Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 5

Chapter 53,823 wordsPublic domain

Mais où diable M. Maurey a-t-il rencontré cette espèce de marchand? L’antiquaire ne propose pas: il dispose. Il n’offre pas: il laisse choisir. Sa force, c’est sa nonchalance philosophe et calculatrice. L’antiquaire du _Stradivarius_ est une figure de pure comédie. Et cela n’est certes pas une critique. Au contraire!

COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Les Tenailles_, pièce en trois actes, en prose, de M. Paul HERVIEU. (_Reprise._)

Il y aura, dans quelques semaines, quatorze ans que nous applaudîmes, pour la première fois, la pièce brève, âpre, mathématique et humaine que la Comédie-Française vient de reprendre, parmi de neufs bravos et une émotion rajeunie.

En septembre 1895, Paul Hervieu était, avant tout, un romancier. Psychologue subtil, cruel et méticuleux, analyste précis et pittoresque, il ne semblait pas fait pour le théâtre, malgré trois batailles vaillantes et indécises. On sait le chemin difficile et triomphal parcouru depuis, dans une ligne sévère, sans concessions, conduisant, non sans rigueur et hauteur, le public où il veut.

Avec _les Tenailles_, le Théâtre Français nous offre la formule même de l’auteur de la _Course du Flambeau_, le nid de ses idées et sentiments dramatisés: c’est, dans l’histoire de Paul Hervieu, dans l’histoire du théâtre contemporain, une date--et, heureusement, la pièce ne date pas. Elle a peut-être plus frappé et plus étonné, même, qu’au premier jour. Sa fatalité, sa dignité, sa simplicité, sa rapidité logique commandent l’attention et l’admiration tout ensemble: on a tant à penser qu’on n’a pas le temps d’applaudir.

Tout le monde connaît le thème de ce drame éternel. Irène Fergan est l’épouse sans joie d’un gentleman sec et neutre, vertueux par orgueil, fat pour soi-même, égoïste et insupportable, qui n’a que son droit à la bouche, sans tendresse, sans cœur. Il est en fer, sinon en bois. Irène, aimante et sensible, est plus malheureuse que les pierres. Désabusée, désespérée, elle retrouve, par hasard, un ami d’enfance, le jeune professeur Michel Davernier, apprend de lui qu’il l’a toujours aimée, sent elle-même battre son pauvre cœur, s’avoue qu’elle l’aime. Et elle l’aime si profondément, si purement, qu’elle se refuse à son mari qui revient du cercle, aimable pour une fois, et qu’elle se verrouille, laissant furieux Robert Fergan, qui jure: «Elle me le paiera!»

Et elle le paie. Elle s’est dérobée absolument à l’étreinte conjugale. Le mari, pour la mater, va la mener en exil, à la campagne, au diable. C’en est trop! Mais ce n’est pas assez! Michel, de plus en plus amoureux, de plus en plus repoussé, va partir. Qu’il ne parte pas! Irène divorcera et deviendra sa femme. Faux espoir! Le divorce existe-t-il pour M. Fergan, homme bien pensant, homme du monde, propriétaire? Non, non! Il est époux: il restera époux: tous les droits sont pour lui. Il tient sa femme et ne la lâchera pas. Et l’infortunée, défaillante, anéantie, criminelle sans être coupable, se donne à l’infortuné Michel.

Dix ans ont passé, monotones; Irène n’existe plus que pour son jeune fils, mièvre et délicat. Il n’y a plus de querelles dans le domaine glacé et lointain. Mais Robert, soudain, veut mettre le jeune René en pension. Alors, sourdement, fiévreusement, l’épouse blessée et brisée, l’épouse muette retrouve sa voix et son cri: elle est mère. Et comme Fergan s’obstine dans son immuable droit, elle finit par avouer, par proclamer que l’enfant est le fils de Michel Davernier, mort phtisique, qu’il a besoin de tous ses soins de femme et de mère, qu’il ne partira pas. Et elle ne divorcera pas: elle a besoin d’un nom et d’honneur pour René. Robert Fergan lui a refusé sa liberté à elle: il traînera le boulet. Et tous deux, l’époux et la femme, grâce à la loi ironique et féroce, demeurent face à face comme deux malheureux, comme deux damnés, en présence de ce démon inconscient et caressant: l’enfant adultérin.

Cette conclusion douloureuse, nous venons de la voir dans _Connais-toi_; mais la douleur à deux et à trois, et seul à seul, n’est-ce pas toute la vie?

Cette œuvre d’angoisse, de style et d’âme, d’ironie exaspérée et de pitié infinie et sobre n’a plus eu pour la servir la fièvre passionnée et stricte de Le Bargy, le génie torturé, réveillé, aimant, griffant, brave et sublime de Marthe Brandès.

Duflos est resté le mari tyrannique, omnipotent et effondré qu’il avait créé en son entière perfection; Dessonnes est un professeur trop mondain, un amant pas assez fatal, un phtisique un peu soufflé: il aura plus d’assurance, et sa chaleur, son élégance, son intelligence lui rendront l’élan, la grâce, la tristesse qu’il a eus hier modérément; Siblot est excellent dans le rôle d’un beau-père philosophe: c’est la nature même. Et Suzanne Devoyod a été charmante, toute bonne, délicieuse de bonne humeur, de tact, d’émotion. Dans le personnage d’Irène, Mme Lara m’a semblé trop constamment, trop délibérément dolente et tragique. Ce n’est qu’un pleur, qu’un dégoût, qu’un navrement: c’est l’amour dans les ruines et dans les larmes. Au troisième acte, un peu trop poudrée, elle a trouvé une force et une énergie qui ont d’autant plus porté qu’on ne s’y attendait pas. C’est une interprétation nouvelle: on a toujours tort de faire des comparaisons. En tout cas, elle a été belle, touchante et terrible.

Mais les _Tenailles_ ne doivent être jouées ou, plutôt, répétées en public que quelques jours, ce mois-ci. C’est l’hiver prochain qu’elles auront leur triomphe définitif et constant. Ce n’est pas une pièce d’été.

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THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA-COMIQUE.--_Solange_, opéra-comique en trois actes, paroles de M. Adolphe ADERER, musique de M. Gaston SALVAYRE.

Il n’est pas, au théâtre, d’époque plus pathétique, plus héroïque et plus plaisante que la Révolution française. Elle offre des groupements pittoresques et farouches, des chants et des tonnerres héroïques, les épisodes les plus touchants. Sachons gré à M. Aderer, à M. Salvayre, à M. Albert Carré, à M. Lucien Jusseaume, de nous avoir donné tous ces agréments en vers faciles, en musique simple, alerte, caressante et ferme, en belle et large mise en scène, en décors sincères, chatoyants et nuancés.

Solange est la fille du marquis Benoît de Beaucigny. Elle arrive au château de son père, après la fuite de ce dernier qui s’est décidé à émigrer, avant d’avoir rencontré le fidèle valet Germain qui devait la ramener. Elle tombe dans un désordre de piques, de carmagnoles, de mousquets, de sabres, de hurlements et de désordre: les patriotes sans-culottes--nous sommes en 1794--pillent les salons et les communs. Puisque le marquis est parti, sa fille paiera pour lui. Non! Voici une troupe républicaine qui va à la frontière toute proche. Le lieutenant réclame la ci-devante. Ça, c’est farce! Le maire, tonnelier de son métier, les marie. La horde s’en va. Les jeunes époux restent seuls dans la nuit. Le lieutenant Frédéric Bernier taquine un peu la nouvelle citoyenne Bernier qui s’effare. Mais il a promis de la sauver: il brûle l’acte de mariage: son sang rouge n’a pas besoin de sang bleu; il va le verser pour la Patrie. Solange s’émeut, s’attendrit. Le fidèle Germain revient, admire, et les trois personnages se séparent, non sans mélancolie, sans fierté et sans émotion.

Six ans ont passé. L’émigration a connu et connaît encore des jours amers. Solange est employée chez sa tante, la chanoinesse, qui s’est établie marchande de frivolités (ou modiste) à Worms. C’est une jolie boutique peinte en vert, où l’on fait des chapeaux, où l’on conspire, où le marquis apprend la grammaire française à de jeunes et gauches Allemands, où le cousin de Solange et son prétendu, le comte de Saint-Landry, enseigne aux grosses Allemandes les secrets de la pavane et du menuet. Allemands, Allemandes, émigrés et émigrées s’en vont: il s’agit de s’habiller pour le bal qu’on donne en l’honneur d’un général français, de passage. Le voilà, ce général! Solange, demeurée seule, le reconnaît: c’est Bernier, c’est son mari! Il ne la reconnaît pas, puis joue et lui demande si elle a des enfants! Et lui? Ah! lui! il a eu bien le temps! La mitraille! les bivacs! les blessures! les galons, les étoiles à conquérir! On s’attendrit, on va se reprendre! Mais voilà le farouche et intransigeant marquis, voici le fidèle Germain qui raconte le mariage, la grâce accordée par le Premier Consul au beau-père du général Bernier! Fureur de l’émigré! Et les gens reviennent avec des fleurs. Au bal, au bal!...

Est-il utile de conter le dernier acte? Beaucigny, rentré à Paris, prend de grands airs avec Bernier. S’il y a eu mariage, il faut le divorce. Beaucigny conspire: Bonaparte va disparaître. Coup de foudre: c’est la machine infernale de Saint-Réjant, rue Saint-Nicaise. Mais le Premier Consul est sauvé. Après une longue et tendre explication avec Solange, le général Bernier pardonne et aime. Le marquis, arrêté, est relâché, juste après le temps d’avoir salué, à la Conciergerie, le cachot de Marie-Antoinette. Émotion aristocratique et plébéienne, consentement paternel, douceur exquise, patience et passions récompensées. Solange et Frédéric, dûment et religieusement mariés--ne sommes-nous pas à la veille du Concordat?--feront de petits sangs-mêlés (rouge et bleu) qui seront dignitaires sous le Roi-citoyen.

C’était un thème familier et cher à notre excellent confrère Adolphe Aderer; c’était, en quelque sorte, son «1807», un peu étoffé, en vers aisés, en prose chantée. Notre vénérable et sympathique ami Gaston Salvayre a brodé sur le livret une partition ample et souple, d’une jeunesse, d’une science, d’une bravoure aussi sûres que sans prétentions. C’est clair, bien sonnant et sans mystère. Une aventure dansante et claironnante, où tintent des grelots, des clochettes et des marottes, où des tambours et des clairons résonnent en sourdine, où un écho de harpes et de tocsin lutte de discrétion, de charme et d’intensité, des airs et des ensembles, des récitatifs, des couplets satiriques, comiques et émus, une gentillesse éternelle qui court, qui revient, une sûreté volontairement grise de rythme, d’agrément, d’émotion contenue, une bonne humeur, au fond, qui reste en mesure, voilà les éléments d’un bel et joli opéra-comique d’antan, d’un opéra-comique à la française et qui nous rajeunit de quelque soixante-dix ans. On jurerait voir au balcon M. Grisar qui approuve, ainsi que la bonne Loïsa Puget, MM. Auber et Adolphe Adam qui applaudissent cependant qu’à l’orchestre ce M. Berlioz se réserve méchamment.

C’est une soirée délicieuse, avec des grâces un peu pâles, un peu archaïques, qui eurent des lendemains. L’envahissement du château est un tableau grouillant et gras où se distinguent M. Delvoye, un maire sans-culottes très en écharpe, en voix et en cris, une infinité de tricoteuses de campagne et d’énergumènes, et M. Gourdon, un cuisinier épeuré jusqu’à l’épopée et inoubliable.

Le magasin de modes, au deuxième acte, est un enchantement. Il sort avec ses demoiselles et ses clientes, d’un chapitre de M. Ernest Daudet, d’une estampe de Marillier ou de Chodowiecki. Le divertissement et les danses nous offrent les poses les plus gracieuses, comme malgré elles, les robes les plus seyantes et les plus jolies écharpes. Et lorsque Mlle Vallandri (Solange) chante, accompagnée par ses compagnes, le «Combien j’ai douce souvenance», de Chateaubriand, tous les yeux se mouillent de larmes. Il y a là un effet simple de nostalgie et d’émotion, un patriotisme sans phrases, un rien de regret infini qui sort d’échos de vieilles rondes de France qui sont du plus grand art.

M. Francell manque un peu d’autorité dans un rôle de général: il a la jeunesse la plus souriante, la plus harmonieuse; M. Allard (le marquis) a une voix généreuse dont il fait ce qu’il veut; M. Cazeneuve (Germain) est un comédien très habile et qui chante juste; M. de Poumayrac prête ses grâces de ténor à un Saint-Landry frivole et pleutre et Mme Judith Lassalle est une chanoinesse de manières nobles, d’afféterie et de fureur agréables, souple de voix et de comique. Elle a été très applaudie.

J’ai dit que Mlle Vallandri avait eu un grand succès d’émotion. Elle fut aussi très dédaigneuse, très attendrie, très discrète et eut un triomphe en nuances--comme l’œuvre entière, au reste. Il ne faut crier ni à la révolution ni à la réaction. Il s’agit d’applaudir un opéra-comique de la bonne époque, de tout plaisir et de tout repos, bien chanté, bien habillé, bien campé et qui fait le plus joli honneur à Gaston Salvayre, vétéran chevronné de l’école française.

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THÉATRE DU CHATELET (saison russe).--_Le Pavillon d’Armide_, ballet en un acte et trois tableaux, de M. Alexandre BENERS, musique de M. N. TCHÉRÉPNINE; _le Prince Igor_, opéra, de BORODINE; _le Festin_, danses, musique de RIMSKY-KORSAKOW, GLINKA, TCHAIKOVSKY, et GLAZOUNOW.

M. Pierre d’Alheim a publié, il y a un peu plus de douze ans, un livre intitulé: _Sur les Pointes_, qui était l’histoire de toutes les Russies et de la cour de Russie, vivante, illuminée par les éclairs, les zig-zags, le foudroyant et changeant enchantement des pas et des jetés-battus, des danses et des danseuses et qui était l’épopée intime, galante, souriante et sanglante de ce qu’on appelle le corps de ballet. Eh bien, les ivresses chorégraphiques qui ne peuvent s’expliquer que par l’immensité morose de ce pays infini de glace et de feu pâle, les joies à la fois âpres, cassantes et caressantes, le délice naïf et doux, sauvage et presque animal, emporté et alangui, s’enfonçant dans la terre pour avoir des racines et se jetant au ciel pour retrouver ses ailes, le délice piétinant, lancé, envolé, tournoyant et planant, la volupté pâmée, frémissante et sifflante, lassée et insatiable, la fièvre de mouvement et la volonté d’immobilité plastique, la rage tourbillonnante et ahurissante, la frénésie des talons à éperons et la soif d’étoiles, nous avons eu tout cela, en plein Paris, à trois pas du Palais de Justice, dans un moutonnement, un _crescendo_, une poussée, un hourvari de musique bêlante, ululante, berçante, crissante, criante, douloureuse et enveloppante, de musique âpre et rauque, gémissante et violente, dans un hourvari de tous les sentiments, de tous les appétits, de toutes les couleurs, de tous les bruits où le cor et la flûte, le tambour et la harpe donnaient l’assaut à notre goût et à notre cœur et où nous finîmes par être abîmés de plaisirs et de séduction, d’admiration quasi animale et de trouble exquisité: ce fut, ce sera un éblouissement pailleté et perpétré, une acrobatie multiple et artiste, un rien inoubliable.

On ne me demandera pas, après cette _ouverture_, de détailler les livrets.

_Le Pavillon d’Armide_ est, proprement, un cauchemar, ou plutôt une boîte à cauchemars où l’horloge lâche le temps et sa faux, le sujet de bronze, les heures en tutu, que sais-je? Un voyageur devient Renaud qui danse éperdument avec Armide--et ce sont des écharpes, des rois de légende, des diablotins, des Polonais, des nègres, des Maures, des guerriers et des esclaves, des odalisques et des eunuques, tout cela dans les plus fines sourdines et les plus sinistres tracas, parmi le plus grand luxe de lumières violettes, jaunes et pourpres, qui font des ventres de salamandres et des halos de spectres.

M. Mordkine a déployé dans ce spectacle une émotion et des jambes appréciables; Mlle Karalli, impérialement belle, a les attitudes, les dédains, les grâces les plus sveltes et les plus rapides; M. Nijinsi a été mieux qu’un prodige et un bolide: un saisissement. Il est ailé et rebondissant; c’est, en dépit d’un visage aigu, Adonis lui-même, en muscles et en chair qui joue à redevenir dieu et qui hésite avant de retourner à la terre: il se joue de toutes les lois de l’équilibre et n’est qu’harmonie, force, grâce et merveille.

Il a retrouvé son triomphe dans une suite de danses, _le Festin_, qui est comme un pot-pourri des plus célèbres compositions russes et autres. Ce ne furent que saluts, entrées, czardas et mazurkas, pas hongrois, amples habillés, peuplés, classiques et diaboliques, semés de poignards et d’empoignades, de délicatesses et de brutalités, de sourires et de menaces, pleins de sang, de fièvre, d’étreinte et d’envol. Dans un _trépak_ de Tchaïkowsky, M. Rosay fut stupéfiant de force à la fois ramassée et légère, de férocité harmonique, d’épilepsie jolie et divine. Mais les centaines de danseurs et de danseuses auraient droit aux plus vifs éloges--et la place manque.

Dans _le Prince Igor_, on entend Mme Petrenko chanter la cantilène la plus sauvage et la plus prenante, la plus nostalgique, la plus sensuelle, où il y a de la chatte, de la tigresse, de l’ange exilé et de l’étoile tombée des cieux: c’est rauque et quasi religieux, asiate et préhellénique. MM. Charonow (qui a la tête de M. Tristan Bernard), Smirnow et Zaporojetz ont les voix les plus chaudes et les plus sympathiques. Et dans les ballets sans fin que le Khan vainqueur offre à Igor, prisonnier, pour le consoler de sa captivité, il y a une danse des archers d’une science, d’une spontanéité, d’une habileté virile et professionnelle insensée.

Mais pourquoi louer? Je le répète: c’est un enchantement. Tous les costumes, toutes les coutumes de toutes les Russies et de toutes les légendes, les rythmes les plus lointains et les plus nouveaux, les combinaisons les plus inattendues, les danseuses et les danseurs les plus éminents et les plus énamourés de leur art, se surpassant pour nous, entrant, sortant les uns des autres, s’enlevant, retombant, en mousse d’idéal, en lumière de soleil, impondérables et athlétiques, une musique d’ivresse et de délice, voilà le premier spectacle que nous offre M. Gabriel Astruc. J’allais oublier, dans ce spectacle, l’assistance si dense, qu’il y avait quatre notoriétés pour se disputer un fauteuil, l’encorbeillement du balcon où il y avait tous les yeux, toutes les gorges, tous les cheveux, toutes les épaules, toutes les pierreries de Paris et d’ailleurs, les loges où il y avait toutes les Altesses, toutes les Excellences et jusques à l’ambassadeur de Russie, toute la salle, enfin, si rutilante et débordante de gloire, de richesse et de splendeurs que, par comparaison, le camp du drap d’or ne semblait plus qu’une sorte de kermesse de banlieue ou de foire, à Nijni-Novgorod.

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THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.--_Bacchus_, opéra en quatre actes et sept tableaux, poème de Catulle MENDÈS, musique de M. Jules MASSENET.

Bacchus est un dieu qui déborde l’Olympe; sa légende dépasse et culbute toutes les légendes; son cortège bruyant, harmonieux, glorieux et insane est infini parmi les siècles et l’éternité. Le héros lui-même, si on le débarrasse de toutes les gloses de ses poètes, des mille pédanteries de Nonnos le Panopolitain et autres, du poids de ses mystères et des cérémonies plus lourdes que profondes de ses fidèles, femelles et mâles, est un mythe plus ou moins solaire, une entité asiate et grecque, un symbole tout grossier et tout pur, où il y a la guerre et la paix, le trouble et l’harmonie, le rêve hésitant et titubant, qui est le prolongement et l’ombre éclatante de la vie, et la vie surtout, la vie totale, la vie pensante, clamante et vivante, la vie sonore et guerrière, la vie-lumière, la vie-amour, la vie-délices, la vie qui prend à la terre-déesse et aux fruits divins de la terre le secret de la force-joie et de la toujours adolescente immortalité.

C’est un Prométhée d’allégresse et de sérénité passionnée qui fait jaillir du sol le feu du ciel, qui apprend à Jupiter, son père, et aux dieux ses proches, des voluptés nouvelles après en avoir fait hommage aux hommes: c’est le consolateur et l’initiateur, c’est le véritable créateur de l’existence humaine.

Catulle Mendès n’a pas eu la prétention de jeter sur les planches la carrière multiple, contradictoire et millénaire du dieu, ses fastes et ses frasques, sa gloire vermeille et brouillée; tous les théâtres du monde n’y auraient point suffi. _Bacchus_ n’est que la seconde partie de cette _Ariane_ que l’on acclame depuis près de trois ans; de cette _Ariane_ héroïque et mélancolique, harmonieuse et désolée qui était une enfant préférée de sa verte et active vieillesse et à qui la musique inspirée de Massenet avait tressé, à travers les siècles et les plus rares poèmes, la plus suave couronne de lumière et d’ambre chantantes; de cette _Ariane_ de tendresse géniale et de sublimité dévouée que nous avons laissée, abandonnée et expirante sur les bords de l’île de Naxos. Disons tout de suite que l’œuvre nouvelle joint, en perfection, l’œuvre d’hier et que, plus riche en efforts et en effets, plus difficile parfois, bigarrée d’accords, de sentiments, de réalisations mélodiques et symphoniques inespérées, âpre et chaude, câline et féroce, exotique et classique, débordante de fougue, d’ampleur et de majesté, elle apporte à sa jeune aînée, dans ce diptyque de nuances et de relief, tout le mystère de l’Orient, toute énergie et toute fatalité.

Le premier tableau représente les Enfers. Dans ce paysage désolé les ombres grouillent, inquiètes et grises. Seule lumineuse dans le pâle rayonnement de son atroce grandeur, toute blanche dans la nuit, Perséphone songe à la terre qu’elle ne connaît plus depuis si longtemps, s’attendrit au souvenir des fraîches roses que lui apporta, naguère, Ariane «l’épouse au grand cœur». Elle s’inquiète de son destin et la parque Clotho interroge le fuseau des jours et peut rassurer un peu la souveraine infernale. Soudain un cri: le fil s’est cassé et c’est la terreur qui souffle, inimaginable, dans l’antre des terreurs. Lamentations. Mais une splendeur jaillit dans la ténèbre: c’est le dieu Antéros, un surdieu qui, ému de la sensibilité de Perséphone, lui révèle le destin d’Ariane, unie à Bacchus, et qui, les Enfers ouverts pour un instant, fait apparaître le bateau sur lequel Bacchus, ayant pris la figure et l’apparence du fuyard Thésée, a embarqué la délaissée.

Ce n’est plus le char traîné par des lions de la légende et Bacchus ne ravit plus Ariane vers les cieux: il l’entraîne aux Indes.

C’est déjà l’Inde bouddhique qui pousse l’austérité et l’abnégation jusqu’au jeûne et à la macération. Les moines sont atterrés de la venue de cette troupe, de cette horde porteuse de joie et d’ivresse et la reine Amahelli s’exaspère: on voit passer sur une sorte de pont la tumultueuse avant-garde du délicieux conquérant; on déchaînera contre cette invasion de lumière et de pensée joyeuse la sombre masse des brutes, des singes innombrables des forêts. Mais les voilà, les messagers, les apôtres d’ivresse: dans un cortège fervent, Bacchus est traîné sur un trône, Ariane couchée à ses pieds; il se dresse, vêtu de lin, cuirassé de peau de tigre, drapé de pourpre étoilée d’or; il se glorifie d’avoir donné au monde la vie, la joie, l’amour; clame à pleine voix sa gloire:

_J’ai massacré la nuit... Et j’ai tué la mort!..._

et c’est le triomphe enamouré, heureux et dansant.

Mais voici des stridences gutturales, des bruits de rocs brandis et assénés, l’écho d’une lutte inégale et inhumaine, le répons de petits cris sourds à la phrase de guerre: «J’ai massacré la nuit» qui clame de moins en moins haut, qui devient désespérée et qui meurt cependant que la nuit bestiale prend possession du champ de bataille, dans le plus lourd et le plus sanglant silence.

Cette victoire n’en est pas une. Visitant avec ses derviches et ses soldats, les ruines héroïques, la reine Amahelli est touchée de la grâce: l’irrésistible Bacchus, sortant à peine de son agonie, l’a subjuguée. La vue d’Ariane évanouie la frappa de jalousie: qu’elle meure! puisqu’elle est très belle et qu’elle est l’épouse. Mais sur la terrasse de son palais, Amahelli est plus encore l’esclave du dieu prisonnier, triomphant dans les fers et qui l’oblige, quoi qu’elle en ait, à servir Ariane.

Bacchus est le maître: il instaure son culte: ce ne sont que danses, initiations, tumultes et joie, parmi des pampres et des ruissellements orgiaques.