Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 10

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«Claire est la nuit, et la lune luisante. Charles est couché, mais il a deuil de Roland et d'Olivier; il lui pèse fortement et des douze pairs, et des Français qu'il a laissés à Roncevaux sans gens (pour les garder). Il ne peut s'empêcher d'en pleurer et de se désespérer, et prie Dieu de sauver leurs âmes. Le roi est las, car la peine est bien grande. Il s'est endormi, car il ne peut résister davantage. Par tous les prés dorment les Français; n'y a cheval qui se puisse tenir debout. Celui qui veut de l'herbe la prend couché. Qui connaissait déjà la fatigue, en a encore bien appris là-dessus!»

Charlemagne, de retour à Aix-la-Chapelle, fait juger Ganelon. Les pairs le condamnent à mort; mais Pinabel, aussi de la perfide maison de Mayence, se présente pour soutenir en champ clos la cause de son cousin. Thierry d'Ardene, oncle d'Ogier le Danois, se déclare l'adversaire de Pinabel. La scène est à Aix-la-Chapelle; l'empereur fait porter _quatre bancs sur la place_, pour former le champ clos; les deux champions se préparent de leur côté:

Pui_s_ que i_l_ sont a bataille juste_z_, Ben sun_t_ cunfez e aso_l_s et sei_g_ne_z_, Oen_t_ lu_r_ messe_s_ e sunt acuminie_z_, Mu_lt_ granz offrendes metent pa_r_ ces mu_s_ter_s_. Devan_t_ Ca_r_lun andui sun_t_ repaire_z_; Lur e_s_peruns unt en lo_r_ pie_z_ ca_l_ce_z_, Ve_s_tent osbers blan_c_s e for_s_ e lege_rs_; Lur helme_s_ cler_s_ unt fermez[35] en lu_r_ che_fs_; Ceinent e_s_pees enhede_l_e_s_ d'o_r_ mie_r_; En lu_r_ co_ls_ pendent leur e_s_cu_s_ de qua_r_te_rs_, En lu_r_ puin_z_ de_s_tre_s_ un_t_ lu_r_ tranchanz e_s_pie_z_, Pui_s_ sun_t_ muntez en lu_r_ curan_t_ de_s_tre_rs_. Idun_c_ plureren_t_ .C. milie chevale_rs_ Qui pu_r_ Rolan_t_ de Tierri un_t_ pitie_t_. Deu_s_ set ase_z_ cumen_t_ la fin en e_rt_!

(St. 282.)

[35] _Fremez_.

«Après qu'ils sont prêts pour le combat, bien confessés, absous et bénis, ils entendent leur messe et sont communiés, et ils laissent de très-grandes offrandes parmi ces moutiers. Devant Charles tous deux sont retournés; ils ont chaussé leurs éperons, vêtent hauberts blancs, forts et légers; leurs casques brillants sont fermés sur leur tête; ceignent épées emmanchées d'or pur; à leurs cous pendent leurs boucliers avec leurs écussons, à leur poing droit leurs tranchants épieux, puis sont montés sur leurs agiles destriers. Alors pleurèrent cent mille chevaliers qui, tenant pour Roland, ont pitié de Thierry. Dieu sait assez quelle en sera la fin!»

La fin, c'est que, après un succès longtemps douteux, Pinabel reçoit sur la tête un coup qui lui fend le casque et la tête jusqu'au nez, et fait jaillir la cervelle sur l'arène. O madame de Sévigné, où étiez-vous alors?

Escrien_t_ Fran_c_: Deus i fai_t_ ve_r_tu_t_[36]! Asez e_st_ drei_t_ que Guene_s_ sei_t_ pendu_t_, E si paren_t_ ki plaidet un_t_ pu_r_ lu_i_.

(St. 288.)

[36] _Vretu_.

«Les Français s'écrient: Dieu y a fait vertu! Il est bien droit que Ganes soit pendu, lui et ses parents qui ont plaidé pour lui.»

Ganelon n'est point pendu, mais il est tiré à quatre chevaux. Pinabel et le reste sont accrochés à des potences, _al arbre de mal fust_ ou de bois maudit, comme parle le poëte. Le brave Thierry assiste au supplice de Ganelon entre les bras de Charlemagne, qui lui essuie le visage de ses superbes fourrures de martre:

Li reis a_d_ pris Tierri entre sa brace; Te_rt_ lui le vis o_d_ ses gran_z_ pe_lz_ de ma_r_tre.

(St. 289.)

Ainsi se termine ce poëme, le plus curieux peut-être et le plus intéressant que nous aient légué nos aïeux; par malheur, c'est aussi le plus mutilé.

Donc, pour lire et apprécier des vers composés au moyen âge, la première condition serait de savoir replacer en leur lieu les consonnes euphoniques omises la moitié du temps par les copistes, comme aussi de négliger celles qu'ils marquent trop souvent hors de propos.

J'ajoute tout de suite qu'il faut savoir aussi remédier à l'étourderie ou à l'ignorance des copistes relativement aux voyelles, car ils ne se bornent pas à pécher sur les consonnes. L'_e_ muet est surtout leur écueil. Cette finale était facultative dans certains mots, comme aujourd'hui en italien. _Comme_, _homme_, _vostre_, _nostre_, étaient, au gré du poëte, _com_, _hom_, _vos_, _nos_. Quand le copiste estropie la mesure, soit par luxe ou par indigence, c'est au lecteur à la rectifier, et à ne se fier au manuscrit que de la bonne sorte.

On voit, sans que j'aie besoin de le montrer, de quelle conséquence a été la suppression des consonnes euphoniques. Pour ne parler que de la poésie, son vocabulaire a été tout d'un coup restreint des trois quarts. La versification, si facile au XIIIe siècle, qu'on dédaignait d'écrire en prose, même les traductions, est devenue au XVIIe un tour d'adresse, que, à force de le voir répéter, on imitait assez facilement au XVIIIe, et qui de nos jours tombe dans le procédé.

Avant de déterminer la finale d'un mot, nos pères se préoccupaient toujours de l'initiale du mot suivant. Cette habitude a dicté la principale règle de la rime dans la versification moderne. Originairement tout rimait, pourvu que la consonnance fût la même; c'est ce qu'on pourrait nommer le temps de la poésie naturelle, où tout le monde était convié. Mais quand un art plus délicat succéda à un art dans l'enfance, on sentit qu'il fallait mettre des bornes à cette faculté des rimes, et que la difficulté vaincue entrait pour beaucoup dans le mérite de la versification. Examinant alors de plus près les habitudes et le génie du langage, on fut conduit à porter cette loi: Un pluriel ne rime pas avec un singulier, ni un mot terminé par une consonne avec un mot terminé par une voyelle. (Les consonnes euphoniques intercalaires étaient déjà perdues.) Dès ce moment, le participe _pillé_ ne rime plus avec l'infinitif _habiller_; ni le comparatif _mieux_ avec le substantif _pieu_; ni _plus_ avec un _élu_; _courir_ avec _chéri_, etc., etc., etc. Pourquoi, puisque ces rimes satisfont pleinement l'oreille? C'est qu'elles ne la satisferont plus si le mot suivant commence par une voyelle, et que la rime ne veut pas s'exposer aux hasards d'une élision ou d'un hiatus. Il faut que l'exactitude de la rime soit garantie à tout événement.

Les autres raffinements n'ont pas tardé à suivre celui-là, comme la richesse de la rime, la mobilité de l'hémistiche, la recherche des coupes, de l'enjambement, etc.

A partir de ce jour, la versification quitte les rangs du peuple, et se renferme dans les rangs de la classe supérieure; car, désormais, pour faire des vers, il faudra avant et surtout être lettré, savoir l'orthographe; bientôt même cette condition sera la seule exigée.

§ II.

L'usage des consonnes euphoniques paraît un legs des anciens Latins. A cet égard, il ne faut pas demander les révélations au siècle d'Auguste, pas plus qu'au siècle de Louis XIV; mais remontons le cours des âges: peut-être y a-t-il un moyen de savoir comment prononçaient les Romains du temps des guerres puniques. Nous avons de leur main un manuscrit authentique, monument qui date aujourd'hui de deux mille cent cinq ans: c'est la colonne Duilienne. L'emploi du _d_ euphonique y est manifeste: IN ALTOD MARID... IN SICELIAD... PUCNANDOD... NAVALED PRÆDAD. Dans la première inscription du tombeau des Scipions, GNAIVOD PATRE PROGNATUS; dans une inscription de Vérone (Orelli, nº 3147), QUAISTORES AIRE MOLTATICOD DEDERONT; dans le sénatus-consulte sur les Bacchanales, SACRA IN OQVULTOD NE QUISQUAM FECISE VELET. D'où provient ce _d_, et quel en est l'usage, s'il n'est destiné à sauver la voyelle finale du choc d'une voyelle initiale?

On a dit là-dessus que le _d_ était une marque de l'ablatif. Nullement. Vous retrouvez dans cette assertion précipitée la coutume des grammairiens, de convertir d'abord en principe général le fait particulier. Si les exemples qu'on cite sont le plus souvent à l'ablatif, la raison en est simple: c'est que l'ablatif surtout a une voyelle finale désarmée. Mais ne détournez pas vos yeux des adverbes, prépositions, impératifs, accusatifs en _a_, en _o_ ou en _e_, auxquels je rencontre attaché le _d_ final. Par exemple, dans le sénatus-consulte des Bacchanales, _extrad_, _suprad facilumed_:--NEVE IN POPLICOD, NEVE IN PRIVATOD, NEVE EXTRAD URBEM. Le décret sera affiché en lieux où il soit le plus facilement en vue: UBEI FACILUMED GNOSCIER POTISIT.

L'accusatif, étant naturellement muni d'une consonne finale, n'avait pas besoin du _d_ euphonique. Les accusatifs _me_, _te_, _se_ font exception à la règle; aussi les trouve-t-on écrits _med_, _ted_, _sed_:

Solus solitudine ego te_d_ atque ab egestate abstuli.

(Plaute, _Asinar._, I, 3, 11.)

Nec nobis præter me_d_ alius quisquam est servus Sosia.

(_Amphitruo_, I, 2, v. 244.)

Festus signale _sed_ mis pour _se_. On le trouve dans Plaute, et avant Plaute dans le sénatus-consulte des Bacchanales: NEVE QUISQUAM FIDEM INTER SE_D_ DEDISE VELET.

L'accusatif pluriel _ea_ y est écrit _ead_: SEI ESENT QUEI ARVORSUM EAD FECISENT QUAM SUPRAD SCRIPTUM EST.

On trouve même dans une inscription _senatud_ pour _senatum_.

Quaistores senatu_d_ cosoluere.

(_Orelli_, nº 3257.)

Probablement par une heureuse inadvertance du sculpteur, comme lorsque les scribes de notre moyen âge nous révèlent, par certaines fautes d'orthographe, les préoccupations de leur esprit, les habitudes de leurs yeux et l'usage de leur temps.

Le _d_ était donc la consonne euphonique intercalaire qui plaisait le plus aux Romains; et cela s'ajuste bien à un passage de Macrobe. «Nigidius, dit-il, déclare qu'Apollon et Janus sont le même personnage, et que _Diana_ est aussi le nom _Iana_, précédé du _d_ euphonique qui s'attache volontiers à l'_i_: _Reditur_, _redintegratur_, _redhibetur_, etc.» (_Saturn._ I, c. 9.)

Peut-être, en y regardant mieux, pourrait-on saisir la trace d'autres consonnes euphoniques. Par exemple, l'infinitif passif en _ier_ ne rentrerait-il pas dans cette catégorie? Le sénat ordonne que cette table d'airain soit attachée... _etc._ DE SENATUOS SENTENTIAD UTIQUE EAM FIG_ier_ IOUBEATIS.

Le _c_ paraît avoir servi au même usage dans la touchante épitaphe de Claudia, qui avait vu mourir un fils, et en laissait un autre.

Gnatos duos creavit; _horunC_ alterum In terra linquit, alium sub terra locat.

(Egger, _Reliquiæ vetust. serm._, p. 348.)

Le _c_ empêche l'élision d'_horum_, qui détruirait le vers. Et voyez combien les vestiges d'un usage populaire sont ineffaçables! A l'autre extrémité de la langue latine, nous retrouvons encore _tunc_ pour _tum_, qui atteste l'usage et les propriétés de l'ancien _c_ euphonique. _Tunc_ s'est sauvé à côté de _tum_, lorsque _horunc_ était sacrifié à _horum_ par les écrivains d'une époque plus polie.

_Nunc_ n'est autre chose aussi que le _nun_ grec, qui s'est tenu constamment armé de sa finale euphonique.

C'est un fait bien curieux à étudier que ce phénomène se reproduisant à un si long intervalle chez deux peuples différents. Une simple tradition orale de la république romaine se glisse à travers toutes les révolutions de gouvernements et de religions; elle franchit le temps et l'espace, la civilisation de l'empire et les invasions de la barbarie; elle pénètre dans les Gaules, elle se verse d'un idiome dans un autre, et l'y voilà établie, enracinée, sans s'être laissé briser ni endommager. Les _d_ euphoniques de la colonne Duilienne sont arrivés intacts dans la _chanson de Roland_; ils ont passé du tombeau de Scipion dans la version du _livre des Rois_. Comment cette tradition a-t-elle fait un pareil chemin? C'est à l'abri de la protection populaire; c'est en marchant au fond de la société. La classe bien élevée la traite de mépris? Que lui importe? Les modes littéraires changent: la langue du peuple ni l'oreille humaine ne changent pas. Vous la croyez morte, cette tradition, tuée par le beau parler de l'Académie? Soyez certain d'une chose: c'est que si la langue française laisse en mourant des filles, l'une d'elles au moins héritera des _cuirs_ que le peuple de Paris a hérités des matelots de Duilius.

DEUXIÈME PARTIE.

DES VOYELLES.

CHAPITRE PREMIER.

Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en latin?--Absence de diphthongues dans le premier âge de notre langue.--_AI_, _AU_,--_AO_,--_EI_,--_EU_.

Les Grecs n'avaient pas de diphthongues: _græcis nulla est diphthongus_, dit Th. de Bèze. (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 41)

Nous possédons trop peu de renseignements sur la prononciation des Latins pour oser décider s'ils avaient ou non des diphthongues; plusieurs indices se réunissent pour faire croire le contraire. Convenons d'abord de ce que nous entendons par diphthongue: c'est un groupe de deux voyelles écrites, que le langage confond en une seule voix.

D'après cette définition, le son _ou_ des Latins n'est point une diphthongue, car il était figuré par un seul signe _u_; de plus, ce son était bref: _Dominus_, _Deus_, _meus_.

_Au_, selon toute apparence, sonnait _av_ ou _af_; c'était la valeur du digamma éolique.

_Æ_, dans Ennius, dans Lucile, Lucrèce, etc., sonne _aï_ par diérèse:

Et micat interdum _flammaï_ fervidus ardor... Ut nunc montibus e magnis decursus _aquaï_... Sustineat corpus tenuissima vis _animaï_...

Et lors même que les deux voyelles ne comptèrent plus que pour une syllabe, elles sonnaient encore distinctement, et la diphthongue accomplie pour l'oeil n'était pas tout à fait admise par l'oreille; cela résulte invinciblement d'un passage où Varron note la mauvaise prononciation des paysans, qui, pour _mæsius_ par _æ_, prononçaient par _e_ simple _mesius_, et de même _hedus_ pour _hædus_. (_De Ling. lat._ lib. VI, ad fin.)

Festus observe également que les paysans ne prononcent pas les diphthongues, disant, par exemple, _orum_ pour _aurum_ (_aou-roum_).

Enfin Cicéron, au troisième livre de l'Orateur, reprend Cotta qui supprimait l'_i_ et ne faisait entendre que l'_e_ dans les mots autrefois écrits par _ei_, comme _leiber_, _leibertas_.

Il paraît donc bien clair que la diphthongue, chez les Romains, n'était que la réunion rapide de deux voyelles en une seule syllabe. Et c'est ainsi qu'elle existe toujours en italien:

_Chiudiam_ l'orecchie al dolce canto e rio.

(_Gerus._, XV, 57.)

Ed _impaurita_ al suon, fuggendo e ratia...

(_Ibid._, st. 49.)

Il en était de même en français, avec cette différence que les deux voyelles comptaient pour deux syllabes. En d'autres termes, toutes les voyelles sonnaient isolément; les diphthongues étaient inconnues.

D'après la définition que nous en avons donnée, nous ne compterons pas comme diphthongues les sons _au_, _eu_, _ou_, très-fréquents dans le langage, mais que l'écriture ne peignait pas comme aujourd'hui, n'y employant alors qu'une seule voyelle. _Au_, _eu_, _ou_, résultaient des notations _al_, _el_, _ol_, suivies d'une consonne; _ou_ s'écrivait encore _u_. Il n'y a pas là de diphthongue.

Le passage de Varron nous montre que nous prononçons très-mal le mot _ætas_, en disant comme les paysans latins, _étas_. La prononciation légitime est celle des Italiens et des Allemands, qui disent _aétas_. Cet _aétas_ vous donne sur-le-champ l'origine du vieux mot _Aé_, aujourd'hui modifié en _âge_.

Benoît de Sainte-More nous dit que le duc Robert demeurait à Rouen,

Pleins de vieillesce et plein d'_aé_, Dunt le cors a fraint e quassé.

(_Chron. des ducs de Normandie_, v. 8180.)

Seignors, fait il, biens est dreiz Que tuit communaument sacheiz, Pur quei ci sommes assemblé: Mult est li dux de grant _aé_.

(_Ibid._, v. 8116.)

Ains ne l'aimai nul jour de mon _aé_.

(_Garin._)

Il a dit coiement et en a mult juré Qu'il n'en demourroit ja au jor de son _aé_.

(_Chron. de Duguesclin._)

_Aé_ était par apocope d'_ætas_. Par la suite des temps, l'_é_ est devenu muet; on a intercalé un _g_ euphonique, et nous avons _âge_, dont l'accent circonflexe rappelle encore de loin la diphthongue d'_ætas_.

AI, AU.

On écrivait _trair_, _oir_, _maistre_, _veoir_, et l'on prononçait _trahir_, _ouïr_, _ma-ïstre_ (_magister_), _vé-oir_. C'est une inconséquence moderne de dire _trahir_ et _traître_; l'ancienne langue prononçait _traï-tre_ ou _trahitre_; _trahison_ a été mieux conservé.

Un écolier à qui vous présenterez le mot _laicus_, le lira naturellement en trois syllabes; les Français écrivaient aussi _laic_, et prononçaient, selon l'occurrence du mot suivant, _laï_ ou _laïque_; frère _laï_;--_laïque_ ou sacré. On dit aujourd'hui, avec une double forme écrite et parlée,--_un laïque_ et _frère lai_:

Car dans ces dîmes de rebut Les _lais_ trouvaient encore à frire.

(_La Fontaine._)

Cela est aussi peu judicieux que _haïr_ et je _hais_. Jadis la diérèse était constante: _haine_ sonnait _haïne_, sans qu'il fût besoin d'indication particulière.

Et encore au XVIe siècle, qui est l'époque où l'on se mit à bouleverser la langue, on maintenait _je haïs_. Joachim du Bellay fut un des premiers à se permettre _je hais_:

Je _hay_ les biens que l'on adore, Je hay les honneurs qui perissent.

De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs élèves de Marot, Charles Fontaine:--«La première personne du verbe _haïr_, que tu fais monosyllabe, est de deux syllabes divisées, sans diphthongue, comme il appert par le participe et l'infinitif qui sont divisés, et ainsi par tous les temps et personnes» (_Quintil. Horatian._)

* * * * *

Par la même raison, _au_ sonnait _a-ü_. _Caoir_ ou _chaoir_ de _cadere_, faisait au participe _caut_, ou _chaut_; c'est-à-dire _kaüt_. C'est ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard:--«E por ce Deu creat il les hommes,... ki restorassent les murs de Jerusalem, ki _chaut_[37] estoient.» (P. 524.)

[37] Le nom bien connu d'une danse obscène signifie _la chute_.

Carles cancelet; por poi qu'il n'est _caut_; Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne _vencut_.

(_Chanson de Roland_, st. 263.)

«Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tombé, etc.»

Le tréma est, comme les accents, d'invention très-moderne. Observons que tous ces signes extérieurs imaginés pour maintenir la prononciation, en ont au contraire hâté la ruine, en poussant à l'oubli des conventions d'orthographe qui la régissaient autrefois. Ces signes inspiraient une sécurité trompeuse: où l'on ne les voyait pas, on a mal prononcé; et comme rien n'est plus vite omis ou ajouté, le mauvais usage s'est substitué facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont évité cet inconvénient: ils continuent à dire _chaü_ et je _haïs_.

Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorité privée, décida qu'il fallait dire _je hais_ et _nous haïssons_. Il devait au moins autoriser la forme usitée alors en province, _nous hayons_, _vous hayez_, _ils hayent_, cela eût été conséquent; mais il semble que ce redouté Vaugelas se soit plu à faire éclater sa toute-puissance dans l'inconséquence de sa décision; pareil à ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes à choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent aucune loi supérieure à leur volonté, non pas même le sens commun.

Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe siècle était une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'_usage_, sans distinguer le bon du mauvais par l'étude des origines. Les autorités ordinairement invoquées par Ménage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le reste: «J'ai dit dans mon _Jardinier_... J'ai écrit dans mon _Oiseleur_... dans mon éclogue de _Christine_... dans mes _Origines_, etc.» Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en réfère de temps à autre; mais pas beaucoup: cela se borne à peu près à Rabelais et au dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'île de _Chypre_; Ménage lui résiste hardiment, parce que Nicod dit l'île de _Cypre_. Il se rallie à Nicod. Mais les dames disent de la poudre de _Chypre_, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour être avec les dames sans être avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la galanterie, qui sera le vainqueur? Ménage trouve un moyen le plus simple du monde de tout concilier:--«Je dirais donc l'_île de Cypre_ et _de la poudre de Chypre_.» (_Observ._, p. 290.) Il n'a pas cédé!

Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir _Mandore_, sorte de luth, de _Pandore_, en changeant _P_ en _M_, étymologie au moins aussi plaisante que celle d'_Alfana_, dérivé d'_Equus_. La difficulté ne serait pas plus grande à tirer _Pandore_ de _Mandore_, en changeant _M_ en _P_.

Le XIIe siècle, serrant de près l'étymologie latine, avait fait de _adorare_, _aurer_;--de _adornare_, _aurner_;--de _aperire_, _auverir_;--d'_adjuvare_, _aidier_;--d'_adumbrare_, _aumbrer_, et _aumbremens_;--d'_adunare_, _auner_. Prononcez tous ces mots avec la diérèse.

--«Et ço requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient que mis sires entred al temple Remon pur _aurer_; e s'il se apuit sur mei, si je _aur_ al temple Remon quant mis sires i _aurrad_.» (IVe liv. des _Rois_, p. 364.)

C'est-à-dire: «Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce péché, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon quand mon seigneur y adorera.»

--«Et Atalie la felenesse reine et li suen ourent mult destruit le temple Nostre Signur, et de riches _aurnemenz_ del temple aveient honured la mahumerie Baalim.»

«Et des riches ornements du temple avaient honoré la mosquée de Baal.»

Elisée--«Refist ses uraisuns, que nostre sires _auverist_ lur oils.»--«Ouvrît leurs yeux.»

--«Les _aumbremenz_ des arbres ki furent el munt cuntre Jerusalem... Li reis fist detrenchier les _aumbremenz_.» (_Rois_, p. 428.)

«Les ombrages d'arbres sur la montagne... Le roi fit supprimer les ombrages...»

La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne permettent pas le doute: Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant:

... Salvez seiez de Deu Li glorius que devum _aurer_,

(_Ch. de Roland_, st. 52.)

«Le glorieux que devons _a-ourer_, adorer.»

Demain soit nostre gent armee, Et soit es cans nostre _aünee_.

(_Partonop._, v. 2883.)

«Et soit aux champs notre assemblée.»

La gent faee s'aünent environ.

(_Guillaume d'Orange._)

«Les fées s'assemblent aux environs.»

Son umbre (dont suis effreie) _Aümbrout_ tote Normandie.

(Benoît de Sainte-More, v. 31501.)

«Ombrageait toute Normandie.»

Apres, vout Deu le munt former E les elemenz diviser; E quant il out tuit _aorné_...

(_Ibid._, 23767.)

Mult quida bien certainement Que de la doloreuse perte Li fust grant honur _aoverte_.

(_Ibid._, v. 12830.)

Tous les mots de notre langue primitive sont tirés du latin, la plupart avec une syncope, ou du moins la suppression d'une consonne. _Adjuvare_, par exemple, et _adjutorium_, laissaient tomber leur _d_ dans le trajet: _aïder_, _aïe_, _aïue_, qui sont devenus _aide_ et _aider_:

Ah! dist il, tres orde _traïtre_, M'es tu ja venue ferir?... Mes si m'_aïst_ sainz esperiz, Je te ferai male nuit traire.

(_De sire Hains et dame Anieuse_, v. 180.)

Se m'_aïst_ Diex et sainte croix.

(_Les Braies au Cordelier_, v. 170.)

Armees lor sunt bien _aïes_, E tote lor granz compaignies.

(Benoît de Sainte-More, v. 21261.)

«Les armées leur font bonne aide.»

D'autres fois _aiues_, ou plutôt _ajues_:

Car il est reis de grant puissance, D'autres _ajues_ que de France.

(_Ibid._, v. 21137.)

Il n'aveient mais defense, Conseil, _ajue_, ne despense[38].

(_Ibid._, v. 2603.)