Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 29
Horreur! la lecture des papiers et du _Journal_ de Marthe apprend à Marie et à Jean qui est survenu que le dit Jean est le fils de Marthe et que Marthe est à peu près pure! Jean s’enfuit, éperdu et chassé par Dumas, tandis que Marthe se jure bien d’empêcher le notaire d’épouser Marie!
Précisément, le sardanapalesque Nantès, président du syndicat des forçats, traite magnifiquement le commandant de gendarmerie et sa lubrique épouse. Il n’a que six domestiques, mais quelle morgue! Il repousse les suppliants, raille un vieux colon libre qui sollicite un prêt et lui dit de revenir «après avoir pris un numéro», après un petit passage au bagne! Et voilà Marthe qui prie à son tour, qui réclame, qui prend les billets signés par Dumas! Malheur! Mais le malheur vient d’une autre main: c’est le vieux colon qui assassine l’usurier pour «prendre son numéro»!
Tout le monde est sauvé. Dumas redeviendra honnête. Jean et Marie s’épouseront, mais Marthe se tue et meurt longuement, pardonnée et bénie par ses deux enfants.
Et c’est un triomphe pour de longs soirs et pour des matinées sans fin. Le peuple vibrera et même cette pièce n’enverra pas beaucoup de costauds au bagne, car elle est morale et ne montre que des exceptions. Je serais tenté de reprocher à Jacques Dhur de ne nous montrer que des forçats vertueux et innocents. L’habitude! Excepté le hideux satyre Bourbonneau, sorte de Soleilland, l’ogresse Zidore et ce Shylock de Nantès, ce sont des candidats aux prix Montyon. L’abbé Poiriès (Chabert) est l’abbé Constantin de la pègre, onctueux et brave homme; Bubu (Villé) est un Parigot nerveux et verveux; d’autres bagnards, merveilleusement incarnés par MM. Lorrain, Harment, Blanchard, etc., ont du bagout, de la voix, du geste, pas la moindre scélératesse. L’équipe de condamnés, conduite par M. Blanchard et menée par le gentil garde-chiourme Gouget, est sympathique et navrante. Le commandant (Duval) est autrement méchant! Quant aux personnages principaux: jugez-en. Dumas (Dorival) a été envoyé à la Nouvelle parce que, garçon de recette, il s’est laissé dévaliser, étant saoul; Marthe a été envoyée à Bourail pour avoir eu un amant qui vola avec effraction--et elle est institutrice! Elle a été, par erreur, inscrite sur les registres de la préfecture! (Mlle Dux a été, dans ce rôle, très remarquable de férocité, de trouble, de remords, de reprise et de douleur.) Enfin ce ne sont que braves gens. Tant mieux! La satire sociale n’en a que plus de force à n’avoir pas besoin d’exemples directs. Et le drame est plus puissant à ne pas nous présenter de monstres.
Tel quel, il a triomphé en toute simplicité large et grande. M. Renoir (Jean) est chaleureux et pathétique; M. Etiévant (le notaire) est effroyable; M. Monteux (le vieux colon) tire les larmes; Mlle Bérangère (Marie) est la grâce et l’innocence mêmes; Mme Petit est une mendiante terriblement touchante; Mme Frédérique est une commandante trop passionnée et hilarante; les deux petites Haye sont charmantes et Mmes Blémont, Delys, Beer sont des forçates honoraires, un peu éblouissantes de pelures mais bien cocasses.
Jacques Dhur a connu les joies de l’ovation populaire; on l’a acclamé à la sortie; le triomphe est dans la salle.
_13 avril 1911._
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THÉATRE DES ARTS.--_Les Frères Karamazov._
C’est un terrible succès d’horreur, mais profond et pensant. Le théâtre des Arts va connaître à nouveau les beaux jours, si j’ose dire, du _Grand Soir_--et c’est justice. En portant à la scène le dernier roman de Dostoïevski, le plus désespéré, à la fois infernal et divin, celui qui servit de livre de chevet à Léon Tolstoï, fatigué des autres prières, MM. Jacques Copeau et Jean Croué ont un peu diminué, altéré, grossi, interprété ce mystère intime, national et universel; ils ont, parfois, un peu trop respecté le texte et ses longueurs, mais ils ont su garder assez de son autorité secrète, de sa grandeur barbare, de sa sensibilité effroyable pour que le public, à certains moments, n’ait pas cru avoir le droit d’applaudir, tant son émotion était intense et comme religieuse! Dans les décors de Maxime Dethomas, dans des lumières démoniaques de M. Jacques Rouché, cette histoire d’Atrides scythes habillés à la mode de 1850 vous prend à la gorge, aux entrailles, à l’âme. C’est atroce--et admirable.
Nous sommes dans un monastère, près de Moscou. Le vénérable et centenaire père Zossima arrive, soutenu par son très jeune disciple Aliocha. Zossima sait et devine tout; Aliocha est toute virginité et toute ferveur: il est le dernier fils du terrible gentilhomme Karamazov, le plus jeune des trois frères Karamazov (qui sont quatre ou trois et demi, car il y a un bâtard épileptique, Smerdiakov, qui sert de laquais)--et il a à prier pour toute sa famille. Voici un de ses frères, Dmitri, nature magnifique et dégradée, qui va épouser la charmante et volontaire Katherina. Mais il ne l’aime plus et elle ne l’aime plus. Il l’a humiliée jadis en lui faisant chercher de l’argent chez lui, pour son père, et en n’abusant pas d’elle, et elle l’a humilié, depuis, en lui confiant de l’argent, 3 000 roubles qu’elle savait qu’il volerait--car il en est là, dans sa passion pour le jeu, dans sa passion, surtout, pour la courtisane Grouchenka qui est courtisée par son propre père, par le burgrave Feodor Pavlovitch Karamazov, tandis que Katherina aime le frère aîné, Ivan, la forte tête, le penseur! Et voilà les trois, les quatre frères en présence, le père aussi, sauvage et hypocrite, voici les haines qui se lèvent, des menaces de Dmitri, des colères, presque des coups! Et le vieux pope se prosterne devant Dmitri parce qu’il aura tant à souffrir, tant à souffrir!!!...
Chez Katherina. Elle n’ose aimer Ivan. Elle plaint Dmitri, offre son amitié à Grouchenka qui feint de l’accepter et qui raille ensuite l’innocente et lui avoue qu’elle a connu l’histoire de la visite chez Dmitri, qu’elle l’a apprise au cabaret! Colère! Et lorsque Dmitri vient, en personne, c’est pour réclamer Grouchenka. Katherina est «très russe», comme disait Jean Lorrain. Elle se vengera: elle lâche le fils sur le père.
Le vieux Karamazov est plus saoul que nature; son fils Ivan lui dit qu’il n’y a pas de Dieu, pas de péché, rien, et le demi-fils Smerdiakov qui sert à boire et qui entend mal parler de sa mère, prostituée puante, qui a trop entendu le scepticisme d’Ivan, rôde, rôde. Il y a trois mille roubles, là, pour Grouchenka qui va venir--et Dmitri aussi va venir. Le vieux Feodor s’est allé coucher; Smerdiakov s’amuse à intriguer, à tenter le noble Ivan qui est dégoûté de son père; il n’a qu’à s’en aller: lui, Smerdiakov est épileptique, il aura une crise; qu’ils laissent, tous deux, les événements s’accomplir.
Ils se sont accomplis: Dmitri est arrêté dans une taverne, près de Grouchenka; il a du sang à la manche. On l’accuse du meurtre de son père, on le condamne à vingt ans de Sibérie...
Et voilà le jour du départ vers les mines, Smerdiakov revient de l’hôpital: il a eu sa crise. Grouchenka, tout à fait ressuscitée et purifiée, va accompagner, avec le saint Aliocha, le martyr Dmitri vers son supplice--et Dmitri lui-même veut expier tout, jusques à son innocence même. Il ne reste que la vindicative Katherina, Ivan, qui est devenu inquiet, malade et presque fou, et le pauvre Smerdiakov. Alors Smerdiakov, plaintivement, cyniquement, avoue que c’est lui, l’assassin--mais ils sont deux! N’est-ce pas Ivan qui l’a laissé faire, qui lui a poussé le bras, la tête, le cœur? Ivan touche le fond de l’enfer. Smerdiakov se pend. Et Ivan, tout à fait fou, heureux d’avoir vu disparaître l’ombre de son âme, se laisse aller, avec Katherina, à une vie animale, sans aller sauver son frère forçat...
Et Dieu triomphe, dans une pitié hérissée.
Katherina, c’est Mme Van Doren, tendre et incisive; Grouchenka, c’est Juliette Margel, à la fois cynique, gracieuse, passionnée et mystique--et Mmes Brécilly, Lestrange et Roger sont parfaites.
M. Roger Karl est un Dmitri éclatant et pathétique; M. Laumonier un Aliocha de vitrail; M. Dullin est un Smerdiakov admirable d’humilité et de révolte, de frisson et d’insolence; M. Denneville a de l’onction; MM. Blondeau, Liesse, Millet, Guyon sont excellents.
Mais tout le succès de la mise en scène vient à Durec, qui est très sobre en Ivan, et Henry Krauss a triomphé, en vieux barine féroce et tremblant, effroyable, naïf, diabolique: c’est une silhouette inoubliable.
_14 avril 1911._
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A L’ODÉON.--_Vers l’Amour._
L’émouvante et profonde comédie de Léon Gandillot est-elle une pièce-fétiche? Il le faut souhaiter pour le second Théâtre-Français et pour André Antoine, qui mena ces cinq actes à la victoire, il y a six ans, tout cœur battant et sous l’uniforme de garde du Bois! Et c’est si aimable, si clair, si pathétique, d’une si belle fraîcheur, dans le sourire et dans les larmes: on en mangerait!
On connaît l’histoire de ce peintre de talent, Jacques Martel, qui, le même jour, au restaurant montmartois de _la Poule verte_, obtient à la fois le ruban rouge et le cœur exquis, le corps délicieux de la jeune Blanche, mannequin de la rue de la Paix; qui croit qu’il ne s’agit que d’une passade et qui considère sa conquête comme un gentil petit objet, qui la plaque pour épouser--ou presque--une perruche bourgeoise; qui met des mois et des années à découvrir l’amour et la passion,--son amour et sa passion à lui--à s’apercevoir qu’il est pris jusqu’aux moelles, jusqu’à l’âme, par cette pauvre Blanche, mariée et très richement mariée, devenue femme du monde, un peu trop femme, coquette et désabusée, qui se redonne, qui se reprend, qui réfléchit entre deux baisers, qui espace les étreintes, qui monte tandis que le peintre descend et qui finit par s’en aller loin, très loin, et pour toujours, sans méchanceté, laissant là, au bord du lac du Bois, un être falot et vidé qui n’a plus qu’à marcher à la mort, dans les flots...
Jacques a découvert enfin l’amour, à la fatigue, à la fatigue de son esprit épuisé, de sa main séchée, de ses yeux éteints, de sa vie démissionnaire, de son immortalité désaffectée: le secret est assez cher et assez douloureux! Mais comme la fatalité est doucement et joliment conduite! Pas de violence! Pas d’horreur! Une sensibilité, une sentimentalité constantes et nuancées, une sincérité contagieuse, une belle pièce de brave homme!
On pleure doucement et longtemps. Jeanne Rolly (Blanche) est admirable de tendresse, d’abandon, de liberté, de grâce souveraine et de détachement innocent; Renée Maupin a le chien, la bohème, la sérénité de la Butte; Andrée Méry a une élégance agressive; Mazalto a une rondeur insinuante et Germaine de France une innocence canaille; Mlle Barsange est fort spirituelle; Mlles Didier, Rosay, Delmas, Descorval, etc. sont pittoresques et exquises; M. Claude Garry (Jacques) ne fait pas oublier Georges Grand mais a de l’émotion et de la détresse; Colas est parfait; Chambreuil effroyablement distingué; Denis d’Inès est très fin et Grétillat très émouvant. Louons MM. Flateau, Coste, Bacqué, Dubus, Jean d’Ys, etc., qui sont excellents.
Ce seront de beaux soirs: espérons--les grilles du Luxembourg ferment de bonne heure--que personne ne s’en ira noyer dans la fontaine Médicis!
_22 avril 1911._
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A L’ODÉON.--_L’Apôtre._
Rien n’est plus estimable que la fièvre de M. Paul Hyacinthe-Loyson: il ne brûle que pour les grandes choses et les idées les plus hautes--et il brûle sans fin. Sa générosité et son éloquence, une sorte d’ingénuité angélique, un désir de loyauté qui va jusqu’à la frénésie, tout est pour toucher ses amis et ses adversaires politiques, surtout ceux-là. Sa pièce nouvelle, _l’Apôtre_, est aussi édifiante que civique--et d’une hauteur morale indéniable.
Voici. Le citoyen Baudoin est l’honneur et le fondement même de la République. On l’appelle «le père Conscience» et il habite, avec sa digne compagne, un vertueux cinquième du sixième arrondissement. Il est sénateur et son fils est député. Tout à coup sa simplicité, sa sérénité démocratiques, sont troublées: un scandale d’argent--des représentants du peuple achetés par les congrégations--a renversé le ministère: il faut que Baudoin, apôtre laïque, accepte le portefeuille de l’Instruction publique et des Cultes. Il ne veut pas: on le presse, on l’accule; le président de la Chambre fait un effort inouï pour le décider: il parle! Le tribun--pardon! l’apôtre--accepte enfin mais à une condition: c’est lui qui dirigera l’enquête--c’est anticonstitutionnel--et qui punira tous les coupables.
Hélas! Le premier coupable, le plus en vue, c’est son fils! Ce mari d’une femme exquise, ce père de délicieux enfants était un coureur! Il entretenait des danseuses! Il a reçu vingt mille francs d’une banque catholique et son secrétaire, un néophyte très pur, s’est suicidé parce qu’il avait signé le reçu! Est-ce cela seulement? Non! Et la jeune Mme Baudoin le proclame très simplement: il s’est tué parce qu’il l’aimait, elle! Mais le parlementaire Baudoin n’a pas de délicatesse: il est mort! Tant pis pour lui! Il endossera toutes les responsabilités, le mort! Qu’est-ce qu’il risque? C’est en vain que l’apôtre vitupère et prêche. Des mots! des mots! La conscience? un sobriquet! Le devoir, l’honneur! des rimes! Et la pauvre Mme Baudoin mère tremble et s’accuse: pourquoi lui a-t-on ôté son Dieu et sa morale religieuse, à cet enfant? Il est comme les bêtes? Quoi de plus naturel: il n’a pas fait sa prière depuis l’âge de six ans! La raison ne fait pas la vertu! Et ces gens sont très malheureux.
Ils le seront davantage. L’apôtre se décide mollement à faire tout son devoir et à livrer son fils. Mais quoi? des journaux paraissent qui apportent la preuve de la culpabilité du secrétaire: on a trouvé chez lui deux mille francs, des tickets de courses, des chemises de femme, des photos obscènes! C’est lui, le coupable! Bon, le crime du fils est plus grand: il a truqué la perquisition et sali le mort! Horreur! Aussi, le ministère a beau triompher, le président de la Chambre peut venir supplier Baudoin: il ne veut pas de cette hideuse victoire et, après une adjuration de son héroïque bru, il descend du Capitole en pleine honte et donne son indigne fils au juge d’instruction. Vive la République!
Je ne suis pas sûr que ce cri-là soit sur toutes les lèvres au sortir de la pièce de M. Loyson. Il lui a dit ses quatre vérités à Marianne, naïvement. Il a eu tort. La République est un mot qui vogue si haut, qui est si plein de joie et d’espoir, si lourd de symbole, de liberté et d’aise qu’il n’a rien à voir avec ses hideuses statues et avec ceux de ses gens qui sont abjects: il faut l’aimer pour elle-même, la République. Elle fait mieux que dévorer ses enfants: elle les vomit--et recommence. Quelle statue de Moloch ferait, avec des trous, la _Liberté_ de feu Bartholdi! Et M. Paul Hyacinthe-Loyson peut avoir des regrets pour un régime précédent où son illustre père triomphait saintement et était l’homme de la cour, de la ville--et de Dieu!
En tout cas, _l’Apôtre_ est un ouvrage très vénérable. J’aime mieux _le Tribun_, de M. Bourget, qui a un cri. Mais c’est si sincère et si brave! Il faut louer Mme Delphine Renot, mère dévouée et émue; M. Mauloy, prévaricateur cynique et costaud; M. Tunc, parfait président du Conseil; M. Séverin-Mars, qui se souvient un peu trop de _l’Oiseau bleu_ et qui aboie son rôle de président de la Chambre; MM. Andrégor, Chevillot, Fabry, Max-Valléry, Pratt, Roubaud, Devarenne, Etchepare, qui ont de la gueule et du geste--et sont excellents.
Et surtout il faut mettre sur le même pavois Louise Silvain, magnifique d’abnégation, d’héroïsme et de grandeur d’âme, qui rugit la vérité, qui abhorre le mensonge avec frénésie, d’une voix si harmonieuse et si déchirante, et Silvain, bonhomme et demi-dieu de la République, qui va tout droit aux abîmes et au désespoir, qui lutte, anathématise, doute, s’abat, se relève, cherche son devoir et son âme avec une énergie et une sincérité qui vous sèchent la gorge. Ce n’est pas «le père Conscience», c’est la conscience même.
_4 mai 1911._
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A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Roi s’amuse._
Triboulet! Triboulet! Triboulet! morne peine!
Ce n’est pas en nommant Victor Hugo officier de la Légion d’honneur et pair de France que cette Majesté constitutionnelle de Louis-Philippe a bien mérité de l’auteur de _Hernani_: c’est en interdisant ou en laissant interdire _le Roi s’amuse_, le 23 novembre 1832. Un magnifique soldat, le général de Ladmirault, rendit, en 1873, le même service au poète de _l’Année terrible_. Et le jubilé solennel et glacial de ce drame illustre, le 22 septembre 1882, reste dans la mémoire des survivants qui maudissent encore Got-Triboulet, Maubant-Saint-Vallier, tout en rendant justice à Mounet-Sully qui fut François Ier et à Mme Bartet (Blanche): on doit, dit un vieil ouvrage, la vérité aux morts, de la considération aux vivants. Ce fut, tout de même, une apothéose--sur la place du Théâtre-Français. Le peuple, qui n’avait pas assisté à la représentation, acclama le _vates_ octogénaire.
Hier, il n’y eut plus d’apothéose: la place du Théâtre-Français aime mieux manifester _contre_ que _pour_ et le Dieu n’est plus. La salle hésita et s’étonna: on eût voulu sonner au drapeau, à l’auréole--et le respect même fléchissait: le jeu des acteurs, le décor, les costumes, tout accusait, tout enflait le généreux enfantillage, la brave fausseté de cette _moralité_ «dessus de pendule», sa poussière sans époque, sa rouille antithétique!
Ah! l’antithèse! la sempiternelle et facile antithèse! Opposer, dans le même être, la hideur et la splendeur, le vice et la vertu, quelle volupté, quel procédé! Quasimodo, Triboulet, Lucrèce Borgia, la Tisbe, le crapaud, c’est tout un--et voilà un ressort, une mine, un _poncif_, une machine à couplets de bravoure, un éblouissement à jet continu et à jet double, une source pétrifiante à vous endormir debout, en apothéose! Les idées jonglent, avec réverbération, dans une magnificence verbale qui s’écoute et ne s’entend pas: un écho prestigieux répercute les hémistiches et les pages--et c’est l’ivresse des Bacchantes; disons l’ivresse pindarique. Ivresse toute livresque. Le théâtre est un crible et un laminoir. Lorsque je n’ai pas mon trouble intérieur, mon angoisse intime pour prolonger, pour éterniser mon émotion et mon enthousiasme, lorsque je ne puis pas m’arrêter sur un vers, sur un mot, prêter des ailes à une métaphore et laisser vibrer un sanglot, adieu! cherche! Un acteur n’est jamais que le monsieur qui passe--de Musset--et le monsieur qui reste, le monsieur qui dit son texte, comme il l’a appris, comme il le comprend, et qui n’est pas en communion avec moi. C’est sa voix, sa seule voix que j’entends, sans l’accompagnement de tous mes souvenirs, de toutes mes fureurs romantiques, et, tout _hugolâtre_, tout _hugolo_ que je sois, j’entends grêle et petit et faux. Et ce n’est plus un état d’âme, c’est un spectacle.
Je n’aurais pas à le conter si le programme--qui se défie des spectateurs et de leur patience--ne le détaillait pas à loisir. C’est à la cour du roi François. L’on y danse, l’on y chante. On n’y boit pas. Le bouffon Triboulet rit de tous et de tout--et de toutes. Il est entremetteur et pourvoyeur de bourreau. Les haines s’amassent autour de lui. Voici venir--on entre comme dans un moulin, en ce Louvre--un condamné à mort honoraire, M. de Saint-Vallier, qui reproche au roi d’avoir pris la vertu de sa fille en échange de sa tête à lui, et qui le menace de venir à chacune de ses orgies, cette tête à la main. On finit par empoigner ce vieillard à bout de souffle, non sans qu’il ait maudit François Ier et son chien, ce Triboulet qui s’est gaussé de lui!
Mais je n’ai pas à vous résumer le reste, que Triboulet a une fille secrète et un cœur occulte, qu’il aide ses ennemis à enlever cette fille, l’innocente Blanche, en croyant enlever Mme de Cossé, que Blanche aime le roi qu’elle croit un pauvre écolier, qu’elle l’aime encore alors qu’il l’a déshonorée, et que son père Triboulet a révolutionné la cour et condamné à mort le roi François Ier. Je n’ai même pas à vous apprendre, hélas! que cette amoureuse de seize ans se fait tuer par le bon spadassin Saltabadil, parce que la sœur de cet honnête homme a eu pitié de l’infortuné François que le brave garçon avait charge de tuer, d’ordre de Triboulet, et que le bouffon en civil, chargé du sac où gît l’assassiné, trouve sa fille--et crie, crie, crie... J’omets le tonnerre, les éclairs, l’illustration...
J’espère que le public sera très nombreux et très ému pendant des charretées de représentations. Je l’espère--et n’en suis pas très sûr. De temps en temps, dit Horace, le bon Homère s’ensommeille. Hugo, lui, ne s’endort que pour avoir de braves cauchemars publics, des cauchemars rutilants et faciles, où tout s’enchaîne pour mal finir. Comme ça tombe! L’hôtel de Cossé et la maison de Triboulet se jouxtent, Blanche et François s’aiment déjà, Triboulet ne s’aperçoit pas qu’on lui bande les yeux tandis qu’il tient l’échelle, les courtisans se laissent chasser par un bouffon et laissent un proscrit agonir d’injures Sa Majesté très chrétienne pendant une heure, cependant que la garde écossaise et la garde suisse écoutent la diatribe avec admiration, et que des servantes montent des cuisines pour entendre les quatre vérités du patron, que sais-je? Et c’est le monarque de l’ordonnance de Villers-Cotterets, le monarque de «Car tel est notre plaisir», qui souffre tout cela! N’insistons pas. Saluons. M. Paul Desjardins écrivait jadis qu’un garçon qui compose la _Chasse du Burgrave_ à dix-sept ans lui avait toujours paru un peu en retard. Victor Hugo avait trente ans lorsqu’il accomplit _le Roi s’amuse_, en vingt jours...
M. Jules Claretie, qui a pour l’auteur des _Misérables_ le culte le plus éclairé--n’est-ce pas lui qui, en 1870, le ramena de Bruxelles à Paris?--a donné à l’œuvre les plus beaux décors et les plus magnifiques costumes: on en mangerait. Je sais bien que ces dames sociétaires et pensionnaires étouffent sous ces velours, ces brocarts et autres tissus du Camp du drap d’or; que ces messieurs sont très gênés par leurs collants, leurs manches, leurs plumes, leurs chaînes et leurs manteaux, et qu’ils évoquent parfois un cortège à pied de la mi-carême, mais je voudrais vous y voir! Il faut louer M. Croué, un Marot violet, vindicatif et sensible encore; MM. Garay, Alexandre, Jean Worms, Gerbault, Chaize, Georges Le Roy, gentilshommes très consciencieusement abjects et complaisants; M. Lafon, un Cossé grotesque et féroce; MM. Décard et Charles Berteaux, serviteurs fort séants; M. Falconnier, enfin, qui occupe avec autorité le rôle falot et légendaire du chirurgien. M. Paul Mounet est un Saltabadil délicieux de fantaisie rouge; M. Mounet-Sully, Saint-Vallier frémissant et inépuisable, a déjà l’air d’avoir sa tête à la main et d’être le fantôme chenu de son juste et vibrant ressentiment; M. Jacques Fenoux--j’annonce le roi--est trop esclave du texte et de l’esprit de Victor Hugo: ce n’est guère qu’un ivrogne et un libertin, lourd de volupté et de désir. Où est la grâce, où est le prestige du roi-chevalier?
Mme Thérèse Kolb est une dame Bérarde astucieuse, confortable et avide; Mme Lherbay a de l’émotion; Mme Jane Faber de la coquetterie, Mlle Dussane la plus joviale santé, le plus innocent cynisme et une générosité à faire frémir, et Mlle Géniat, qui joue Blanche envers et contre toutes, est admirable de confiance, de désespoir, d’ingénuité douloureuse et passionnée: elle est harmonieuse dans les larmes de la mort. Et Mlle Chasles danse à la perfection.