Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 8
Le trio de joie, de _rigolade_ qui fait fuser la salle, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, c’est Paul Fugère, Félix Galipaux. Déan: c’est énorme, aigu, ahuri, hilare; ce sont tous les appétits, toutes les farces, toutes les stupeurs; ils sont trois et ils sont un; c’est la fantaisie et la vie. L’éternel et excellent Dieudonné fait un Poisson solennel, terrible, d’un comique inconscient; il n’a pas vieilli d’un poil depuis 1900. M. André Hall est un Lantier très congrûment élégant et crapuleux. M. Blanchard (Bazouge) est un croque-mort aimable, sinistre malgré soi et zigzaguant à souhait. M. Mortimer est un propriétaire qui s’écoute parler. Mme Alice Berton est une Virginie humiliée, mielleuse, perverse, perfide comme il convient. Mme Marie Roger est une Nana coquette et insouciante qui fait prévoir sa vie future. Mme Desclauzas, qui reparaît après une longue absence, incarne une concierge épique et gaillarde, vénérable avec des souvenirs et des regrets, le cœur sur la main et la main au balai. La petite Fromet est une gosse toute menue et délurée qui lâche: «Ta gueule!» comme père et mère. C’est Léonie Yahne qui joue Gervaise. Cela pouvait ressembler à une gageure. Cette petite princesse, cette petite impératrice, toute distinction, toute grâce menue, de suavité et de je ne sais quoi, portant le seau et le battoir, allant chercher son homme chez le bistro, crevant de détresse sans gloire, c’était à trembler. Eh bien! Mme Yahne n’a pas su être _peuple_,--c’était impossible,--mais elle su, de sa fatalité sans apprêt, de sa douleur vraie, de sa déchéance, être très vraie, très touchante, très écroulée. On a fort applaudi son effort et son âpre succès. Coupeau, c’est Louis Decori. Dans _la Route d’Emeraude_, il figurait un bon et héroïque ivrogne. Dans _l’Assommoir_, il monte en grade et arrive au _delirium tremens_, qui est, comme on sait, le bâton de maréchal de l’alcoolique,--bâton un peu flottant. Tendre, décidé, pâteux, se ressaisissant vainement, retombant plus bas, hébété, tremblant de tous ses membres, hideux, pathétique jusque dans la plus hurlante et la plus dolente animalité, il donne un spectacle d’art et de vérité, et de l’exemple le plus salutaire. C’est un enseignement d’une grande et belle horreur.
Et cette pièce, magnifiquement habillée et dénudée, grouillante, amusante, effroyable, fera rire et frissonner Paris une fois encore et longtemps: tout le monde, bientôt, aura vu la ferme.
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THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_La Révolution française_, pièce en quatre actes et treize tableaux, de MM. Arthur BERNÈDE et Henri CAIN.
La Révolution française! Titre immense, prestigieux, terrible, écrasant! Tant de lumière et de mystère! Tant de gloire et tant de sang! Derrière le tréteau de victoires et de supplices, derrière les plus belles paroles, les plus grandes apostrophes et les gestes les plus magnifiques, grouillent encore tant de secrets, de troubles desseins et de si insaisissables influences! Après Thomas Carlyle, Michelet, Louis Blanc, Lenôtre et Gustave Bord,--j’en passe, et combien!--que pouvaient nous vouloir le bon Henri Cain et l’excellent Arthur Bernède?
Nous étions un peu rassurés par le qualificatif de leur ouvrage; la Révolution est tout excepté une pièce: rien de moins composé, rien de plus imprévu, rien de plus mal fait, pour parler théâtre, rien de plus grand, de plus fou, de moins humain dans un désir incessant d’humanité, rien de plus sublime et de plus déconcertant. Ah! l’art des préparations n’a rien à faire avec les événements--et le métier non plus! Une force aveugle qui entraîne et qui balaie, une fatalité aux mille têtes qui tourbillonne du ciel à la fange, secouant la tragédie, l’épopée, la rafale, la farce et le lyrisme fécond du désespoir, un long instant qui n’est pas encore, qui ne sera jamais déterminé et qui ne revivra plus, ce n’est pas une pièce.
Et c’est pour cela que le spectacle de MM. Bernède et Cain est agréable et émouvant: il est sans prétention et non sans éloquence; des foules s’y meuvent avec une sorte d’émotion; on y chante, on y rit, on y meurt: il y a de l’héroïsme souriant et de l’héroïsme presque grave, de la musique, de la poudre, des tambours, le plus solide patriotisme et pas de traîtres du tout: ce n’est que braves gens et exaltés. Imagerie brillante, pathétique, de tout repos! On voit défiler M. de Robespierre et des femmes affamées; la débandade et l’effroi des gens de Versailles, de Louis XVI et de la reine, les 5 et 6 octobre 1789, à l’arrivée des dames de la Halle et de la populace réclamant «le roi, la reine et le petit mitron»; Jean-Paul Marat, dans sa cave, suant la peur, distillant la haine, imprimant l’infamie; Danton prêchant l’audace, enrôlant les braves et les tièdes; Bonaparte se cherchant; le futur Louis-Philippe servant la République et préparant la bataille de Valmy; le duc de Brunswick voulant écraser la liberté et raser Paris; la Convention nationale dévorée d’incertitude et se dévorant d’avance avant de recevoir l’annonce de la victoire et les drapeaux ennemis capturés; Marat et Robespierre extorquant laborieusement l’adhésion de Danton à la condamnation de Louis XVI; les Vendéens et les Bleus aux prises; William Pitt en action; Robespierre, un instant avant sa chute, aux prises avec le cul-de-jatte Couthon et le beau Saint-Just; enfin,--épilogue philosophique et apothéotique,--le général Bonaparte, campé dans les plaines de la Lombardie, au milieu de ses troupes ivres de gloire, dans un soleil qui est à la fois le soleil de Marengo, d’Austerlitz et du retour des cendres, tout doré et tricolore: c’est la conclusion, mesdames et messieurs, pardon! citoyennes et citoyens, de _la Révolution française_; minuit sonne, et vous en avez jusque-là, d’émotion, de civisme guerrier, d’épopée idyllique: ça vous a fait digérer et ne vous empêchera pas de dormir. Et l’on applaudit gentiment. L’action? Ah! oui, j’allais oublier l’action dans cette pièce à tiroirs. La chaîne qui unit quelques-uns de ces tableaux, pas tous, c’est l’histoire de la famille Laurier. Le père Laurier, encadreur, a un fils émigré: il s’engage pour le remplacer, avec son autre fils, qui devient représentant du peuple aux armées, sa fille qui se fait vivandière et son promis, Jean Michon, qui est chansonnier en civil et en tenue: l’émigré Laurier, qui a pris l’écharpe blanche par amour pour la marquise de Lusignan, redevient Français et devient républicain en voyant les prouesses de Valmy; la marquise elle-même, après avoir été sauvée de la guillotine, en Vendée, par sa quasi-belle-sœur et Michon, redevient Française en s’apercevant que Pitt et Cobourg se moquent du roi, de la royauté et ne veulent que l’abaissement de la France! Tout finit bien--ou presque.
Il y a des souvenirs de _Charlotte Corday_, du _Lion amoureux_, de Ponsard, d’_Une Famille au temps de Luther_, de Casimir Delavigne, de la _Vivandière_, d’Henri Cain (mais ça lui est permis, n’est-ce pas?), de répliques de manuels d’histoire déjà anciens, de la naïveté cordiale et généreuse--et c’est panoramique, pittoresque et meublant. Vous verrez qu’Arthur Bernède, après avoir épuisé son sincère succès avec son collaborateur, fera de _la Révolution française_ un de ces romans plus que populaires dont il a le secret. Distribuons des fusils d’honneur à M. Charlier, un Marat sulfureux; à M. Jean Kemm, un éclatant, débordant, tonnant et sensible Danton; à M. Krauss, un Pitt perfide et majestueux; à M. Ferréal, harmonieux, chaleureux et ironique Michon; à M. Decœur, encadreur paternel et soldat modèle; à MM. Jean Worms, Duard, Chevillot, Coquelet--ils sont mille! Mlle Pascal est touchante, enjouée et héroïque; Mlle Van Doren est une héroïne élégante et forcenée; Mme Jeanne Méa une Marie-Antoinette dédaigneuse. Et elles sont cent qui, en couleur, en émoi, en nuance, font le plus joli bouquet... aux trois couleurs!
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PORTE-SAINT-MARTIN.--_Le Roy sans royaume_, énigme historique en trois parties, cinq actes et sept tableaux, de M. Pierre DECOURCELLE.
Enigme historique! Depuis que M. Capo de Feuillide publia, en 1835, _Sémiramis la Grande_, «Journée en Dieu en cinq coupes d’amertume et en vers», nous avions pris l’habitude de voir un drame s’appeler drame, une comédie, comédie, et un mélodrame, pièce. En outre, qu’est-ce qui n’est pas énigme dans l’histoire et dans la vie?
Il est vrai que rien n’est plus énigmatique que la question de la survivance de Louis XVII; cela tient de la tragédie, de l’élégie et de la farce; ce ne sont que coups de théâtre, évasion, substitution, embûches, pièges, assassinats, prisons, ubiquité, reconnaissances et reniements. Les vrais ou faux dauphins naissent comme à plaisir de tous les coins du monde, à la fois: condamnés ici, acclamés là, ils traînent une passion qui n’est pas sans comédie. Qu’ils s’appellent Mathurin Bruneau, Hervagault ou Richemond, sabotiers ou commis, ils ont des fidèles irréductibles; je ne parle pas de Naundorff, à qui une ressemblance criarde avec Louis XVI, une obstination héroïque des dévouements aveugles et la complaisance des Etats de Hollande assurèrent le nom de Bourbon, pour les Pays-Bas et sur sa tombe.
Déjà, après les historiens Otto Friedrichs, Lenôtre, Laguerre, etc., etc., M. Alban de Polhes nous avait présenté _l’Orphelin du Temple_ à l’Ambigu, il y a deux ou trois ans; demain, Henri Lavedan nous fera sourire à _Sire_, qui est des innombrables contrefaçons de Louis XVII. Le bon Coppée, le pauvre grand Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam aussi avaient été tentés par ce sujet poignant et de droit plus que divin, par cette figure irréelle et lointaine, couronnée et auréolée, qui se prête à toute poésie et à toute fantaisie.
Pierre Decourcelle n’a pas hésité. Homme de théâtre habile et émouvant, il a voulu faire une pièce, sans plus, théorique et mouvementée: son Louis XVII n’est ni Bruneau ni Naundorff; il disparaît au moment où les faux dauphins vont pulluler: c’est donc le vrai.
Mais contons l’aventure.
Le tout petit marquis de Montvallon est très malheureux d’être poitrinaire. Fils d’un héros vendéen, neveu d’une héroïne, fils d’une mère sublime jusqu’à se donner à Fouché pour délivrer son époux, le pauvre enfant qui ne peut rien faire de ses dix doigts, de son grand cœur et de ses tristes bronches, après avoir entendu que l’infortuné Louis XVII, captif au Temple, va être empoisonné, prend la sublime résolution de le remplacer dans la réclusion et dans la mort, par respect pour la devise de sa maison: «Tout pour le Roi, notre sire!»
Et il le fait comme il le dit. Ce n’est pas aisé d’entrer dans un cachot royal et putride où le fils de Marie-Antoinette souffre mille morts, où un commissaire inhumain lui fait manger le sansonnet qui était son plus cher et plus chantant compagnon. Mais le duc de Montvallon, déguisé en blanchisseur, sait introduire son rejeton qui injurie l’enfant royal, quitte à tomber à ses genoux et dans ses bras quand il n’y a plus personne. C’est--ou ce sont--«les deux gosses». Et le Roy--pourquoi cet y archaïque?--le roi troque ses guenilles contre les loques du Montvallon, franchit les diverses lignes de sentinelles, sort de la prison, tandis que le noble phtisique laisse empoisonner ses derniers jours.
Quatorze ans ont passé. L’épopée napoléonienne bat son plein. La famille Montvallon, émigrée, vit en Autriche et Louis XVII a quelque vingt-quatre ans. Joséphine de Beauharnais lui ayant été secourable dans sa géhenne, il ne peut la chasser du trône. Mais que vient lui apprendre ce damné Fouché qui allait l’appréhender comme un simple duc d’Enghien et qui est retourné, tel un gant, en apprenant qu’il aime Marie de Montvallon, l’enfant de son crime à lui Fouché, la rançon de la liberté du duc? Devant la possibilité de devenir beau-père de la main gauche du roi sans royaume, Fouché, donc, veut lui donner le royaume et l’empire: Joséphine va être débarquée, le divorce est décidé! Louis-Charles de France ne doit plus rien à Napoléon! En vain la duchesse de Montvallon prouve à Fouché qu’il n’est pas le père de Marie: le ministre de la police générale ne peut pas trahir une fois de plus: le pistolet de Solange de Montvallon l’arrête, l’immobilise sur une chaise.
Et, quelques minutes avant Wagram, Napoléon le Grand est capturé dans l’île de Lobau par les quelques fidèles de Louis XVII. Prisonnier, impuissant! dans la ratière! à quelques pas de ses troupes et de l’ennemi! Le jeune Roy triomphe. Mais, se contenant, digne, à peine _commediante et tragediante_, Napoléon invoque la bataille, le génie, la grandeur de la France! Pour un peu, il dirait: «Le temps de vaincre et je reviens!» Mais il n’est pas besoin de cette gasconnade à la Régulus: Louis XVII veut décidément être sans royaume; il ne règne qu’un instant, le temps de rendre le conquérant à la gloire et à l’Histoire qui, au reste, allait le lui réclamer.
Et, dès lors, c’est la fin. En 1815, les Montvallon sont dans les environs de Paris avec leur gendre royal. Il faut fuir: après Waterloo, le gouvernement provisoire, à la tête duquel est Fouché, veut la peau de Louis XVII. Et Fouché lui-même arrive avec des policiers et des grenadiers. Si Marie qui n’est pas sa fille, ne révèle pas la retraite de Louis-Charles, on fusille son père, son vrai père, devant elle. Cris, épouvante, supplications. Et, pour échapper au peloton d’exécution, le duc de Montvallon se brûle la cervelle en lâchant son cri «Vive le Roi, notre sire!»
Louis XVII lui-même va être fusillé. Le brave commandant Hurlevent en est désespéré: c’est lui qui commande les dragons à Rambouillet! Mais, sur le chemin de l’exil, Napoléon passe par là: il sauve celui qui l’a sauvé; il sauve Louis XVII du pouvoir, de la France et même de l’Europe et lui fait engager sa parole royale de se retirer à jamais à la Martinique, dans la maison de Joséphine.
Voilà l’énigme de M. Decourcelle. Elle est claire et n’est pas historique. Alexandre Dumas a fait capturer Louis XIV par les mousquetaires; M. Decourcelle a le droit, au théâtre, de livrer Napoléon à Louis XVII: ça ne dure pas et ça n’a pas d’importance.
Telle quelle, sa pièce intéresse, touche et dure.
Elle est jouée avec chaleur et conviction. Flore Mignot et Castry sont «les deux gosses», dolents et racés, pathétiques, déjà mûris par le malheur, un dauphin très loyal, un martyr plus royal encore; Mlle Franquet est une duchesse de Montvallon qui commande le respect et qui a des indignations sublimes; Mme Bouchetal est un Jean-Bart en jupon à qui il ne manque qu’une pipe et qui est très pittoresquement héroïque. Mlle Bérangère est une jeune fille très dignement amoureuse, une jeune épouse, une fille déchirante d’émotion; M. Mosnier est un Fouché plus traître que nature--et c’est difficile--un monstre à face pis qu’humaine, parfait de cynisme et de férocité; M. Dorival est un duc de Montvallon qui a la plus belle âme, la plus belle épée, le plus mâle courage et les plus beaux bras du monde; M. Fabre est un prêtre de volonté, d’onction et de force; M. Lamothe (Louis XVII) a l’ironie, la jeune majesté, la résignation, la fierté triste, la chaleur nostalgique de son personnage; M. Gravier est un grognard cordial et désespéré. Enfin, après avoir cité MM. Gouget, Angély, Chabert, Liabel, Harmant, Adam, etc., notons sans phrase que Napoléon, c’est le seul, l’unique Napoléon de nos jours, Duquesne lui-même, Duquesne qui a été créé et mis au monde pour incarner le Petit Caporal et pour faire passer sur des salles pleines le frisson de cette grande ombre vivante.
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COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Robe rouge_, pièce en quatre actes, en prose, de M. BRIEUX. (_Première représentation à ce théâtre._)
Moins de dix ans après son apparition, _la Robe rouge_ est presque une œuvre classique: sa fougue, sa force, son âpreté et sa précision, son amère et généreuse humanité, sa tragique équité, se sont imposées à tous et, à en croire l’auteur, jusques aux pouvoirs publics. Des réformes et des garanties sont intervenues qui semblent, selon M. Brieux, ne pas être efficaces mais dont il ne désavoue pas, si j’ose dire, la paternité sentimentale.
Quoi qu’il en soit, cette pièce de bonne volonté et d’éloquence a été acclamée au moins autant au Théâtre-Français qu’au boulevard et l’émotion dure et durera. On sait que le sujet est simple et grand, le drame un et triple, et qu’il n’est rien de plus habile, comme à regret, et de plus pathétique: c’est trop vrai et trop criant: nous ne pouvons pas songer à l’outrance et à la charge, nous sommes emportés. Et c’est bien là la leçon de l’ouvrage: ce n’est pas une satire générale, c’est une exception, un fait divers, une terrible tragédie, humble et locale. La magistrature reste debout--et assise: nous n’avons vu que des individus très déterminés, pas des types universels--et de pauvres gens!
Je n’ai pas à rappeler le sujet: il s’agit du double martyre d’Etchepare et de sa femme Yanetta. Le mari est accusé de l’assassinat d’un vieillard de quatre-vingt-sept ans, est _cuisiné_, torturé, atrocement câliné, démenti, retourné par le juge Mouzon, joyeux drille et affreux drôle qui, ambitieux, vaniteux et sadique, joue de son trouble, de sa peur, de sa brutalité impuissante, avant de jouer avec sa tête, le mate et l’accule. La femme, épouse irréprochable, mère admirable, a eu, dix ans auparavant, une aventure ignorée, une condamnation injuste dont le juge la soufflette et l’étrangle, dont il ravale ses protestations, sa franchise et sa dignité; il finit par arrêter la malheureuse, d’un arbitraire insensé, lorsqu’elle se rebiffe et se relève. Qu’importe, dès lors, que, au grand jour de l’audience, le ministère public sûr du triomphe, n’ayant plus qu’à tendre sa robe pour y voir tomber deux têtes innocentes, qu’importe que le procureur ait une hésitation sublime, une rétractation divine et humaine? Le président a appris à l’accusé la faute de sa femme. Acquitté, ruiné, détruit, le paysan basque ne peut supporter une tache de boue sur une veste brune: il s’en ira avec sa vieille mère dans les Amériques, en emmenant ses enfants. Yanetta n’a plus qu’à tuer le juge infâme, l’auteur de son anéantissement de femme et de mère, ce qu’elle fait avec emportement. «Juge, qui te jugera?» dit l’Ecriture.
--Personne, répond Brieux, frappe, plaideur!
J’ai dit la fortune, le triomphe, même, de cette reprise. Le public, en sa chaleur, s’intéresse beaucoup moins à la robe rouge, au siège de conseiller, objet des désirs de tout le parquet, de tout le tribunal de Mauléon. Et les robes mêmes, noires ou rouges, les ceintures d’un bleu cru, les toques trop galonnées ne font pas d’effet.
G. Grand, buté, obtus, accablé, simple, fier, tâtonnant et esclave d’un honneur aveugle; Huguenet, avantageux, faussement subtil, ahanant, tenaillant, caressant, comme avec un fer rouge, insinuant et majestueusement crapuleux ont retrouvé, décuplé leur succès du boulevard. André Brunot est un député conventionnel, familier, astucieux et d’une philosophie intéressée qui a vieilli. Numa est un président d’assises un peu chargé, timoré et caricatural. Truffier est parfait dans un rôle facile de vieux juge sacrifié et frondeur. Lafon est excellent en témoin ahuri, Croué délicieux en greffier, et M. Garay a une invraisemblable dragonne d’officier de gendarmerie.
Mme Thérèse Kolb a la plus grande et la plus simple autorité dans le rôle de la mère d’Etchepare; Mlle Dussanne est charmante en petite fille de magistrat besogneux; Mlle Bovy, qui paraît une seconde, est mignonne en montagnarde.
M. Silvain, souffrant encore peut-être, a été un bon procureur déplacé dans un parquet de province. Suant, soufflant, criant, tragique à vide, il a haussé et dépassé son personnage, portant la robe en hiérophante et en grand-prêtre, alentissant l’action et prêtant de la majesté, du mystère et de la sonorité aux silences mêmes: ce sont les défauts de ses immenses qualités: il se mettra au point et amenuisera son génie.
Mme Persoons a toutes les grâces neutres de son rôle d’épouse trop dévouée.
M. Alexandre est un procureur général jupitérien et apeuré; M. Georges Le Roy un substitut ardent.
Quant à Mlle Delvair (Yanetta), elle est toute franche, toute violente, tout amour, tout désespoir. Sa vigueur tragique est admirable. Je ne me livrerai pas au jeu dangereux des comparaisons: mettons que je n’ai pas vu Réjane dans ce rôle. Mlle Delvair n’a pas ces brisements de voix, ces brisements de corps, ces agonies de bouche et d’yeux, ces mille riens de sublime sensibilité... Mais quelle puissance! quelle involontaire gradation de l’horreur, de la honte à la haine et au meurtre lorsqu’elle sacrifie le magistrat sacrilège sur les ruines de son amour à elle et de son foyer!
_La Robe rouge_ donnera des lauriers d’or à la Comédie-Française: elle y a fait entrer déjà Huguenet et Grand, sans parler de l’habit vert--couleur complémentaire--qu’elle a donné à Eugène Brieux.
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VAUDEVILLE.--_Suzette_, pièce en trois actes de M. BRIEUX.
Suzette, c’est l’enfant-roi. Adorée par son père, adulée par sa mère, elle est _idolée_ par ses grands-parents. Le malheur, c’est que tout ce monde-là n’est pas d’accord. Et quand je dis ce monde-là, je m’abuse: ce sont des mondes.
L’ancien magistrat Chambert et sa digne et rigide épouse n’ont pu, après plus de dix ans, encaisser, si j’ose ainsi parler, leur bru, Régine Chambert. Fille d’un capitaine au long cours, élevée à la diable, coquette, étrange, artiste--horreur!--elle dérange leurs idées glaciales, leur cadre étroit et n’est pas à sa place dans leurs portraits, pardon! leurs photographies de famille. Elle doit venir dans leur _mas_ méridional: quel ennui! Un coup de sonnette: c’est le fils avec sa chère bambine Suzette. Et Régine? Pas de Régine, Henri Chambert l’a trouvée en train d’embrasser un monsieur. Il l’a rossée: elle a crié et proclamé qu’elle avait un amant. Joie! Le divorce est là pour un coup! Et les vieux auront leur Suzette à bouche que veux-tu! Aussi, lorsque la mère éplorée et repentante vient demander sa fille, lorsque l’épouse veut s’expliquer avec son mari, je vous laisse à penser de quelle façon elle est éconduite, expédiée, expulsée par son magistrat de beau-père: la guillotine sèche, sans plus.
Le second acte nous fait gravir les hauteurs de Montmartre. Le capitaine au long cours est en train de donner les plus pernicieuses intonations tragiques à sa fille Myriam, auditrice au Conservatoire, en train de reconduire poliment un pignouf qui s’est fourvoyé dans les jupes de sa fille Solange, élève sage-femme et vierge forte au verbe pittoresque et à la vertu virile, lorsque son autre fille, l’aînée,--celle qui a mal tourné, car elle est mariée!--Régine, enfin, vient avec l’éternelle Suzette qu’elle a subrepticement enlevée à la pension. Elle divorce! Tant mieux! Son paltoquet de mari, peuh! Mais voici le paltoquet. Les deux époux échangent leurs torts à bout portant: ça va s’arranger quand les parents Chambert font irruption. Gabegie sur toute la ligne: le loup de mer et le chat-fourré se mangent ou presque; les hommes de loi--le divorce est en instance--font irruption et emportent Suzette tandis que, impuissante et éplorée, Régine clame sa douleur et son désespoir.
Suzette est aux mains des Chambert. Sa grand’mère lui fait écrire à Régine les lettres les plus arides. A peine si la malheureuse enfant a un instant bien à soi pour faire savoir à sa petite maman qu’elle l’aime toujours. Et le divorce bat son plein. Avoué, avocat blaguent et triomphent d’avance.