Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 6
Pourtant, il s’en va porter chez des Barbares son secret de lumière et sa claire victoire: Amahelli et Ariane songent ensemble au héros, comme deux épouses fraternellement enamourées, mais la jalousie la plus atroce reprend la reine: Bacchus va revenir et c’est Ariane qui est la préférée. Elle a une invention effroyable: Bacchus doit mourir si quelqu’un ne prend pas sa place sur le bûcher qu’on lui prépare. Ariane n’hésite pas: elle se sacrifie une fois de plus et, après les plaintes les plus douces et les plus suaves adieux à la vie, elle se laisse envelopper du voile noir et va à la mort. Et Bacchus, qui revient, ne trouve qu’Amahelli, Amahelli caressante et perverse, qui s’offre. Mais à toutes ses supplications, le dieu, terrible, ne répond que par ces mots: «Femme, qu’as-tu fait d’Ariane?» Et quand il rejoint, trop tard, Ariane, qui s’est poignardée sur le bûcher, il ne peut qu’appeler la colère de son père Jupiter, que voir le gigantesque coup de tonnerre, la foudre qui abat Amahelli, qui enlève le bûcher,--et l’apothéose où Ariane trouve enfin son juste séjour, l’Olympe.
Je n’ai pas tâché à rendre la variété, la force, la grâce, le pathétique de cette musique de sentiments, de cœur et d’âme où la prière, l’épopée, la passion, la tendresse et le désespoir se succèdent, se mêlent, s’étreignent, où les sonorités épuisent leur paroxysme, où les pleurs et la tristesse, de sourdine en sanglots, font du thème le plus savant, le plus naïf, le plus touchant murmure. Avec une conscience inspirée, M. Massenet a reconstitué ou inventé des rythmes sauvages, pis que tziganes--et les plus célestes mélodies. Et, dans cette œuvre qui a une auguste mélancolie en raison de la perpétuelle image de la mort et du souvenir trop présent, hélas! d’une trop proche catastrophe, la vie finit par triompher, en harmonie et en beauté.
L’interprétation est merveilleuse. Muratore est Bacchus lui-même, jeune, éclatant, triomphant, nimbé d’amour et de joie féconde: sa voix, son geste, sa foi, défient toute perfection. Mlle Lucienne Bréval est une Ariane de délice et de fatalité: elle a les accents les plus puissants et les plus tendres, un don de son âme constant et chantant, une grâce à la fois sculpturale et olympienne, une humanité émouvante et édifiante: c’est du plus grand art.
Mlle Lucy Arbell est une Amahelli forcenément passionnée et tragique, de voix ample et savante, de mouvement juste, de conviction éloquente et prenante: elle a sauvé un rôle écrasant. Mme Laute-Brun est une confidente très dévouée et très en voix. M. Gresse est un révérend très imposant, et d’un timbre qui remuerait les pires cavernes.
Dans les rôles parlés du premier tableau, Mme Renée Parny a incarné, si j’ose dire, une superbe Perséphone, tragique d’attitude, bien disante, émue, majestueuse et toute-puissante malgré soi, Mme Lucie Brille a été la plus vibrante, la plus virile, la plus séduisante Clotho et M. de Max est un Antéros plus dieu encore que le surdieu.
Mais, dans ces décors de pittoresque, de rêve et d’infini, parmi des costumes magnifiquement anachroniques (mais Titien donna-t-il à Bacchus et aux siens leurs vêtements véritables?), dans un grouillement inimaginable de guerriers, de bacchantes, d’indiens, de satyres et de faunes, le ballet a été aux nues avec cette incomparable Zambelli aérienne, charmeresse, qui, dans sa grâce, dans sa noblesse, dans son tourbillon divin, est un souffle de délice et qui laisse, dans la salle, chacun des spectateurs haletant et enthousiaste, le cœur purifié et l’âme emplie d’ailes!
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.--_Le Vieil Aigle_, opéra en un acte, paroles et musique de M. Raoul GUNSBOURG.
Dans l’enchantement et l’éblouissement du gala de la Presse où, entre autres merveilles, nous eûmes l’unique et vrai duo de _Roméo et Juliette_ avec Smirnow et Lipkowska, _le Vieil Aigle_ de Raoul Gunsbourg prit dans ses serres puissantes le cœur et l’âme de Paris.
On avait déjà applaudi à Monte-Carlo cet opéra rapide, chaleureux et nerveux. On le connaît. C’est une œuvre brève, intense, brutale et passionnée. Poète et musicien tout ensemble, l’auteur s’est interdit tout développement, toute digression. Il frappe. Il happe l’émotion et le pathétique. Il a enveloppé étroitement la situation la plus étrange et la plus féroce, les sentiments excessifs, le pathétique le plus humain et le plus inhumain. C’est une gageure et un tour de force de simplicité, c’est la crise, une crise de grandeur et de douleur, de sublime souffrant et saignant.
Tout lutte, le sentiment et l’appétit, la tendresse et la fringale charnelle, et la musique de Gunsbourg naît avec son poème même, sans recherche, mais non sans trouvaille (ou retrouvaille), spontanée, au petit bonheur, dans un grand souffle de fatalité, riche de couleurs et de nuances, révélatrice, énergique, psalmodique et tendre, désespérée et frénétique, rauque et fervente, toute sensualité et toute douceur.
La rivalité amoureuse et fougueuse du vieux Khan Asvad el Moslaïm et de son propre fils Tolaïk autour de la jolie esclave Zina, la misère physique et morale du vieux chef gigantesque qui a juré de donner à son fils tout ce qu’il demanderait, sa magnanime et effroyable résignation, le pacte de mort conclu entre les deux hommes pour la dolente et charmante proie, les câlines effusions de Zina et son ensommeillement enchanté vers la mort, la tristesse surhumaine du Titan esseulé, c’est un seul thème mélodique où il y a le déchaînement de la sensibilité humaine exaspérée, les paroxysmes de la passion, de l’harmonie et du lyrisme mélancolique. Dans les phrases chantées et les phrases tues, les états d’âme éclatent, les artères battent, la furie sourd: c’est la chair qui crie, c’est l’instinct contre le bonheur et la bonté--et c’est simple, invinciblement. Chaliapine a été un formidable et douloureux Asvad: sa voix d’une profondeur et d’une autorité changeante et incalculable; sa mimique éloquente, son geste inspiré, la sincérité de son expression, tout a été aux nues: il a interprété _le Cantique des Cantiques_, _l’Ecclésiaste_ et _le Miserere_ ensemble: c’est prodigieux. Rousselière, dans le rôle ingrat du fils Tolaïk, a eu les accents les plus forcenés et les plus harmonieux, l’ardeur la plus sauvage, le désir le plus vrai et le plus inhumain. Quant à Mme Marguerite Carré, pâmée, aimante, s’abandonnant, caressante et lentement, suavement mourante, elle a été le charme, la grâce, la mélodie triomphante.
Il n’était que temps, après les bravos et les acclamations, de laisser la place à l’admirable Bréval, à l’ensorcelante Cavalieri, à l’impérieux Muratore: ç’allait ressembler à une prise de possession à l’Académie nationale de Musique...
Et Léon Jehin a conduit _le Vieil Aigle_ à la victoire,--de tout son cœur.
[Vignette]
THÉATRE DU CHATELET (saison russe).--_Ivan le Terrible_ (_la Pskovitaine_), opéra en trois actes et cinq tableaux, de M. N. RIMSKY-KORSAKOW.
Que ce soit du ballet ou de l’opéra, la musique russe est tout mouvement et tout frisson: lente ou saccadée, populaire ou religieuse, elle reste rire ou sanglot: dramatique, enfin. Le rêve même, l’extase et la prière sont réalistes: partant, du sentiment profond, physique dans le mysticisme et la métaphysique, de la vie sonore, forcenée, alanguie et brutale, un instinct qui s’attache à la terre et traduit les cieux, avec des ailes, du bronze, du fer, de la misère, de l’amour et la grande ombre aveugle et sourde de la fatalité.
Ivan le Terrible était plus désigné que personne pour faire triompher, en France, un peu d’avance, l’art lyrique de sa patrie. Heureusement le poème de Meï (auquel le comte Stanislas Rzewuski vient de rendre un juste hommage) et l’opéra de Rimsky-Korsakow ne nous rendent pas tout son personnage, à la fois Attila, Louis XI, Néron, Napoléon, Cipriano Castro et Barbe-Bleue. Il ne s’agit que d’une anecdote passionnée et héroïque qui relève du _Prophète_, de _la Muette de Portici_, de _la Juive_ et de _Roméo et Juliette_.
Cela se passe deux ans avant _les Huguenots_, en 1570, à Pskow. En attendant Ivan le Terrible, qui rôde par là en soumettant les villes libres et en passant tout au fil de l’épée, la jeune princesse Olga Tokmakow, fille du maître de la cité, joue avec les compagnes de son adolescence, reçoit son amoureux, Toutcha, et échange avec lui les plus harmonieuses et dolentes caresses. Hélas! on la doit faire épouser par le sinistre boyard Matouta. Les deux amoureux s’attristent et s’enfuient: voici le père et le fiancé. Et le père apprend au fiancé qu’Olga n’est pas sa fille: elle est née de sa défunte belle-sœur, Véra Chéloga et d’un seigneur non dénommé. Mais qu’importent les secrets de famille? Le tocsin gronde et gémit, la peur, la colère, la dignité, le besoin d’indépendance agitent le peuple sur la place publique: en vain Tokmakow veut donner la ville au tsar Ivan qui vient comme la foudre. On résistera. Toutcha, ulcéré, prendra le commandement de ceux-là qui ne veulent pas être esclaves. Sa jeune voix s’élève pure et haute, et la grande voix de la Liberté, de la Liberté héroïque et acharnée chante dans les centaines de gorges, dans les âmes et dans les gestes de ses troupes improvisées, résolues et gravement enthousiastes. Cependant l’autocrate arrive. Tout le peuple l’attend à l’entrée de la ville. On prépare le pain et le sel et Olga, fort marrie de n’avoir plus de père, espère furieusement le conquérant. Les images sacrées passent, dans un brouhaha de respect, l’angoisse augmente: des soldats brandissent des fouets, la terreur gagne et le cortège d’invasion commence, se déroule, interminable, pittoresque et farouche: hommes de pied, pertuisaniers, lansquenets et anspessades, seigneurs et bourreaux, jusques à Ivan, casqué, cuirassé, en ors, en acier et en pourpre, brandissant son cimeterre sur son cheval blanc d’écume, entre deux autres cimeterres et deux autres chevaux blancs d’écume (à la vérité, les cimeterres et les chevaux sont très sages).
Le Terrible est descendu de son cheval et est l’hôte de Tokmakow. Il se défie de tous et de tout et joue plus des yeux que des dents, mais la vue d’Olga le trouble et le ravit: il apprend quelle fut sa mère: il se signe: Olga est sa fille, sa fille à lui, et une douceur inespérée lui inonde le cœur et l’âme et fait presque couler un premier pleur parmi les ondes de sa barbe bifide.
Des accords sauvages et touchants nous apprennent qu’Ivan, pour honorer son hôte, va tuer des bêtes dans ses forêts et que de jeunes vierges s’émeuvent et prient. Puis le tsar nous est rendu, sous sa tente, méditant, creusant l’Apocalypse, devinant l’Histoire, formidable et mystique. Mais des histoires de famille l’arrachent à l’Histoire. Olga a été enlevée par le traître Matouta. Ivan se fait amener le piteux ravisseur, le terrorise, le rejette au néant et, sa fille recouvrée, s’abandonne à toutes les malices, à toutes les tendresses, à toutes les délices de la paternité. Horreur! horreur! le duo câlin est interrompu. On entend une marche guerrière et rebelle: le Terrible fait donner la garde! Et Olga qui a reconnu la voix de son aimé Toutcha, Olga qui perçoit l’arquebusade et l’adieu déchirant du pauvre chef de la Liberté va le rejoindre dans la mort: Ivan ne peut plus embrasser que le frêle cadavre de sa fille, s’abîmer de détresse dans sa victoire et bêler, tyran triomphant, parmi les larmes des Pskovitaines asservies, sur l’âme blanche de la colombe envolée et sanglante!
Enjoué, tremblant et féroce, très riche en nuances et en relief, débordant de morceaux de bravoure, d’hymnes, de sonneries et de tonnerres, de symphonies et de cantilènes, l’opéra de Rimsky-Korsakow a des saveurs de terroir et une ampleur savante, une gradation, un effort sans peine du plus sûr effet. Et sa suprême gloire, hier, était de rendre à l’élite de Paris l’immense et unique Chaliapine, nature et caractère, à la fois tragédien, comédien et chanteur, basse sublime, mime prodigieux, Tamagno, Novelli et Séverin, qui a du _creux_, du cœur et de l’âme.
Il a eu toute majesté, toute inquiétude, toute fureur et tout accablement: ses traits circonflexes, sa bouche en arc, ses cheveux longs et rares, ses yeux aigus, sa voix, tout est barbare, auguste, pis qu’impérial et fatal: c’est forcené et harmonieux.
Mais, à côté de ce triomphateur attendu, il faut citer la pure voix, le jeu charmant et émouvant, les attitudes simples et parfaites de Mme Lipkowska (Olga), qui est un délice tragique; la chaleur tendre et courageuse du ténor Damaew (Toutcha); la grandeur simple de Mme Petrenko, et MM. Kastorsky, Charonow, Danydow qui sont parfaits. Il ne faut surtout pas oublier les chœurs variés, emportés, vibrants, vivants qui sont d’ensemble et infinis et qui, après un jeu inouï, dans l’ivresse des applaudissements, s’en vont, filles et garçons, chercher des messieurs en habit noir qu’ils amènent de force, se faire acclamer et qui sont M. Tchérépnine, le chef d’orchestre; M. Ulrich Ananek, le chef des chœurs; M. Sanine, le régisseur. Vous verrez qu’ils traîneront devant la salle en délire leurs directeurs Serge de Daghilew et Gabriel Astruc, qu’ils les martyriseront et que, avec la complicité du sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, ils les mettront en croix.
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Clairière_, pièce en quatre actes, de MM. Maurice DONNAY et Lucien DESCAVES. (_Reprise._)
Nous avions, depuis bientôt neuf années, gardé de _la Clairière_ le souvenir le plus fort, le plus charmé et le plus ému: c’était un drame neuf, courageux et pittoresque qui restait gravé dans notre mémoire avec les visages, les attitudes, l’âme visible et en relief d’André Antoine, de Suzanne Després, d’Eugénie Nau--et tant d’autres!
M. Firmin Gémier, qui y avait trouvé un de ses meilleurs rôles, a eu l’élégante pensée de reprendre la pièce. Et les auteurs, pour n’être pas de reste, ont eu la conscience et la coquetterie de la rafraîchir, de l’élaguer. Ils ont coupé un acte qu’ils jugeaient inutile, à l’ancienneté, et l’ont distribué à même les autres. Ils ont rajeuni les _airs_ qui égayaient et occupaient la scène, ont ajouté des plaisanteries d’actualité; il faut louer le zèle désintéressé de ces deux maîtres scrupuleux jusqu’à l’abnégation. Ce n’est, au reste, pas aux lecteurs du _Journal_ qu’il est besoin de vanter Lucien Descaves, sa générosité infatigable, documentée et ingénieuse, et Maurice Donnay, qui pousse l’esprit au cœur, à l’âme--et plus loin.
On connaît leur première œuvre dramatique, en collaboration, _la Clairière_. Il s’agit de braves gens qui, dégoûtés de la société, se sont retirés du monde. Un vague et ironique bienfaiteur, le sieur Mouvet, a légué au camarade Rouffieu une terre, une ferme, des biens, en espérant bien que ce Rouffieu s’y casserait les bras et les jambes, y compris ses convictions.
Rouffieu, communiste sublime et fervent, a des compagnons et des compagnes, des ménages plus ou moins réguliers, des gens de tous les métiers qui travaillent les uns pour les autres: c’est la plus active, la plus noble, la plus simple fraternité. On se permet même le luxe de recueillir un vieux mendiant infirme, le père Nu-Tête, de s’offrir ou d’offrir aux enfants des ménages divers une institutrice, Mlle Souricet. L’artiste ébéniste Collonges dessine à tous des armoires en nouveau style et, bientôt, la colonie, la libre colonie, aura son médecin, le savant docteur Alleyras, le piano de la doctoresse Alleyras qui accompagnera les chansons allègres du peintre en bâtiment Poulot, dit Caporal, et de la blonde et vibrante Mme Rouffieu.
Mais, naturellement, tout se gâte. Ces hommes et ces femmes ne sont pas venus au désert libres de toute entrave, libérés de tout préjugé civique et humain. Mlle Souricet est venue parce qu’elle était enceinte des œuvres du jeune Verdier, fils d’un conseiller municipal patelin et venimeux; les Alleyras s’y réfugient parce qu’ils sont persécutés par le même édile; le paysan garde son avarice, l’ouvrier son ivrognerie, le peintre trouve que ça manque de femmes, les femmes s’ennuient et se jalousent, Mme Rouffieu veut tâter de Collonges qui aime, qui finit par aimer Hélène Souricet et ça finit par du vilain: elle le dénonce comme insoumis. Dans les haines, dans les malentendus tragiques, dans les coups, la Clairière s’émiette, se dissocie, les ménages mêmes ne résistent pas: c’est la ruine, c’est l’exil, et les pauvres gens ne peuvent, pour se venger, qu’écraser le buste de l’ironique bienfaiteur, le regrettable Mouvet.
Il ne leur a manqué que quelques siècles de moins: ils eussent fort bien fait comme anachorètes, avec de la foi--et sans femmes!... Mais, au jour d’aujourd’hui!...
Ou plutôt hier... Car la pièce est déjà historique, sinon classique. Ces temps-ci, les colonies libertaires sont mortes de leur belle mort: tout est au syndicalisme. Et puis, il y a une thèse, ou mieux une démonstration. Le père du docteur Alleyras fait une preuve par neuf ou une preuve par zéro du néant de la conception communiste, il y a trop de personnages qui entrent comme dans une revue de fin d’année, Lucien Descaves a mis un peu beaucoup d’économie politique, d’observation sociale, de dissertation animée et probante, Maurice Donnay, à des mots exquis, à des à-peu-près profonds, prophétiques et immortels, a ajouté des _mots_ tout court et des à-peu-près d’à-peu-près.
L’action, toutefois, est prenante et l’œuvre sera très applaudie, comme elle l’a été. M. Janvier a moins d’autorité qu’Antoine. Il est excellent, sans plus, dans le rôle de Rouffieu. M. Marchal est très à son aise dans le personnage d’un vagabond caduc, charmant et ébahi; M. Flateau est un peintre très excité et très chantant; M. Maxence est un rustre avaricieux et exact; M. Denevers est un fort congruent ivrogne; M. Bouyer, un docteur Alleyras très noble; M. Colas, un Alleyras père cordial, majestueux et sceptique, et M. Clasis, un conseiller municipal insinuant, tyrannique et vaseux. M. Gémier a repris son rôle de Collonges avec un véritable amour. Il y a des dédains, des effets en dedans, un orgueil inquiet, un sentiment grandissant, une sincérité chaleureuse qui se défend, une explosion tendue, des révoltes, tout cela dans de la sobriété, de la tenue et comme malgré soi.
C’est Mme Van Doren qui tenait le rôle d’Hélène Souricet. Elle y est parfaite. Sa pudeur défaillante, sa bonté, son pathétique anguleux sont du grand art; Mme Cassive est un sourire blond qui chante, qui ne trahit qu’à regret--et comme on comprend mal qu’on la refuse! Mmes Lécuyer, Massard et Dinard ont un pittoresque personnel et varié. Enfin, Mlle Lavigne est la joie de la soirée. Elle a un chapeau, un sourire, des yeux, des bras, inimaginables: c’est toute la farce et toute la nature.
Des enfants grouillent, descendent des escaliers pas à pas, ouvrent des bouches grosses comme des groseilles et ânonnent des rondes au bord des champs: saluons, c’est la Clairière de demain qui passe.
[Vignette]
THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_Lauzun_, pièce en quatre actes, de MM. Gustave GUICHES et François DE NION.
La grande Mademoiselle est une héroïne mi-partie tragi-comique, ainsi que l’on disait à son siècle, le dix-septième de l’ère chrétienne. Travaillée du sang de son grand-père Henry le Grand, brouillée de l’humeur de son père Gaston d’Orléans, poussée aux actions extrêmes, entêtée de grandeur et d’action, irritée de son sexe, enragée de son tempérament, attachée à sa grandeur vaine, à ses biens immenses et morts, elle finit longuement, après avoir tiré le canon de la Bastille contre son présomptif époux Louis XIV, après avoir refusé la main de Charles II d’Angleterre, d’un roi de Portugal, voire--si l’on veut--de l’empereur d’Allemagne, par épouser peu ou prou un cadet de Gascogne, Nompar de Caumont, comte de Lauzun, par se résigner à des caresses disputées, loin des honneurs, loin de la cour, parmi des horions et des avanies, ayant, au reste, passé l’âge canonique et dépassant plus encore du poids de ses ans que de ses couronnes la grâce chétive, méchante et blondasse de son secret conjoint.
La regrettée Arvède Barine avait consacré, il y a quelques années, deux volumes amples et pénétrants à cette trop illustre et trop obscure princesse.
Il eût fallu un Alexandre Dumas ou, tout au moins, un Victorien Sardou, pour découper en tableaux cette existence de brèche, d’éclat et de retraite et pour y semer une action. Nos très distingués confrères Gustave Guiches et François de Nion se sont arrêtés à une anecdote ou plutôt à une gazette anecdotique romancée et dramatisée, à l’épisode Lauzun étoffé, agrémenté, monté de ton et d’accent, avec un peu plus de passion, de fantaisie, de fatalité, de réalité et d’idéal que n’en comporte la vérité historique.
Le premier acte se passe chez Mademoiselle. On termine _Tartufe_, dans sa pleine nouveauté. Louis XIV applaudit et les courtisans aussi. Le maréchal de Créqui, M. de Montespan, M. de Roquelaure, l’abbé Primi Visconti, échangent des brocards; Mme de Sévigné, qui passe par hasard, annonce la plus étrange, la plus inattendue, la plus extravagante des nouvelles (voir sa lettre admirable et trop admirée): Lauzun, le petit Lauzun, favori de Sa Majesté et capitaine des gardes, va épouser les quatre duchés, les gouvernements, la personne même de S. A. R. Mademoiselle! On s’ébouriffe. Mais le voici, Lauzun, magnifique, un tantinet canaille, pis qu’insolent, grossier, familier, gouailleur, qui se gausse de tout et de tous et promet sa protection à ses supérieurs, qu’il a bafoués. Et voilà qu’il s’agit bien de raillerie: Mademoiselle est venue, qui se confesse, qui interroge: elle veut se marier et ne tient pas au rang. Le damné Gaston ne veut pas deviner: il faut qu’un miroir lui jette son nom au visage pour qu’il consente à des remerciements, à des protestations, à des serments. Eh! il faut l’agrément du roi--et il y a un cheveu de moustache, un de perruque; la maîtresse de Sa Majesté, Athénaïs de Montespan, a été, avant son mariage, la tendre amie de Lauzun: elle s’opposera à ces épousailles. Mais le roi entre, en cérémonie, et approuve le mariage: il signera le contrat tout à l’heure.
Il ne le signe pas. La Montespan l’a retourné. Lauzun peste, rage, jure, s’en prend aux petits et aux grands, à Sa Majesté même, qui reprend sa parole, tire l’épée, la brise, tout comme dans _la Favorite_: c’est grave, brrr!... Mais tout va s’arranger: après une scène d’amour avec sa mélancolique fiancée, il persuade Athénaïs qu’il ne veut se marier que pour se rapprocher d’elle: la Montespan pâme; elle va décider le roi. Lauzun triomphe trop tôt, raconte son stratagème à sa fidèle Mademoiselle. On l’entend, on le trahit. Et quand il croit que Louis XIV revient signer le contrat, c’est d’Artagnan et ses mousquetaires qui le font prisonnier et qui l’emmènent dans la sinistre forteresse de Pignerol.
Il y moisit, dans cette funèbre prison. A peine s’il peut s’échapper par la cheminée, histoire de faire la causette avec l’infortuné et somptueux Fouquet et d’aller cueillir des roses aux alentours. Il attend Mademoiselle, qui doit venir, qui viendra à trois heures et se moque, en attendant, du stupide gouverneur Saint-Mars, qui, par hasard et au plus gros de sa colère, reçoit l’ordre de le traiter, lui, Lauzun, avec les plus grands égards. Mais le miracle devient évident: voici Mademoiselle, en son héroïque costume de la Fronde, en chapeau d’amazone, qui arrive, qui apporte la liberté--à un prix courant; on ne lui a demandé, en échange, que tous ses biens pour le duc du Maine, fils adultérin de Louis XIV et de la marquise de Montespan. Et la Montespan arrive elle-même. Lauzun la joue, fait le mourant, la dupe, faisant donner et reprendre sa parole à son auguste époux, sur le propos de la donation, pour imiter le roi lui-même, enferme le gouverneur de la prison, Saint-Mars, et la favorite, s’évade par la cheminée, revient à Versailles, dans le carrosse même de la Montespan.