Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 9
Mais déjà Henri Chambert est touché à vif. Sa femme, dans ses articulations, ne souffle mot d’une vilaine histoire de fraudes et de faux poinçons. D’autre part, son prétendu complice est au Japon. Alors, n’est-ce pas, il suffit que Régine, pantelante, dolente, héroïque, vienne renoncer à Suzette, pour n’avoir pas à la partager, pour que son martyre prenne fin, pour que, éperdu de son sacrifice, sûr, d’ailleurs, de son innocence, le triste époux la retienne, lui tende les bras et le cœur, pour que le vieux magistrat abandonne la prévention et ses préventions, un peu honteux de la cruauté de sa femme. Ainsi est fait. C’est long, et Régine, vraiment, n’est pas fière. Mais que voulez-vous? Il y a Suzette!
Voilà la pièce. Elle a des flottements et des digressions. Il faut que M. Brieux parle. Et il parle. Il a des couplets en prose et des opinions qu’on ne lui demande pas. Mais il ne manque ni de force, ni de virtuosité. A-t-il voulu s’insurger contre le divorce? Peu importe. La croisade dure, dure... Et la question de la garde de l’enfant n’est pas résolue. Ah! que j’aime mieux la délicieuse _Victime_ de Fernand Vandérem! Notons que les bravos ont salué en trombe la fin du deuxième acte et presque tout le _trois_: c’est un succès fort honorable.
Est-il besoin de faire l’éloge de l’interprétation? Lérand est parfait et sobre, à son ordinaire; Levesque, fort drôle un tout petit instant; Baron fils, Vial, Maxime Léry, Leconte et Chanot, aussi excellents qu’épisodiques. M. Georges Baud est un domestique déjà vu; M. Jean Dax (Henri Chambert) est aussi hésitant, dominé, torturé, odieux malgré lui et repentant qu’il convient. Il faut mettre hors de pair Joffre, qui interprète largement le capitaine Gadagne et qui en fait une figure presque historique.
La petite Monna Gondré (Suzette) est un prodige déjà vieux: parfaite en enfant, exquise, inquiétante de métier! Saluons! Yvonne de Bray est une délicieuse et souriante virago; Christiane Mancini plie sa voix harmonieuse et tragique à des effets comiques inattendus et qui portent; Cécile Caron est une mère dévouée jusqu’au crime, une belle-mère légendaire, une grand’mère terrible d’affection. Ellen Andrée touche au génie du grotesque; Renée Bussy a de l’humour et du cœur. Enfin, Mme Andrée Mégard a animé le personnage de Régine de tout son tempérament et de son âme: elle vibre, se rebelle, s’abandonne à souhait. Elle a suscité l’applaudissement, la clameur--et les larmes.
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THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_Le Roi s’ennuie_, pièce en un acte, de MM. Gaston SORBETS et Albéric CAHUET.--_Papillon, dit Lyonnais-le-Juste_, pièce en trois actes, de M. Louis BÉNIÈRE.
Où sont les beaux temps du compagnonnage, du tour de France laborieux, musard et batailleur chanté jadis par Agricol Perdriguier, dit Avignonnais-la-Vertu? Le bon Louis Bénière nous affirme qu’on rencontre encore des fils de Soubise et des fils de Salomon, des mères des compagnons, des Langevin modèles de l’honneur et, pour faire plaisir à feu Léon Cladel, des Montauban-tu-ne-le-sauras-pas! Grâces lui soient rendues!
C’est une très agréable nouvelle pour les profanes dont nous sommes, et le patron, le camarade Bénière, doit s’y connaître, au jour, à l’heure et au point! Son esprit pointilleux, méticuleux, d’observation précise et courte, son réalisme malicieux et gris-noir des _Tabliers blancs_, des _Experts_ et des _Goujons_, le long travail de silence et d’accumulation auquel il s’est livré avant de lâcher la truelle pour la plume, nous sont garants de sa sincérité.
Sa fantaisie est comme involontaire et d’autant plus savoureuse, sa naïveté fait balle avec ses rancunes; sa grandiloquence, de-ci de-là, sert au comique, l’inconséquence même du philanthrope qui protège et adore les domestiques femelles et qui _abomine_ les serviteurs mâles, qui vilipende les magistrats pour couvrir les braconniers sert de piment au ragoût d’ironie et de jovialité que présentent M. Gémier et son excellente troupe.
M. Bénière a voulu faire, comme son vieux copain Sedaine, un _Philosophe sans le savoir_. C’est joué--et comment!--en farce: ce n’en est pas une plus mauvaise affaire.
Les Vérillac sont installés dans un domaine royal dont ils sont maîtres et souverains: le père, président de tribunal, tranche du grand seigneur; sa fille va épouser le jeune marquis de Sandray--et la mère Vérillac mène la barque. Au moment où l’on s’y attend le moins, une canaille de notaire amène par la main l’héritier naturel du légitime propriétaire du domaine et de la fortune, un bâtard ignoré que son père s’est avisé de rencontrer, de reconnaître légalement et de nantir tout ensemble, trois jours avant d’être victime, comme tout le monde, d’un accident d’automobile, car, vous le savez, une bonne action porte en soi sa récompense. Tandis que les siens jurent et se lamentent, l’avisée Mme Vérillac fait bonne mine au gauche intrus, un tailleur de pierre rustre et timide, et mijote d’arranger les choses en lui faisant épouser sa fille: rien ne sortira de la famille.
Et c’est l’_Ouvrier gentilhomme_! Le compagnon Papillon, dit Lyonnais-le-Juste, revêtira le smoking, chassera à courre (il tue le cerf à plomb--un fusil dans une chasse à courre, où le trouvera-t-on?) entassera gaffes sur boulettes et sera outrageusement choyé et adulé, rapport à son argent: il forcera le président à fumer sa pipe, forcera, sans plus, la sœur du marquis qui lui fait la cour et apprend, pour le conquérir, des pages entières du manuel Roret, embrassera la fille des Vérillac et semblera être engagé à elle quand un tardif éclair de raison et de cœur rappelle à Papillon sa maîtresse, la repasseuse Balbine, et leur fils Riri, les lui fait rappeler et, dès lors, n’est-ce pas? les manigances du notaire, les violences de la Vérillac ne pourront pas séparer ces trois êtres unis par la faim, par l’abnégation et par l’amour! On donnera un os doré aux chiens, Vérillac, marquis, marquise et notaire, on s’épousera et à Dieu vat! Voilà.
On a beaucoup ri au deuxième acte, et on a applaudi. C’est _de la brave ouvrage_, avec un style adéquat. Papillon n’est pas syndicaliste, oh! non! n’enverra pas un _pélot_ à la C. G. T. et habille son gosse en troupier. Alors! C’est sans assise et sans portée: donc ça porte. Et c’est admirablement joué. Sans étude, d’instinct. Mlle Suzanne Munte a campé, en un jour, une Balbine Birette avenante, émue, brave et délicieuse; Rafaële Osborne est une très grande dame excitante et excitée; Germaine Lécuyer est une petite jeune fille énamourée et charmante, et la petite Fromet, un petit Riri, bâtard en képi qui fait l’exercice comme père et mère. M. Clasis est un magistrat fangeux à souhait, trouble, rageur, à tout faire; M. Lluis, un notaire effroyable, caressant, avide, admirable; M. Marchal, un braconnier mieux qu’honorable; M. Pierre Laurent, un valet dont la culotte framboise est digne de l’Elysée; M. Georges Flateau, un marquis nouveau jeu et fort sympathique.
M. Gémier aime d’amour son rôle de Papillon: il y est merveilleux. Ses qualités d’inélégance et de lourde maîtrise y brillent d’un feu sourd et continu: il patoise, il digère, il se méfie, il se brûle, se reprend, lance le couplet et bégaie en grand artiste.
Quant à l’admirable nature qu’est Jeanne Cheirel, elle se donne toute dans Mme Vérillac: son âme et son comique, son intelligence et son autorité prennent le spectateur: c’est de la vie, c’est de la grâce sans le vouloir--et du génie.
Le spectacle commence par une historiette assez plaisante: un monarque, embarrassé de son incognito et de son accent, de ses balourdises et de la froideur d’une petite femme froissée, la fait marcher sous peine de mort, grâce à la bombe d’un anarchiste. C’est gentiment joué par M. Henry Houry et Mlle Lambell. Ça s’appelle _le Roi s’ennuie_. Moi, je ne suis pas roi. Et vous?
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THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Les Emigrants_, pièce en trois actes, de M. Charles-Henry HIRSCH; _la Bigote_, comédie en deux actes, de M. Jules RENARD.
Les beaux décors!
De la pitié, de l’émotion, de la curiosité et de l’habileté de M. Charles-Henry Hirsch et d’André Antoine sont nées des images inoubliables et criantes.
C’est un cabaret de Venise, misérable et bariolé, avec ses ivrognes et ses amoureux, ses filles, ses ruffians et les snobs inutiles qui cherchent indiscrètement une couleur locale qui n’existe pas.
C’est, surtout, un lamentable et grouillant entrepont de paquebot d’émigrants, tout chargé de détresse, de faiblesse et de fièvre, de crainte et d’espoirs falots, où des familles entières, des enfants vagissants, des vieillards ballottés d’un continent à l’autre dans une morne attente, des folles hantées du souvenir des tremblements de terre, des amants traqués et toute une houle de pauvres tâchent à se caser et à dormir, dans un bercement de douleur, des grincements d’accordéon, des sifflets de bord, des bruits de manœuvre, des mouvements d’eau et de ciel dans les hublots.
C’est--magie de l’horreur--la chambre de chauffe du bateau, toute rouge et toute noire avec son charbon, sa tuyauterie géante, ses soutes, ses échelles, ses démons humains plus qu’à demi nus colorés par la flamme et la suie, dans des larmes du rut, de la colère et du sang. Cela est prodigieux de vérité et de puissance: M. André Antoine, une fois de plus, a été justement acclamé pour son effort et son résultat.
On a applaudi l’idylle violente de M. Charles-Henry Hirsch. Elle a une belle simplicité antique: Antonio, un bellâtre vénitien, enivre Tullio pour lui enlever sa femme Bianca. Quand Tullio est dégrisé, les deux tourtereaux se sont envolés et vont cacher leurs caresses dans les Amériques. Mais une chanson, une voix qu’ils reconnaissent et qui sortent des entrailles du navire les glacent soudainement: c’est Tullio qui est dans la chaufferie, Tullio qui apporte sa haine et sa vengeance, Tullio plus épris et plus formidable que jamais: il ne boit plus. Alors Bianca, qui vient le retrouver dans son trou, l’étreint, l’enjôle et le paralyse cependant qu’Antonio descend par une corde, poignarde dans le dos l’infortuné mari, le traîne, le jette dans le brasier. Et les amants se tordent de frayeur, les officiers s’affolent, accusent un chauffeur saoul, hilare et gesticulant, et tout s’achève--sans finir--dans un chaos d’épouvantement pourpre et fumeux.
Ce n’est pas à nos lecteurs qu’il faut vanter les mérites de Charles-Henry Hirsch: ils connaissent la verve, le relief, la fantaisie réaliste et nuancée de l’auteur du _Tigre et Coquelicot_ et d’_Eva Tumarche_. Sa pièce brève, âpre, d’un lyrisme désespéré et court, à la fois très russe et très italienne, est un peu écrasée par ses masses accessoires, par le décor, par l’immensité de misère qu’elle remue: c’est très poignant.
Il faut louer Desjardins, toujours admirable, aussi à l’aise sous la cotte de Tullio, et avec ses bras nus et noirs, que sous la perruque de Beethoven, pâteux et net, ardent, pathétique et sobre; Bernard, géante et fantasque armature de chauffeur ivrogne, philosophe, falot et bon; Grétillat, amoureux fatal, etc., etc.: ils sont mille. Mme Ventura est une Bianca à la fois ardente, dolente et traîtresse; Mme Barjac et Mlle Véniat, pitoyables et charmantes; Mme Barbieri est éloquente et touchante en vieille émigrante, et Mlle Céliat, qui n’a qu’un cri à pousser, est déchirante. Il ne faut pas oublier M. Bacqué, juif errant d’entrepont qui porte en lui toute la douleur des deux mondes.
_La Bigote_, la comédie de M. Jules Renard, nous ramène nos vieux amis, M. Lepic, Mme Lepic et grand frère Félix. Mais ce ne sont pas les mêmes. Pourquoi nous tromper, Jules Renard? Déjà, vous subtilisez à la muette votre éternel Poil-de-Carotte. Vous ajoutez, en douce, une fille à la famille Lepic, une fille dont nous n’avions jamais entendu parler! Dans une famille nationale! En outre, Mme Lepic a été jolie et désirable. Quelle nouvelle! Nous n’en savions rien! Ah! les cheveux blonds, mousseux et ondulés de Mme Lepic à dix-huit ans ont été pour nous une bien cruelle révélation! Allons! Avouez que vous avez donné des noms historiques à des nouveaux venus, à des aventuriers! Ceci posé, contons.
Gros propriétaire et maire de son village--c’est effrayant comme nous voyons des maires au théâtre--M. Lepic est époux et père plutôt taciturne: il ne parle ni à sa femme ni à sa fille, se laisse arracher de judicieux et amicaux monosyllabes par son seul fils Félix et, sur le moment d’une demande en mariage, se guêtre et file à la chasse, parce que Mme Lepic va à vêpres. Chacun ses dieux!
Et lorsque Mme Bache vient avec son neveu, Paul Roland, le futur présumé, elle en est pour ses frais et pour sa peur.
M. Lepic revient cependant, accepte maussadement le compliment pour sa fête, s’aperçoit qu’on lui a donné en cadeau une Vierge au lieu de la République annoncée: le drame commence. Il éclate. C’est une conversation, une simple conversation entre M. Lepic et Paul Roland. M. Roland, directeur d’école primaire supérieure, demande la main de Mlle Lepic. Elle lui est accordée. Mais... il y a un mais... La jeune fille l’aime-t-elle? Oui... oui... c’est entendu... Très honnête... si pure!... Exquise! Mais Mme Lepic aussi était exquise, toute blonde, toute blanche. Trop. Elle n’a jamais trompé M. Lepic. Non! Mais le curé! Ah! le curé! Et n’importe quel curé! La foi! la figure du curé dans tous les actes du ménage! dans l’acte même! Obsession, empoisonnement!... Le jeune Roland ne s’enfuit pas, comme un prétendant précédent, les accordailles se font--et le curé apporte son onction et son emprise.
Je ne saurais rendre par ce résumé la force amère, la bonhomie pointue, la vérité souffrante et méchante du dialogue: ce sont des mots tout simples, tout éloquents, qui sortent avec de la fumée de pipe et qui sont de l’atmosphère comme les vieilles assiettes du mur; c’est de la vie grise et noire qui sort en poussière des housses de meubles, c’est de la poudre de chasse. Car le poète en prose des _Bucoliques_ et de _Ragote_ est un convaincu et un lutteur: il a été héroïque, il reste sur la brèche.
Sa pièce est une pièce de combat--et je le regrette. L’observation, la malice mélancolique, la rancune même pointue et large de Jules Renard sont au-dessus des questions du jour, même éternelles.
Je n’aime pas l’anticléricalisme: je sais bien, Jules Renard, que vous ne visez que l’influence de clocher, mais que voulez-vous?
C’est merveilleusement joué. Marthe Mellot est une Henriette Lepic avide de se marier, ardente dans son gnangnantisme, menteuse sans le vouloir, trouble de toute sa jeunesse rentrée, admirable; Mme Kerwich, blonde comme une Madeleine, est une bigote fort savoureuse et toute confite; Marley est une fort plaisante caricature; Barbieri, une paysanne noire taillée à coups de serpe, très en relief, et Mlles Barsange et du Eyner sont charmantes.
M. Desfontaines est parfait de tenue dans le personnage de Paul Roland; M. Denis d’Inès est malicieux et juvénile sous l’uniforme du collégien Félix; M. Bacqué est un curé classique, et M. Stéphen, dans un rôle trop court, ouvre la bouche le plus joliment du monde, patoise à merveille et porte le pic avec la plus savante gaucherie. Quant à Bernard, qui joue M. Lepic, il est au-dessus de tout éloge: le _patron_ a passé par là. De fait, Bernard fait tout ce qu’eût fait Antoine, avec des moyens en plus. C’est du plus grand art--et du plus simple.
Tout de même, Jules Renard, élevez-vous, comme de coutume, au-dessus de la politique et de la polémique: faites de l’humanité à fleur de cerveau, à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de pleurs. Rendez-nous Poil-de-Carotte, même en culottes longues, en écharpe, en poils gris...
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PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Griffe_, pièce en quatre actes, de M. Henry BERNSTEIN. (_Première représentation à ce théâtre._)
En attendant le triomphal et messianique _Chantecler_, Lucien Guitry fait au public de la Porte-Saint-Martin le don traditionnel de joyeux avènement: il se produit, s’offre tout entier et se surpasse dans ce drame plein, simple, sincère et terrible de M. Bernstein, dans cette _Griffe_ que personne n’a oubliée et que tout le monde ira revoir.
Je n’ai pas à revenir sur l’enthousiasme que, voici quelques années--c’était hier--Catulle Mendès témoignait pour la trouvaille constante et amère, la force affreuse et sûre, la cruauté fatale du jeune dramaturge, sur ce sujet éternel, rénové et aggravé en noir: _A combien l’amour revient aux vieillards?_ sur cette eau-forte humaine et démoniaque, rehaussée de sanie et de honte, souriante, grimaçante, hagarde.
Le martyre d’Achille Cortelon, naïf directeur de journal, aveugle leader socialiste tombé dans un guêpier de coquins, épousant une ingénue rouée, mené par elle aux trahisons, trahison envers sa fille, trahison envers son passé, trahison envers son parti; précipité par elle aux grandeurs bourgeoises et aux abîmes, dégradé de ses espoirs sociaux, de sa pureté, de sa dignité d’homme, de tous ses orgueils; ravalé au rôle de la bête, au pauvre rut sans jalousie et coulant, croulant aux compromissions, aux pires bassesses, au seul besoin; la fuite, grâce aux sens, de l’idéal vers l’ambition, de la pensée vers l’action, de la générosité dans l’intérêt, de la fierté dans la vanité, de l’amour dans la bestialité; l’absorption, si j’ose dire, du génie et de l’éloquence, de l’honneur et de l’honnêteté, du sens moral et du sens pratique par la plus abjecte sensualité; le renoncement excité, l’abdication hystérique, la sénilité exigeante, suppliante, qui glousse et bave dans son désir; la ruine géante et furieuse, voilà ce qu’a incarné Lucien Guitry, sans effort apparent, naturellement, presque à son aise; voilà avec quoi il a tenu la plus difficile des salles, sous un frisson qui n’était pas sans larmes; voilà la crise infinie, la déchéance croissante, crissante, honteuse, lamentable, formidable, dont il a secoué toute la sensibilité d’un public ancien et nouveau.
Il a fait peur. Il nous touche dans notre plus trouble moral et dans notre pire physique. D’instant en instant, malgré des révoltes, il se ravale, fripe sa bouche, tremble, balbutie, s’écroule: c’est effroyable, c’est puissant comme un émiettement de foudre, c’est admirable.
Autour de Guitry, Jean Coquelin fait un Doulers crapuleux et serein, beau-père affreux et père complice, une figure de crime et de bonhomie très haute, très fine, très ronde; Pierre Magnier a les accents de probité les plus sonores; Mosnier et Saint-Bonnet sont excellents; Henry Lamothe est un jeune godelureau fort gentiment enamouré, et M. Arthus a un monocle qui n’est pas toléré à l’Ecole polytechnique.
C’est Mlle Gabrielle Dorziat qui est l’ensorceleuse, la jolie bête à griffe, la videuse: elle est terrible de séduction, d’hypocrisie, de tyrannie, à la fois câline et avide, hyène et serpent. Mlle Léonie Yahne est aussi rêche, indépendante, émancipée, bizarre et touchante qu’il convient, et Mme Delys est fort plaisante en souillon familier. Voilà une soirée triomphale qui vous prend à la gorge et vous garde.
Après des œuvres plus difficiles d’accès et de succès moins incontestés, Henry Bernstein fait, de haute lutte, un nouveau bail avec la gloire la plus humaine et la plus rare. Et Lucien Guitry met sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin sa griffe bienfaisante et tutélaire, sa griffe d’ange, d’homme et de lion.
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THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_La Petite Chocolatière_, comédie en quatre actes, de M. Paul GAVAULT.
C’est une jolie et claire soirée, un conte bleu et rose, facile et gai, une comédie fantaisiste, à la fois endiablée et retenue, un vaudeville sans grossièreté et d’un multiple et constant agrément.
En descendant d’un ou plusieurs crans dans l’étiage des genres, en renonçant peu ou prou aux grandes journées, aux journées historiques de France, Lemaître, Donnay, Capus et Bernstein, la Renaissance nous offre un succès sûr et sain, de tout repos, sans prétention et non sans élégance, voire non sans philosophie.
On est dans une minuscule villa normande de Suzy. L’heure du couvre-feu sonne: le maître de céans, Paul Normand, petit employé au ministère de la Mutualité, va se coucher tout seul en faisant des rêves exquis: il attend sa fiancée et son futur beau-père, son propre chef de bureau. Son hôte, le bohème méridional Félicien Bédarride, n’attend rien du tout: riche de son bagout, de sa bonne humeur, de son rire sonore, de son inépuisable esprit d’invention, il dormira avec sa jeune amie Rosette, simplement. Mais un bruit affreux, dans la nuit. C’est un pneu qui vient d’éclater, un chauffeur qui s’amène, une chauffeuse qui survient, Benjamine Lapistolle, fille du grand chocolatier multimillionnaire. Elle est reçue par Paul comme une chienne dans un jeu de boules. Timide et quelconque, le jeune rond-de-cuir devient un mouton enragé lorsque la petite chocolatière déploie ses grâces et autres séductions: élevée à l’américaine et même à l’apache, enfant terrible à qui on passe tout, Benjamine s’installe comme chez elle, en dépit de toutes les protestations et de toutes les rebuffades. Elle couchera là, puisque le pneu de rechange a éclaté aussi, et M. Normand n’aura qu’une couverture et une chaise, sans secours aucun: le chauffeur a emmené la bonne en tandem.
Vous voyez le second acte: l’exaspération de l’employé qui ne fait que grandir, la surprise, l’émoi, la stupeur de Benjamine en face d’un homme qui lui tient tête, ne fait pas ses quatre volontés et va jusqu’à l’_agonir_ d’injures: c’est nouveau pour une enfant délicieusement mal élevée qui n’a jamais eu que des adulateurs. Elle se pique et s’éprend de ce porc-épic, encouragée par la verve truculente du Toulousain Bédarride qui flaire une bonne affaire pour son ami,--et pour lui. Elle rembarre--et comment!--le futur beau-père et chef de bureau Mingasson, prudhommesque et prude qui vient avec sa demoiselle, gâte les affaires de son hôte et déclare à son papa Lapistolle, qui arrive enfin avec son fiancé Hector de Pavesac, que le citoyen Paul Normand n’est pas comme tout le monde et qu’elle n’épousera que lui. Le grand chocolatier, Parisien XXIe siècle, trouve cela très bien: nous sommes dans le bleu, je vous l’ai dit, dans le bleu le plus bleu!
Mais place au noir! C’est le bureau de l’employé Normand, qui est de garde. Mélancolique, repoussé par son chef Mingasson, sans espoir de bonheur et d’avancement, il se voit envahir par le truculent Félicien et par l’inévitable Benjamine qui lui fait des excuses, lui révèle qu’il est autoritaire et qu’elle est toute soumise, partage son navarin aux pommes, injurie le ministre par téléphone, porte le pire désarroi dans un ministère tranquille. Rejeté définitivement par son beau-père, révoqué, provoqué par le fiancé Pavesac, Paul nage dans le malheur. Qu’est-ce qui peut encore lui tomber sur le coin de la tête? Voici: M. Lapistolle met ses gants et lui demande sa main pour sa fille. Ça non! Non! Non! Ça passe les bornes! Il n’y a plus qu’à se noyer! En route pour la rivière de Seine!
Vous savez qu’il ne se noiera pas et qu’il épousera cette brave petite peste de Benjamine. Mais cela se fait très joliment, dans de la fantaisie pouffante qui a un grain de mélancolie au milieu de l’atelier de Bédarride. La petite chocolatière va entrer en religion et le triste Paul, qui n’a point osé prendre l’eau, va, lui aussi, prendre le voile, si j’ose dire, mais très loin, très loin de son amoureuse obstinée. Alors, tout doucement, en se faisant les adieux d’un Titus d’administration à une Bérénice du haut commerce, en s’appelant «mon frère» et «ma sœur», ils glissent au plus contagieux attendrissement et finissent par communier en un baiser qui n’a rien de céleste. Paul consent à avoir une femme exquise et une immense fortune, Bédarride épousera Rosette et lâchera ses pinceaux pour le chocolat--et tout le monde sera heureux. C’est charmant.