Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 3

Chapter 33,791 wordsPublic domain

Quelle explication entre les deux époux! Le général voit se briser sa foi, son culte pour celle qui portait son nom, pour son nom, surtout--car la femme ne l’intéressait que comme sa chose! C’est une esclave rebelle, pas même, une chose, une chose à lui qui n’a plus de valeur! Mais, avant de s’en aller, cette chose parle, clame, accuse. A-t-elle jamais existé? A-t-elle jamais eu un respect, une attention pour elle, un amour pour soi? Elle faisait partie du décor, était choyée ou piétinée sans qu’on y prît garde, caressée, rudoyée, terrorisée, hagarde comme les chevaux de selle du général quand il leur portait du sucre dans la main et que leurs yeux cherchaient la cravache. Ce n’est plus une chose, c’est une femme, une chair et une âme en soif de liberté, qui peut, qui veut réclamer de l’air et des ailes, qui s’en va, qui s’enfuit, qui s’envole!... Alors... alors, le général s’effondre. C’est lui qui demande pardon, en sa rigueur d’équité, mais pourquoi, pourquoi sa femme n’a-t-elle rien dit, dans sa vertu? C’est que la vertu ne comporte pas d’éloquence. La passion... Et le général supplie, balbutie... Le scandale, la honte, les gens: il se tuera. Et Clarisse est frappée plus haut que le cœur, dans les ailes: elle ne peut abandonner ce vieillard. Très humble, résignée, elle murmure: «Gardez-moi!» Ce sont de très pauvres gens qui cultiveront l’art d’être malheureux. Doucières ne divorcera pas. Il s’étonnera du revirement de Sibéran, qui lui ordonne de reprendre Anna; c’est que Sibéran ne se connaissait pas. Il se connaît maintenant! Hélas! Où est la splendeur? Où est le panache? Et l’idéal? Et la gloire? Et le rayonnement?

Le troisième acte a été acclamé. Sa douleur et son amertume, sa grandeur de renoncement et son humilité ont frappé et l’ont emporté sur les quelques sourires du deuxième acte qui, par instants, faisaient croire à une pièce gaie. On sait que Paul Hervieu va droit à son but et gradue ses effets à travers des épisodes variés. L’ironie attristée de ce sujet et son pessimisme avaient besoin de quelques gentillesses à côté. Mais l’impression suprême est de la plus noble tristesse et du désenchantement le plus résigné.

Cette œuvre d’une si haute philosophie et d’une langue précieuse est admirablement jouée. Le Bargy fait un général de Sibéran svelte, fier, titanesque jusques au moment où il est foudroyé. Il ne parle pas: il crie, ordonne, tonne. C’est que ce n’est pas ce général-ci ou un général: il pourrait aussi bien être empereur; c’est l’autorité, l’infatuation, Jupiter, que sais-je? c’est une entité. Grand (le lieutenant Pavail) est merveilleux de jeunesse, de douleur, de fougue, de passion retenue et débordante: il attendrira jusqu’aux tigres de l’Indo-Chine. Raphaël Duflos est un Doucières parfait, aussi triste, aussi mou, aussi résigné que possible. Dehelly a la demi-ardeur et la jolie insignifiance de son personnage de Jean de Sibéran. Mme Leconte est délicieuse d’inconscience, de gentillesse, de mondanité pleurante, souriante, dégoûtée dans le rôle d’Anna. Pour Mme Julia Bartet, elle a été une Clarisse de Sibéran sans cesse triomphale. Dans sa dignité, dans sa révolte, dans son ennui, dans son éloquence consolante, dans ses larmes, dans ses cris, dans ses silences, elle a été toute humanité, toute pudeur, toute passion, toute suavité et toute grâce. Lorsque, au dernier acte, elle a dit: «Gardez-moi!» toute la salle a frémi d’une admiration angoissée. On voyait les ailes se fermer, la porte de l’ergastule tomber sur les rêves, l’esclavage et le dévouement consentis, dans du noir, dans du gris. C’est un geste, c’est une attitude qui dépasse tout applaudissement--et qui va à l’âme.

COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Rencontre_, pièce en quatre actes, en prose, de M. Pierre BERTON.

Deux êtres sont en présence, M. Serval et Mme de Lançay, très défiants l’un de l’autre. Le premier est un avocat célèbre, homme d’État de gauche, ministre de demain. Mme de Lançay est la veuve d’un viveur dont elle était séparée: l’avocat croit que la veuve a eu des torts envers son mari, l’autre a entendu Mme Serval, son amie d’enfance, lui présenter son époux de la belle façon: commun, gauche, fils de petites gens vulgaires, incapable d’inspirer l’estime et l’amour. Il se trouve que, au cours d’une conversation d’affaires, la franchise réciproque des deux interlocuteurs révèle deux âmes d’élite, deux sensibilités tendres et fières--et la noble dame est émue aux larmes en apprenant que le plébéien politique doit ses qualités de cœur et d’esprit, sa sublime et éloquente conscience à ce père, à cette mère dont s’était gaussée la frivole Mme Serval et qui étaient le modèle des vertus. Nous sommes très émus, nous aussi: c’est une idée de génie, la scène des portraits d’Hernani transposée, en prose, pour daguerréotypes.

Au deuxième acte, nous sommes à Ville-d’Avray, dans la résidence d’été des Serval. Le ministrable va être, de plus en plus et sans retard, ministre et président du Conseil, mais que lui importe? Il aime Camille de Lançay, son hôte, qui ne répond pas à ses avances, l’âme déchirée et qui va s’en aller, par devoir, pour ne pas trahir cette futile amie qui ne comprend pas le grand et tendre Serval. Le futur secrétaire d’État part pour une réunion plénière à Paris: tout, dans la villa solitaire, est livré à l’obscurité et va se livrer au sommeil. Mais Camille, qui ne peut dormir, vient chercher un livre. Elle aperçoit deux ombres furtives: c’est Renée Serval qui introduit dans sa chambre son amant, M. de Brévannes; Mme de Lançay chavire de stupeur et de dégoût! Elle n’a pas le temps de s’en dire plus: une autre ombre surgit, c’est Serval! Il n’a rien vu, il n’est sûr que d’une trahison politique: il est lâché par son groupe. Il exhale son amertume, l’horreur de sa solitude; il lutte d’éloquence et de passion avec Camille qui parle avec tout son cœur, qui veut gagner du temps, qui est à la fois héroïque et sincère et qui, beaucoup par amour, un peu pour sauver Serval de sa colère et les amants de l’époux justicier, se donne toute au chef sans soldats, au mari sans femme, à l’âme-sœur en quête, en besoin d’âme et de chair.

Huit jours se passent. Mme de Lançay veut de plus en plus partir; elle ne peut condescendre au partage. Mais Renée apprend que son amant va se marier et que son mari a une maîtresse. Elle accable, de sa rage double, Camille, hautaine et dolente, qui finit par lui confesser son dévouement, de haut. La sotte pécore n’a ni reconnaissance, ni accablement: n’ayant plus Brévannes, elle veut garder Serval. Elle tente même son amie en lui offrant une lettre, preuve de sa trahison à elle. Mais, désespérée et bienfaisante, bâillonnée de sa sublimité et de sa perfection, Mme de Lançay se tait, s’en va, martyre, laissant le pauvre Serval à la petite harpie sans cœur.

Ne pleurez pas: ça finit bien. Au lendemain d’un discours _rosse_ qui donne le pouvoir à notre député, Mme de Lançay, revenue de Munich une minute--le temps de reprendre ses dossiers--ne peut pas se vaincre. Elle arrache des mains de Serval une lettre où celui-ci recommande le hideux Brévannes et se porte garant de sa loyauté. Pas ça! Pas ça! Renée Serval est chassée: les deux êtres d’élite qui se sont rencontrés par hasard et prédestination, seront heureux l’un par l’autre, l’un pour l’autre--et pour la bonté, la force, la patrie et l’humanité.

Ils sont venus à cette félicité par le plus long. C’est que M. Pierre Berton ne nous a fait grâce d’aucun développement, d’aucune habileté, d’aucun rebondissement: il a trop de métier--et est trop du métier.

L’heureux père (avec M. Charles Simon) de cette exquise _Zaza_ ne nous en a pas moins donné une comédie dramatique très, très honorable, très prenante. Elle est sincère, émue, émouvante, d’un style soutenu et soigné et fait résonner, dans la maison de Molière, un latin qui n’a rien de moliéresque.

Car il y a un personnage dont je n’ai pas eu à parler et qui est l’ornement, le pittoresque, la joie de la pièce, qui a été la cause de ses ajournements et de son retard, qui a tué sous lui le pauvre Coquelin cadet, qui a mis hors de combat Leloir--et qui n’apporte rien à l’action. C’est le répétiteur Canuche, négligé et érudit, timide, orateur, fantaisiste et classique. Brunot y a été délicieux de tact et de justesse, un peu gris: on imaginait Cadet tout de même; l’utilité du rôle est morte avec lui. Mais c’est Cadet qui a apporté _la Rencontre_ aux Français!

Georges Grand est parfait d’entrain, de foi, de passion et de désespoir dans le personnage de Serval; Paul Numa est très élégamment mufle dans la peau du séducteur Brévannes, et M. Jacques Guilhène est un secrétaire copurchic et très juvénilement enthousiaste et dévoué.

Camille de Lançay, c’est Mme Cécile Sorel. Elle joue cette grande amoureuse avec religion et un peu du haut de sa tête: elle est majestueuse jusque dans l’abandon, sculpturale dans ses silences, ses hésitations et sa prostration; on ne comprend point qu’elle mette tant de temps à triompher. Plus magnifique que pathétique, elle impose, mais elle touche--splendidement. Mlle Provost (Renée Serval), taquine et insupportable au premier acte, a su habilement parvenir aux pires sommets de l’odieux et à la plus égoïste et sifflante férocité. Il paraît que ce n’est pas de son emploi; je l’en félicite. Mais elle est charmante et acharnée, autant que sa rivale est écrasante et captieuse. C’est une autre _Rencontre_: _le Duel_--ou _Bataille de dames_.

M. Pierre Berton possède le répertoire--terriblement.

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THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Beethoven_, drame en trois actes, en vers, de M. René FAUCHOIS.

Ce n’est pas un succès: c’est un triomphe. Le rideau s’est relevé dix fois sur une tempête d’acclamations et d’applaudissements, sur une rage renaissante, sur une noble et pure furie d’enthousiasme. Réjouissons-nous, avant tout, de la glorieuse issue d’une aventure qui n’était pas sans péril et qui couronne du plus rare laurier un jeune poète digne de toute estime et un théâtre qui mérite la fortune et le bonheur.

Le drame est très simple. C’est la vie même de Ludwig Beethoven. Les deux premiers actes se passent en 1809. Illustre, adulé par ses musiciens--l’un d’eux, Schindler, le compare superbement au vieux Rhin débordant, jaillissant, sublime--admiré par l’empereur Napoléon, qu’il n’aime plus, par l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur d’Autriche, Beethoven n’est pas heureux. Il souffre dans son orgueil, dans sa famille--son frère Nicolas est par trop bête et presque infâme--; il souffre même, et surtout, physiquement: il se sent devenir sourd. Une dernière douleur lui est réservée: la jeune Giulietta, qu’il aime de toute son âme, lui apprend qu’elle est fiancée à un autre. Il reste seul avec son génie, dans la nuit, au milieu d’un parc qui s’embrume, subit les couplets philosophiques d’un mendiant, Thomas Vireloque avant lettre--et murmure et se plaint.

Au deuxième acte, il est--ou n’est pas--chez lui. Son frère Nicolas, qu’il a fait chasser du concert qu’il dirigeait, exhale sa colère: Schlindler=Schindler le défend, l’exalte. Beethoven paraît, reçoit son ancienne amoureuse Giulietta, qui vient le _taper_ pour son mari joueur et endetté, reçoit l’archiduc Rodolphe et des princes auxquels il fait honte de sa misère et qui lui jurent aide et protection, reçoit enfin la lumineuse et divine Brentano, qui était celle qu’il avait toujours attendue, qui est sa muse et l’ombre ardente de son génie et qui lui apporte le salut de Gœthe. Mais elle est fiancée, elle aussi: elle s’en va. Et le pauvre grand homme, qui s’est senti devenir de plus en plus sourd, ne peut plus dissimuler, ne peut plus douter: il n’entend plus ses exécutants et s’abat, atrocement.

Le troisième acte, c’est la suprême coupe d’amertume. Vingt ans--ou presque--ont passé. Beethoven achève de mourir, abandonné. Il surprend son neveu adoré en train d’embrasser la femme de son oncle Nicolas et le voler lui, Ludwig. Il sanglote: pourquoi n’est-il pas aveugle? Il agonise, solitaire, les infâmes chassés. Il n’a plus ni amis, ni amies, ni famille. Mais voici des apparitions; ses neuf symphonies sortent de la neige, du mur sombre et, vivantes, blanches, immortelles, le consolent, le charment; elles sont ses filles, de chair et d’âme: il est le père de leur immortalité et, quand elles ont disparu doucement, le grand homme, les yeux dardés vers l’immense gloire du ciel, se dresse avec des ailes surnaturelles et s’abîme, géant, dans l’infini.

J’ai dit la fortune de cette pièce noble et haute. M. René Fauchois est manifestement hanté de ce démon intérieur qu’on appelle aussi parfois génie. Il aime les grands sujets. Cette fois, il a été payé de retour. Il jouait cependant une terrible partie: il jouait même la difficulté. Précédés, accompagnés, suivis de fragments de Beethoven lui-même et en pleine maîtrise, ses vers étaient pis que réduits à leur propre éloquence, à leur propre musique: le déchaînement des sonorités et des caresses, de la divination panthéiste, des mille secrets orchestrés de la nature et de l’infini, toutes les voix des ondines et des sirènes, toute l’âme des forêts et des fleuves, toutes les plaintes de la guerre et de l’amour s’en venaient s’imposer à la méditation, à l’émotion, à la volupté des spectateurs, les prendre sur leur fauteuil, les enchaîner dans la nuée du rêve.

Eh bien, non seulement le poème dramatique de M. René Fauchois put résister, mais, se mariant à cette harmonie écrasante, il finit dans un _crescendo_ de détresse et de magnificence, d’horreur et de sérénité plus qu’humaine, par réaliser, si j’ose dire, une symphonie nouvelle.

Il n’est pas de plus bel éloge.

Ce n’est pas toujours parfait: il y a des vers de théâtre, des vers de comédie, des vers authentiquement prosaïques; mais il y a mieux que des couplets, mieux que des morceaux de bravoure: des envolées nombreuses, harmonieuses, énergiques, sublimes: il y a, surtout, toujours un souffle généreux et inspiré, des formules saisissantes, du cœur--et de l’âme. C’est un vrai poète.

Il a des interprètes vaillants et quasi religieux. Mlle Albane est une Brentano mélodieuse, mystérieuse et pure; Mme Barjac une Thérèse effroyable, Mme de Pouzols une Giulietta perverse et dolente. Mme Luce Colas une servante très nature, Mlles Damaury, Pascal, Beylat, Lukas, Merland, Beer, de Villiers, Cassini, Dumoulin les neuf symphonies mêmes, tout charme, toute harmonie, toute grâce et toute gloire. M. Desfontaines est un mendiant pittoresque et prophétique, M. Vargas un bel archiduc chaleureux, costumé en officier d’ordonnance de Napoléon; Joubé est un poète déjà romantique et dolent; Denis d’Inès est très consciencieusement ignoble en ivrogne incestueux et voleur, M. Bernard est--comme toujours--excellent, étonnant et parfait dans le rôle plus qu’ingrat de Nicolas Beethoven; M. Maupré est un jeune peintre enthousiaste, M. Grétillat est un Schindler dévoué, ardent, bien disant, lyrique.

Enfin, il faut louer, comme il le mérite, infiniment, M. Desjardins. Cet artiste hors de pair, dont on a remarqué depuis si longtemps la sobriété, la distinction, la perfection, la conscience, a fait une inoubliable création. Il a toutes les impatiences, toute l’aigreur, toute l’amertume, toute la fièvre, toutes les ailes de Beethoven. Il est humain, douloureux et divin. Il nous a fait frémir, pleurer et nous a enlevés vers l’au-delà.

Et, dans cette journée de pensée et de gloire, comment oublier l’orchestre Colonne, qui a mené le combat avec une piété savante et que Gabriel Pierné a dirigé comme un dieu?

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THÉATRE RÉJANE.--_L’Impératrice_, pièce en trois actes et six tableaux, en prose, de Catulle MENDÈS.

Lorsque Mme Réjane, dans la noble émotion qui ne la quitta pas de la soirée, vint hier prononcer ces paroles: «La pièce que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous est de notre regretté maître Catulle Mendès», un silence auguste précéda les applaudissements qui, tout de suite après, jaillirent et éclatèrent longuement, comme des sanglots. Toute la salle avait communié, dans l’infini, avec le génie, la tristesse et la grandeur, avec la fatalité et l’immortalité; un grand souffle avait passé sur elle; ce n’était plus ni du théâtre ni de la vie, c’était de la beauté et de la douleur, toute douleur et toute beauté qui ouvraient leurs ailes jumelles dans un ciel de gloire.

C’est que, moins de deux mois après sa fin terrestre, l’auteur de _l’Impératrice_ est visible et présent, chair, sang, âme et cris, dans son drame de pitié, de tendresse, de désespoir et d’espérance, dans ce drame traversé de pressentiments et de présages, et si vaillant, si héroïque dans sa nostalgie, dans ce drame que les soins pieux d’une veuve au deuil fervent ont dressé si grand, si vivant au-dessus d’une fraîche tombe, qu’on ne peut plus songer à la mort et que l’éternité rejoint la vie, en une active apothéose. Mais Catulle Mendès s’irriterait et s’irrite de ce préambule. Pour lui, dans l’existence d’ici et d’au-delà, il n’y avait, il n’y a que le labeur. Voyons la pièce.

Nous sommes en Pologne, dans cette Pologne que le poète aima toujours, d’amour, et qui lui donna, entre autres chefs-d’œuvre, ses admirables _Mères ennemies_. Vieux, usé, ivrogne, débauché et cruel, le comte Walewsky achève crapuleusement de mourir. Il a horreur de Napoléon qui, détrôné, croupit à l’île d’Elbe, des Bourbons qui l’ont mal remplacé, de tout: lui seul sait être tyran.

A table, entre deux attaques et trois vins, il se permet de nouveaux et pires sarcasmes contre M. de Buonaparte. Sa femme s’en va: il n’y prend pas garde--et continue. Mais voici passer des malles et des bagages: c’est la comtesse Walewska qui s’en va pour ne plus revenir. Le comte s’étonne, s’indigne. Mais Marie-Ange Walewska se redresse, fait venir ses domestiques, ses serfs, ses paysans et se confesse, se proclame; elle a été la maîtresse de l’empereur Napoléon, presque poussée dans ses bras par son ignoble époux; son fils est le fils de l’empereur, et, puisque Napoléon est vaincu, exilé, solitaire, elle va le rejoindre avec son jeune enfant. Qu’on l’empêche! Les Polonais tombent à genoux. Le comte Walewski s’abat, agonisant. Et Marie-Ange va à son angélique mission de consolation, de réparation, d’abnégation.

L’île d’Elbe. Un grouillement de mercantis plus ou moins espions, de filles grappilleuses de baïocchi et de soldi, des grenadiers qui jouent aux boules, tout un petit, tout petit monde, besogneux, hargneux, mauvais. C’est la nouvelle et dérisoire capitale de Napoléon le Grand. Et voici son aide de camp, le général Drouot, accompagnant une jeune fille, Enriquetta, qui le courtise et qu’il aime, mais qu’il ne veut pas épouser; il se condamnerait à l’inaction dans cette île trop charmante et annihilante où il n’y a plus place pour la volonté, où l’Empereur, l’Empereur lui-même a cent ans, les pieds pesants, l’âme lourde, où il désespère, où il meurt sans fin au lieu d’agir! Tenez! Après des touristes irrespectueux, Napoléon descend l’escalier, interminablement, plus vieux que Frédéric II et Frédéric Barberousse ensemble, écrasé sous le poids de ses vaines conquêtes, de tous les pays conquis et abandonnés, sous le poids de tous les abandons dont il est victime! Il y a là un colonel anglais qui le garde et qui le fait espionner, tous ces traîtres de toutes les nationalités, toute cette médiocrité d’une île minuscule, tout cet affront d’une souveraineté illusoire, ironique, injurieuse!...

Mais une rumeur a couru, un bruit se précise: l’impératrice va venir avec le roi de Rome, elle est annoncée! elle arrive! L’Empereur se reprend à vivre, se hausse, dans son mesquin palais, à l’enthousiasme, à l’élégance, à l’étiquette! Son fils! Sa femme! Il reprend les dames d’honneur sur leur tenue et sur leur mise dont elles ne peuvent mais, commande le grand service, ses costumes de Marengo et d’Austerlitz, met en grande tenue les mamelouks et les grenadiers, mobilise le bataillon corse; il ira au-devant de Marie-Louise en équipage de luxe, de gloire et d’épopée; c’est pour lui un gage de bonheur et de splendeur, une réconciliation avec la toute-puissance, un pacte sacré avec la victoire. Mais son demi-geôlier, le colonel anglais Campbell, le décourage: «Est-il si sûr que c’est Marie-Louise qui vient?» Et le pauvre grand homme, creusé d’un doute, accoutumé aux trahisons de ses maréchaux et de ses dignitaires, le pauvre grand capitaine en jachère, le triste empereur sans peuples se désole: il ira seul ou presque seul, sans faste, à l’hypothétique débarquement de son bonheur et de sa postérité.

Le voilà au bord de la mer, seul avec son immense passé et l’ombre de son avenir; le voilà luttant avec sa misère et tous ses triomphes, se souvenant de ce qu’il fut et se rappelant ce qu’il est, appelant ses légions disparues, esclave de sa gloire, prisonnier de sa défaite, Titan vaincu et frémissant, comédien lassé de sa résignation, quadragénaire fatigué, si fatigué! qui n’a plus que dans le quartz du rocher le reflet brisé de son étoile! Ses emportements d’enfant, son énergie de surhomme, son impatience d’époux et de père, tout se mêle en accablement, en bouillonnement; la salve de coups de canon qui se perd dans la nuit lui remet en mémoire des coups de canon plus efficaces. Enfin, voici des grelots de voiture, enfin voici un groupe, enfin voici un jeune enfant qui accourt: Napoléon l’enlève à bout de bras, l’étreint, l’embrasse passionnément, puis il va à la mère qui, agenouillée, se cache le visage.

«Sire, sire, gémit-elle, pardonnez-moi! ce n’est que moi!»

L’empereur ne peut pas, ne veut pas voir le sublime de ce dévouement. Il a été trompé dans sa fièvre, dans son espoir, dans son extase. Qu’est-ce que cette «servante au grand cœur» en face de son rêve, ambitieux et légitime? Marie-Ange Walewska, un caprice!... Il pleure, pleure... L’enfant, fier et autoritaire--il a de qui tenir--tire Napoléon de ses pleurs. Le souverain de l’île d’Elbe recueillera Marie-Ange et son fils et se résignera à son bonheur: il le cachera.

Et il est heureux dans sa petite maison de la montagne: tout comme Henri IV, il joue à califourchon et à cache-cache avec son fils, l’espiègle petit comte Alexandre Walewski, dorlote sa tendre, aimante et dolente Marie-Ange, mais, entre les caresses et les gentillesses, il y a des mots, des phrases, des allusions involontaires à un autre enfant, à une autre femme. Cet héroïque et sublime Drouot va plus loin: Napoléon est veuf puisque la seule impératrice, la bonne Joséphine, est morte; l’église catholique ne reconnaît pas le divorce; la frivole Marie-Louise n’est qu’une concubine. Que Napoléon épouse Walewska! Qu’il refasse l’indépendance de la catholique Pologne! Alors, le malheureux empereur, déjà si affreusement trahi par les meilleurs de ses lieutenants, croit être trahi une fois de plus. Et dans quelles circonstances! Et par qui? Cette tendre et douce Walewska n’est qu’une intrigante, une ambitieuse et, même si elle agit par amour de sa patrie polonaise, elle ne l’aime pas, lui, Napoléon, déchu et seul. Elle aime sa puissance d’hier, sa puissance de demain! Il chasse la pantelante amoureuse et le fils usurpateur; il chasse l’intègre et bavard Drouot; à peine s’il tempère un instant sa féroce rigueur. Marie-Ange et Alexandre, l’une portant l’autre, s’en iront, s’en iront tout de suite, dans la plus atroce tempête, dans le désarroi forcené de la nature déchaînée.