon_, Ne se tenist il point en icelle saison Qu'il n'eust souspiré.

(_Ibid._, v. 513.)

On écrivait aussi _Loon_, _mont Loon_ (peut-être avec une consonne euphonique intercalaire), comme _poon_ pour _paon_:

Au manger ont maint _poon_ et maint cine.

(_Aubri le Bourg._, Bekker, p. 152.)

Asez i ont e claret et vin viez, _Poons_ pevrez et capons et dainsiez.

(_Ibid._)

«Il y eut au repas assez de vin clairet et vieux, paons poivrés (épicés), chapons et venaison.»

PAOUR, de _pavor_, aujourd'hui resserré en une seule syllabe, en faisait deux:

En tremblant de _paour_ s'aventure a contée.

(_Le Dit du Buef._)

TAON, AOUST, FAON, SAOUL, se prononçaient de même par diérèse:

Oncques vache que point _tahons_ Ne vi si galoper par chaut Comme Galestrot va le saut.

(_De Constant Duhamel._)

«Jamais je ne vis dans la chaleur vache piquée d'un taon galoper en sautant comme fait Galestrot.»

Un roncinet de povre coust Qu'il avoit tret devant l'_aoust_.

(_Des deux chevaux_, Barb., II, 63.)

Ce fut a la foire d'_aoust_ Que sire Reniers de Dissise Se partit de dame Phelise.

(_La Bourse pleine de sens_, v. 74.)

On prononçait en trois syllabes la _mi-août_:

Et lor dist qu'a la _mi aoust_ Soient apareillie quoy qu'il coust.

(_R. de Coucy_, v. 6955.)

_Mi-oût_, comme le prescrit l'Académie, n'est guère plus harmonieux que _mi-août_. Ce n'était pas la peine de changer la coutume.

Les oiseaux, aussi les poissons, Qui sont moult beaux a regarder, Savent bien mes regles garder: Tous _faonnent_ a leurs usages, Et font honneur a leurs lignages.

(_Roman de la Rose._)

Un moine de Saint-Acheul, voulant troquer un cheval maigre contre celui d'un paysan qui passait, fait l'éloge de sa bête. Il ne faut pas, dit-il, s'en rapporter aux apparences:

Encore soit il povre et maigres, S'est il plus vaillans et plus aigres Que tel que l'on vendroit cent sous. Mais il ne fu pieça _saous_.

(_Des deux chevaux_)

Au XVIe siècle, nous retrouvons tous ces mots resserrés d'une syllabe; la synérèse est consommée, la diphthongue existe. On écrit _ouvrir_, _ombreux_, _orner_, etc. Si quelquefois on veut bien encore figurer l'_a_ sur le papier, c'est pure complaisance:--«Nous l'escrivons encore en _saoler_, _aorner_, là où il n'est nulle mémoire de l'_a_ en la prononciation.» (Meygret, _de l'Escriture françoise_.)

Ou bien nous rencontrons dès cette époque les inconséquences dont fourmille notre langue actuelle.--«Nous prononçons _pan_ et _fan_, dit Théodore de Bèze; mais pour le verbe _faonner_, la diphthongue _ao_ subsiste dans la prononciation comme dans l'écriture.» (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 43.)

L'Académie, aujourd'hui, prescrit de dire _fan_ et _fanner_; quelque grammairien y trouvera l'inconvénient d'une équivoque avec _faner un pré_.

A quelle époque commença-t-on de prononcer comme nous faisons aujourd'hui les mots _paon_, _aoust_, etc.? Ce doit être vers la fin du XVe siècle. Voici ma raison: dans les _Chroniques de Normandie_, on lit que Richard sans Peur rencontra la nuit, dans une forêt, une étrange assemblée de gens établis sur un grand drap; c'était la Mesnie Hellequin. Richard saute sur le tapis, questionne le chef: Nous allons en Palestine combattre les Sarrasins et âmes damnées, pour notre pénitence faire.--Il y veut aller aussi. On part sur le tapis volant, comme dans les _Mille et une Nuits_. Au bout d'un temps, Richard entend une clochette: Qu'est cela?--C'est matines qui sonnent à Sainte-Catherine du mont Sinaï. Richard, comme dévot, veut descendre pour assister aux matines; le roi de la Mesnie lui donne à tenir un _pan_ du tapis:

«Lors le roi dist au duc Richard: Tenez ce _paon_ de drap, et ne laissez point que vous ne soyez dessus; et allez à l'esglise prier pour nous, et puis au retourner nous vous revendrons querir. Lors vint le duc Richard atout son _paon_ de drap, et entra dans l'esglise de Sainte-Katherine du mont Sinaï, etc.» (Chap. VII, feuille signée _Eiii_.)

On voit, par l'orthographe de ce texte, que dès lors la prononciation confondait le _paon_, oiseau, avec un _pan_ de drap. Or, l'impression de ces chroniques est datée de Rouen, le quatorzième jour de mai 1487.

EI.

La mesure démontre qu'il faut prononcer _ei_ par diérèse dans une foule de cas.

Le prétérit de _facio_, _feci_, était traduit par _je feis_, _fé-is_, en deux syllabes:

Mes miex l'en aime et miex l'en veut Que il ne _feist_ onques mes.

(_Le lai d'Aristote._)

«Mais il l'en aime mieux et lui en veut plus de bien qu'il ne fit jamais.»

Une femme enceinte désire savoir si elle aura un garçon ou une fille; on lui enseigne un moyen de le découvrir:

Si m'enseigna l'on a aler Entor le mostier sans parler Trois tors, dire trois patenostres En l'onor Dieu et ses apostres; Une fosse au talon _feisse_, Et par trois jors y revenisse.

(Rutebeuf, _De la Dame qui feit trois tors entor le moustier_.)

«On me conseilla de faire, sans parler, trois fois le tour de l'église, dire trois patenôtres, et creuser avec mon talon une petite fosse, où je reviendrais pendant trois jours.»

MEISME, par syncope de _medesimo_, _meme_, est toujours de trois syllabes:

Li baron montent, si ont le cri levé; Kalles _meisme_ sor un mulet monté...

(_Introd. à la ch. de Roland_, p. XXI.)

Rutebeuf décrit une noce somptueuse: j'y étais moi-même, dit-il, et depuis je n'en ai pas revu une pareille:

Je _meismes_ qui y estoie Ne vi piesa si bele faire.

(_De Charlot le Juif._)

VEIR (_videre_) est dissyllabe:

A ces paroles le porent bien _veir_; Les destriers brochent, si sont alé ferir.

(_La Desconfite de Roncevaux._)

Nous pouvons bien, dit Corsabrine, allié de Marsile, soutenir cette bataille. De ceux de France vous en verrez peu demeurer: c'est aujourd'hui qu'il leur faut mourir; Charlemagne ne pourra jamais les sauver:

Ceste bataille bien la poons soffrir. De ceuz de France i poez po _veir_: Hui est li jors qu'il les covient morir, Que jamais Charles n'es porra garantir.

(_Introd. du Roland_, p. LVI.)

Sur la tombe de Begon de Belin fut gravé ce vers: Il fut le meilleur qui onques monta destrier:

La lettre dist qu'il ont desor lui mis: Ce fust li mieuldres qui sor destrier _seist_.

(_Garin_, II, p. 272.)

EU.

Dans l'origine, on prononçait toujours avec la diérèse, _é-u_.

Le vilain du dit de _Merlin Mellot_ se vante à sa femme d'avoir à sa disposition un trésor.--Et où le prendras-tu?

Au bout de cest courtil, droit dessous un _seur_[39] (C'est un arbre qui est en septembre _meur_). --Devant que le verrai ne serai _asseur_, Lors prirent pic et houe pour querir leur _eur_.

(Jubinal, _Nouv. Recueil_, I, 131.)

[39] Un _séyu_, un _sureau_, en picard.

«Au bout du jardin, droit dessous un sureau (c'est un arbre qui mûrit en septembre.)--Jusqu'à ce que je l'aie vu, je n'en serai pas certaine. Alors ils prirent pic et houe pour chercher leur bonheur.»

Prononcez _séu_,--_méu_,--_asséu_,--_éu_. Cette forme serre de plus près le latin _securus_, _maturus_.

C'est surtout pour le participe passé passif en _u_ que cette diérèse est essentielle à observer. Je ne crains pas, vu l'importance de la remarque, de répéter ici ce que j'ai dit plus haut à l'article du _v_ euphonique. Quantité de verbes, par suite de la synérèse, c'est-à-dire, de la fusion de deux voyelles en une, ont perdu une syllabe au participe passé passif, et ainsi présentent une irrégularité; mais cette irrégularité est toute moderne. Autrefois _savoir_ faisait _sé-u_; _recevoir_, _recé-u_; _apercevoir_, _apercé-u_; _véoir_, _vé-u_; _avoir_, _é-u_; etc.:

Trop par _éüs_ le cuer hardi[40] Quand tu devant moi feru l'as... Et quand j'ai _béü_ et mangié.

(_Le Dit du Buffet_, Barb., II, 164, 165.)

[40] Réunissez _parhardi_. _Par_, comme le per des Latins, communiquait à l'adjectif au positif la force du superlatif. Voyez, dans la troisième partie, l'article de PAR.

«Tu eus le coeur par trop hardi quand tu le frappas en ma présence.»

On prononçait _évus_, _bévu_,--d'autant que la forme primitive n'était pas _boire_, mais _bevre_, de _bibere_,

Au XVIIe siècle, _éu_ ou _évu_ subsistait encore dans la bouche même des lettrés; témoin ce vieux couplet cité par Ménage à propos d'autre chose:

Comtesse de Cursol, _La, ut, ré, mi, fa, sol_, Je veux mettre en musique Que vous avez _éu_, _La, ré, mi, fa, sol, u_, Plus d'amants qu'Angélique.

Peu à peu la diphthongue a pris le dessus: on a prononcé la finale en une seule syllabe, _beu_, _receu_, _sceu_, et de la diphthongue on est descendu à la simple voyelle _u_. L'_e_ a été éliminé de l'écriture comme il l'était déjà de la prononciation, et nous écrivons aujourd'hui _bu_, _su_, _reçu_, etc., sans même y ajouter l'accent circonflexe.

OE, OI, OU.

Voici quelques exemples de la diérèse d'_oë_, _oï_, _oü_[41].

[41] J'emploie ce tréma, comme plus haut, p. 136, pour indiquer la diérèse, et non la prononciation actuelle de l'_u_.

Ganelon menace le roi Marsile de la vengeance de Charlemagne:

Pris e liez serez par _poested_; Al siege ad Ais en serez amenet...

(_Roland_, st. 32.)

«Vous serez pris et lié par force (poësté), et conduit à Aix, au siége de l'empereur.»

Que mun nevold _poïs_ venger Rollant!

(_Ibid._, st. 224.)

«Que je puisse venger mon neveu Roland!»--C'est la prière de Charlemagne à Dieu, après la défaite de Roncevaux.

Veer ala en sa gesine Li dus Gerberge la _Roïne_.

(Benoît de Sainte-More, v. 10763.)

Roland, au milieu de la bataille, dit à Olivier:

Tanz bons vassals veez gesir par tere! Pleindre _poüms_ France dulce la bele!...

(_Roland_, st. 126.)

«Nous pouvons plaindre douce France la belle.»

POÜR, POÜRUS, _peur_, _peureux_, dans Benoît de Sainte-More:

Sunt esbahi e merveillant, Plus _poürus_ e plus dotant...

(_Chronique des Ducs de Norm._, v. 325.)

LOÜN, LOÜNEIS, dans le même, c'est _Laon_, _le Laonnois_:

Li dux Guillaume Est a _Loün_ dreit repairié.

(_Ibid._, v. 10621.)

Vint a _Loün_ li dux normant.

(_Ibid._, 10742.)

Ce sont là les vestiges d'un système qui ne pouvait se conserver longtemps pur; les diphthongues s'étaient glissées dans le langage, peu nombreuses, il est vrai, mais elles ne tardèrent pas à se multiplier rapidement une fois admises dans l'écriture: elles étaient trop nécessaires. Une circonstance d'ailleurs favorisa singulièrement leur introduction: ce fut la manière dont on imagina de peindre les diverses inflexions des voyelles simples, ce que nous faisons aujourd'hui à l'aide des accents. J'ai montré comment on y employait les consonnes, et comment _e_, par exemple, prenait le son fermé devant _st_, _sp_: _estrange_, _esprit_. Ce moyen fut jugé sans doute insuffisant, et l'idée vint de modifier une voyelle par l'adjonction d'une autre voyelle. Le premier résultat fut l'abréviation ou l'éclaircissement de la voyelle longue et sombre; le second fut un son mixte auquel les deux voyelles concouraient également, c'est-à-dire une diphthongue.

Ainsi la plupart des diphthongues actuelles furent écrites avant d'être parlées.

CHAPITRE II.

Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues par une réaction de la langue écrite sur la langue parlée.--Accents vicieux chez les modernes.--OU et EU se suppléant.

§ Ier.

Cinq caractères pour représenter toutes les voix du gosier humain, c'est bien peu! La musique du moins possède sept notes, et elle a le secours des dièses et des bémols, sans compter les octaves; mais le langage en est réduit aux cinq voyelles.

Encore sur les cinq y en a-t-il une dont l'énergie native se refuse à toute modification, excepté celle de la durée. C'est l'_i_, qui ne subit d'accent que le circonflexe.

On en tira parti comme l'on put en le condamnant à modifier les quatre autres, desquelles l'_a_ et l'_e_ se montrèrent les plus souples et dociles; l'_o_ et l'_u_ se prêtent à moins d'altérations.

Il faut poser en principe que la valeur primitive, individuelle de ces quatre sons A, E, O, U, était longue et fermée; ce qu'un grammairien du VIe siècle me paraît exprimer assez bien par _pingues_ et _impinguntur_[42]. On fit ressource de l'_i_ pour leur donner le son bref, sec et ouvert.

[42] _Virgile Maron._, apud Mai, _Bibl. Vat._, t. V.

A.

M. J.-J. Ampère observe que _amo_ a fait _j'aime_, _panis_, _pain_, et _manus_, _main_. Et il se hâte de formuler cette règle générale: Dans les mots dérivés du latin, devant _m_ ou _n_, _a_ se change en _ai_. (_Format. de la lang. fr._, p. 228.)

C'est aller bien vite! _Aimer_, _pain_ et _main_, sont des formes modernes; l'ancienne forme est _amer_, _pan_ et _man_, qui se retrouvent dans _amant_, _pannetier_, _manoeuvre_. Si la règle de M. J.-J. Ampère était exacte, on aurait dû dire, à une époque quelconque, _de l'aimour_. Or, qu'on écrivît _amur_ ou _amor_, cela n'a jamais fait autre chose qu'_amour_; et comme le mot est très-vieux, il doit faire autorité.

PAQUES est souvent écrit _Paikes_:

Ce fut à _Paikes_ ke l'en dit en esteit, Florisent bois et ranverdisent preit.

(_Gérard de Viane_, 348.)

Il est certain qu'on prononçait sans _i_, _Pâques_.

JE HAZ, JE FAZ, ont été les premières formes de _je hais_, _je fais_.

Achab dit du prophète Michée:

«Jo _lhaz_ pur ço que tuz jurs me prophetizad mal, e nul bien.» (_Rois_, p. 335.)

«Je le hais parce qu'il m'a toujours prophétisé du mal, et jamais du bien.»

Hebers, le versificateur du _Dolopathos_, parlant du jeune Lucinien exposé par la reine aux séductions d'une troupe de demoiselles charmantes, compare le pauvre garçon à un homme assailli de serpents. A peine ce mot est-il écrit, que le bon trouvère en éprouve du remords, et fait cette réflexion:

Je cuit ke _je faz_ vilenie Quant serpent apel damoiseles Qui tant erent plesans et beles C'om ne pot miex vaillans trover.

(_Dolopathos_, p. 168.)

Un peu auparavant, le poëte avait montré la reine rassemblant les jeunes filles les plus jolies de la ville, celles qui savaient le mieux chanter et danser, et leur enjoignant de déployer tout leur art auprès de Lucinien:

Vestir les fait apertement, Prie et commande doucement, Et par amor et par _menaice_, Que chascune son pooir _faice_.

(_Ibid._, p. 166.)

Cette reine est éprise de son beau-fils; quand elle le voit, elle perd la tête. Quand la reine voit sa _face_, elle ne sait que elle _fasse_:

Quant la reine voit sa _faice_, Dont ne set ele kele _faice_.

(_Ibid._, p. 175.)

_Aige_, _saige_, _usaige_, ne prennent un _i_ que pour éclaircir le son de l'_a_; autrement les racines _ætas_, _sapiens_, _usus_, n'autorisent pas la présence de cet _i_.

Dans _plaine_, de _plana_; _bain_, de _balneum_; _vain_, de _vanus_, et une foule d'autres, on ne tenait en parlant nul compte de l'_i_. Voyez les composés, _planer_, _bagner_[43], _vanité_. Une preuve que _plaindre_ sonnait _plandre_, comme _plangere_, c'est qu'on le trouve écrit _plendre_: «Puis après devant plusurs se commence à _plendre_ de son mari et le mauldire.» (_R. des sept Sages_, p. 109.)

[43] Th. de Bèze témoigne que de son temps on le prononçait ainsi. (_De Franc. ling. recta pron._, p. 42.)

AIMABLE, d'_amabilis_, garde sa vraie prononciation dans le nom de baptême _Amable_ et dans _amabilité_.

On écrivait indifféremment _bairon_ ou _baron_:

_Bairon_, fait il, or oiez mon avis.

(_Gérard de Viane_, v. 355.)

Quant au moustier oyent les sains[44] soner, La messe vont li _bairon_ escouter.

(_Ibid._, v. 967.)

[44] Les cloches.

D'AQUÆ, _Aqs_ ou _Aix_.

Nous avons fait d'_Aquitania_, l'_Aquitaine_, mais on prononçait sans _i_ l'_Aquitane_, comme l'_Occitanie_. De _la Quitane_, ainsi divisée par erreur, on a dit _la Guiane_, qu'on écrivit, conformément aux règles d'alors, _la Guienne_, et que nous prononçons mal _Guiaine_.

Pourquoi disons-nous _de la chair_, puisqu'il n'y a point d'_i_ dans _carnem_? Nos pères écrivaient _charn_, _carn_, _char_.

SAINT était prononcé _sant_; d'où vient qu'on écrit aujourd'hui _Senlis_; c'est _saint Lis_:

Bernart le conte de _Saint Lis_.

(Benoît de Sainte-More, v. 9284.)

Tote la nuit chevauche a tire Dreit a _Saint Lis_.

(_Ibid._, 14065.)

SENNETERRE est de même _Saint-Nectaire_, _San-Nettaire_.

AGU, AGUILLE, d'_acutus_. L'âne se plaint au cheval de ses travaux excessifs:

Et puis me ramaine batant Et d'un _aguillon_ petillant...

(_De l'Asne et don Cheval_.)

Ménage discutait encore si l'on devait dire _agu_ ou _aigu_.

Marot use des deux orthographes; il écrit au hasard _ai_ ou _a_, et pourtant il ne prononçait sans doute que d'une seule manière. Dans le dialogue de l'abbé et d'Isabeau, l'abbé tolère aux femmes de lire des livres français, mais il leur défend le latin:

Des livres je vous supporte, Mais non latiner.

ISABEAU.

Voicy _raige_! Pourquoy?

L'ABBÉ.

Pourceque tel _langaige_ Aux femmes n'est pas bien seant.

Un peu plus loin, l'abbé, apologiste de l'ignorance, dit:

La frequentacion des livres Pour vray engendre _frenasie_.

ISABEAU.

Voicy estrange _fantasie_!

Lisez sans hésiter _rage_, _langage_, comme _frenasie_ et _fantasie_; le verbe était _fantasier_; l'adjectif, _fantasque_; la racine grecque, _phantasia_. Dans tout cela il n'y a point d'_i_, du moins à la seconde syllabe.

Pourquoi dit-on _je vais_ ou _je vas_? Ce verbe nous vient de _vado_. Je _vas_ est l'ancienne prononciation; je _vais_ est une prononciation récente, suggérée par l'orthographe.

On affecte aujourd'hui de prononcer _Montaigne_; on devrait dire aussi _Champaigne_. L'_i_ a été retranché du nom commun et conservé au nom propre, et l'inconséquence de l'orthographe a entraîné celle de la prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, _Montagne_ et _Champagne_ sans _i_, aussi bien que _Fontanes_. Pascal _écrit Montagne_.

E.

L'_E_ avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article _le_; mais _e_ suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu.

L'_e_, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'être modifiée. On la combinait avec l'_i_ de deux façons, _ie_ ou _ei_. _Ie_ représentait le son de notre _é_ fermé; _ei_, celui de l'_e_ ouvert, _è_. Il ne faut pas s'arrêter à ce qu'on les a quelquefois confondus et employés l'un pour l'autre: aujourd'hui même l'_e_ final de _vérité_ est une autre lettre à Rouen qu'à Paris.

_Ier_ à la fin des substantifs et des infinitifs: _Sanglier_, _destrier_, _mestier_, _couchier_, _rochier_, sonnaient _sanglé_, _détré_, _mété_, _couché_, _roché_.

On rencontre très-souvent ces finales écrites sans _i_:

S'il pert l'osbert et le _destrer_...

(Benoît de Sainte-More.)

Queu part alout le chevalier? E portout il un _esprever_?...

(_Ibid._, t. II, p. 456.)

De vasselage fut asez _chevaler_.

(_Roland_, st. 3.)

Sire Rolant, e vus, sire _Oliver_.

(_Roland_, st. 130.)

Pur Deu vos pri ne vos contraliez; Ja li corner ne nos aureit _mester_.

_Ne nous aurait mestier_, ne nous servirait de rien.

Nous avons gardé l'ancienne orthographe de _bachelier_, _chevalier_, _sanglier_, _destrier_, _etc._, en y appliquant la prononciation moderne; et nous avons réformé sur l'ancienne prononciation l'orthographe de _rocher_, _coucher_, _verger_, etc. _Sanglier_, _bouclier_, sont aujourd'hui de trois syllabes, aussi bien que _destrier_; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les autres, on accuse ces vieux poëtes d'avoir eu l'oreille dure!

* * * * *

Dans le corps des mots, _ie_ ne faisait qu'un _é_ plus ouvert. Saint _Pierre_ a été pour tout le moyen âge _saint Père_, l'abbaye de _Saint-Père_, de Chartres. Le chevalier à la robe vermeille s'informe à son réveil des présents que lui avait montrés sa femme:

Et disiez que tout estoit mien. C'est present de par vostre frere. --Sire, fait elle, par saint _Pere_, Il a bien deux mois et demi Ou plus que mon frere ne vi.

(Barbazan, II, p. 180.)

De là les diminutifs sans _i_ dans la première syllabe, _Perrot_, _Perrin_, _Perrinet_, _Perrette_. Un _chien_ était un _chen_:

Li pastoraus le _chen_ menace... De grans _perres_ lance al mastin.

(_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. 455.)

Vos li durrez urs e leuns e _chens_.

(_Chanson de Roland_, st. 3.)

«Vous lui donnerez (à Charlemagne) ours et lions et chiens.»

L'archevêque Turpin voyant la perte des Français assurée, dit à Roland et à Olivier: «Nous serons vengés si vous sonnez du cor: nos Français reviendront; ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils nous emporteront en des cercueils sur des sommiers: ils nous enfouiront dans les _atres_ (_in atriis_) des moutiers; ni loup, ni porc, ni chien, ne toucheront à nos cadavres:»

Nostre Franceis i descendrunt a pied; Truverunt nos e morz e destranchez; Leverunt nos en bieres sur _sumers_; Enfuerunt en aitres de _musters_; N'en mangeront ne lu, ne por, ne _chen_.

(St. 130.)

D'ailleurs, le diminutif _chenet_ atteste encore l'ancienne prononciation. _Chen_ pour _chien_ explique la prononciation populaire _men_ et _ben_, pour _mien_ et _bien_. _Matière_ sonnait _matère_; de là vient que le peuple et ceux qui parlent mal disent, avec une certaine raison, des _matéraux_.

D'où pourrait venir un _i_ à _brief_ (_brevis_);--_chier_, (_carus_);--_grief_ (_gravis_)?

On prononçait _bré_, d'où _abréviateur_, _abrégé_;--_ché_, d'où _chérir_;--_gré_, d'où _grever_, etc., etc.

L'imparfait de l'auxiliaire _être_ se rencontre écrit avec deux orthographes; j'_iers_, tu _ieres_, il _iert_; et j'_ere_, tu _eres_, il _ert_. Vous sentez bien qu'on prononçait d'une seule façon, de celle qui se rapproche le plus du latin _eram_, _eras_, _erat_, sans l'_i_, qui venait là uniquement pour aiguiser le son de l'_e_ muet.

HIER, de _heri_, se prononçait _her_. Tout le XVIe siècle a dit et écrit _hersoir_ pour _hier soir_.

PIECE, _pèce_, comme en italien _pezzo_.--_Dépecer_.

PIED de _pes_, _pé_, d'où _pédestre_:

Les _pez_ baisent a ambedous.

(Benoît de Sainte-More, v. 315.)

E la se trenchent _pez_ e bras.

(_Ibid._, v. 3639.)