Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 22

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Et la Maison de Molière a--enfin!--inscrit sur son fronton et sur ses tablettes de gloire ces admirables et effroyables _Erinnyes_ qui attendaient depuis près de quarante ans. Je ferais injure à mes lecteurs en résumant cette divine et sanglante condensation d’Eschyle, la tragédie antique et sauvage de l’aède des _Poèmes barbares_ présentant, en moins de deux heures, l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Klytaïmnestra, le meurtre par Orestès de sa mère et de l’amant de Klytaïmnestra. C’est de l’histoire. C’est de l’épopée dramatique, de la plus haute, de la plus stridente, de la plus rare. Ne nous arrêtons pas aux costumes saugrenus, à un minimum de musique où Massenet n’est pour rien. Et si le chef-d’œuvre paraît trop sanglant et trop nu (Leconte de Lisle était de l’île Bourbon), attendons l’harmonieuse _Iphigénie_ du pauvre et grand Moréas et la mélodieuse et rauque _Dame à la faulx_ de Saint-Pol-Roux: c’est pour bientôt! Louons Mounet-Sully (Agamemnon), Paul Mounet (Orestès sublime), Louis Delaunay, Mayer, Alexandre; acclamons Mme Weber (Kassandra), qui est le verbe, la douleur et l’harmonie dans le désespoir; Louise Silvain, terrible, affreuse, qui arrache la pitié et l’admiration dans son personnage épuisant de Klytaïmnestra; Delvair, qui met son âme dans ses cris; Lara (Elektra), qui a du cœur et des larmes, et Gabrielle Robinne (Kallirhoé), qui est tout charme et toute suavité et qui apporte un rayon de soleil cendré dans cette affreuse nuit d’Argos, peuplée de fantômes méchants et tentaculaires.

_4 juillet 1910._

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COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Comme ils sont tous!_ comédie en quatre actes, en prose, de MM. Adolphe ADERER et Armand EPHRAÏM.

L’aimable familiarité du titre de la nouvelle comédie du Théâtre-Français, son air mi-partie,--thèse et proverbe,--le nom et la carrière de ses deux sympathiques et honorables auteurs, le temps même de sa naissance aux chandelles, très tôt dans la demi-saison et très tard dans l’année, un peu avant les roses d’automne, tout donne la note du succès réel qui a accueilli une pièce distinguée et facile, gentiment ironique et sincèrement émue, d’un sentiment profond et moral: on sourit, on s’attendrit, on vibre même--et cela durera et ce sera justice.

Justice un peu partiale, tout de même--et je ne puis m’en plaindre, même en ce moment où le vent est à la sévérité la plus draconienne, car si MM. Aderer et Ephraïm préconisent la plus large indulgence, une indulgence conjugale, à l’usage des dames, en faveur de leurs pauvres gens de maris, une indulgence civile et martiale, universelle et touchante: c’est pour l’enfant! Et l’époux est un autre enfant dont il faut faire quelqu’un, un homme, voire un homme public! Et voilà comme nous sommes, nous autres, tous les hommes, car _ils_, c’est nous!

Contons l’anecdote. Le sénateur Ménard a deux filles, Laure et Ginette. Laure, mal mariée, trompée et revêche, a divorcé, non sans prendre un grand dégoût du sexe fort: elle excommunie tous les mâles, en bloc, et les donne au diable, sans confession. Or, sa sœur Ginette s’éprend «du plus beau cavalier de la cavalerie française», le comte de Latour-Guyon, capitaine de cuirassiers. Cet écuyer cavalcadour, bien éperonné par sa préfète de cousine, embrasé lui-même, se déclare, et se déclare, en outre, libre de tout engagement, car Ginette, jeune fille pure mais avertie, un peu type de Gyp, un peu américanisée à la douce, veut une couronne et un mari bien à soi: le capitaine jure et jure. Il n’a oublié que sa grande liaison, sa maîtresse secrète et terrible, la baronne de Chanceney, femme d’un député rallié. Mais la comtesse n’est pas si terrible: elle crie, pleure, tempête et se résignera, tout cela dans des flots de musique militaire, car l’acte se passe à la préfecture de Seine-et-Manche, le jour de la réception d’un ministre, et cela nous offre un général de brigade sans officiers d’ordonnance, des colonels, des professeurs, des instituteurs, un proviseur, des inspecteurs, des uniformes, des robes et des _mots_ à l’avenant.

Donc voici Ginette mariée, comtesse, mère de famille et heureuse. Si heureuse! Trop heureuse! L’amère Laure empoisonne sa joie: il faut attendre et faire attention! Le délice d’avoir un époux parfait et un poupon magnifique de trois mois, la belle affaire! Tous les hommes sont volages! Et, en effet, qu’est-ce qui tombe sur le coin de la figure et du cœur de Latour-Guyon? La baronne de Chanceney, amenée par la bonne préfète qui ne savait rien, la baronne qui ne fait pas de scène à son ex-amant et qui, à petits coups, le retourne comme un gant, le réenchaîne à son char, solidement. Et allez donc!

Ginette met du temps à s’apercevoir de son infortune. Il faut que sa douce sœur lui ouvre les yeux, grand comme une porte cochère, que ce délicieux et hilare Chanceney lui avoue que Latour-Guyon ne met jamais les pieds au cercle où il est censé passer ses soirées pour qu’elle se résolve à croire à son malheur. Un moment, elle songe à apprendre--une politesse en vaut une autre--au baron qu’il est aussi à plaindre qu’elle, mais il ne comprendrait pas! Son mari revient: elle le confond, se lamente, reprend l’infidèle; elle le berce du souvenir de leur nuit de noces, tout est arrangé! Patatras! En demandant un serment, elle s’avise de parler de sa dot: le capitaine avait des dettes, avant les justes noces! Révolte, indignation, fureur! On se raidit, dans des crises de nerf, dans des crises de dignité, dans des sanglots, dans du silence--ce sanglot viril. On divorcera, madame, on divorcera!

Et l’on ne divorce pas. Mais il faut que la préfète vienne à Paris, à cette fin d’enseigner le pardon des injures à Ginette et la façon de considérer les hommes comme des pantins dont on tire la ficelle, il faut que Ginette, jeune savante, arrache une lettre d’adieu de la baronne, et tout s’arrange: le ménage est _rabiboché_, aura du bonheur un peu effiloché, un peu mélancolique, avec un rien de doute, de remords et de dédain. Et c’est la vie!

Le public a applaudi. Que toutes ces dames et tous ces messieurs se soient reconnus dans ces généralisations un peu arbitraires, qu’on ait été déchiré et secoué à la folie, ce n’est pas la question: cet exemple de grammaire conjugale et humaine, cette leçon de choses de ménage a plu, diverti et touché; l’ordonnance un peu lente de la comédie, son style excellent et parfois attendu, son honnêteté voulue et non sans finesse ont fait songer déjà--et ce n’est pas un mince éloge--à une pièce du répertoire.

L’interprétation est éblouissante: jamais on ne fut habillé d’une façon si suave, si ample, si étroite, si magnifique. Mlle Provost (la baronne de Chanceney) était un poème de plumes et de soie, et sa coquetterie agaçante, sa fureur plus ou moins feinte, sa grâce perverse et sa résignation orgueilleuse ont fait merveille. Mme Renée du Minil (la préfète) a de l’autorité, de l’entrain, de la conviction et la plus généreuse mélancolie; Mlle Bovy est étonnante en un rôle d’épouse justicière et patoisante qui, après avoir tué son coureur de mari, cherche un nouveau conjoint; Mlle Dussane (Laure) parvient à être charmante en un personnage insupportable, et Mme Piérat (Ginette), tour à tour espiègle et conquise, persifleuse et aimante, épanouie et tendre, accablée, frémissante, résignée et spirituellement hautaine, a connu les acclamations.

M. Georges Grand (Latour-Guyon) a de la prestance, de l’accent, de la fatuité, de la faiblesse et du désespoir; M. Léon Bernard (Chanceney) est un fantoche puissant et classique; M. Numa a de l’aisance, M. Jacques de Féraudy du sifflement, MM. Le Roy, Garay, Lafon, Guilhène et Gerbault ne font que passer, mais le font très bien; MM. Décard et Berteaux aussi. Et c’est une excellente soirée de paix, de conciliation et d’optimisme: tout le monde applaudira MM. Aderer et Ephraïm, sauf les suffragettes et les vitrioleuses. Mais on vitriole beaucoup ces jours-ci.

_10 septembre 1910._

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_César Birotteau_, pièce en quatre actes et cinq tableaux, de M. Émile FABRE (d’après Honoré de BALZAC).

Balzac est un bloc. Ses héros, ses héroïnes, leurs aventures, leur volonté et leur fatalité, le décor naturel, sentimental et social, le détail technique, les discours et les silences tout fait corps, balle et boulet, vérité, lyrisme et histoire, tout est serti dans la lave éclatante, féconde et unique du romancier, tout est partie intime et profonde de l’épopée, et les épisodes les plus saisissants, les figures les plus durement frappées, les âmes les plus hautes et les plus rares, sont prisonnières de cette éloquence dévorante et descriptive, de cette philosophie enflammée et précise, de cette innombrable et vivante armée, de ce peuple, de ce paysage, de ce monde inoubliables que l’auteur de _Louis Lambert_ a su créer de sa vie fiévreuse et lucide et rendre immortels de sa trop prompte mort.

Cela dit, je suis tout à fait à mon aise pour admirer, avec le public, le drame ou mélodrame émouvant, aigu et large que M. Émile Fabre a écrit en marge de _Grandeur et Décadence de César Birotteau_. C’est poignant. L’honneur, qu’il soit commercial ou militaire, est un ressort vital, une fin et un idéal: la bataille pour la boutique est plus âpre que pour une couronne--et, débarrassée de toute la menuaille de manuels Roret, qui mettait en joie Hippolyte Taine, la nouvelle pièce du théâtre Antoine est fort pathétique.

Nous découvrons César Birotteau au jour même de son apothéose. Propriétaire et fondateur de la parfumerie A _la Reine des Roses_, juge consulaire, adjoint au maire de son arrondissement, chevalier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur--la chose se passe en 1819,--père de la charmante Césarine, bon chrétien, bon époux, fidèle serviteur des Bourbons, heureux et hardi spéculateur sur les terrains de la Madeleine, il ne songe qu’à s’agrandir, à attester son honnêteté triomphante, à déployer son faste naïf: il fait construire, meubler, donne un bal gigantesque. Heureux, généreux, excellent, il a tout à espérer, rien à craindre. Hélas! Son notaire est une canaille qui lui a amené, comme associé plus ou moins en titre, d’autres canailles, un faux banquier et un ancien employé à lui, Birotteau, Adrien du Tillet, qui lui a volé trois mille francs et qui a tâché à lui souiller sa femme, l’admirable Mme Birotteau.

Au sein des splendeurs et des félicités de façade, le notable commerçant voit arriver l’ennemi croissant et infini, le créancier: ses capitaux sont employés et la spéculation le mange: peu à peu l’inquiétude le saisit et, lorsque les coups les plus inattendus et les plus affreux l’auront touché, lorsque son notaire sera en fuite avec ses fonds, lorsque ses disponibilités se seront évanouies, un spectre affreux, celui de la faillite, se présentera à ses yeux d’honnête homme, à son cœur pur, à son esprit borné. La faillite! non! non! Il lutte! Il luttera! Il mentira à ses amis et à ses ennemis, acceptera l’argent de son caissier, demandera à son fidèle et délicieux ancien commis Popinot de se sacrifier pour lui, ira solliciter, à travers champs, les pires usuriers et les plus effroyables banquiers, remuera ciel et terre: et, lorsque tout a été inutile, lorsque sa femme même n’a pu, au prix de la pire humiliation, lui éviter la honte de commerce, c’est en prononçant le Pater et en se crucifiant lui-même qu’il signera son bilan, qu’il se remettra à l’injustice des hommes et à la sublime pitié de Dieu. La scène est d’une grandeur un peu apprêtée, d’une intimité assez déclamatoire, mais elle porte--et c’est très bien.

Vous savez la suite et la fin: Birotteau, recueilli par le caniche Popinot, travaille avec acharnement, pour payer intégralement tous ses créanciers: il a son concordat; il veut sa réhabilitation, sa croix, son honneur. Il y arrive, grâce aux efforts de sa femme et de sa fille, grâce surtout à la stratégie de son oncle Pillerault, à la tactique de Popinot, qui arrachent cent mille francs au triste du Tillet.

Et c’est la victoire. Le tribunal de commerce proclame la gloire de César. César revient dans sa boutique en triomphateur. Des fleurs, des discours, des embrassades! L’héroïque Popinot épousera la charmante Césarine, mais Birotteau, le pur et symbolique Birotteau, est épuisé; à peine s’il peut remercier, balbutier, s’attendrir. Il s’empare de ses livres, les parcourt jusqu’à la fin... Ils sont en règle. «Payé!... Payé!... Payé!...» clame-t-il, en un délice délirant, et il s’abat sur ces témoins de sa probité: il a payé, lui aussi... C’est la mort dans l’apothéose.

Cette pièce, si profondément édifiante et morale, si touchante et si noble, un peu lente, par respect, fort pittoresquement habillée, a ému et saura émouvoir pendant longtemps. Elle est jouée avec âme. Mme Archaimbaud est une Mme Birotteau d’une chaleur, d’une sincérité, d’une simplicité, d’une autorité exquises; Mlle Jeanne Fusier (Césarine) a la plus fine, la plus franche ingénuité affectueuse; Mme Eugénie Noris a de la rondeur combative, Mme Yvonne Dinard de la rondeur compatissante. Mlles Miranda et Bastia sont charmantes. M. Janvier (Pillerault) est admirable de bon sens, de subtilité, de tristesse contenue et de malice agressive; M. Clasis est éclatant de sympathie et de dévouement, M. Lhuis (Popinot) a été acclamé pour son héroïsme claudicant, son activité spirituelle, sa cordialité infinie; M. Rouyer (du Tillet) est un fort comique coquin; M. Céalis un coquin crapuleux et pas mauvais diable, M. Préval un coquin fort coquet, M. Marchal un Gobsek inouï, M. Marquet un fort digne prêtre. M. Saillard a de l’élégance, M. Méret de la branche et MM. Dumont, Cailloux, Maupain, Piéret, Dujeu et Noël sont excellents. Quant à Firmin Gémier, il est étonnant et merveilleux. De César Birotteau, il exprime la vanité satisfaite, la considération pour les dignités et les dignitaires, la bonté, l’angoisse, l’effroi croissant, la terreur devant les responsabilités, la loi et les juges, le fétichisme pour tout ce qui est ordre et régularité, la douleur, la résignation frémissante, l’agonie de la dignité, l’anéantissement vivant. Peut-être, en ses magnifiques trouvailles, a-t-il un peu exagéré en se signant longuement et trop bas devant son bilan; peut-être a-t-il été trop mime et presque bestial en étreignant, en happant, en lappant dans son grand-livre les preuves de sa réhabilitation, mais c’est si habile et si _théâtre_! Et qui pourrait souhaiter à son pire ennemi de jouer _César Birotteau_ au naturel?

_7 octobre 1910._

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THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_Ces Messieurs_, comédie en cinq actes, de M. Georges ANCEY. (_Première représentation à ce théâtre._)

La belle et forte pièce de M. Georges Ancey, âpre, ironique, humide d’émotion et de passion secrète, d’une écriture si sûre et si ample, a retrouvé à l’Ambigu, avec un caractère de sérénité, le succès qu’elle avait connu au Gymnase, il y a cinq ans, après avoir triomphé à Bruxelles aux temps où quelque chose nous arrivait encore du Nord, voire la lumière!

Comme nous allons vite! On se demandait hier, on se demandera comment cette comédie a pu paraître dangereuse, comment elle a pu être interdite par la défunte censure! A cette époque où tout ce qui touche à la religion est devenu sympathique et attendrissant, nous ne pouvons pas discerner dans _Ces Messieurs_ la moindre tache anticléricale!

Cette étude de mœurs de province, ce drame d’âmes, ce conflit entre les devoirs de famille et les besoins d’une sensibilité terrestre et extra-terrestre, ce duel entre le bon sens et le mysticisme, cette lutte entre le réel et l’irréel plus ou moins matérialisé, tout a une sincérité, une vigueur, un lyrisme et jusques à un comique à la fois très distingués et irrésistibles. C’est très profond et très _théâtre_, même pour les rudes populations des abords de la place de la République.

Je n’ai pas à conter cette comédie déjà classique, la pénétration, l’enveloppement de la famille Censier par le clergé, en dépit de l’opposition de Pierre Censier, de sa femme et de ses enfants trop jeunes, le facile succès du nouveau curé, l’abbé Thibault, éloquent et jeune, sur la veuve inconsolée Henriette, privée même de son unique enfant et amenée par les épreuves et les deuils à une religiosité coupable où se mêlent les macérations et les béatitudes, où les corps et les âmes se rencontrent, dans de l’encens et des cantiques; l’envoûtement céleste et humain de l’illuminée qui se dépouille, entasse fondations sur fondations, crèches sur basiliques, pour plaire à Dieu et à son prophète; son désespoir, sa rage, sa fureur de cœur et de sens lorsque l’abbé Thibault doit quitter sa cure de Sérignez et aller à Versailles, ses désirs de représailles et de violent scandale, et comme il est difficile à son frère Pierre de la ramener de sa colère à la raison, de son ciel maladif à la saine terre, de son idéal à la famille reposante, de son trouble amour à l’amour des siens et de leurs enfants.

Cette action est, on le sait, très habillée, très vivante. Il y a des scènes de famille laïque, de famille sacerdotale d’une intensité criante, de l’intimité brûlante et cette scène fameuse de la réception de l’évêque où les pompiers présentent l’arme, où les enfants chantent _la Marseillaise catholique_ devant un colonel en tenue. Heureux temps! Mais c’est du rétrospectif.

Ces messieurs, ce sont l’abbé Thibault, dont Pierre Magnier incarne avec un relief, une magnificence et une autorité admirables, la prestance, l’agrément, l’éloquence et les hésitations sentimentales, morales et ambitieuses; l’abbé Morvan (Etiévant), brave homme de saint, missionnaire et sauveteur, négligé et méprisé pour ses vertus; l’abbé Nourrisson (Gouget), jésuite à l’Eugène Sue, méchant, onctueux, envieux et avide; l’abbé Roturel (Chevillot), qui fait des vers pour serpents d’église, et Mgr Gaufre, dont Signoret a fait une figure exquise de finesse, de résignation aux biens temporels et aux pauvretés spirituelles, d’une force d’administration, de sagesse et de bonhomie dignes des meilleurs temps de l’Église. Il faut louer, parmi les laïcs, M. Monteux (Pierre), qui résiste avec chaleur; MM. Lorrain et Harment, qui sont joliment timides; M. Blanchard, colonel de cavalerie édifiante et sacrée; MM. Habay, les petits Lecomte et Gros, qui sont charmants, et la petite Gentès, qui est étonnante.

Parmi ces dames, à défaut de Mlle Henriette Sauret qui, poétesse passionnée et charmante, se réserve pour d’absolues créations, il faut parer du laurier sacré Mmes Bérangère et Petit, qui sont exquises de gentillesse et de rosserie; Irma Perrot, merveilleuse de vérité aiguë; Vartilly et Vassort, sorcières pittoresques; Blémont, ronde et fervente; Clasis, Frantz et Delys. Henriette, c’est Mlle Franquet, qui a été admirable, émouvante, parfaite d’extase et de furie, d’élan religieux et de nervosité charnelle, d’harmonie et de désespoir. C’est une très belle artiste.

Et le drame de l’auteur de _la Dupe_ et de _l’Ecole des veufs_, cette école de veuves et de dupes, douloureuse, animée, violente, comique, parfaite de forme et de ton, retrouve une vie nouvelle, parmi des applaudissements sans haine, sans crainte, et toujours renaissants.

_12 octobre 1910._

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VAUDEVILLE.--_Le Marchand de bonheur_, comédie en trois actes, de M. Henry KISTEMAECKERS.

Lorsque ce pauvre M. de Voltaire écrivait, sans rire:

_J’ai fait un peu de bien: c’est mon meilleur ouvrage_,

il était en proie à une de ces crises de vanité dont il ne se défendait pas assez: on ne fait pas le bien, on ne fait pas concurrence à la Providence, on ne contrecarre pas la Destinée, et, si le bien se fait par vous, comment savoir si c’est le Bien--ou le Mal? La plus exquise intention, la plus scrupuleuse délicatesse morale peut-elle quelque chose contre la Fatalité, contre tous les chocs de la vie, contre la misère de la nature humaine, contre l’instinct de haine et d’amour? L’argent est une force aveugle et le bon riche doit être aveugle, passer après avoir semé ses bienfaits, ne pas revenir à ses champs de victoire, ne pas savoir ce que sont devenus ses obligés, sous peine de mécomptes et de remords: on ne peut être dieu qu’un tout petit instant.

Voilà, je crois, la philosophie désenchantée de la nouvelle œuvre dramatique de M. Henry Kistemaeckers, qui a été chaleureusement accueillie au Vaudeville, qui a de l’entrain, de la vie, de l’émotion et de la nouveauté. «Le marchand de bonheur», c’est le jeune René Brizay, dit «le petit chocolatier», fêtard infatigable et sentimental, inépuisable ami, millionnaire charmant et mélancolique, en mal d’ennui, d’enthousiasme et de gentillesse. Il ne vend pas le bonheur, il le donne--et il en est cependant le mauvais marchand, comme nous l’allons voir. L’action s’ouvre dans la loge de la célèbre actrice Monique Méran, un soir de répétition générale: il y a là l’ancien amant de cœur de Monique, l’équivoque et méprisable _cabot_ Barroy, l’auteur neurasthénique Fortunet, il y a bientôt la foule d’élite des admirateurs--car il y a eu triomphe,--et, parmi eux, le jeune Brizay, déjà nommé, le vieil et sinistre multimillionnaire Mourmelon, des hommes du monde et autres _tapeurs_, des femmes de lettres, des inutiles des deux sexes, des inventeurs, que sais-je? Félicitations, embrassades, présentations, maquignonnages... Monique résiste à l’antique et implacable céladon Mourmelon, au jouvenceau René Brizay, mais voici le petit chocolatier qui donne cent mille francs à l’aviateur Ferrier, qui donne un hôtel et une rente princière à une petite figurante de rien du tout, Ginette Dubreuilh, qui est entrée par hasard et a parlé de sa détresse,--et tout cela pour rien, pour le plaisir du miracle; René et Monique partiront ensemble, en une admiration réciproque.

Ils sont heureux. Pas si heureux que ça, tout de même. Fastueux et magnifiques, ils souffrent en secret. René voudrait épouser Monique, mais il ne lui pardonnerait pas Barroy s’il savait... Et Monique est accablée de lettres anonymes! D’autre part, le jour même où il a convié le ban et l’arrière-ban de Paris à un envol (ou survol ou contrevol) superbe, le petit chocolatier reçoit les reproches et les malédictions préalables de la femme de l’aviateur Ferrier. Et il ne s’aperçoit pas que Ginette, devenue femme à la mode, l’aime d’une reconnaissance éperdue qui est devenue passion pure et furieuse. Mais l’effroyable et caduc Mourmelon a vu la chose: il faut que Ginette lui appartienne ou il ruinera à blanc le coquebin Brizay. Ginette supplie et ricane: tant pis! tant pis! qu’elle réfléchisse! Et le pauvre marchand de bonheur, ignorant ces affres, a en vain empêché Ferrier de voler; on saccage ses pelouses, ses hangars; la foule de ses invités le pille et le bafoue. Ferrier vole par honneur, pour soi, et se fracasse. Cri atroce, malédiction légitime de sa femme! On le sauvera, mais déjà le petit chocolatier est atteint au cœur.

Et que sera-ce lorsqu’il verra l’odieux Barroy serrer dans ses bras la triste Monique! Mais ce n’est pas ce qu’il croit. Monique est touchée, après une scène pénible, de savoir que les lettres anonymes n’étaient pas de ce Barroy qui vaut mieux que sa réputation. Mais alors? Et on avait affirmé à René que Barroy était toujours l’amant de la vedette. Qui, on? Mais Ginette, parbleu! Ginette, désespérée de voir Brizay épouser une femme qu’elle croit indigne de lui! Ginette, possédée de gratitude et d’un démon d’adoration! Ginette, qui ne veut pas perdre son bienfaiteur, son sauveur, son dieu, et qui, dans la candeur perverse de son âge et de son être, a cru, elle aussi, faire le bien! Elle le fera. Et comment! Car, après s’être abîmée, après avoir reçu son pardon, ne croyant plus à rien et sans espoir, elle deviendra la maîtresse du hideux Mourmelon et sauvera René sans qu’il en sache rien.