Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 30

Chapter 303,700 wordsPublic domain

Quant à Silvain, il est inouï et mérite le respect le plus formidable. Mafflu et monstrueux, il fait de Triboulet--ce scorpion sentimental, ce roquet attendri--un mammouth immense et divin: il ne pique pas et n’embrasse pas: il écrase de sa bave et de son baiser; il ne ricane pas: il tonne! Il ne se lamente pas; il se foudroie avec l’univers entier. Et, dans l’orage du dernier acte, il est tous les tonnerres de Dieu. Il porte sa bosse sur l’oreille--et sa marotte est le sceptre de Charlemagne. Vénérons l’effort de cet homme qui, en un mois, a été le Polymnestor de son _Hécube_, _l’Apôtre_ et Triboulet!...

Maintenant, nous pouvons relire _Tristesse d’Olympio_ et le Waterloo des _Misérables_!

_15 mai 1911._

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AU THÉATRE MOLIÈRE.--_Demain._

Jamais deux sans trois ou sans quatre. Dans _la Barricade_ et dans _le Tribun_, Paul Bourget met aux prises un fils et un père. Dans _l’Apôtre_, Paul Hyacinthe-Loyson oppose un père et un fils. M. Pataud ne pouvait faire moins.

Mais n’anticipons pas.

L’auteur (en société avec M. Olivier Garin) a anticipé, à l’exemple de M. Jules Lemaître ou de M. Wells. Il nous fait vivre, tout de suite, en 1925, environ--et je vous le souhaite.

Il n’y a pas grand’chose de changé: à peine si le progrès scientifique--Dieu vous bénisse!--a centralisé toute la vie motrice du pays dans un centre industriel de Paris, propriété de la Compagnie du _trust_ «Force et Lumière». Les ouvriers, par habitude, veulent avoir un salaire un peu moins insignifiant, voire participer aux bénéfices. Un conseil d’administration, où l’un des membres siège en bottes et en éperons, offre à leur délégué Langlade une participation grotesque, deux pour cent, cinq pour cent, au plus. Langlade gronde. Qu’il aille se promener! La société a un rempart, un otage, le propre fils de Langlade auquel ce bon bougre a fait donner la pire instruction et qui est devenu le plus dévoué soutien de la classe bourgeoise--_l’Etape_, Pataud!--l’ingénieur le plus habile et le plus discipliné de la compagnie. On jette à la porte--ou presque--le représentant du ministre du Travail, on chasse un inventeur de génie. On congédie les ouvriers amenés par Langlade. C’est la lutte finale, enfin!

D’autant plus finale, si j’ose dire, que Langlade expose, à la Bourse du Travail, un plan sans réplique. Puisqu’on a tout centralisé, il ne s’agit que d’aller au centre même et de tout supprimer en frappant, au cœur même, le capital tout-puissant, en stérilisant le totalisateur des câbles à haute tension, en faisant un court-circuit géant et général.

C’est l’héroïque et génial Langlade qui se charge de l’opération, de la délicate opération qui délivrera le peuple du machinisme, lui permettra d’employer ses bras et d’échapper à des salaires de famine. Comme vous le devez penser, c’est son propre fils, transfuge de caste, qui le tuera avant qu’il ait agi. Et c’est le vieil ingénieur spolié et raillé qui accomplira le geste. C’est le prolétariat intellectuel qui sauve la totalité du prolétariat--et qui en meurt, avec sa science et ses conquêtes.

Cette conclusion n’est pas sans grandeur et elle a, comme toute la pièce, quelque amertume. Le fils de Langlade est tout à fait traître et parricide, par destination et fatalité. M. Pataud est plus eschylien que Bourget. Et il a une sorte de désespérance finale. Espérons que ça ne durera pas.

Sa pièce, pour nous en tenir aux fastes dramatiques, a de la gueule, de l’accent, des déclamations,--mais la Révolution française n’en est-elle pas truffée?--de la gouaille et des _mots_. On y a remarqué MM. Rémy, qui silhouette douloureusement et violemment l’ingénieur infortuné et providentiel; Schaeffer, le fils dénaturé; Dauvilliers, Lacroix, Paul Daubry, Desplanques, Faurens, Arquillière, étonnant de puissance et de vérité; Mévisto, qui s’est prodigué; Eugénie Nau, pathétique, véridique, clamante et résignée.

A la prochaine, camarade!

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THÉATRE DE L’APOLLO.--_Les Transatlantiques._

Depuis son apparition à la lumière des librairies et du théâtre, il y a quatorze ou quinze ans, la famille Shaw est aussi populaire, aussi illustre que la famille Benoîton. Elle est plus savoureuse, étant un peu plus américaine, tout de même, et plus neuve. Jamais le clair et pénétrant génie de M. Abel Hermant ne campa des personnages plus éclatants, plus vivants, jamais sa verve ne fut plus riche, avec un fond de bonhomie joviale, assez rare--et d’autant plus précieux--chez l’auteur de _la Surintendante_.

Et voici _les Transatlantiques_ lyriques et dansants: Franc-Nohain, quittant un instant son sceptre de moraliste, et ne se souvenant que de sa vieille muse, et ce Silène harmonieux et fusant de Claude Terrasse se sont adjoints au père de M. de Courpière; cette collaboration de choix sarcastique et ailée, nous a donné les trois actes, les quatre tableaux qui viennent de triompher et qui triompheront longtemps. Je n’ai pas à conter les calmes et agréables péripéties de cette pièce historique, le mariage, en musique, à Newport, du jeune marquis de Tiercé et de Diana Shaw, la présentation de la dame Shaw et des enfants Shaw aux photographes, les réflexions effrayantes et naïves du jeune Bertie, colonel d’une équipe de natation à seize ans--mais n’avons-nous pas eu le colonel et l’état-major des plongeurs à cheval?--et de la plus jeune Beddy, élèves d’une école mixte où l’on enseigne le baiser, en mesure, la méchanceté de l’aîné des Shaw, Marck, l’entrée des créanciers du marquis, et leur trio qui, déjà, doit être célèbre, je n’ai pas à vous présenter la princesse de Béryl, Américaine si _ohé! ohé!_ qu’elle veut compléter sa centaine d’amants.

Je n’ai pas à vous introduire, à Paris, dans le salon glacial de la marquise de Tiercé douairière, à vous faire assister à l’invasion de cette Morgue armoriée par toute la tribu des Shaw, venue pour voir si leur fille et sœur est heureuse, je n’ai pas à vous relater leurs ébats, leurs impairs, leurs cris et leur appétit, l’ahurissement de la douairière et de son frère, le comte Adhémar, la fraternisation, si j’ose dire, un peu poussée des enfants Shaw et des jeunes Tiercé: c’est une joie diverse, épileptique, hallucinante. Et c’est jeune, et c’est charmant. Vous savez aussi que, à un hôtel fameux et mieux qu’impérial, tout le monde se rencontre et se trompe de porte, que, pour compléter son cent d’amants avant de revenir à Marck Shaw, la princesse se donne au vieux comte Adhémar, que le marquis se fait pincer avec son ancienne maîtresse, Valentine Chesnet, dont le patriarche Shaw vient de se déclarer épris: c’est le divorce.

Le divorce n’aura pas lieu. Voici Noël, le joyeux Noël! En préparant l’_egg-nog_ de rigueur, en faisant des effets de tablier et des effets de cuiller, la famille Shaw arrange tout: par amour de l’almanach de Gotha et pour que Marck puisse épouser la fille du roi de Macédoine--vous vous rappelez bien que ce monarque est l’amant de Valentine--les époux Tiercé ne divorcent plus. On s’aime, on passe sous le gui, et cela vous donne, dans des lumières de rêve changeantes, le plus joli ballet du monde.

Voilà. Mais comment rendre la prestesse sautillante et saccadée des vers, l’habileté des couplets, l’accent, l’air des gens, l’atmosphère? Comment détailler l’ample musique de Claude Terrasse, son étoffe, sa facilité savante, sa magnificence discrète? Il y a des choses appuyées et des motifs fuyants, une idée constante de parodie et de bouffonnerie, un sourire infini et contagieux. Ce ne sont pas de ces rythmes berceurs et qui rêvent debout, qui câlinent la pâmoison et qui font valser des momies, ce ne sont pas des coups d’archet dans un manège de chevaux de bois, c’est de la musique bien franche et bien carrée, plus séduisante que toutes les singeries tziganes et d’une distinction amusante, d’une sûreté comique, d’une grâce et d’une drôlerie couplées qui font plaisir.

Et c’est très joliment joué. M. Defreyn est un marquis très gentil et qui sera parfait dès qu’il ne sera plus enroué; M. Gaston Dubosc a une autorité, un aplomb et un entrain infatigables; M. Henry Houry est très comique; M. Clarel fort amusant; MM. Yvan Servais, Miller et Isouard sont des fournisseurs désirables; M. Georges Foix et Blanche Capelli sont exquis de jeunesse; Mlle Alice O’Brien (Diana) est étourdissante; Mlle Cesbon-Norbens (la princesse) a le plus harmonieux cynisme; MM. Désiré, Harvana, Aldura, etc., sont excellents; Mme J. Landon est gentiment confortable; Mme Leone Mariani a une beauté étonnante et fascinante; Mlle Evelyn Rosel est extraordinaire et vertigineuse; M. Paul Ardot est inimaginable de clownerie vocale, de jeunesse simiesque, de prestesse spirituelle. Enfin, dans une ariette inespérée et inattendue, Mme Louise Marquet (la douairière) a ravi et charmé longuement toute l’assistance: c’était le XVIIIe français qui revenait, en équipage et dans son naturel, et qui reprenait--tranquillement--possession de l’antre de l’opérette viennoise et hongroise. C’est la victoire.

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THÉATRE DU CHATELET.--_Le Martyre de Saint Sébastien_, mystère en cinq actes, de M. Gabriele D’ANNUNZIO, musique de M. Claude Debussy.

Longtemps avant de voir le jour, la nouvelle pièce de M. Gabriele d’Annunzio était mieux qu’illustre, puisqu’elle était persécutée d’avance, et, pour obéir à son titre même, par les pouvoirs les plus vénérables et les plus sacrés. J’ai dit «la pièce» et je m’en excuse. Pièce? Non! C’est un événement et presque un avènement, dans notre pays démocratique. N’est-ce pas un don de plus ou moins joyeux avènement que l’octroi à sa nouvelle patrie d’un poème dramatique en sa langue, en toutes ses langues, neuve et vieillie, vers et prose, d’un effort-chef-d’œuvre, de je ne sais quel monument hiératique et frémissant, monstrueux et divin, immense, énorme, infini et d’une irritante délicatesse? Pour son premier ouvrage français, l’«exilé florentin»--c’est ainsi que, dans sa bonne volonté, se nomme le poète de _la Fille de Jorio_--s’est dépassé dans son outrance, dans son invention, dans sa subtilité, dans sa splendeur et sa volupté. Il fait une entrée démesurée dans le parler français--sur une scène présentement russe--avec toutes ses métaphores, toutes ses images, toute sa recherche du rare, de l’impossible, du contradictoire, avec une érudition et un vocabulaire incalculables, avec son âme lourde de tous les désirs et de tous les orgueils, avec son cœur avide d’adoration, inquiet, mécontent, enthousiaste et tourbillonnant.

Le résultat, c’est un chatoiement de couleurs, de nuances, de lumières, une profusion d’attitudes, une ruée de magnificences: c’est une douzaine--ou deux--de tableaux vivants _quattrocentistes_, merveilleusement disposés--grâce à M. Barkst--et clairs et pensants, une floraison plus ou moins pure, mais abondante et enivrante, de fleurs, de gemmes, de tristesses orfévrées, de fièvres et de malaises en beauté, c’est un microcosme de vitrail où les vertus et les vices, où le trouble inavoué de la vie et de l’au-delà viennent danser une danse des morts.

_Mystère_, prétend l’auteur de _la Nave_. _Mistère!_ soit! Mais mistère hérétique. Mistère qu’aurait pu écrire ce Dolcin ou Doussin qui prêcha l’amour dans la souffrance et toutes les souffrances, toutes les amours défendues. Mais ça ne me regarde pas. J’aimerais mieux que le héros de cette féerie lyrique ne s’appelât pas saint Sébastien, d’autant que le christianisme n’a rien à faire en cette fiction platonicienne ou néo-platonicienne, mais je ne suis ici qu’un juge profane--et si profane puisque tout y est musique!

Donc, nous sommes dans un décor admirable et fantaisiste. C’est la _Cour des lys_, où rougeoie un brasier, où deux jeunes frères jumeaux, déjà torturés, attachés à deux poteaux, attendent le dernier coup du martyre. Il sont si grêles et déjà si mourants! On pourrait les sauver encore! La foule manifeste sa pitié. Le préfet, sur sa chaise curule, absoudrait avec bonheur. Voici la mère, voici les sept jeunes sœurs des suppliciés. Elles les supplient délicieusement. Mais, au moment où l’un d’eux, au moins, va céder, un murmure, un frisson d’or ébranlent le monde. Les archers viennent de s’apercevoir que leur très jeune et adorable chef qui, casqué et en armure de rêve, reste tout droit sur son arc, commence à saigner sans fin, des deux paumes de ses mains blanches. Et voici que ce prince-enfant encourage et détermine les martyrs vacillants, qu’il lit dans l’âme de la mère douloureuse, des sœurs très douces, et qu’il les donne à la bonne mort, au Christ miséricordieux. Voici que, en dépit des supplications de ses hommes, de tous les hommes et de toutes les femmes qui l’aiment unanimement, il se dépouille de son armure et de ses armes, de sa dernière flèche qu’il tire vers le ciel et qui y entre--miracle!--qu’il danse sur le brasier une danse mystique, sans rencontrer de charbons ardents, en sentant seulement à ses pieds le baiser des lys courbés et couchés...

Et nous voilà dans une chambre d’idoles: toutes les figures du Zodiaque, enchaînées et prophétiques, annoncent du nouveau, un dieu nouveau. Et des foules vivantes entrent, par des soupiraux, dans ce temple à la porte d’airain: elles attendent des guérisons, des miracles, de ce Sébastien qui donne la mort aux faux dieux et la vie aux agonisants. Mais il vient et détrompe son public: s’il a donné la voix aux muets, c’est pour qu’ils puissent confesser le Christ et aller à la mort; il n’y a que l’amour dont il est archer et la mort dont il est l’amant--et l’immortalité et Dieu. Et qui s’avance? Quelle est cette malade consumée et extatique, si fière de sa fièvre et si glorieusement inguérissable? C’est Celle à qui _le Mauvais_ a donné le suaire de Jésus, celle dont la poitrine est effroyablement et exquisement mordue par la Face auguste, qui est brûlée par Dieu, sans fin et vivante. On la supplie de montrer le visage d’éternité. Quand elle s’y décide, elle tombe morte: elle est guérie des fièvres. Et la porte d’airain s’ouvre large...

Les trompettes sonnent: l’empereur est sur son trône, entouré de ses soldats, de ses archers, de ses captifs, de ses captives, de ses mages, des prêtres de toutes ses religions: et Sébastien est là, lui aussi. L’empereur, qui l’aime d’un tendre amour--car il est beau--ne veut pas qu’il soit chrétien, qu’il soit martyr. Il l’abandonne pour le ressaisir, le condamne pour le sauver, l’adjure, lui offre des provinces, des temples, la divinité, l’empire. Sébastien, las et convaincu, se cache le visage et se laisse voir, prend la cithare et est proclamé Orphée, Adonis, Adonaï: tous les prêtres orientaux et plus lointains encore le reconnaissent pour un Dieu, leur Dieu à eux. Et lui, après avoir confessé le Christ jusqu’à le danser, dans sa Passion, depuis la marche et les accablements jusqu’à la mise en croix et aux fléchissements de la tête et des bras, il a sa tentation et accepte le globe du monde: cette folie ne dure pas. Il jette à terre l’emblème du pouvoir suprême! C’en est trop: il sera supplicié! On attachera ses cheveux aux cordes de la cithare, on lui mettra le plectre sur la poitrine, on l’ensevelira sous les fleurs... «Doucement, dit haletant l’empereur désespéré, doucement--car il est beau!»

Dès lors, c’est le vrai martyre--comment faire autrement?--le laurier sacré, les archers qui ne veulent pas tirer, Sébastien, qui «meurt de ne pas mourir» et qui meurt à la terre, non des flèches qui ne l’atteignent pas, mais de l’extase d’aller rejoindre, d’aller compléter Dieu. Et ce sont les anges, les cantiques, j’allais écrire l’apothéose.

Car ce mystère n’est pas naïf--et comment Gabriele d’Annunzio, qui a toutes les autres grâces, pourrait-il prétendre à la grâce naïve, de bon escholier, de gentil basochien? Louons l’artiste sans mesure et repos, louons son génie qui se prolonge et rebondit, qui cavalcade de trouvailles en métaphores, qui se précipite d’audaces en prodiges, au risque de la gêne morale et du sacrilège, qui bondit parmi les tours de force verbaux, les sauts périlleux, harmonieux et rythmiques, qui, parfois, ne s’entend plus, dans le déchaînement de sa pensée, de ses souvenirs, de son éloquence, et qui continue pour nous plaire, pour nous ensevelir sous les périodes et les répons, comme il ensevelit saint Sébastien, sous les fleurs. C’est un chaos savant de toutes les croyances et de toutes les impiétés, c’est _la Tentation de Saint Antoine_ de Flaubert avec une aggravation de volupté constante et solitaire; c’est l’Homme-Dieu, le Dieu total et unique dans son impénétrable et effroyable orgueil.

Il faut louer Mme Adeline Dudlay, qui pleure avec passion--c’est la mère des martyrs--et se sacrifie avec passion; Mlle Véra Sergine (la fille aux fièvres), qui est effroyablement pathétique et vertigineusement suave; M. Desjardins (l’empereur), qui a de la majesté, de la pitié, de la colère, du devoir; Henry Krauss, le bon préfet, et tant d’excellents artistes des deux sexes! C’est parfait. Quant à Mme Ida Rubinstein (le saint), les autres lyriques, les décors, les chœurs, l’admirable mise en scène d’Armand Bour, l’effort de Gabriel Astruc, etc., etc., je les laisse, non sans déférence, à notre éminent et harmonieux Reynaldo Hahn; c’est, comme toute la pièce, je le répète, de la musique, de la musique, de la musique!...

J’avais laissé à notre rythmique ami Reynaldo Hahn l’honneur de louer, comme il convient, dans _le Martyre de Saint Sébastien_, qui est son œuvre et sa chose, Mlle Ida Rubinstein, qui se prodigue, qui s’offre, qui est chair--si peu--et âme, qui est mélodie et cantique. Je ne voudrais pas que cette interprète passionnée et inspirée demeurât sans salut et sans gloire. Avec toutes les réserves de droit, j’admire son effort et sa grâce, et, dans son rude accent qui ajoute à la majesté et au lointain du mystère, je l’admire pour sa volonté, son résultat, son idéal.

_22 mai 1911._

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COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Cher Maître._

Il faut le dire tout de suite: l’amusante et profonde comédie de M. Fernand Vandérem a très franchement charmé et a recueilli les plus sincères applaudissements--et les plus nombreux. Sa vertu comique, plus large que dans les autres ouvrages de l’auteur, sa légèreté, sa facilité inespérée ont fait passer un dénouement à la fois simple et triste, mélancoliquement optimiste, et, si j’ose dire, moral; mais, comme on sait, la Comédie-Française ne veut plus rien de plus ou moins irréparable.

Voici la chose. Frédéric Ducrest est un météore du barreau. A quarante-cinq ans, il a été député et ministre; il va être de l’Académie française, et, à la cour comme à la ville, il garde tous ses moyens--et quels! Les plaideurs au civil et au criminel se l’arrachent au prix du _radium_; les femmes, plaideuses ou non, se le disputent, et lui, candide et serein, surhomme conscient et organisé, idole agissante et dédaigneuse, il se prête et se refuse, régnant, triomphant, ténor de prétoire et de boudoir, Dieu de lit de justice et petit dieu de lit, tout court, pas beau, pas jeune, ne gardant sa voix d’assises que grâce à des gargarismes, mais jouissant partout--et comment!--de ce prestige qui manqua toujours, hélas! à feu M. Bourbeau! Sa sultane favorite est, pour l’instant, Mme Valérie Savreuse, qui a quitté pour lui son mari--ce qui est peu--et le richissime Chanteau--ce qui est plus. Paris applaudit.

Il y a une ombre à ce tableau de chasse, à ce tableau d’honneurs: c’est la propre épouse du maître, Henriette Ducrest, qui est un monstre d’honnêteté et d’insignifiance, petite bourgeoise d’extraction et de destination, ne sachant ni parler, ni s’habiller, ni s’amuser, pauvre chose tyrannisée et passive. On ne sait pas--et nous le saurons pour rien--qu’elle sait tout, qu’elle lit, en français, en latin, en grec, en chinois, tous les livres qu’on adresse à son époux; qu’elle est son fond, son âme... Et, un soir de fête, des invités classiques, en clabaudant sur elle, lui prêtent les instincts les plus étroits et jusques à de la méchanceté. Là-dessus, un des secrétaires de Ducrest, ployé sur un dossier saumâtre, se dresse, clamant, non sans déclamer, sa foi ardente en _la patronne_ et tous les mérites d’icelle. Les invités fuient, le secrétaire--il se nomme Amédée Laveline--aussi. Il n’y a plus personne: Ducrest va rejoindre la superbe Valérie Savreuse au bal de l’ambassade d’Angleterre. C’est en vain que sa pauvre femme veut le retenir. Elle n’a qu’à se taire, qu’à obéir, qu’à subir. Aussi, lorsque le jeune Amédée vient solliciter son pardon de l’avoir défendue et compromise, lui faire ses adieux et lui avouer un amour imprévu et désespéré, à peine si la pauvre _associée_ a le courage de le laisser partir--pour le rappeler par téléphone. Son honnêteté la gardera.

Hélas! quand nous retrouvons nos héros à Aix-les-Bains, on ne reconnaît plus Henriette Ducrest: elle est élégante, spirituelle, agressive, jolie! A quoi tient cette transformation? Ducrest en est sidéré et abasourdi, d’autant que sa femme a attaqué sa maîtresse Valérie, et qu’elle ne veut pas retourner à Paris pour ses affaires à lui! Une rébellion! Qui a pu la tourner ainsi? Il s’en ouvre au jeune Amédée Laveline qui est sur le gril, qui se croit découvert--il est l’amant adoré d’Henriette et c’est lui la cause de la métamorphose!--et qui ne se rassure que lorsque le maître omniscient attribue le changement de sa femme à l’influence d’une amie quelconque. Mais voilà mieux: brutalement, en pleine crise d’égoïsme et de muflerie, Ducrest réclame sa liberté à Henriette en lui déniant à elle toute existence, tout charme, tout droit à l’amour, tout pouvoir d’être aimée: elle éclate, avoue, proclame sa faute. L’avocat est abasourdi: il est atteint au plein de sa vanité: il n’existe plus, puisque sa femme existe, aime et est aimée! C’est l’abomination de la désolation! Il ne sait plus, laisse aller l’irrésistible Valérie et est un pauvre homme, un très pauvre homme! C’est très comique, très joli, très savoureux.

Et Ducrest, qui a côtoyé le grotesque, est tout à fait un pauvre homme. Il est revenu à Paris parce que sa femme l’a voulu, a des fureurs et des timidités, veut faire appel à des agences de police et n’ose pas, tremble, plaide pour soi, pleure--ou presque. Et cet imbécile de Laveline, ce coquebin incurable a encore le respect, le culte du patron, ne le trompe qu’avec des larmes. Il a toujours le prestige, le cher Maître, et, dans sa candeur, Amédée n’imagine pas que cette pauvre Henriette soupçonne la grandeur, l’immensité de son époux! L’associée n’aurait qu’un mot à dire et à avouer sa collaboration, sa science, son effort. Non! Elle aime mieux--et comme je la comprends!--mépriser son timide complice. Et le pauvre cher Maître n’aura qu’à parler de ses douze ans d’union, de se repentir un peu, de promettre un vague oubli, qu’à prendre à la gorge le pitoyable séducteur, pour que tout s’arrange: le secrétaire disparaîtra; il n’y aura pas de divorce! Mme Savreuse est retournée à son Chanteau. Peut-être les quarante-cinq ans qui viennent de sonner violemment à l’âme de Ducrest, peut-être la piètre aventure d’Henriette rapprochent-ils, l’Académie aidant, ces deux époux, qui se comprennent mieux! Peut-être l’homme rendra-t-il un peu plus justice, en raison de sa faute à elle, à l’_associée_ dévouée en laquelle il trouve une femme.