Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 26

Chapter 263,867 wordsPublic domain

Il ne le restera pas longtemps. Le voilà à Paris, le voilà vicomte, à son corps défendant, le voilà dans le salon de son diplomate de père, en compagnie de femmes élégantes et jouant au naturel le rôle de Papillon dit Lyonnais-le-Juste! Et ça se gâte: le nouveau vicomte ne veut pas vivre la grande vie et prétend épouser tout de suite l’exquise Georgina. Ça, jamais! C’est la fille d’un banqueroutier! Jean s’en va. Et, naturellement, au moment où on l’attend si peu, si peu, voici Georgina, simple et digne, qui retourne le comte de Larzac comme une crêpe, qui s’impose à lui tandis qu’il l’éblouit elle-même de sa faconde et de ses manières. Ils retourneront ensemble à Lannemezan.

Et la double séduction continuera. Inconsciemment, la jeune fille et le vieil homme s’aimeront à travers et par-dessus le pauvre Jean qui se voit de plus en plus réduit à rien, piteux causeur et rustique amoureux. Il discerne le brillant, l’égoïsme, le papillonnement, la jeunesse nouvelle de l’auteur de ses jours, se sacrifie, oblige Georgina et Larzac à se déclarer, les jette doucement, doucement, dans les bras l’un de l’autre. Et, lui-même, il ne sera pas malheureux du tout: il épousera (ou n’épousera pas) l’exquise Jeanne Aubrun et restera dans ses montagnes.

Il faut imaginer là-dessus la plus riche fantaisie, de la philosophie, des traits, des _mots_, une atmosphère de tendresse et d’ironie, de l’entrain, de l’aisance, du je ne _sais quoi_. C’est un peu long, mais ça se tasse. Et c’est très public. L’interprétation est éclatante. Huguenet est un Larzac plastronnant, piaffant, épanoui, pétillant d’esprit et de cœur; Gaston Dubosc est un prêtre bon, fin, pittoresque; André Lefaur a dessiné merveilleusement un profil perdu de confident, de ganache sacrifiée et tendre; Paul Bert (Aubrun) est montagnard et cocasse; MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Cosseron et Lafferrière sont excellents. Jean Bernard, c’est Louis Gauthier qui a des élans, de la jeunesse, de la mélancolie et de l’abnégation, mais il est un peu rustaud pour le fils d’une comédienne supérieure et d’un diplomate fameux.

Yvonne de Bray est extraordinaire de brio, de grâce exotique, d’humanité, de pétulance et d’honnêteté dans le personnage de Georgina; Lucie Pacitty est extraordinairement sympathique sous la coiffe de Jeanne Aubrun; Louise Bignon est parfaite et Mmes Blanche Guy et Claudia, qu’on voit trop peu, sont magnifiques.

J’allais oublier le héros le plus authentique de cette pièce: un chien, l’inévitable chien de toutes les comédies qui se respectent, un chien superbe qui fait le saut périlleux et ne revient que pour saluer, sans phrases!

_11 février 1911._

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A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Après Moi_, de M. Henri BERNSTEIN.

M. Henry Bernstein a de l’audace, de la férocité et même de la brutalité. Son théâtre est violent et direct comme un coup de poing. Il s’est surpassé dans la pièce nouvelle que le Théâtre-Français vient d’offrir, en répétition générale, à des auditeurs un peu médusés mais attentifs, un peu gênés de leur émotion mais émus et qui ont fini par applaudir, de tous leurs nerfs et non sans larmes. L’auteur de _la Rafale_ et du _Voleur_ était venu tout simplement s’installer chez Molière avec armes et bagages, avec ses _mots_, ses procédés, ses à-coups et ses coups, tout court.

Mais contons:

Nous sommes dans un château, près de Dieppe, chez le terrible raffineur Guillaume Bourgade. Des mazettes mâles et femelles flirtent et jouent au bridge; une jeune fille charmante, Henriette Mantyn-Fleurion, s’essuie furtivement les yeux, en raison de l’indifférence de son éternel fiancé, le jeune James Aloy, dont le tyrannique Bourgade a été le tuteur, je crois, et qui songe plus à son yacht et à des croisières qu’à l’amour et au mariage. C’est en vain que Guillaume Bourgade le presse d’épouser sans délai l’exquise et malheureuse enfant, qu’il fait intervenir l’honneur et la parole du même nom, la mère du yachtsman, l’excellente Mme Aloy: James refuse et se défile, au risque d’un éclat. C’en est trop: Guillaume lui refuse la main et prévient la vieille Aloy qu’il lui parlera cette même nuit. Là-dessus, tout s’éteint dans le manoir: les hôtes se couchent, plus ou moins seuls. Et ce méchant garçon de James qui a affecté d’aller dormir dans son bateau, en rade, revient furtivement. Une ombre légère se dessine sur l’escalier en spirale: c’est l’irréprochable et divine Irène Bourgade, qui a trente-huit années de vertu et dix-sept ans de fidélité conjugale. Elle n’a qu’un instant à donner à James, juste le temps de le désespérer et de se retirer en beauté, mais elle le fait si bien et le jeune homme répond avec tant de poésie tacite et de désespoir muet que l’épouse impollue finit par s’abandonner et que, involontairement et du seul droit d’Amour vainqueur, ces deux êtres qui se sont attendus cinq ans, s’unissent en une étreinte éternelle. Nous nous expliquons maintenant la fureur de Bourgade et nous devinons la matière de l’entretien qu’il aura dans quelques instants avec la maman Germaine Aloy.

Eh bien, non! Une simple tragédie passionnelle ne suffit pas à la fièvre d’Henry Bernstein qui veut tous les facteurs de vie et de mort. Ce que Guillaume Bourgade a à dire à Germaine Aloy, c’est tout simplement qu’il est un voleur, que, pour avoir voulu voir et faire grand, il l’a ruinée, elle et les siens, et que son trust des huiles a échoué au port. Il est même très étonné, dans sa morgue qui survit à sa fortune, que la bonne dame ne lui serre pas la main et qu’elle ait un tout petit peu d’amertume: ne lui donne-t-il pas un bon conseil en lui enjoignant--car il garde son autorité--de marier sans retard le jeune James à l’héritière Henriette. Au reste, n’est-il pas beau joueur? Il a perdu: il paiera; il va payer tout de suite. Il a son revolver sous la main. Et son vieil ami, son confident, son frère de cœur Etienne a beau se lamenter et avoir des expressions de dévouement antique, non, non! il va se tuer, tout seul, là! Mais ce n’est pas tout que d’être confident! Il laisse des commissions à Etienne pour le faire ramasser mort, pour prévenir Irène, en douceur, pour lui faire remettre les trois cent mille francs de sa petite dot pour qu’elle puisse se faire sa vie, après lui.

«Après moi!» Il songe encore à l’existence future et proche de sa femme, lorsque, stoïquement, il approche le pistolet de sa tempe. Mais une porte s’ouvre: une femme échevelée, dépoitraillée, se précipite, c’est Irène! Le fier Bourgade arrête son œuvre de destruction, s’émeut: s’inquiète. Irène se doutait-elle? Non! Alors d’où sort-elle? Et ce désespéré se reprend à la vie par une douleur nouvelle: sa femme le trompait! Par une cruauté nouvelle: il la bat! Avec qui le trompait-elle? Par une sorte de sadisme, il avoue sa situation, sa détermination, son geste! Mais non! il veut savoir! Et la malheureuse, qui n’aime pas son mari, qui le respectait, qui le vénérait, souffre mille morts à leur double honte et à son martyre à elle, car Guillaume la meurtrit et la brise: que risque-t-il? Elle refuse de répondre, héroïquement. Eh bien! il attendra: on a toujours le temps de se suicider!

Et, au troisième acte, par un beau geste inconscient, James se dénonce. Il est venu serrer le main du voleur et lui apporter son pardon; mais n’a-t-il pas demandé des nouvelles d’Irène? Bourgade _cuisine_ le naïf sans en avoir l’air, le laisse se dédire et se vendre; puis il éclate: il tient son voleur d’honneur, le vrai, le seul voleur, qui lui a pris sa femme, qui voudrait lui prendre sa vie, pour avoir la sérénité dans le crime! Il appelle Irène. Il jouit effroyablement de la passion de ces deux êtres jeunes et purs l’un pour l’autre; mais lui, lui! Une jalousie presque posthume, pis que posthume, d’un sadisme dévorant, le possède et l’exalte: il a bien voulu, il a voulu que sa femme, après sa disparition, fût l’épouse de quelque chose de vague. Mais de quelqu’un, d’un quelqu’un certain, connu, halte-là! Loque déjà courbée, forçat de demain, il a son instinct de bête, de mâle, s’il n’a plus le moindre de ses orgueils! Le jeune James se cabre et proteste. Irène ne dit rien. Plus vieille que son amant, désolée d’avoir perdu sa jeunesse, pouvant reconquérir encore des années de joie, de plaisir et de douceur, elle se sacrifie avec dégoût, non sans cris: elle sera la compagne du vieux vagabond déshonoré qui ira traîner sa contumace sur des routes d’Amérique. Elle dit adieu à tout ce qui est beau; elle ne sera plus rien que la chose de rien, de ce triste misérable sans courage, de ce mâle en qui ne survit qu’une abjecte jalousie! Et le rideau tombe sur la désespérance finale.

J’ai raconté cette pièce avec des détails pour laisser à mes lecteurs le soin de la juger: je n’en ai pas le temps. Elle frappe, saisit, glace et étonne: elle échappe à la tradition, à la discipline du théâtre classique et romantique. C’est une tragédie avec toutes les règles; mais quelle tragédie!

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A LA PORTE SAINT-MARTIN.--_L’Enfant de l’Amour._

La suprême vertu de M. Henry Bataille est, peut-être, de s’écouter et de n’écouter que soi. Il imagine, extériorise, bâtit des situations impossibles, prête des figures, des cris, des couplets et des jurons à des symboles, mêle des subtilités ailées aux plus inutiles grossièretés et fait de ce chaos pensant de la matière dramatique, pathétique, unique, irrésistible. Il pèse sur notre sensibilité, sur notre conscience, sur notre patience, même, et nous oblige à accepter un monde inconnu, trop haut jadis, trop bas aujourd’hui, nous entraîne en un tourbillon où il fait passer toutes les sensations, toute l’humanité, les colères, les audaces et les désespoirs, l’héroïsme et l’immoralité, et s’en va vers d’autres rêves pis que matérialisés, en nous laissant à notre accablement et à notre émotion.

Dans l’_Enfant de l’Amour_, l’auteur de _Maman Colibri_ triomphe par le plus long; il nous étreint jusqu’au malaise et ne tâche pas à nous amuser: ah! ces quatre actes ne font pas un spectacle de carnaval! Ils sont âcres et forts, troublants et parfois déconcertants, mais résolus; ce n’est pas du théâtre, au sens universitaire du mot: Henry Bataille ne nous présente pas de _types_. Il nous offre des exemplaires d’humanité qui souffrent quand ils le peuvent, tant qu’ils peuvent, qui s’abandonnent à cœur-que-veux-tu, qui ont les revirements les plus inattendus et les plus neurasthéniques, qui sont de pauvres êtres, enfin, des hommes, des femmes, des enfants!

Voici la chose. Liane Orland est une grande hétaïre élevée au rang de riche femme entretenue. Maîtresse en titre du milliardaire Rantz, ancien directeur de journal, ancien propriétaire d’écurie de courses, député depuis vingt ans et dilettante mélancolique, elle reçoit la société la plus mêlée avec laquelle elle fait la fête pour se distraire et pour distraire son seigneur et maître. De temps en temps, à la dérobée, elle reçoit, entre deux portes, son grand fils, Maurice Orland, qu’elle a élevé en catimini, dont les vingt-deux ans accusent un peu trop sa quarantaine, et à qui elle donne quelque argent, non sans combler de robes sa petite maîtresse, la charmante midinette Aline. Le jeune Maurice attend à la cuisine que sa mère ait un instant, est tutoyé, d’assez haut, par le maître d’hôtel Raymond, et, malgré des délicatesses d’âme, en prend son parti: il est le petit moineau grappilleur, n’a pour lui que sa trop jolie figure; on le désire sur sa bonne mine, on ne lui permet ni pudeur ni honneur. Et les pires calamités fondent sur Liane: son amant, son amour de dix-sept années, Rantz, s’est laissé nommer sous-secrétaire d’Etat aux postes et télégraphes; c’est une trahison! Lui préférer la République et le pouvoir, c’est lui signifier qu’elle n’existe plus! Querelle! Mots irréparables! Douleur. Départ de Rantz. Larmes. Le petit Maurice revient. Ah! il est bien gentil! Il apprend à sa mère qu’elle a un fils, un fils qui l’aime, qui se rappelle toutes les rares circonstances où il l’a vue. Il reste quelque chose à la triste Liane! Non! M. Rantz revient. On renvoie Maurice. Mais le prestigieux sous-secrétaire n’est revenu que pour mieux s’en aller, plus dignement, en mufle grandiose. Horreur et solitude!

Nous voici dans la garçonnière de Maurice, au Palais-Royal, avec Raymond, un vague jockey, Bowling, qui a été mis à pied sur le propos d’une vieille escroquerie de Rantz qui lui a fait _tirer_ un cheval à Auteuil, et la jeune Aline. Maurice attend la propre fille de Rantz, Nelly, vierge romanesque qui l’aime, qui doit se marier le lendemain, et qui veut le voir une seconde avant. Il congédie ses invités, reçoit la mélancolique fiancée, l’égaie, lui rend des lettres, lui promet une soirée d’innocente _vadrouille_: ce sera très gentil. Mais on frappe. A peine si le jeune homme a le temps d’expédier Mlle Rantz dans un café en face et d’accueillir en ses bras un paquet déchiré, pantelant, sanglotant: sa mère. C’est fini. Rantz l’a plaquée, lui envoyant cinq cent mille francs qu’elle a refusés, la rejetant, la fuyant! Elle a voulu se jeter dans la Seine, se précipiter du haut de l’Arc de Triomphe! Et, malgré les paroles gamines et câlines de son fils, malgré les gentils souvenirs et les consolations délicieuses qu’il fait jaillir de son cœur primesautier, l’amante obstinée s’empoisonne--ou presque! C’est bien. Qu’elle laisse faire Maurice! Il la vengera d’avance, et la mariera ensuite. Elle n’a qu’à s’aller coucher. Et lui, Maurice, ne se couche pas. Il a fait revenir Nelly Rantz et soupe avec elle, fraternellement, mais non sans avoir fait prévenir son sous-ministre de père que sa fille a été enlevée et qu’elle est quelque part, Dieu sait où!

Vous songez si Rantz se désespère! Maîtresse délaissée ici, fille perdue ailleurs! un discours à prononcer! des gens à recevoir! On annonce Liane Orland: il fuit et s’enferme. Scandale. Liane s’irrite, s’indigne, ameute des gens, se fait traîner par les domestiques: c’est douloureux jusqu’à l’écœurement. Et on expulse cette martyre de l’amour. Elle a laissé là ses souvenirs, ses bijoux, ses valeurs, mais son pauvre petit bâtard, son pauvre sacrifié, va la défendre et la déifier. Il est entré par surprise, le brave petit Maurice; il reprend des papiers terribles, somme Rantz d’épouser sa mère, ne s’émeut ni de ses sarcasmes, ni de ses dédains, ni de ses injures, lui rappelle son _coup_ d’Auteuil, lui avoue, en outre, qu’il détient sa fille, pure d’ailleurs, se laisse insulter, frapper, et ne perd contenance qu’en apprenant qu’il est le fils d’un garçon de café de banlieue! Alors, il chancelle, demande grâce, offre tout. Pourquoi? Qu’est-ce que ça peut lui faire? Fils de catin, en face d’un voleur et d’un traître, est-il en état d’infériorité? Évidemment--et je l’en félicite.--M. Bataille ne va pas à la brasserie, mais un limonadier est-il un forçat? J’en appelle à Ponchon! Quoi qu’il en soit, le hurlement plaintif de ce paladin, miroir à dames et champion de billard, sa désespérance, son néant retournent le terrible Rantz. Le bâtard ne lui demande plus que de voir sa maman. Il ira! D’autant qu’on lui rendra sa fille intacte, d’avance!

Et c’est le sacrifice. Rantz va épouser Liane. Ah! ils ne seront pas heureux! Leurs vieilles querelles renaîtront! Leur amour est dans la cendre! Leurs dix-sept ans d’apprentissage sont entre eux! Mais surtout, surtout, le sous-secrétaire ne veut plus voir Maurice. Ce n’est pas lui qui l’oblige au mariage! Ce n’est pas lui qui... Qu’il s’en aille! On lui fera 28 000 francs de rente, dans une mine d’anthracite, près de Chicago.

Et le pauvre petit, providentiel et exaucé, s’en ira, avec sa brave petite amie Aline, s’en ira, malgré sa mère, qui redevient, qui devient mère trop tard... Chacun sa vie!... Il a fait son devoir et plus que son devoir. Le devoir de sa mère est d’être heureuse. Le sera-t-elle? Lui, il a la jeunesse, la beauté. Adieu!

Voilà! Je n’ai pas pu noter, dans ce dialogue halluciné, les nuances, les lyrismes, les cris, les _mots_. Je n’ai pu indiquer la violence, les heurts et les à-coups. On a murmuré, de-ci de-là, à certains vocables. Ça s’en ira. L’impression est écrasante: Bataille assène son étrange et profond triomphe. Que veut-il prouver? C’est _la Course du Flambeau_, à l’envers, c’est _Jack_ et c’est plus, c’est de l’humanité, de la sensibilité hors des règles et des gonds, c’est de l’instinct, c’est un désir de vie, une ruée vers une jeunesse qui s’évanouit, vers un délice qui s’éloigne; c’est la négation même de l’honneur, car tous ces gens n’ont pas d’honneur; c’est frénétique et presque épileptique--et c’est de la vie, de la vie d’amphithéâtre moral et d’enfer terrestre. C’est, en tout cas, effroyablement poignant.

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THÉATRE RÉJANE.--_L’Oiseau Bleu._

Voici près de trois années que les Anglais et les Moscovites s’enivraient purement de la grâce, du charme, des mille significations morales, des infinies splendeurs décoratives et magiques de _l’Oiseau bleu_. Grand maître de la mélopée et du balbutiement, de la pensée à demi exprimée, du rêve vagissant et du sentiment ululé, poète unique de l’inconscient et de la fatalité, seigneur suzerain des limbes et de la voie lactée, M. Maeterlinck avait rendu leur enfance aux spectateurs les plus sceptiques et les plus endurcis en faisant pèleriner deux enfants parmi ce monde-ci et les autres mondes, entre ciel et terre, et plus bas et plus haut. En prêchant la pitié, la bonté, la résignation et je ne sais quel optimisme mélancolique, il avait fait œuvre de beauté, et, surtout, il avait fait communier son innombrable public dans l’amour de la famille, dans la sagesse dévouée, dans l’espérance, dans le goût de la vie et de la simplicité et même dans l’innocence.

C’est cette immense et dangereuse moisson verte et bleue que Mme Réjane ramena, sur une galère américaine, à notre décevant Paris. Et la femme du dramaturge, Georgette Leblanc-Maeterlinck, acclimata le chef-d’œuvre, créa et recréa des chœurs sans fin d’enfants, recruta à travers les crèches et finit par nous donner un spectacle inoubliable, qui fait pleurer et sourire à la fois, en une extase qui dure un peu trop, qui nous rend nos cinq ans, qui nous prête des ailes et qui nous ouvre tous les mystères, à la papa! On a crié et béé au délice, on a été submergé de naïveté et de sublimité, ensemble, on a eu les larmes qui vous débarbouillent jusqu’au périsprit; ç’a été un long triomphe unanime. Il y avait peut-être un peu trop de joliesses, de gentillesses, de prédestination et de prophétie, mais pourquoi bouder contre son extase? Et il y avait des décors merveilleux, inattendus, qui avaient l’air de sortir de notre songe même: cette féerie alla aux nues et les enfants la mèneront jusqu’à leur ciel à eux, qui est le huitième, comme chacun sait!

La pièce est archiconnue. Dans une cabane de bûcheron, le petit Tyltyl, la petite Mytyl passent une nuit de Noël sans joie. Ils s’amusent à regarder les enfants riches d’en face manger des gâteaux, dans de la musique, lorsqu’une vieille mégère fait son entrée dans la pauvre demeure. C’est une fée. Elle commande aux deux enfançons d’aller chercher l’oiseau bleu qui donne la santé et le bonheur. Elle donne à Tyltyl le chaperon à diamant magique qui montre la réalité, fait sortir, sous leurs figures vivantes, sous leurs costumes appropriés, doués de la parole et de tous les sentiments humains, le pain de la huche, le sucre de l’armoire, l’eau du robinet, le lait de la jatte, les heures de l’horloge, le chien, le chat, le feu, la Lumière, enfin. Et en route!

La Lumière, bienfaisante et toute-puissante, prend la tête du cortège, la Fée prend à peine le temps de donner des vêtements magnifiques à tout ce petit monde--et déjà le chat, le pain, le sucre deviennent traîtres: ils ont peur de la mort! Mais le chien veille et grogne, en sa folie de dévouement. Et les deux tout petits, un peu tremblants, mais forts de leur mission, vont chercher le volatile d’idéal. Ils sont dans la forêt, pas fiers, et voici que les arbres s’écartent, que les verdures disparaissent, que la terre s’ouvre, qu’ils retrouvent leurs grands-parents décédés, leurs petits frères et petites sœurs disparus, qu’ils s’attendrissent ensemble plus loin que la sensibilité humaine, qu’ils vont jusqu’au bout de l’émotion, qu’ils découvrent, même, que l’oiseau des bons vieux est bleu; mais il devient noir à la lumière.

Il leur faut querir un autre fétiche ailé et azuré dans le palais de la Nuit farouche, au milieu des épouvantements des Maladies, des Guerres, parmi les affres des ténèbres, mais ces oiseaux, si bleus sous le baiser du clair de lune, meurent à l’aurore, par brassées! Ils vont le chercher dans le royaume de l’Avenir, au milieu des enfants à naître, mais là, il n’y a que des anges pressés d’être des hommes, des hommes utiles et vivants: pas d’oiseau bleu! Pas d’oiseau bleu non plus au cimetière où il n’y a pas même de morts et où les feux follets font un ballet d’étoiles! Pas d’oiseau bleu au jardin des Bonheurs où il n’y a que des voluptés saines, morales, simples et hautes, tristes seulement de ne pas voir plus loin que soi et à qui manque le rayonnement de la Lumière! Et le cortège revient, harassé, fourbu, avant de se dissocier, avant que les éléments redeviennent éléments, les bêtes bêtes, les matières matières. Déchirement! Et Tyltyl et Mytyl se réveillent dans leur lit, trouvent l’oiseau bleu au-dessus de leur tête, le donnent à une petite voisine--et l’oiseau s’envole!

Symbole! Fable! Ce sont _les Deux Pigeons_, c’est «l’homme qui cherche la Fortune et qui la trouve endormie à sa porte», c’est un _mistère_ gentil et savant, plein de choses, lourd de pensées, éclatant de poésie, se jouant à travers les méandres métaphysiques, puéril jusqu’au miracle et d’une telle humanité qu’elle néglige Dieu, l’immortalité de l’âme et l’âme même--parce qu’il est tout âme!

Le ravissement est infini. Les décors de M. Wladimir Egoroff ont fait époque et révolution: ils sont uniformément délicieux. Ce n’est plus du théâtre, c’est de l’estampe changeante et vivante, c’est du ballet stagnant. Les costumes de Georgette Leblanc sont exquis. Les acteurs... Mais sont-ce des acteurs? A part M. Delphin, officier d’académie, qui a su encore diminuer sa taille naine et qui, à force de labeur, a retrouvé très joliment et non sans autorité les sept ans, je pense, de son rôle écrasant, à part la pathétique grand’maman Daynes-Grassot, l’excellent grand-papa Maillard, la bonne fée Gina Barbieri, le rond Pain-R.-L. Fugère, l’aigu Sucre-Bosman, le terrible chat Stéphen, l’effroyable et magistral Temps-Garry, la serpentine Eau-Isis, le pleurard Lait-Diris, les parents exquis Barré et Méthivet, ce n’est que marmaille divine, depuis l’infatigable et intelligente Odette Carlia (Mytyl), jusqu’aux plus petits bonheurs, jusqu’aux plus mignons enfants à naître qui jouent comme des amours--qu’ils sont!

Citons, au hasard,--on les retrouvera,--Batistina Rousseau, Maria Fromet, Laura Walter, Maud Loti, Maria Dumont, Fleury, Borlys, Suzanne Bailly; mais ils (ou elles) sont mille. Et il y a des danseuses, des étoiles, des heures: qu’elles m’excusent!

Louons la fureur de M. Aurèle Sydney (le Feu), la très remarquable, grondante, aboyante, éloquente et forte création du rôle du chien par le grand artiste qu’est Séverin Mars, et tressons nos éloges en couronne pour l’incomparable Georgette Leblanc, maîtresse du jeu, qui a formé toutes ces troupes d’anges, qui a présidé à toutes les illuminations, et qui, de sa splendeur de corps, de son arc d’âme, de son sourire de foi, du songe de ses yeux, a mis à la tête de cette lumineuse et profonde féerie une figure, un génie de Lumière qui ne s’éteindra point!

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A L’ODÉON.--_L’Armée dans la ville._