Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 7
A Versailles, tout s’arrange, non sans mal. La Maintenon a remplacé la Montespan; le roi est devenu dévot; ce ne sont qu’offices, cardinaux, capucins. Lauzun, accusé de faux, triomphe par sa piété, fait accabler la Montespan par le naïf témoignage de Saint-Mars: le roi consent à son mariage avec Mademoiselle, à condition qu’il reste secret: il n’est connu que de toute la cour.
Cette image d’Epinal, bien découpée--un peu trop--a été fort applaudie. Elle eût plu davantage si un souci de précision et de vérité assez mal venu au théâtre n’avait poussé les deux auteurs à donner à Louis XIV des attitudes presque piteuses, un je ne sais quoi de mesquin et de faux et si cette pièce avait été un vrai drame au lieu d’être, aux chandelles, une gazette anecdotique pas très sûre: il ne faut pas être trop fin au théâtre. MM. Jean Coquelin et Henri Hertz ont merveilleusement habillé cette anecdote: il y a un luxe de tentures, d’armoiries, de livrées, d’uniformes, de broderies qui tient du prodige et de la vérité.
Mme Gilda Darthy est émouvante et délicieuse dans son rôle de Mademoiselle: elle ne s’est pas assez vieillie: qui le lui reprochera? Lorsque, à la prison de Pignerol, elle apparaît en amazone de la Fronde, elle a l’air encore de tirer le coup de canon qui doit tuer son mari. Mme Franquet est une Montespan joliment et royalement traîtresse, Mlle Jane Eyrre est une jeune Maintenon un peu maniérée. Mme Carmen Deraisy est une Mme de Nogent très fraternelle.
M. Laroche a été un Louis XIV un peu bien familier, trop vrai, trop selon les indications de Saint-Simon et la fameuse cire de Versailles: il a manqué de grandeur. M. Dorival est un maréchal très suffisant et très entripaillé; M. Monteux est, contrairement à la vérité, un Montespan fort intelligemment courtisan; M. Chabert est un adroit valet. Quant à M. Tarride, il est un Lauzun trop fin, trop en dedans, trop en nuances. Il est à la fois Damis, Scapin et Mascarille; il trompe, il exagère, il gasconne: on ne s’en aperçoit pas assez. Il ne se retrouve que dans des scènes de tendresse et de gentillesse. Mais il gasconnera un peu mieux et sera moins précieux, l’action deviendra moins lente, moins longuette, plus sincère et, dans la magnificence des décors et des costumes, cette jolie histoire d’amour, très noble et très tendre, connaîtra peut-être le durable succès distingué et populaire qui convient à un conte de fées et à ce que Mme de Lafayette appelait une nouvelle historique.
[Vignette]
THÉATRE DES ARTS.--_Demain_, un acte, de M. P.-H. RAYMOND-DUVAL, d’après la nouvelle de Joseph CONRAD; _les Possédés_, trois actes, de M. H.-R. LENORMAND.
Après s’être élevé de la frénésie charnelle et colorée de _la Marquesita_ à la suavité angélique et évangélique de _Mikaïl_, qui était toute harmonie, toute sainteté et toute nuance (du Tolstoï orchestré par Robert de Montesquiou), le théâtre des Arts n’a pas daigné toucher terre à nouveau tout de suite.
Il donne un drame singulier, violent et austère qui frappe et qui émeut et qui ne laisse retomber le spectateur à la réalité grise qu’après l’avoir promené sur les ailes les plus fières et les plus hagardes.
Je n’insisterai pas sur _Demain_. C’est un petit acte, un peu long, où un vieux capitaine au long cours attend si fiévreusement, si terriblement son fils, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas le reconnaître lorsqu’il vient enfin: il ne l’attend que _demain_; pourquoi vient-il aujourd’hui? Ce n’est pas lui! Ça se passe dans un décor de brume, à Port-Louis, avec un aveugle, M. Lucien Dayle, très nature, un marin aventureux, bourlingueur, mélancolique et fatal, M. Pierre Roux; avec M. Sauriac, un capitaine très, très fou. Mlle Marie Kalff est une fiancée triste et émouvante.
_Les Possédés_ ce sont les hommes de génie, les créateurs de science et d’art, les novateurs qui se croient maîtres de la Nature et de l’infini, et qui sont les esclaves de leur démon intérieur, de leurs découvertes, de leurs recherches, qui ne sont plus que des machines de lumière, de beauté et d’idéal, qui n’ont plus de cœur et d’âme, qui donnent à la flamme d’au-delà non pas seulement leurs meubles, comme Bernard Palissy, mais leurs amis, leurs proches, leurs enfants, leurs scrupules, leur bonheur et leur honneur, jusqu’au moment où ils se consumeront eux-mêmes et que leur raison fondra dans le vain creuset de gloire, d’inquiétude et de futur.
Voici l’illustration. Heller est un savant fameux: c’est mieux, la science entière, la plus grande science, hermétique et triomphale. Il a dissocié le radium--déjà!--et son fils Marcel est, tout jeune, un musicien de génie. Marcel va faire jouer le premier acte de son premier opéra--un chef-d’œuvre--et, sou par sou, il a prélevé sur le maigre produit des leçons qu’il donne la somme énorme de 500 francs qui va réaliser son rêve et établir sa réputation. Mais il est bon: un faible et indélicat cousin--un poète--lui rafle ses économies, sous un prétexte inventé et pour faire la noce. Colère épouvantable du vieil Heller. Marcel le quitte et ira vivre à Paris avec son amie Suzanne, fille d’un vieux peintre, Adrar, qui a renoncé au génie, qui fait du métier et de la bonté.
La misère s’aggrave. Les leçons dépriment et épuisent le musicien. Il sent son génie l’abandonner. Son père vient le voir: il ne fera rien pour lui, car il a ses expériences. Mais peut-on hésiter à faire les pires vilenies quand il s’agit de chef-d’œuvre? Qu’il fasse chanter son oncle René: il a deux lettres terribles contre lui. Que diable! Lui-même, l’illustre Heller, n’a-t-il pas jadis, pour la science, été l’amant rétribué d’une vieille Écossaise mystique? Marcel hésite encore: il hésite même lorsque sa fripouille d’oncle lui offre une place infime--comme dans _Chatterton_--et refuse tout secours à l’Art. Mais une vision fugitive et traquée, une Allemande qui a volé, qui a entôlé pour nourrir son enfant, enlève ses dernières pudeurs au créateur. A-t-il le droit, lui, de laisser périr son enfant, à lui, son œuvre? Et froidement, pardon! fiévreusement, il vend à René Heller les lettres accusatrices contre 20 000 francs.
Cet argent ne lui a pas porté bonheur. Il est en Suisse, avec son père, de plus en plus enragé de chiffres, de formules et d’équations, avec la douce et aimante Suzanne, avec son cousin-poète Jean, avec le vieil Adrar, qui achève de mourir, en bonté et en beauté. Mais le terrible Heller a senti que Marcel n’aime plus Suzanne: il fait venir une Russe qui est plus propre à servir le génie de son fils par sa grâce et ses airs exotiques. Marcel, bientôt, avoue à sa maîtresse qu’il ne l’aime plus, qu’il n’aime plus que son génie, qu’il va plus haut, plus haut. Il va si haut que lorsque tout le monde est désespéré, lorsque le vieil Adrar est mort dans un demi-enthousiasme et un demi-navrement, il étrangle son cousin Jean, qui lui a volé son argent, le lance par la fenêtre dans un précipice tout exprès, s’agite, délire, délire et reste haletant, béant, hébété et vacillant dans les ténèbres jusqu’à ce que le rideau tombe.
Cette pièce a été fort acclamée et le jeune auteur, M. H.-R. Lenormand, a été contraint de s’exhiber et de se prêter aux applaudissements les plus directs. Elle a de la noblesse, et de l’audace et de l’humanité. Elle se termine sur un renoncement et sur le tacite éloge de la famille, de l’amour et de la sensibilité. Peut-être eût-elle gagné à être jusqu’au bout inhumaine et à ne pas faire de concessions. Il y a déjà longtemps que Huysmans a écrit: «Avoir un bon appétit et n’avoir plus de talent, quel rêve!» Mais peut-on comprendre au théâtre le vierge sacerdoce du génie? Et en outre n’avons-nous pas connu les plus grands savants comme les plus tendres et les plus prévoyants des époux et des pères? Les personnages de M. Lenormand sont d’émouvantes entités.
M. Durec est un Marcel Heller humain, surhumain, inhumain, très aimant, très désespéré, très dément; M. Magnat est un burgrave de laboratoire majestueux et implacable, M. Albérix est un poète-cambrioleur dolent et charmant dans le plus ingrat des rôles. Quant à Séverin-Mars, il a été admirable: il est toute l’humanité de la pièce et il a des coups de pouce pour modeler l’idéal, des accablements, un sourire de gentillesse et d’espoir qui illumine jusqu’au tableau noir.
Mlle Marie Kalff a été infiniment dramatique et touchante dans le personnage de Suzanne. Mlle Jeanne Clado exprime à merveille le charme, l’inspiration, l’attirance slaves; Mlle Dolorès Mac-Lean est une entôleuse poignante. Enfin, dans un rôle de femme fatale, Mlle Andrée Glady a été toute délicieuse de naturel, de fantaisie, de philosophie pratique, de vie, pour tout dire: c’est le sourire de cette tragédie antique, c’est _le vivace et le bel aujourd’hui_ de cette idéologie d’hier et de demain.
[Vignette]
THÉATRE APOLLO.--_La Veuve Joyeuse_, opérette en trois actes (d’après Henri MEILHAC), livret de MM. Victor LÉON et Léo STEIN, musique de M. Franz LÉHAR.
Tout arrive. Après tant de _Veuves soyeuses_, _broyeuses_, _aboyeuses_ et _giboyeuses_, après tant de parodies d’avant-garde, d’airs détachés et de ritournelles, nous avons, bons derniers, cette unique, illustre et universelle _Veuve joyeuse_ qui fit les beaux soirs, les belles nuits et les beaux rêves de l’Europe et de l’Amérique, de l’Océanie et des deux pôles et qui nous vient, plus que légère, plus que magnifique, en splendeurs, en mousse, en gaze et en jambes, tuyautée, brodée, surbrodée et sertie d’une musique facile, entêtante et obsédante, dans un éclat, dans un mouvement, dans un entrain à la fois magiques et puérils: ça tient des _Mille et une nuits_ et de la rengaine, de la féerie et du conte moral, c’est tout ballet et toute romance, tout chahut, toute valse lente, pleurée, chaloupée, ululée, dolente, tournoyante et tourbillonnante; c’est de la folie et du sentiment, de l’outrance et de la simplesse: c’est un rien qui souffle en caresse et en tempête, qui parle aux sens, qui flatte l’oreille et berce le cœur, qui énerve délicieusement sans en avoir l’air, qui déchaîne l’applaudissement, qui se fait bisser et trisser: l’infini sans qu’on sache pourquoi: voilà!
On sait que _la Veuve joyeuse_ nous vient, nous revient, par le plus long: ce fut _l’Attaché d’ambassade_ du jeune Henri Meilhac, qui se fit applaudir sur le théâtre du Vaudeville, le 12 octobre 1861 et jours suivants. Il s’agit d’une très jeune veuve multimillionnaire--les millions étaient vingt, ils sont cinquante, mais l’argent a tellement diminué!--qu’il ne faut pas laisser passer à l’ennemi. Les millions doivent rester nationaux! La nation--c’était en 1861, la principauté de Birkenfeld? c’est, aujourd’hui, l’Etat de Marsovie (si j’ai bien entendu)--délègue son ambassadeur à Paris pour empêcher les capitaux de devenir français. Rassurez-vous tout de suite: ils demeureront parisiens. L’ambassadeur, qu’il s’appelle le baron Scarpa ou le baron Popoff, est idiot; mais l’attaché, comte Prax ou prince Danilo, est le plus charmant, le plus séduisant, le plus désintéressé mauvais sujet du monde, ivrogne pour avoir une contenance (pardon!), passionné malgré lui et qui finit par réussir, en dépit de tous et de soi, et qui, quoi qu’il fasse pour repousser, en même temps qu’une femme qu’il adore, une fortune qui lui fait honte et horreur, doit doucement, héroïquement et tendrement se résigner à être le plus heureux des époux aimés et le plus opulent des diplomates.
Mais quelle importance a donc l’argument? Je sais de vieilles gens de mes amis qui préfèrent à toute la musique de _la Veuve_ la douzaine de vers espagnols qui étaient chantés par Juliette Beau en 1861:
_... Ay chiquita que me muero Sabiendo lo que te quiero, Y que me muero por ti!..._
Il faut savoir gré à MM. Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet, qui ont très discrètement mis du français sur le livret viennois, d’avoir rétabli textuellement des phrases de Meilhac, mais qu’importent un texte, des paroles, des mots en cette sarabande éblouissante, en cette furie de mouvements, de sourires, de désirs irrités et de refus mendiants, de refrains-gigognes qui fusent, qui éclatent, qui se multiplient, qui, soulignés de gesticulations, de grimaces, de groupements comiques, de gigues funambulesques, deviennent des hallucinations mélodiques et les plus gais, les plus tyranniques cauchemars? _L’Attaché d’ambassade_ ne comportait que deux décors, une salle de l’ambassade et une serre, à la campagne, près de Paris. _La Veuve joyeuse_ a la salle de bal, un parc avec temple antique, le sanctuaire même du bar Maxim’s avec une infinité d’uniformes exacts, de travestissements nationaux fantastiques, de broderies, de seins, de cheveux, d’yeux, dans une atmosphère changeante, éternelle, électrique de sensualité et de sentimentalité. Car il y a la petite fleur bleue à la viennoise, le souvenir d’enfance, qui se danse et qui pâme, la _gemütlichkeit_, avec de la fantaisie et des tziganes.
Ç’a été un triomphe: les airs les plus connus ont été salués avec transport, les airs moins connus ont paru nouveaux: la berceuse, la valse évanouie et frénétique, la bourrée plus ou moins russe, les couplets tendres, les couplets farces, tout a plu: c’est touchant.
La veuve joyeuse, c’est miss Constance Drever. On sait que, dans ce rôle, on n’a que l’embarras du choix: il y a deux mille _veuves joyeuses_ comme il y a trois mille _Salomé_: eh bien, miss Constance Drever est étonnante de fougue, de langueur, de sourire, d’exotisme, de charme artificiel et infatigable, de zézaiement gentil, de voix souple, de geste infini: quand elle se laisse emporter par le joli baryton Defreyn (le prince Danilo) en une danse de septième ciel, elle respire toute la volupté, d’avance. Mme Thérèse Cernay est une ambassadrice ardente, retenue, pudique et cynique de la plus juste voix. Mme Nell Breska chante fort bien et trop peu, et Mme Landar est on ne peut plus comique. J’ai dit la grâce impertinente, l’émotion involontaire et vibrante, l’énergie virevoltante de l’harmonieux Defreyn: Sardieux, en hussard, est un ténor élégant; Casella et Saidreau sont coquettement grotesques; Victor Henry est, comme toujours, le plus irrésistible bouffon. M. Félix Galipaux joue l’ambassadeur avec une frénésie, une jeunesse, une conscience, une foi inouïes: il est plus Galipaux que nature: ses _galipettes_ sont épileptiques, historiques, légendaires.
Et _la Veuve joyeuse_, dans son faste oriental et parisien, avec ses danseuses, ses mimes, sa figuration, sa folie, sa musique capricante, berçante et énervante, ses chairs étalées, ses frissons de gaze et de tulle, ses clochettes et ses violons a pris Paris, un peu tard, comme tout l’univers.
Quand reprendra-t-on, au Vaudeville ou au Français, l’_Attaché d’ambassade_--sans musique?
[Bandeau]
THÉATRE DES ARTS.--_Œuvre posthume_, un acte en vers, de M. Alfred MORTIER; _l’Eventail de lady Windermere_, pièce en quatre actes, d’Oscar WILDE (adaptation de MM. RÉMON et J. CHALENÇON).
Nous ne sommes plus au temps où «l’Œuvre», non sans héroïsme, jouait furtivement cette _Salomé_ qui fit, depuis quelques années, son fructueux et somptueux tour du monde,--du grand monde,--et connut tous les triomphes. Depuis que M. Wilde est mort, il est entouré de tous les dévouements.
Mais c’est une piété singulière et comme indiscrète d’avoir fait franchir le détroit à la comédie à la fois naïve, compliquée, superficielle, tout en dialogue et si pauvre en action, que donne le théâtre des Arts. Je crois pouvoir affirmer que l’auteur de _la Ballade de la geôle de Reading_ ne désirait nullement voir représenter en France _l’Eventail de lady Windermere_. Dans la complaisance qu’il avait pour la moindre de ses productions et de ses saillies, il gardait quelque rigueur à son théâtre: à ses yeux, ses pièces étaient à la fois des distractions, des besognes destinées à l’amuser et à assurer «sa matérielle». Empli du plus religieux respect pour ses poèmes et ses contes, il se présentait, le cigare aux lèvres et avec le plus nonchalant sourire, aux spectateurs qui acclamaient le plus frénétiquement ses œuvres dramatiques. Dans la détresse de ses derniers mois, il souhaitait qu’on jouât _l’Eventail_ aux Etats-Unis, parce qu’il n’aimait pas les Américains.
Lady Windermere est une jeune dame du plus grand monde, épouse parfaite du plus noble, du plus insoupçonné des maris. Une vieille folle, la duchesse de Berwick, vient troubler sa quiétude: Windermere «flirte» outrageusement avec une dangereuse créature, Mme Erlynne. Lady Windermere découvre des preuves: son époux donne de grosses sommes d’argent à cette Mme Erlynne. Et Windermere ne nie pas; à peine s’il insinue que tout ce qu’il a fait pour Mme Erlynne, il l’a fait pour sa propre femme; bien plus, il veut la faire inviter, il l’invite au bal que donne, le soir même, lady Windermere. C’en est trop: si cette gueuse vient, la jeune femme lui brisera sur la face l’éventail que son mari lui a offert pour sa fête; elle s’en va, bouleversée, et l’époux, resté seul, murmure: «Je ne peux pourtant pas lui dire que c’est sa mère!»
Vous aviez déjà deviné, n’est-ce pas? Et vous n’avez pas besoin du développement. Vous savez que la jalousie de lady Windermere excitée contre sa propre mère, en raison de son esprit, de sa séduction, de son audace et de son aisance, lui fera déserter le domicile conjugal et aller chez lord Darlington; que Mme Erlynne sauvera sa fille, pour lui épargner son propre destin, qu’elle se substituera à elle, acceptera le mépris--dont elle a l’habitude--avec son insouciance coutumière; dira, quand on découvrira le fatidique éventail, qu’elle l’a emporté par mégarde; vous avez deviné aussi que tout se termine très bien, que la mère et la fille se quittent ravies, à peine émues, que Mme Erlynne emporte la photographie de lady Windermere et de son tout jeune enfant, le providentiel éventail, et qu’elle vivra heureuse elle-même, en Italie, mariée à un vieil imbécile--car la vertu doit être récompensée, en Angleterre.
C’est très gentil, très pailleté, plein de mots, de remarques, de fantaisies: c’est du sous-Dumas fils, du sous-Sardou, mais qu’importait à un dandy lyrique, qu’importe à une ombre libérée?
Ce n’est pas excellemment joué: notons Mme Suzanne Avril, évaporée, astucieuse, dévouée dans des rires, Mme Emmy Lynn, épouse trépidante, Mme Marie Laure, duchesse en enfance d’enfant terrible, M. Durec, lord très provincial, M. Dauvilliers, Don Juan assez cockney, et M. Lucien Dayle, ganache sympathique.
Cette pièce âgée--elle date de 1892--et posthume ici, était précédée d’un acte en vers du même nom: _Œuvre posthume_. Il y est prouvé qu’on ne peut faire insérer une poésie dans un journal qu’en étant cocu--et mort. Et même cela suffit-il? Il est vrai que l’organe en question s’appelle _le Corsaire_--et ça ne nous rajeunit pas, camarade Alfred Mortier! Citons, par rang de taille, M. Lucien Dayle, directeur cynique, M. Dullin, barde de Gavarni, M. Stengel, valet pis que lettré, et Mlle Hélène Florise, fine, spirituelle et farce, qui a cinq pieds sept pouces: la stature des carabiniers.
[Bandeau]
THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_L’Assommoir_ (reprise), pièce en cinq actes et neuf tableaux, de MM. BUSNACH et GASTINEAU (d’après le roman d’Emile ZOLA).
Nous avons revu la ferme! La ferme qui fit les beaux jours de l’Exposition de 1900 et qui n’était, vous vous rappelez? ni modèle, ni normande.
Quelle ferme?
--Ta gueule!
Et c’était très parisien, très distingué, très nouveau. Cette estimable tradition--est-elle de Claudius ou de Lucien Guitry?--retrouve sa virginité et sa verdeur sympathique. Au reste, neuf ans, c’est un bail,--et _l’Assommoir_, en gros et en détail, par son thème, ses hors-d’œuvre, ses à-côtés, son comique et son tragique, par son ample et diverse horreur, par sa fantaisie, par la splendeur de sa distribution, demeure classique, redevient neuf, est prodigieusement saisissant et divertissant.
Il est inutile, n’est-ce pas? de ressasser l’action et l’antienne. La blanchisseuse Gervaise, abandonnée par son amant Lantier, fessant à coups de battoir, au lavoir, sa trop heureuse rivale Virginie; l’idylle mélancolique de Gervaise et du couvreur Coupeau, les noces pittoresques au sommet de Montmartre, l’accident de Coupeau, précipité d’un toit, par la rancune de la grande Virginie, qui ne le prévient pas d’un danger trop réel; l’affreuse emprise de l’ivrognerie sur Coupeau convalescent et en jachère, l’ivrognerie croissante et triomphale mangeant la boutique de Gervaise, mangeant le corps, la force, la dignité, l’âme si j’ose dire, de Coupeau, jetant les Coupeau à la ruine, au déshonneur, emportant, grâce à la traîtresse Virginie, Coupeau dans une attaque titanesque de _delirium tremens_; la mort lamentable et charmante de Gervaise, qui mendie son pain et le repos éternel dans les bras d’un brave garçon barbu qu’elle a toujours aimé sans l’avouer, toute cette épopée de honte, de misère et de vérité trop crue et outrée est universellement connue. D’autant que la pièce, au moins, est très morale: la traîtresse Virginie, le hideux et séduisant Lantier sont tués tous deux d’_un_ coup de revolver (ainsi que le dit le programme) par le tardif mari, le vieux militaire, l’aspirant-sergent de ville Poisson.
Et ce mélodrame a les décors les plus variés, la figuration la plus grouillante, les agréments les plus en relief: on y boit, hélas! mais on y mange; on y crève de faim, mais on y chante; il y a des convulsions, mais on y pince des entrechats. On n’a pas le temps de souffler, mais on rit, on pleure, on frémit; c’est admirable.
Pour fêter leur prise de possession de l’Ambigu, Jean Coquelin et Hertz ont pris à droite et à gauche et dans les plus hautes sphères de l’art des vedettes, des vedettes et des vedettes.