Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 28

Chapter 283,812 wordsPublic domain

Quelle aventure! André Antoine reçoit _Rivoli_ sur son seul titre: Fauchois va étudier et faire sa pièce en Italie, retrouver sur place, reconstituer, recommencer la victoire, redevenir, devenir Bonaparte lui-même jusques à vouloir jouer son héros en personne, sur le théâtre de la guerre et le second Théâtre-Français! Il a le généreux dessein, l’admirable illusion de happer l’âme des foules errantes, dénudées et armées, des généraux avides et affamés, du chef maigre et prédestiné, des drapeaux, des canons, des chevaux, l’âme même de la liberté et de la conquête, l’âme de Bellone aussi qui, voici plus d’un siècle, régnaient sur ces plaines et sur l’histoire, et voilà un _mélo_ sans action, un panorama sans largeur, pas même un cinématographe! Et c’est une prose bourgeoise, ce sont des vers bourgeois!

Donc, nous voyons l’armée d’Italie, sans pain, sans souliers et sans peur. Il y a des propos sans atticisme et un relâchement très sans-culotte, de la neige et de l’ennui. Les généraux pestent contre leur nouveau chef, Buonaparte, qui est trop jeune; mais le vieux Sérurier lui obéira parce qu’il a le culte de la discipline. Le voici, le chef: à vos rangs, fixe! Et la prose, instantanément, devient du vers.

Des mois ont passé, cueillant des lauriers. Ç’a été Arcole, Montenotte, Lodi. Les généraux ont de l’enthousiasme pour leur supérieur. Mais celui-ci est sans tendresse. A Augereau, à Masséna--notre national Edouard Gachot ne sera pas content--il reproche des déprédations, des vols, des concussions. Il les confond si bien qu’ils ne songent plus qu’à vaincre et à mourir pour lui. Là-dessus, Bonaparte attend sa femme qui est à Milan: elle ne vient pas; elle est enceinte! Joie du jeune général: il a le temps d’aller la rejoindre, la surprendre à franc étrier avant que de voler au secours de Joubert qui est en danger.

C’est l’autre danger--ou le danger de _l’autre_. Joséphine, la langoureuse Joséphine, est en galante conversation avec un bellâtre, le capitaine Charles, des houzards. Horreur! Douleur et colère du héros qui s’aperçoit de son infortune, qui livre le séducteur aux bureaux--il n’en sortira plus car il n’est pas digne de combattre--et qui renvoie l’épouse adultère à Paris: la bataille du lendemain n’a plus de rivale!

On m’excusera d’avouer ici ingénument ma gêne: j’ai pour Napoléon Bonaparte un culte absolu. Je ne veux pas le voir en posture de mari trompé. Que m’importe cette misère domestique? La seule misère de Napoléon est une misère publique, immense, divine: Waterloo, Sainte-Hélène! Je l’ai ici, à vingt-sept ans, lourd de son génie, dans toute son action, dans toute sa pensée, éployant ses ailes, mordant à même la gloire, les pays, les peuples, terrassant le monde, à mesure, faisant de sa jeunesse pensante un levier infini, une éternité conquérante: vous me jetez à travers ce miracle, René Fauchois, un désespoir misérable! Vous mêlez à sa divination militaire, à l’acte suivant, des souvenirs empoisonnés, une affreuse pitié qui lui fait absoudre un soldat assassin par jalousie, vous lui faites, lui-même, désirer la mort! C’est de l’humanité, du réalisme? Qui vous en demande pour Bonaparte? Vous faites intervenir--et vous n’êtes pas encore William Shakspeare--l’ombre de César pour lui apprendre qu’il n’est pas le seul cocu de l’état-major général des siècles, et qu’il a à songer à son armée, à son avenir, à son immortalité!...

Ah! ce monologue et ce dialogue! Je n’ai pas vu Jules César--et j’en suis heureux. J’imaginais le vrai Bonaparte brûlé d’une fièvre sereine, vivant d’avance toute la bataille, aile par aile, carrés par carrés, faisant en soi, par soi, la mise en place de toutes les batteries, de tous les mouvements, de tous les à-coups, vivant, si j’ose dire, les deux armées, à lui tout seul, s’épuisant en calculs, en désir, en besoin de vaincre pour s’endormir à la première fusillade, à la première volée de canon: il avait gagné son repos; la bataille était gagnée!...

Ici nous avons la bataille, rideau baissé, comme dans le _Bacchus_ de notre Mendès et de M. Massenet. Nous avons des sonneries, des chants, des bruits de charge et de mousquetades; nous avons, rideau levé, l’odeur du triomphe, des drapeaux ennemis couchés en tapis sur lesquels Lasalle, demi-nu, vient s’étendre avec son cheval...

Et je ne sais pas si le triomphe passe la rampe.

La défense est héroïque. M. Desjardins est un Bonaparte grave, inspiré, sévère et prédestiné. M. Chambreuil est un Augereau violent et dépité. M. Grétillat, un Masséna impulsif et déférent. M. Colas est l’irrésistible et infortuné capitaine Charles. M. Vargas est le digne Sérurier. M. Flateau, un assez pâle Joubert (eh! eh! Fauchois, le connaissez-vous bien?). M. Hervé est un beau Marmont. M. Person-Dumaine, un joli Junot, M. Raymond Lion, un séduisant Duroc, M. Maupré, un mignon Louis Bonaparte (avec d’étranges épaulettes). Lasalle, c’est M. Gay qui caracole chaleureusement. M. Coste est un grand-père Hugo sans souliers. M. Jean d’Yd est un pauvre berger. MM. Desfontaines, Denis d’Inès, Dubus, Clameur, de Canonge, etc., ont de la gueule et de la voix sous leurs haillons d’uniformes. Mlle Lucienne Guett est une Joséphine langoureuse, pâmée et prostrée, fort belle; Mlle Barjac est une confidente futée et Mlle Rosay est une brave cantinière. La mise en scène est simple, comme il convient à une pièce républicaine; les bruits de bataille ne dépassent pas le fracas d’un 14 juillet dans un chef-lieu de canton--et c’est tant mieux pour nos oreilles,--il y a des chefs d’escadrons de dragons qui ont des crinières de trompettes, des soldats de grosse cavalerie qui ont des casques--déjà?--des plumets, et des chapeaux sans plumes, des culottes, même, qu’on n’attendait pas. André Antoine me dira que, à son âge, Napoléon était mort; mais il a encore les yeux de Bonaparte. Et c’est toujours ça!

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AU THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_Marie-Victoire._

Salut et fraternité, citoyennes et citoyens! Voici du beau spectacle émouvant et habillé, de l’histoire en tranches saignantes, des épisodes tricolores, de l’angoisse rouge, de l’idylle noire, du tambour, des clairons, des foules sur scène et à la cantonade, de l’amour et de l’héroïsme conjugal, des prisons et un tribunal, bref, ce qu’on appelait, à l’époque, un «pot-pourri révolutionnaire». Les quatre actes et les cinq tableaux de M. Edmond Guiraud découpent, en jolie intensité, sept ans de la vie nationale, à l’époque héroïque. Et il y a des chants et des fleurs jusque dans les geôles et au pied de l’échafaud. Rassurez-vous, au reste: ici l’on danse et l’on étrangle; on n’y guillotine point.

Nous sommes à Louveciennes, en septembre 1793. Le ci-devant comte Maurice de Lanjallay et sa délicieuse épouse Marie s’adorent en ce décor champêtre, en dépit de la loi des suspects. Ils ne conspirent pas et ont invité à déjeuner leur ancien aide-jardinier, Simon, devenu député à la Convention et poète élégiaque, cependant que leur ancien jardinier en pied Cloteau, devenu adjudant de section et geôlier, jette un œil sur les rosiers et les ifs. Le malheur veut qu’ils aient convié aussi le chevalier de Clorivière, qui vient, au débotté--et en bottes--de l’armée de Condé, et qui est suspect à plein nez. S’il n’était que ça! Mais il aime sinistrement Marie de Lanjallay, fait partir au fin fond de la Bretagne le pauvre Maurice et son fidèle écuyer, le marin Kermarec, pour pouvoir pousser sa pointe à la comtesse isolée. Mais les officieux, qui gardent des âmes de valets, ont dénoncé leurs maîtres et leurs hôtes. Suspects, suspects, suspects!

Aussi, nous sommes en prison, depuis près d’une année. On ne s’ennuie pas. A part une fille d’Opéra, quelques républicains, dont Simon et un vague prêtre jureur, il n’y a là que la meilleure société, marquises et marquis, mousquetaires et gendarmes rouges--ils sont habillés en blanc,--dames d’honneur et chevaliers de Malte. On rit, on joue, on batifole, et les souvenirs de la cour, l’attente de la Mort mêlent l’insouciance à l’élégance, le sourire à la stoïcité. Vivons puisque Samson est là avec sa _Louisette_! Mais la comtesse Marie, malgré tout, ne songe qu’à son époux qu’elle sait mort! Et le chevalier de Clorivière en est pour ses frais. Ajoutons que le girondin Simon est un peu là, aussi, car il aime son ancienne patronne d’un amour muet. Enfin, le geôlier, c’est Brutus Cloteau, qui est brutal et féroce, avec des chiens de police--déjà!--quand il promène dans sa prison un représentant du peuple, mais qui est un père pour ses détenus. Hélas! voici la liste fatale des victimes de demain: Marie en est, Clorivière aussi, le prêtre jureur _itou_ et une novice de dix-sept ans! Fatalité! Cloteau ne peut qu’embrasser son ancien ami Simon et étrangler un mouchard, un de ces faux accusés que nous révèle _l’Almanach des Prisons_!

Mais c’est plus triste pour Marie. Une émotion bien naturelle la fait défaillir entre les bras du chevalier: elle n’a plus rien à perdre que la vie. Et elle n’a pas l’excuse de l’Abbesse de Jouarre: elle a connu la tendresse. Mais la mort!... la mort!... Et c’est la délivrance qui vient, c’est le 9 thermidor, la chute de Robespierre: on entend battre la générale, passer les charrettes, hurler la populace... Marie va sortir de geôle... Et l’honneur?

Six ans ont passé. Marie a renoncé à son premier prénom. Elle s’appelle Victoire et a une maison de modes, sans parler d’un petit enfant, le charmant Georges. Ça va, les affaires: l’ancien jardinier, l’ex-geôlier Cloteau, a l’œil à tout. Victoire est triste, mais c’est Noël: on réveillonnera. Hélas! voici le passé, voici le père de Georges, le chevalier de Clorivière, qui vient en passant, pour ne plus revenir; il embrassera son fils. Et voici le fidèle écuyer du comte de Lanjallay, le marin Kermarec, qui sort de l’enfer. Attendrissement de Cloteau. Il le prépare à l’histoire du gosse, et le marin pleure: ça lui est arrivé, à lui! Mais il n’a pas le temps de mettre au courant son maître qui est vivant, bien vivant, qui embrasse sa femme et qui, après une explosion effroyable--c’est l’attentat de la rue Saint-Nicaise--voit arriver, en chemise, un enfant qu’il ne connaît pas, voit jaillir un Clorivière qu’il connaît trop, voit que l’un est le père de l’autre... Ah! les gendarmes peuvent se précipiter et l’arrêter, lui, l’innocent Lanjallay! Le tribunal criminel peut le condamner; il ne tient pas à cette sale existence! Il faut que son admirable épouse lui serve--étrangement--de défenseur officieux, qu’elle conte merveilleusement la vérité, qu’elle plaide avec tout son cœur pour qu’il se résigne à vivre et à être heureux, d’autant que--enfin--le chevalier se brûle la cervelle en criant: «Vive le roi!»

Ce drame--on peut s’en rendre compte--est copieux et nourri. Il a des lenteurs et des rebondissements, de l’éloquence et de la fantaisie, de l’émotion et de l’attendrissement, du mouvement et de l’harmonie: on chante, et c’est frais et joli.

Andrée Mégard (Marie-Victoire) n’avait qu’à paraître pour être acclamée. Après son accident!... Mais elle a tenu à mériter son ovation préalable--et elle a été émouvante, gracieuse, éloquente. La petite Gentès (le petit Georges) a été étonnante, comme toujours; Mlle Jeanne Fusier a été virginale et touchante; Mlle Mirval a eu de la violence, Mlle Miranda du charme et de la finesse; Mmes Noizeux, Modave, Deredon, Batia, Martia ont été excellentes.

Le chevalier, c’est Frédal qui est séduisant et infernal. Clasis (Kermarec) a une bonhomie cordiale et savante; Reusy (Simon) a de l’accent et du sentiment; Déan est un traître bien venu; MM. Rouyer, Lluis, Saillard, Marchal, Préval, etc., etc., font des personnages admirables. Gémier (Maurice) est naturellement magistral. Enfin, dans le rôle de Cloteau, Duquesne a eu vraiment tous les tons et toutes les âmes, tous les dévouements, tous les sentiments: c’est un très grand artiste.

_7 avril 1911._

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A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Goût du vice._

C’est un adorable feu d’artifice auquel--peut-être--il manque une pièce.

L’auteur du _Duel_ est un délice vivant, pensant et souriant. Il n’est pas dévoré de ces «haines vigoureuses» qui sont chères au misanthrope. Il goûte un innocent plaisir à stigmatiser en demi-teinte, à railler à la détrempe, à condamner avec sursis--et la douceur même qu’il éprouve à observer, l’amusement qu’il ressent à décortiquer ses fantoches l’inclinent à la pire pitié, au plus impardonnable pardon. Ah! quelle jolie âme a Henri Lavedan! Et comme le titre de sa nouvelle comédie était déconcertant!

_Le Goût du vice!_ C’est énorme! On imagine les plus effroyables perversités, les monstruosités les plus inattendues. Il y faut cet Hercule qui nettoya les écuries d’Augias et le feu du ciel qui anéantit Sodome et Gomorrhe! Mais la Comédie-Française et quatre actes, c’est court! Le très agréable ouvrage que nous avons applaudi et qui sera fort applaudi nous offre un dialogue toujours rebondissant, une fantaisie diaprée, un tourbillon de _mots_, d’à peu près, de formules heureuses autour d’une aventure conjugale qui finit bien, autour d’une singerie, si j’ose dire, de sensations, qui ne dépasse pas la conversation. C’est une idylle, et voilà tout--une idylle qui prend par le plus long et où deux braves époux n’apprennent à se connaître qu’à quelque mois et à quelques kilomètres d’une sacristie parisienne. Il n’y a pas ombre de vice là-dedans: il n’y a guère que du goût--et c’est beaucoup.

Contons:

Mme Lortay est une excellente mère, dévouée jusqu’au sacrifice. Restée veuve, de bonne heure, d’un chef de bataillon d’infanterie, elle s’est consacrée entièrement à son fils André qui, aujourd’hui, a vingt-six ans. Elle l’a laissé vivre sa vie et n’a pas contrarié sa vocation, si j’ose m’exprimer ainsi. Car André Lortay s’est avisé d’écrire--pour ainsi parler--des romans libidineux à titres de scandales et qui _tirent_, qui _tirent_! C’est une bénédiction,--une bénédiction immorale et laïque. La toute bonne Mme Lortay corrige les épreuves de son fils, vit avec lui en camarade, va avec lui aux spectacles les plus _ohé-ohé_! et, je crois, à certains bals de mi-carême. Elle est fière d’une correspondance amoureuse qu’il entretient avec «une inconnue» et conte tout cela à l’austère critique Tréguier, quadragénaire ingénu, ami sûr. Elle ne craint qu’une chose, la vénérable dame: l’amour de son fils pour la fille de son éditeur, Lise Bernin. Cette demoiselle est trop évaporée, trop jupe-culotte: quelle tenue! quels propos! Et la voici. Mme Lortay s’éloigne. L’héroïque Tréguier s’offre à la terrible donzelle: il a cru lire en elle et elle n’est pas si atroce que ça! Mais Lise rit du soupirant: elle est vicieuse, vicieuse, et ne peut épouser que le vice lui-même. Ce qu’elle fait tout de suite, non sans lutte, après avoir prouvé à André qu’elle est l’auteur des lettres de l’_Inconnue_ et que sa virginité authentique en sait long, long, long!... Et la pauvre maman consent à cette union, les larmes aux yeux.

Nous sommes en Bretagne, au bord de la mer--dans un pittoresque et admirable décor de Lucien Jusseaume. André et Lise--qui s’appelle maintenant Mirette, du nom dont elle signait les lettres de l’_Inconnue_, sont très las, après dix mois de mariage. Ils ne peuvent s’aimer que quand il y a du monde: il leur faut des douaniers pour se baigner ensemble, assez nus; il faut la présence de l’excellent Tréguier, qu’ils ont invité tout exprès, pour s’étreindre, genoux aux genoux. Ils reçoivent les illustrés les plus dégoûtants, _l’Amoral en action_, _le Petit Trou pas cher_, _l’Echo de Lesbos_, que sais-je? La maman, qui a teint ses cheveux blancs par ordre, rougit et écrit des lettres anonymes--elle aussi--pour arrêter son fils dans sa littérature. Et Tréguier va s’en aller, d’horreur. Mais il découvre que le livre lu par Mirette, et qu’elle disait être du marquis de Sade, c’est _Paul et Virginie_! Bon petit masque! bon petit cœur! Et voilà qu’André lui dit de faire la cour à sa femme, pour la dégeler! Voilà que le bellâtre d’Aprieu, qui attendait le mariage de Lise-Mirette pour lui pousser sa pointe, est là, flanqué de sa sainte maîtresse, Jeanne Frémy. Il y a danger! Tréguier restera, envers et contre tous!

Ça se précipite: André fait la cour à Jeanne Frémy. Mirette s’en aperçoit et est jalouse, mais elle résiste aux instances d’Aprieu comme elle résiste aux sollicitations de son époux, qu’elle ne veut plus connaître. Il ne lui a appris que des caresses d’amant, n’a jamais été qu’un animal d’amour sensuel. Pouah! pouah! Elle pousse le verrou, repousse son verrat de mari, repousse, non sans l’aide du providentiel Tréguier, ce voyou d’Aprieu, qui est revenu, et se décide; elle accepte l’amitié, la tendresse, la passion du tutélaire Tréguier, et sera sa femme réhabilitée et heureuse.

Heureuse? Tréguier hésite. Il a trop l’esprit critique, cet homme, pour s’en tenir à la communion nerveuse d’un instant! Il reconnaît et fait reconnaître aux deux époux qu’ils s’aiment toujours, qu’ils commencent seulement à s’aimer. Il se sacrifie. André changera son fusil d’épaule, défendra la morale, et sa mère, après lui avoir donné le titre de son précédent volume: _les Derniers Outrages_, lui dicte celui du nouveau roman: _le Dégoût du Vice_!

Et voilà! C’est tout plein gentil. Je ne vous ferai pas remarquer que les honnêtes gens sont victimes, que Tréguier et l’admirable Jeanne Frémy restent sur le carreau (espérons qu’ils s’épouseront plus tard) et qu’il n’y a de la veine que pour la canaille: André et Lise sont revenus à la vertu--et ils n’avaient pas grand chemin à faire, ces deux gosses! Tréguier les traite de fanfarons du vice! Fanfarons! Ce sont des enfants qui jouent au satyre et à la goule, à cinq ans, ce sont _les Romanesques_ du roman grivois et, pour parler _peuple_, ils ne sont «pas secs derrière les oreilles»: ils y ont de l’encre d’imprimerie! Ah! si c’était tout le vice de la terre et, simplement, tout le vice de Paris! Mais Henri Lavedan ne vise pas à l’éloquence brutale et lointaine du frère Maillard, à la violence de Fournier-Verneuil, à l’éclat de Louis Veuillot! C’est un certain snobisme qu’il a ridiculisé comme il s’était attaqué jadis, dans _les Médicis_, à un autre snobisme, qui n’est pas enterré tout entier.

Mais sa chronique est si nourrie, si éclatante! C’est une fanfare, une symphonie de plaisanteries, de maximes déguisées en coq-à-l’âne, de morceaux de bravoure qui ne se prolongent pas, par élégance, de sévérités qui restent légères, d’anathèmes qui sourient. C’est l’Ecclésiaste, un soir de carnaval--et qui va souper chez M. Scribe. Et il y a des braves gens qui se reprennent et qui s’appellent Légion. Et comme Lavedan a un dialogue, un vocabulaire, un argot à lui! Comme on sent qu’il s’amuse en nous amusant et en musant dans un développement d’_humour_ plus ou moins profond! C’est de l’éblouissement...

C’est très bien joué. Lortay, c’est Dessonnes, élégant, souriant, hésitant et dolent: Granval est un d’Aprieu suffisamment fatal et fat, Léon Bernard est tout à fait remarquable dans son rôle de raisonneur amoureux et de prédicant héroïque (Tréguier). Mme Pierson est une Madame Lortay, merveilleuse d’inconscience maternelle et d’émotion bourgeoise. Mme Piérat (Lise) a une aisance dans l’espièglerie, l’audace, la séduction, une sincérité dans la colère, le dégoût, un abandon, enfin, de grande artiste et Mlle Constance Maille a fait du personnage de Jeanne Frémy un poème de gentillesse de résignation, d’humilité reconnaissante et de fierté pudique digne d’un autre âge: elle est faite pour jouer du George Sand--et ce n’est pas un mince éloge. N’oublions pas Mlle Faylis, soubrette affolée, et M. Chaize, qui porte avec sérénité l’uniforme d’un douanier de côte et qui laisse profaner la mer.

_10 avril 1911._

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THÉATRE DE L’AMBIGU.--_A la Nouvelle._

Ce n’est pas à nos lecteurs que j’ai à vanter l’œuvre infini de Jacques Dhur, son éloquence généreuse, à cheval sur toutes les questions, son inquiétude des moindres problèmes économiques et sociaux, sa fièvre de justice et de bonté, son effort pour les faibles, les opprimés, les méconnus. Je n’ai même pas à m’étendre sur la pièce qu’il vient de donner, au théâtre de l’Ambigu-Comique, et qui a fait rire, pleurer, frémir et réfléchir.

Il avait même le droit d’y ajouter de l’orgueil: sa mission volontaire en Nouvelle-Calédonie lui avait permis, non sans travail, de sauver, de réhabiliter des innocents, et il n’a pas voulu que son apostolat fût unilatéral; c’est trop facile de faire le bien, sur un seul côté de médaille! Le monde a deux faces: il faut porter ici la lumière bienfaisante et là le fer rouge.

Jacques Dhur n’a pas failli à sa tâche à la fois humaine et providentielle: la merveille est que, parmi les mille besognes de son apostolat, il ait pu parfaire un ouvrage dramatique, alerte, nourri, savant et prenant comme celui que nous avons applaudi hier.

Il nous transporte--c’est le mot--dans un monde assez spécial. Déjà feu Guérin et Paul Ginisty nous avaient donné au Théâtre-Libre ces _Deux Tourtereaux_, où un assassin, je crois, et une avorteuse roucoulaient délicieusement dans leur case de relégués. Ici, c’est plus fort. Nous sommes dans une concession pénitentiaire et confortable de la «Nouvelle». Le paysage est délicieux et la mer s’étend, si bleue, si bleue! (Les décors sont de M. Maurice Maréchal.) Il y a là un ancien sergent d’infanterie coloniale, Jean, qui sert de domestique au ci-devant forçat Dumas, et la pure enfant de ce Dumas qui est maintenant propriétaire. Ces deux enfants s’aiment peut-être, mais le bagnard libéré a des dettes, des billets souscrits à un ex-condamné, M. Nantès, qui fut notaire en France, et qui, ici, est usurier.

Cet affreux homme, vieux, inexorable et libidineux, s’est excité sur le frais visage et l’honnêteté de l’adorable Marie Dumas. Et comme le Dumas vient d’amener de Bourail une nouvelle compagne, Marthe--sa première femme étant morte de honte, après quelques mois de colonie,--le hideux Nantès annonce à cette forçate qu’il tiendra Dumas quitte de tout engagement s’il lui donne sa fille en légitime mariage. Entre temps, nous avons vu passer, mendiant sur les routes, la veuve et les petits enfants d’un brave colon libre: l’administration ne fait rien pour les gens qui n’ont pas subi de condamnations afflictives et infamantes.

Mais pour les bagnards libérés! Ce ne sont que nopces et festins! Voici, justement, des mariages de libérés et de libérées, à Bourail-les-Vertus. Ce sont six couples assez _dessalés_ et qui n’ont rien à s’apprendre! On apprend à un ex-marlou, Bubu, qu’il n’a pas à exiger de sa femme la moindre fidélité--et qu’il en peut vivre. Et comment! Et l’on boit, l’on boit, l’on boit! Un ancien curé, condamné pour viol, l’abbé Poiriès, devenu marchand de légumes, décore tout le monde de ses poireaux; un autre satyre, gracié de la peine de mort, se fait offrir par une ogresse une jeune proie et l’usurier Nantès vient réclamer son dû, en argent ou en nature. Dumas entre en fureur. Ça va faire du vilain. Mais ça se calme. Cependant, on a vu passer une équipe de forçats en activité qui rigolent un peu moins que leurs aînés.

Il faut, il faut absolument que Marie épouse l’ex-notaire. Larmes, protestations. Mais la terrible Marthe en fait son affaire. Et la triste Marie n’a plus d’autre consolation que d’aller pleurer et prier sur la tombe de sa mère, au cimetière de Bourail, où cette infortunée est enterrée à l’abri des forçats. Elle y rencontre l’ex-sergent de marsouins, Jean, qui porte des fleurs à une mère, à défaut de la sienne qu’il n’a pas connue. Les deux jeunes gens se comprennent et s’attendrissent: ils s’aiment! Hélas! il y a tant de dangers qui les menacent! C’est surtout cette Marthe qui veut la donner au notaire! Mais Marie connaît une cachette où cette mauvaise femme cache ses papiers: on les lira, on saura qui elle est--et on la fera marcher droit. Au bagne, n’est-ce pas? on aurait bien tort de se gêner.