Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 23
Telle est la morale, un peu déconcertante, mais scénique et pathétique, de la pièce de M. Kistemaeckers. Peut-être aurait-il mieux valu voir le marchand de bonheur ruiné et achetant son bonheur à lui pour rien, dans la misère, avec Ginette. Mais c’est une autre histoire. La comédie du brillant et abondant auteur de _Lit de cabot_, des _Amants romanesques_, de _l’Instinct_, de _la Rivale_ et d’_Aéropolis_ a sa thèse, son éclat, son mouvement et ses applaudissements. Il y a des phrases bizarres, du style mou, mais au théâtre!...
L’interprétation est fort brillante. Aux côtés des vétérans glorieux et jeunes de la scène française, d’un Lérand, nerveux et ferme, goguenard et attendri, d’un Joffre (Mourmelon), catégorique, tyrannique et majestueusement sinistre, d’un Jean Dax (Barroy), cynique, menaçant, avantageux, au demeurant le meilleur fils du monde; de MM. Baron fils, Maurice Luguet, Brousse, Baud, Lecomte, Chanot, etc., etc., un débutant (ou presque), M. Edgar Becman, a fait sensation dans le personnage de René Brizay. Élégant et fin, plein de feu, de tact, de dédain et de noblesse, il tient de M. Le Bargy et de M. de Max: il en a la voix, le geste et un peu d’exotisme. Il ira loin.
C’est aussi une artiste peu connue jusqu’ici, Mlle Terka Lyon, qui incarne Monique Méran. Elle a de la grâce, de la sensibilité, une tenue harmonieuse et de la voix. Mme Marie Marcilly a de la sincérité, une tendresse vibrante, et pousse un admirable cri; Mmes Dherblay, Leduc, Berthe Fusier, Loriano et Isabelle Fusier sont pittoresques et charmantes; enfin, dans le rôle disputé de Ginette, Mlle Lantelme a fait des prodiges. Désemparée, _gnangnan_ et fataliste simplement sous ses loques du premier acte, amèrement triomphante, et se débattant rageusement, au deux, pantelante, accablée, désespérée au _trois_, elle a été d’une vérité éclatante, intense, humaine. Et quand, après s’être confessée, après avoir ramé des bras dans l’infini et le néant, elle a essuyé ses yeux à la fin et s’est résignée, presque gaminement, à l’étreinte sans joie, elle a symbolisé magnifiquement la vie, la vie médiocre et quotidienne qui remet, hélas! le sublime au pas et qui répare, ric et rac, à la petite semaine, les merveilles inespérées et les mauvais miracles.
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Les Marionnettes_, comédie en quatre actes, en prose, de M. Pierre WOLFF.
«L’homme s’agite et Dieu le mène.» La femme aussi. Mais ce n’est pas le Dieu de Bossuet, c’est le petit Dieu de M. Artus. Et la pièce de M. Pierre Wolff n’est pas aussi terrible que son titre--son titre nouveau--pouvait le faire craindre. Que tout ne soit, parmi les êtres vivants, qu’automatisme et inconscience, égoïsme, prétention et faiblesse, que tout soit représentation, parade et duperie, voilà une thèse philosophique connue et trop connue, et qui n’est pas très scénique: au théâtre, le déterminisme le plus convaincu se nomme fatalité.
En outre, comment prêter à l’auteur du _Ruisseau_ une intention aussi désespérante? Il a fait _le Secret de Polichinelle_, et non _les Polichinelles_, qu’Henry Becque a laissés pour jamais à l’état de reliques amères, frustes et grandes. Il a lâché, voici des temps déjà, son masque rosse pour un masque rose; il n’est qu’attendrissement, indulgence, optimisme dans l’observation, jusque dans le trait et le _mot_, voire dans le pire parisianisme; il a réconcilié le boulevard et le bonheur, Montmartre et la morale, l’union libre et les vierges quadragénaires (en collaboration avec Gaston Leroux); il a accordé son pardon à la pire sottise (avec M. Courteline); il est, enfin, tout pathétique, tout sensible et tout aimant.
C’est dire qu’il prête à ses marionnettes le pouvoir de se commander, de se diriger, l’une par l’autre, en zig-zag, sous le pouvoir discrétionnaire de l’Amour, de la bonne fantaisie et de la douce raison, qu’il leur prête de la chair, du cœur et de l’âme, qu’il leur prête surtout le don des larmes, ce qui, bien mieux que le rire, est le propre de l’homme et de la femme, le don des larmes qui se communiquent et qui font communier les spectateurs et les acteurs, des larmes des cerfs aux abois, des biches en agonie, des larmes rédemptrices et triomphales. Car la comédie émouvante et émue de M. Pierre Wolff a été fort chaleureusement accueillie.
Elles sont, au reste, de très bonne compagnie, ses marionnettes, et du plus pur faubourg Saint-Germain. Jugez-en.
Sur le coup de ses trente-trois ans, le marquis Roger de Monclars a été condamné par sa noble mère à épouser, sous peine de mourir de faim,--il avait des dettes,--une jeune pensionnaire de province, empêtrée et gauche, Fernande. Léger, fat et un peu _mufle_, il ne pardonne pas à son épouse de lui avoir été uni par force: elle lui semble ambitieuse, insignifiante, odieuse. Il l’accable d’avanies et de dédains, lui expose, simplement, son dessein de la négliger comme un colis encombrant. Et la pauvre enfant ne pourrait que mourir de douleur si un ami inconnu, Pierre Vareine, ne lui permettait pas de se rappeler ses souvenirs de couvent, si, surtout, son oncle, M. de Ferney, entomologiste distingué (je vous avais dit il y a huit mois que ça se porterait beaucoup cet hiver, l’entomologiste), ne lui suggérait point, par l’exemple des insectes, la pensée de se rebiffer, de lutter, de conquérir l’époux rebelle.
Un mois a passé. Monclars est allé rejoindre une maîtresse, Mme de Jussy, à Montreux. Il est revenu. Il assiste, ce soir, à une fête terriblement mondaine, donnée par l’impénitent et délicieux Nizerolles, grand amant, enfant à cheveux gris et auteur de tragi-comédies pour marionnettes. On y joue, on y soupe, on y _puzzle_, on y farandole (si j’ose dire), on y _flirte_ et on y médit. Au moment où l’on s’y attend le moins, voici venir Fernande de Monclars--mais quelle Fernande! Merveilleusement élégante, divinement habillée et diaboliquement dévêtue, un peu trop cynique pour être sincère, elle entre, séduit, règne. Son époux, scandalisé, est déjà pris. Mais il résiste. Elle résiste. Elle laisse Roger souper avec sa maîtresse. Elle se résigne elle-même à souper à la table du ténébreux Pierre Vareine. Seul, le bon oncle Ferney a deviné que sa nièce n’aime que son volage époux. Mais à quand l’aveu?... Et si l’on va trop loin...
Et l’on va trop loin. La passion légitime du marquis est exaspérée par l’indifférence de sa femme, et celle-ci se trouble dans son jeu. Heureusement, Vareine est fou et téléphone à Fernande, en pleine nuit, de venir le rejoindre: Roger qui revient à propos--parbleu!--entend tout, fracasse le téléphone, meurtrit sa femme, s’abandonne à sa douleur: tout est sauvé! Il méprisait l’épouse innocente, il adorera celle qu’il croit adultère, se reprochera son aveuglement, et sa furie même poussera sa flamme au paroxysme!
C’est l’affaire du quatrième acte, lorsque l’inépuisable Ferney aura rajusté aux mains tremblantes de la pure et repentante Fernande les fils du pantin Roger: elle ne cédera pas, acceptera les soupçons, la séparation, que sais-je? et ce n’est que dans un baiser passionné et définitif qu’elle avouera, sans paroles, son amour et son pardon. Et l’oncle qui a tenu les ficelles laissera ces braves enfants à leur bonheur et retournera à d’autres hannetons, plus _nature_.
La philosophie gentille et immédiate de ce proverbe en quatre actes, sa psychologie simple et compliquée, son imagerie et sa musique--car on y danse et on y chante,--son entrain, son écriture appliquée, son émotion à la fois parisienne et à l’allemande--c’est la _gemütlichkeit_, dans toute sa séduction presque physique,--sa subtilité facile et morale, son babillage, ses morceaux de bravoure (il y a des tas de monologues et de couplets, d’_effets_ et d’habiletés aimables), tout a charmé, avec des longueurs.
Georges Grand (Roger) y étale un détachement élégant, une impertinence, puis une fougue, un désespoir des plus véhéments; M. Alexandre (Pierre Vareine) y est sentimental avec tact et passionné avec férocité; M. de Féraudy (Ferney) a une finesse toute ronde, toute aiguë, toute providentielle, qui a rappelé M. Got, en mieux; MM. Paul Numa, Jacques de Féraudy et Lafon rivalisent d’élégance et de fantaisie; M. Granval est fort comique, et Léon Bernard (Nizerolles) est tout à fait remarquable de jeunesse attiédie, de demi-résignation, de cordialité primesautière et mélancolique, d’âme, enfin.
Fernande, c’est Mlle Piérat, qui a été parfaite, qui a étonné, touché, séduit. Sa pudeur outragée, son impudeur malaisée, le combat de son pauvre cœur, son inélégance charmante, son élégance malgré soi triomphale, ses sourires, ses cris, ses larmes, tout est d’une grande artiste qui comprend, vibre et compose. Mlle Gabrielle Robinne (Mme de Jussy) est belle et harmonieuse à damner les saints; Mlle Maille est étincelante et superbe; Mlles Provost et Jane Faber sont éclatantes, et Mlle Fayolle a les malices et artifices d’une fée Carabosse très droite, très belle, et qui finit par avoir un cœur excellent.
Mais Pierre Wolff est un sorcier si humain qu’il n’a voulu dans sa pièce ni monstres ni héros... Des marionnettes en bleu et or, avec un rien de noir et, parfois, un soupçon d’auréole!...
_27 octobre 1910._
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THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_L’Aventurier_, pièce en quatre actes, de M. Alfred CAPUS.
Epique, héroïque, immense et légendaire, par nature et par définition, armé d’éperons et d’ailes, le mot _aventurier_ a pris un caractère auguste depuis que, dans un discours que tout le monde n’a pas oublié, l’empereur d’Allemagne en a paré et sacré Napoléon le Grand. L’aventurier rêve et agit, combat et règne, fait des mondes, des océans, des civilisations et des morales à son image, à la mesure de son énergie et de sa volonté: il est pratique, lyrique, prédestiné, providentiel.
Dans l’aimable et émouvante pièce qui vient de triompher à la Porte-Saint-Martin, Alfred Capus ne nous a pas--est-il besoin de le dire?--présenté son personnage sous tous les aspects que je viens de dénombrer. L’auteur de _la Veine_ a du goût, de la modération et de la sobriété. Il laisse les tropiques et leur outrance au torrentueux Marinetti, abandonne l’horreur coloniale à François de Curel, qui nous donna cet admirable _Coup d’aile_, ne suit pas les conquistadors sur la galère d’or de José-Maria de Heredia et ne nous présente, enfin, son héros qu’en famille.
Car il entend prouver seulement que le miracle prend la figure qui lui chante, que les plus honnêtes gens ont besoin d’autres gens, que l’irrégularité et la fantaisie peuvent venir en aide aux choses les plus droites, les plus régulières et sauver la vertu même, que la force s’impose à la grâce, que le cœur crève la cuirasse--et c’est déjà bien. Ajouterai-je que la démonstration est faite avec autant de finesse que de maîtrise et que l’optimisme final, fatal et attendu, s’achète au prix de l’observation la plus piquante, la plus mélancolique et la plus savoureuse? Mais contons.
Nos pères et grands-pères ont connu l’_oncle d’Amérique_. L’Aventurier, c’est _le neveu d’Afrique_. Il débarque chez son oncle Guéroy, non sans avoir été annoncé. C’est la honte de la famille. Il a fait des dettes, les 419 autres coups, que sais-je? Il s’en est allé chez les nègres pour se refaire une autre vie, c’est-à-dire pour achever de crever. Et voilà-t-il pas que non seulement il n’est pas mort, mais encore qu’il tue des gens, qu’on parle de lui dans les journaux--et comment! Il met en danger l’empire noir de la France! Vous voyez la désolation de son brave oncle usinier de l’Isère, de son cousin Jacques Guéroy, sous-usinier et ancien vice-major de l’Ecole polytechnique, de sa cousine Marthe Guéroy, etc.
Mais voici l’aventurier, Etienne Ranson, en bottes, en _sombrero_, en trique, moustachu, basané, cicatrisé. Accueilli avec une réserve certaine et une pointe d’effroi, il calme vite son brave homme d’oncle: il a payé avec intérêts tout ce qu’il devait dans le pays et donne au vieux Guéroy une quarantaine de mille francs dont il avait reçu partie. On l’invitera à déjeuner, mais pas aujourd’hui: on attend le préfet. Il se trouve que le préfet est l’ami d’enfance d’Etienne et qu’il a à lui parler. Il arrive que ledit Etienne raconte sa vie de découvreur de _placers_ d’or, de chasseurs d’éléphants, de dénicheur de caoutchouc à sa cousine Marthe, à sa petite cousine Geneviève, sœur de Marthe,--et qui commence à l’intéresser. Et l’on est en famille.
L’intimité s’est resserrée, à Paris. Etienne, objet d’une interpellation, arrêté arbitrairement--nous sommes au théâtre--a fait tomber le ministère et est devenu une bête curieuse et une puissance, ce qui est tout un. En confiance, sa cousine Marthe lui fait une confidence: elle et son mari sont ruinés, l’usine de l’Isère perdue, si l’aventurier ne les sauve pas: on a perdu à la Bourse. Mais le brave Etienne a tout juste le pauvre petit million dont il est besoin--et il a été dur à gagner, si dur! Il s’attendrit tout de même en se rappelant des souvenirs de jeunesse avec Marthe. Il s’attendrit tout à fait en s’apercevant, en avouant qu’il aime Geneviève, et se sacrifiera avec feu, mais, hélas! n’apprend-il pas que cette Geneviève est fiancée au député André Varèze! C’est André Varèze qui a demandé et obtenu son arrestation à lui, Ranson! Ça n’a pas d’importance! Mais il ne veut pas donner son argent pour rien. Bonsoir! bonsoir!
Et les événements s’aiguisent. Les Guéroy donnent une grande fête pour célébrer la chute d’un ministère ou la constitution d’un cabinet (ça se ressemble) et, entre temps, Jacques Guéroy va se tuer: il ne peut, en effet, rien demander à son père, qui ne sait rien et qui ne pourrait rien, en outre. Geneviève, qui a découvert la lettre d’adieux de son beau-frère, s’affole: il n’y a qu’un recours, Etienne Ranson. Et il ne vient pas! L’heure passe... Mais il arrive, Etienne. Il reçoit le choc, dirai-je, en plein cœur? Il se défend. Qu’a-t-on fait pour lui? La famille? Elle a été jolie pour lui, la famille! On l’a laissé peiner et crever dix ans en pleine brousse! On l’a méprisé! On le reconnaît maintenant comme outil de réparation! Alors, alors, la pauvre Geneviève finit par s’apercevoir qu’elle aime ce grand gaillard d’aventure et de hasard! Elle le dit, à peine, à peine... Et Etienne, l’irrégulier, arrache des mains du régulier, du polytechnicien André, le revolver déjà armé!
Ce n’est pas fini. Il faut que Ranson force la porte de la famille, de la société, remonte le commerce et l’industrie de ses cousins. Ça se fait très gentiment. Le député Varèze se pique, renonce à la main de Geneviève, épousera une baronnette, Lucienne, et Etienne, vainqueur de tout et de tous, même de son oncle tyrannique, régnera sur l’Isère, sur toutes les usines et sur Geneviève.
Ce sec résumé ne peut donner une idée de la philosophie, de la fantaisie, du génie de formules et de mots de l’auteur. On le connaît. On le reconnaît ici, dans toute sa verve, dans la pire verdeur de son audacieuse moralité.
Il plaît et fait penser. Il fait sourire et pleurer. C’est gentil et profond.
C’est merveilleusement joué. Guitry (Etienne) est admirable de tenue, de gouaille, de faux cynisme, de vertu fière, d’attendrissement viril, de révolte, d’orgueil, de force, enfin; Jean Coquelin (Guéroy) a une vanité, une pétulance, une bonhomie de premier ordre; Signoret (Jacques) a le plus beau désespoir; Pierre Magnier (Varèze) la plus belle importance, Juvenet la barbe la plus administrative et la plus élégante, MM. Mosnier, Angély, Person, etc., sont excellents.
Il faut louer Mme Gabrielle Dorziat, exquise de jeunesse, de fraîcheur, de grâce, d’émotion trouble et de tendresse dans le personnage de Geneviève; Emilienne Dux, parfaite de tact, de sensibilité honnête et tragique sous les traits de Marthe; Juliette Darcourt, baronne d’une élégance spirituelle, pointue, terrible; Jeanne Desclos, ingénue avertie, volontaire, très nouvelle d’accent, de geste, de voix et de cœur; Mmes Delys, Grési et Netter. C’est un ensemble délicieux.
Et la pièce de Capus, morale et hardie, familiale et narquoise, démolissante et reconstituante, classique et romantique, aura la plus belle carrière. N’oublions pas le décor de Jusseaume, qui nous montre un Dauphiné accidenté et des montagnes qui incitent aux montées, aux escalades, à l’aventure, enfin!
_4 novembre 1910._
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VAUDEVILLE.--_Montmartre_, comédie en quatre actes, de M. Pierre FRONDAIE.
Souvenirs d’enfance! La butte sacrée! le nombril du monde! Mânes de Rodolphe Salis, de Mac Nab, de Jules Jouy, d’Albert Tinchant, de Brandimbourg, mânes du grand Allais et du bon Emile Goudeau, ne tressaillez-vous point à ce titre: _Montmartre_? Mais ce n’est pas votre Montmartre de blague et de rêve, de poésie et de gaminerie, de folie philosophique et de sagesse outrancière, de beuverie ailée, de tabagie dansante, que M. Frondaie nous a amené au boulevard: il est terriblement jeune, M. Frondaie, et le Montmartre qu’il a connu est un pauvre Montmartre de vadrouille voyoute, de licence coloriée, de noce exotique, de délire et de _chahut_ à goût américain.
Tel quel, il est encore hanté d’ombres lyriques puisque son air reste chargé d’effluves, de mystère, de charme et de séduction, puisqu’il inflige la nostalgie, qu’il attache, retient, appelle, qu’il consume, qu’il tyrannise. Peut-être y a-t-il, à la cantonade, un dialogue divin de Villiers de l’Isle Adam et de Charles Cros; peut-être le rire de Louise France répond-il aux boutades de Marcelin Desboutins: en tout cas, nous sommes dans une atmosphère sursaturée d’électricité, d’un pouvoir secret et d’une force diabolique.
Nous sommes au Moulin-Rouge, côté jardin. Il y a là toutes ces dames et tous ces messieurs: on boit, on tâche à rire, on marche, on tâche à marcher, on fume, on s’offre. Des fredons de valses plus ou moins lentes viennent vous assaillir, des femmes font leur compte, des couples se forment, les gardes bâillent. Parmi les étoiles de libre-échange qui brillent en ce lieu, un astre--un astre noir--surpasse les autres en éclat et en fantaisie: c’est Marie-Claire, un peu tzigane, un peu panthère, très sauvageon et très _ohé! ohé!_ qui n’en veut faire qu’à sa tête--et à ses sens. Elle a un fort _pépin, le béguin_ sérieux, le coup de cœur, quoi! pour un jeune croque-notes, Pierre Maréchal, qui est sentimental, poli et rive-gauche. Elle l’aime d’amour, mais ne veut pas quitter son cher Montmartre, toujours en fête et en trépidation. Il faut un emportement du musicien, fou de rage parce que cette troublante Marie-Claire s’est laissé présenter le grossier milliardaire Lagerce qu’il a connu au lycée, pour qu’il oblige cette grisette nouveau-siècle à quitter la Butte et à venir avec lui au bout du monde, de l’autre côté de la Seine, rue de Lille.
Les deux amants sont les êtres les plus heureux du monde: ils vivent dans la gêne la plus artiste et la plus cordiale, avec des compagnons choisis, le violoniste Parmain et son exquise femme Charlotte. Maréchal a fait un opéra superbe qui attend la gloire et la fortune. En attendant Marie-Claire s’ennuie. Charlotte Parmain est trop honnête, trop popote. Elle a invité, _en catimini_, deux anciennes compagnes de Montmartre qui, par la verdeur de leurs propos et leurs propositions non équivoques, mettent en fuite la vertueuse Charlotte et, par suite, son noble époux. Mais Pierre Maréchal n’a pas le temps de s’indigner: son vieil ami, le caricaturiste Tavernier, vient de lui apprendre que son opéra va être joué. Alors, c’est la joie, c’est la fête: on va aller sabler le champagne à Montmartre! à Montmartre! «Veine!» rugit Marie-Claire. «Désolation!» pleure Pierre. Lutte, glorification, excommunication de Montmartre. Marie-Claire y va. Pierre reste. Hélas!
Car Marie-Claire devient une grande cocotte, se laisse entretenir pontificalement par le hideux Lagerce--et nous la retrouvons à Ostende qui est un Montmartre d’été, sur la plage. Ce ne sont qu’élégances, diamants, perles, tziganes. Mais on apprend que Maréchal n’est pas loin, en plein triomphe. Marie-Claire veut le voir, le voit, est abreuvée de mépris par lui et sent qu’elle l’aime, qu’elle l’aime!... Elle le suivra malgré lui, d’autant qu’ils sont surpris, que l’odieux Lagerce accuse son ancien condisciple de faire un marché, de vouloir, avec sa maîtresse, ses parures et ses richesses. Alors, alors, Marie-Claire jette à la figure de son tyran un collier de perles d’un demi-million: cette rançon se brise; les hommes et les femmes se jettent sur les perles détachées: «Picorez les poules! Voici des graines!» crie la Montmartroise--et en route vers l’amour!...
Des années ont passé. Le Moulin-Rouge est toujours à sa place. Et Marie-Claire y est toujours. Elle n’a pu rester en ménage. Il lui a fallu les ailes du Moulin, la joie factice, la _vadrouille_. Le soir où Maréchal célèbre, décoré, vient par surprise et la revoit avec une émotion atroce, elle ne le reconnaît qu’à peine. Est-ce jeu? Est-ce grandeur d’âme? Est-ce désir de ne pas troubler une existence bourgeoise et considérable? N’insistons pas. Pierre pleure; Marie-Claire rit. L’un travaillera et sera de l’Institut. L’autre fera la noce et mourra au ruisseau. _Tout va des mieux_, comme on disait là-haut, aux temps héroïques.
Espérons qu’il en sera de même pour la pièce de M. Frondaie. Elle est jeune et sincère, avec des formules, une profondeur parfois facile, du convenu et de l’attendu. Elle a des lenteurs et un rien de provincialisme, un lyrisme court et une sorte de moralité latente qui n’est pas désagréable. Il y a là-dedans du mouvement, du sang et de l’âme. Des décors d’Amable et Cioccari--sous le règne de Porel--font flamber les ailes rouges du Moulin et illuminent des halls et des promenoirs. C’est assez magnifique. Et, sans compter les figurants, il y a quarante artistes en pleine action. Louis Gauthier (Pierre Maréchal) a de la chaleur, de la douleur, de la noblesse; Lérand (Tavernier) a la plus belle sensibilité en peintre rosse, Jean Dax est un Lagerce de magistrale muflerie, Lacroix (Parmain) a de la distinction, Baron fils est très comique et MM. Brousse, Vertin, Baud, Faivre, etc., sont excellents. Il faut louer M. Ferré, qui dessine largement une excellente silhouette d’amant de cœur et M. Suarès qui a été fort joliment pittoresque et mélancolique sous le dolman bariolé d’un tzigane.
Ai-je à vous dire que dans le rôle de Marie-Claire, Polaire s’est surpassée? Elle se surpasse toujours. Ça passera. Elle a eu de beaux couplets, de beaux gestes, une belle passion, une belle indifférence: c’est toujours le criquet, le friquet, la guêpe, le papillon, la libellule, le hanneton, la péri. Elle a été un peu femme: c’est beaucoup. Ellen Andrée a été tout à fait étonnante en vieille catin pratique: c’est un Goya, un Constantin Guys--et je ne sais de plus fol éloge. Mme Berthe Fusier a été joliment et finement inquiétante, amère et philosophe. Mme Lola Noyr est très plantureusement spirituelle et drôle, Mme Dherblay est joliment comique, Mmes Farna, Piernold, Sylvès, Géraldi, Loriano sont exquises et Mme Georgette Armand, dans un personnage de petite femme courageuse, artiste et honnête, a une grâce pudique, un dégoût strict et un tact, voire une harmonie qui font le pont entre ce Montmartre de crime et de prédestination et le boulevard où, comme on sait, règnent l’ordre et la vertu. Et c’est délicieux.
_24 novembre 1910._
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THÉATRE DES ARTS.--_Le Carnaval des Enfants_, pièce en trois actes, de M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER.