Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 21

Chapter 213,642 wordsPublic domain

On a beaucoup ri et on rira terriblement, un peu longuement tout de même, car il y a des longueurs et des choses inutiles.

C’est délicieusement joué par Le Gallo, qui charge à peine; par Mlle Spinelly, qui, en travesti, en _arpète_, est effroyable de malice, de vérité, d’outrance presque tragique; par Mlle Dyanthis, qui est harmonieuse et farce; par Mlle Barda, agréable et fine; par l’étonnant Hasti, brigadier de police qui fait rire par ordre, auteur ahuri et docile, clairon avantageux; par M. Arnaudy, qui, tout de même, a un peu _cherré_ dans son personnage d’Adolphe Brisson; par Mlles Léger, Perret, Franka, Renouardt, Dalbe, Williams, Rossi, Figus, MM. Marius, Herté, etc., etc. Et gardons des éloges de luxe pour les petits et petites Livettini, Willem, Walter et Dormel, délurés et savants, et pour l’incommensurable Koval, qui, entre toutes ses incarnations hilares et géantes, est hallucinant en cantatrice mondaine, bas décolleté et girafique à crier, qui a une voix de tête à un kilomètre de ses épaules. Ah! j’allais oublier: on danse, dans _Bigre!!!_... comme partout. Et comment! C’est Mlle Spinelly...

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COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Fleur merveilleuse_, pièce en quatre actes, en vers, de M. Miguel ZAMACOÏS.

Comme nous avons eu peur! Le premier acte de la pièce de M. Zamacoïs était tout noir, tout noir: ce n’étaient qu’auberge ténébreuse et sanglante, coups de pistolet, coups de poignards, tentative de viol, pleurs de mères, plaintes hagardes de fou, sans parler du tonnerre et des éclairs qui font rage, à la cantonade, et d’une diablesse de gitane, échappée des œuvres de Jean Richepin et de Xavier de Montépin! Heureusement, des ténèbres, nous sommes allés à la lumière, de l’âpre Artois à la grasse et bonne Hollande--et l’exquis Miguel, lâchant l’asphodèle pour la violette, la violette pour le myrte, le myrte pour la pensée, est arrivé enfin à la tulipe triomphale et symbolique qui était le couronnement, pour ainsi parler, de son effort et de son rêve.

Déroulons donc l’imagerie qui a plu et qui a charmé et où les talents de peintre, de monologuiste et de poète de l’auteur ont jeté des valeurs un peu faciles mais sûres, des tons savamment pâles, des grouillements avantageux, des couplets rebondis, la plus roublarde naïveté, la grâce la plus touchante, une mélancolie de tout repos et la graine, si j’ose dire, des plus pures et des plus douces larmes.

L’auberge sanglante n’est pas à Peyrebeilhes: elle jouxte Arras. Nous n’y rencontrons pas encore M. de Robespierre: nous ne sommes qu’en 1636. Mais un orage diluvien amène dans la société des malandrins qui y gîtent: un gentilhomme ruiné, M. de Blancourt; son valet Romain, qui tire bien au pistolet et empêche son maître d’être égorgé; la triste veuve Régine et son fils Gilbert, qu’un chagrin d’amour a rendu fou et qui errent de compagnie sur les routes, avec leur cocher Gobelousse, à la vaine recherche de l’infidèle et l’égyptiaque bohémienne Speranza, vagabonde aux pieds nus, que l’hôte inhumain Médard voudrait envoyer aux cinq cents diables! Pour avoir laissé entrer et se chauffer la romanichelle qui est devineresse, comme toutes les romanichelles, pour l’avoir empêchée d’être tuée par son ancien soupirant Ziska, pour avoir fait tuer ledit Ziska par ses camarades, la noble Régine est assurée du dévouement exaspéré de Speranza, pour avoir cravaché le chevalier de Blancourt qui, ivre, la pressait un peu, elle peut compter sur la rancune de ce peu scrupuleux gentilhomme. Et Speranza voit, dans les cartes, qu’elle guérira Gilbert le taciturne, à son grand dam à elle, car elle l’aime! Déjà!

Et nous voici dans Haarlem, cité toute blanche et rouge, tintante, carillonnante, joviale, active et buvante, où tout respire l’aise et la gaieté. Tout, excepté Gilbert, qui, cependant, est moins fou et moins sinistre, et qui se laisse interroger par un trio de grâces hollandaises, la délicieuse Griet Amstel, et ses amies Mietje et Alida. Il se rappelle une chanson jadis écrite par lui, parle, conte. Un miracle va peut-être lui rendre la raison. Hélas! il ne s’agit, en ce pays, que de tulipes! On donne tout son bien pour une tulipe rare! On s’entre-tue pour la couleur d’une tulipe! Et l’odieux Blancourt peut venir demander la main de Griet Amstel, le vieil Amstel, exaspéré d’être vaincu dans un concours de tulipes par l’ignoble Jacob Teylingen, ne donnera sa fille et sa fortune qu’à celui--connu ou ignoré--qui lui apportera la plus belle tulipe, la tulipe imbattable, la fleur merveilleuse.

Vous voyez la suite: la sainte Régine, qui a surpris une lueur dans l’œil de son gars dément en présence de Griet, veut lui assurer le prix: c’est la surhumaine Speranza qui lui apporta la fleur introuvable, germée d’une graine séculaire et mystérieuse, en se sacrifiant héroïquement. Mais voici une jolie scène: tout Haarlem, processionnellement, a admiré la merveille: Griet vient à son tour. Gentiment, elle demande à emporter le trophée, à le donner à un ami d’enfance. Et, quand elle comprend que la mère veut la prendre en holocauste, pour tâcher à sauver son fils, elle se rebelle: ça n’est pas bien! Quoi! disposer d’elle ainsi! L’abandonner à un maniaque! Horreur! Vous sentez bien que, consulté, le magnanime Gilbert donnera la fleur à Griet, ne voulant pas d’un amour contraint et forcé! Mais Griet, déjà touchée, n’est pas loin: elle entend que Gilbert l’aime, qu’il s’est sacrifié, qu’il est tout près d’être régénéré par elle--et elle rapporte la fleur. Apothéose!

Que nous importent, dès lors, les manigances de l’épouvantable Blancourt qui, après avoir cru écraser la fleur sauvée par le providentiel et divin valet Romain, veut, au dernier moment, à l’instant du triomphe, prouver que Gilbert est fou et qu’on ne donne pas sa fille à un aliéné? Nous savons que ça finira bien! Mais il y avait, au quatrième acte, un si copieux mouvement de foules, des costumes parfaits et chatoyants, des drapeaux, des tambours, de la musique, un géant et un admirable décor de Jusseaume! Les kermesses sont si demandées! Et c’est ainsi que cette pièce de peintre est un musée présenté en vers faciles, avec du Meissonier, du Roybet, du Juana Romani, du Terburg, du Joseph Bail, du Rembrandt un peu clair, du Teniers assagi, du Van Ostade en demi-teinte, et de l’Hobbema. Nous avons même Franz Hals, en personne, et c’est Roger Alexandre qui lui prête des couleurs et de l’accent.

L’accent, le véritable et respectable _assent_ est représenté par M. Georges Berr (Gobelousse), étincelant de verve et de comique; M. Silvain est un majestueux, éloquent et tutélaire bourgmestre; M. Raphaël Duflos (Blancourt) a une élégance bravache et fatale; M. Siblot (Van Amstel) a de la bonhomie railleuse et de l’ivresse puissante; M. Dessonnes (Gilbert) est mélancolique à souhait et passionné harmonieusement; M. Ravet est un beau bandit; M. Croué (Romain) un valet au grand cœur; M. Grandval (Jacob) est un bien faible fourbe tulipier, etc., etc.: ils sont cent!

Il faut louer hautement Mlle Géniat (Speranza): elle a une sincérité, une bonté, un courage, une grâce mélancolique et sacrifiée, une fatalité battue qui sont admirables; il est inutile de dire que Mlle Leconte (Griet Amstel) est toute jeunesse, tout charme et toute émotion; que Mme Louise Silvain (Régine) est douloureuse, tragique, fière et émouvante; que Mlles Lifraud et Provost sont un double délice; que Mlles Bergé et Bovy sont exquises en travesti; que Mlles Hébert et Beauval sont des servantes à croquer, etc., etc. Et ce spectacle est très séduisant, très moral, très reposant, très agréable.

_23 mai 1910._

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THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_Bagnes d’Enfants_, drame en quatre actes, de MM. André DE LORDE et Pierre CHAINE (d’après le roman _En Correction_, de M. Edouard QUET).

Après avoir été instruit devant les cours et tribunaux, le grand et douloureux procès des colonies pénitentiaires, des prisons de jeunes détenus, de l’enfance abandonnée ou coupable, de l’autorité paternelle, répressive et tyrannique, est évoqué--et comment!--par la Grand’Chambre du Parlement, séant en cet Ambigu qui, jouxte la rue de Bondy, a réformé tant d’arrêts du Grand et Petit-Châtelet et rendu l’honneur--avec quels applaudissements!--à tant d’illustres victimes et autres pauvres condamnés.

Sur un acte d’accusation, précis et noir, de M. Edouard Quet, l’avocat général Pierre Chaine et le procureur général André de Lorde ont édifié un réquisitoire si habile, si éloquent, si généreux, que, dans l’émotion unanime, les prisons de gosses ont été virtuellement démolies, leurs directeurs et gardiens exécutés à mort et que, pour un peu, le parricide aurait été déclaré d’utilité publique! Encore faut-il noter que, par une modération louable, on ne nous a pas montré les petits prisonniers à la tête à moitié rasée présentés jadis par Steinlen et Zo d’Axa, à la mode d’Aniane, que nous n’avons pas vu les joies des soixante jours de cachot en cave, avec la camisole de force et les fers aux pieds, chantés par M. Quet, et que, si nous avons eu des râles, nous n’avons pas aperçu les rats des cellules de punition. Il y a eu assez d’horreur, de compassion, d’émotion, de larmes, pour un triomphe de première instance, d’appel et de cassation.

Frémissez, enfants d’hier, spectateurs de demain, lecteurs sensibles et humains! Voici. Pour avoir bu quelques bocks, dépensé quelques louis, souri à quelques fillettes et cassé une glace dans un bouis-bouis de Montmartre, le jeune Georges Lamarre, potache de seize ans, en rupture de _bachot_, est condamné par son implacable bourgeois de père à six mois de correction paternelle. Naturellement! Ce n’est pas difficile: il suffit de le demander à un président de tribunal! En dépit de ses supplications, en dépit de l’indulgence de son oncle, le malheureux adolescent est _emballé_ en l’absence de sa mère, ligoté, garrotté, enlevé par deux affreux drôles: c’est pesé! En route pour Montlieu!

Montlieu, ce n’est pas un paradis terrestre! Les gardiens ont des gourdins, le directeur ne songe qu’à ne pas nourrir ses pensionnaires, les faire travailler à force, les punir à foison, tromper les inspecteurs: c’est un chacal tigré, bien secondé par sa digne épouse, sucrée et carnassière. Les pupilles sont abêtis de persécutions et de terreurs: Georges est en bonnes mains!

Et c’est l’horreur de l’horreur. Voici la cour de la prison où, pieds nus, en pantalon de droguet, la face bleue de froid et verte de faim, les cheveux tondus, les enfants punis font alterner, sous la trique des gardes-chiourmes, le pas gymnastique et le pas accéléré, bouche cousue et yeux saignants; voici Mme la directrice qui offre à d’élégantes amies le spectacle de ses esclaves; voici la rentrée des colons, minuscules et géants, de quatre à vingt ans, faisant sonner leurs lourds sabots et suer leurs doigts las et leurs têtes rasées; voici des luttes, des conciliabules, des injures, des sous-entendus et des ruses. Et voici la pire horreur: il y a eu un complot! On veut s’en aller! Un détenu, l’Idiot, sous un prétexte, emmène trois ou quatre gardiens. Il n’y en a plus que deux, qui rient, qui s’apeurent, qui s’épouvantent en voyant que les reclus ne jouent plus, ne parlent plus, qu’ils se sont tapis à terre et que leurs yeux luisent. Ils ont peur, peur, peur. Les enfants se taisent, se taisent... L’angoisse sourd et sue... Et c’est la révolte, les gardiens renversés, blessés, les gosses en fuite... C’est très émouvant...

Hélas! les évadés ne vont pas loin! Le tocsin sonne, les gendarmes battent les buissons, les paysans livrent les enfants, pour la prime, et, malgré le dévouement d’une petite fille, le triste Georges se pend dans une grange, pour ne pas retourner au trou, cependant que sa mère affolée et son père repentant viennent le rechercher. Nous n’assistons qu’à une partie de leur désolation parce qu’un brigadier de maréchaussée leur cache l’état civil du suicidé.

Ce drame, où la pitié et l’attendrissement vont jusqu’au sadisme, a été acclamé. Il est joué avec chaleur et férocité. M. Laurent (Georges) est élégant, dolent, pitoyable; M. Strény (l’Apôtre) est sublime; M. Chevillot (l’Idiot) est fort intelligent; M. Andréyor (le Directeur) est joliment sinistre, et MM. Dalleu, Liézer, Kalfayan, féroces; M. Colas (le père) est parfait de méchanceté et de désespoir; M. Gouget est un oncle pitoyable; MM. Schultz, Poggy, Colsy, Renaz, Stamovitz sont poignants ou plaignants. Mme Léontine Massart (Mme Lamare) est douloureuse et aimante; Mme Talmont (la directrice) est élégamment odieuse; Mlle Renée Leduc est une petite fille de tête et de cœur, délicieuse.

Enfin--et avant tout--il faut citer la troupe anonyme des prisonniers, résignée, saccadée, grondante et scandante, qui apporte à cette pièce une vision de limbes infernaux, de souffrance jeune, imméritée et atroce, une valeur documentaire et justicière, une vérité sociale et humaine qui passe la rampe et va toucher le cœur et l’âme du spectateur et--qui sait?--du législateur!

_2 juin 1910._

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THÉATRE DE LA RENAISSANCE (saison belge).--_Le Mariage de Mlle Beulemans_, comédie en trois actes, de MM. Frantz FONSON et Fernand WICHELER.

La triomphante exposition de Bruxelles déborde jusque sur notre boulevard Saint-Martin et, en vérité, en cet épanouissement de saisons russes et italiennes, il nous manquait une saison belge! Convenons que la bouffonnerie d’observation appuyée et de candide malice de MM. Fonson et Wicheler est très amusante et plaisante, qu’elle a beaucoup plu et qu’elle plaira. Elle est exotique et honnête, lointaine et proche, et a déchaîné, à l’Olympia de Bruxelles, l’enthousiasme délirant des gens de Schaerbeck et de Molenbeck, qui n’aiment rien tant qu’être gentiment blagués.

Voyons l’histoire, la simple histoire. Le jeune Parisien Albert Delpierre a été placé par son papa dans les bureaux du riche brasseur brabançon Beulemans, à cette fin d’apprendre le belge--et vous verrez que c’est exact--et le commerce. Là, il est l’objet de mille vexations: il n’est pas du pays, c’est un «Fransquillon à la pose» qui n’a pas la grasse nonchalance de l’accent de terroir et qui emploie des mots prétentieux--et trop français. Seule la jeune Suzanne Beulemans, qui travaille sur le même bureau, lui est amicale et douce, très camarade, mais camarade seulement, parce qu’elle doit épouser, tout naturellement, son ami d’enfance Séraphin Meulemester. Et tout le monde est à _cran_: le père Beulemans n’a pas été élu président d’honneur de son syndicat, ce pourquoi il est agoni par sa revêche épouse, cependant que le gentil fiancé Séraphin propose, sans rire, à Albert, de reprendre à son compte une vieille maîtresse à lui, un petit bâtard à lui, pour lui permettre d’épouser Suzanne. Albert refuse avec indignation: il aime la fille du patron! Et il jure, comme de juste, la discrétion d’honneur.

Mais que nous fait l’affabulation? Tout est dans les caractères, les silhouettes un peu forcées, le soupçon de caricature de ces solides fantoches!

Le second acte, qui tient dans la lutte de M. Beulemans et de son bouton de col, de sa crainte de sa femme et de leur vieille affection, dans la conversation entre Suzanne et Albert, sur le propos d’un bec de gaz, et où ils découvrent leur amour, sur un entretien entre le père Beulemans et le père Meulemester où le dernier esquive tout soupçon de dépense et de dot, sur un dialogue entre Suzanne et Séraphin où la première renvoie--si exquisement!--le premier à son faux ménage et à son brave gosse; le second acte, donc, est une merveille bourgeoise, caustique, attendrie et bonhomme dont rien ne donne l’idée--car il faut l’accent!

Et le _trois_, pour enchaîner! Je n’ai pas à vous dire qu’Albert épouse Suzanne après avoir fait nommer son beau-père président d’honneur! Mais ce n’est pas une victoire française, c’est une nouvelle conquête belge! Car le jeune Albert Delpierre n’est plus poseur, n’est plus fransquillon, parle belge à la perfection et avec des dons d’orateur que lui eussent enviés MM. Frère-Orban, Malou, Van den Pereboom et Volders!

C’est si gentil, si frais, si gros, si massif jusque dans le sentiment qu’il n’y a qu’à être touché et à applaudir! _Saison belge_, c’est un peu court pour ce vaudeville, quand il y a Maeterlinck, Verhaeren, Eckhoud, Giraud, Gille, Gilkin, etc.! Mais c’est si amoureusement joué! Mlle Lucienne Roger (Suzanne), délurée et innocente, tyrannique et tendre, est délicieuse; Mme Brenda (Mme Beulemans) a l’autorité la plus aiguë et la plus caressante, et Mlles Vitry et Adriana ont le beau sans-gêne des servantes limitrophes.

M. Jules Berry (Albert) est séduisant, dolent, farce et très parisien pour Laeken; M. Morin (Séraphin) est cordialement grotesque; M. Amleville (le père Meulemester) est rondement et glorieusement mufle; M. Frémont a de l’allure; MM. Mylo, Marmont, Vitry, Dural, Andé, Janssens, Leunac et Penninck sont vivants de vérité! Enfin, M. Jacque (le père Beulemans) a du génie. Rond, cordial, résigné, soupçonneux, droit et cagnard, il est tout l’accent et toute la bonhomie de la pièce. Lorsque, dans une neuve et familière formule, il cita les auteurs de la pièce, il avait conquis Paris. Et la douane pouvait venir: on était un peu là!

_8 juin 1910._

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COMÉDIE-FRANÇAISE:--_Un cas de conscience_, pièce en deux actes, en prose, de MM. Paul BOURGET et Serge BASSET; _les Erinnyes_, tragédie antique en deux parties, en vers, de LECONTE DE LISLE, musique adaptée d’après la partition de M. J. Massenet (première représentation à ce théâtre).

Aimez-vous les médecins? On en a mis partout. Pour moi, qui partage à leur endroit l’avis de Molière, je les vois avec plaisir à la scène; pour la plupart, ils goûtent tant le théâtre! Et vous sentez, vous savez bien que Paul Bourget étend sa passion du sacerdoce jusques à la fonction du praticien, et que, puisque nous sommes au spectacle, le doux et habile Serge Basset amenuise l’horreur du dénouement de la nouvelle à peu près célèbre d’où est tiré le sévère et angoissant _proverbe_ que nous donne la Comédie!

_Un cas de conscience!_ Les deux collaborateurs sont modestes! C’est un cas-gigogne, qui en fait éclore une nichée, tout autour de lui, et, à la fin, c’est sur une conscience infinie, sur une explosion de conscience que le rideau tombe, triomphalement. Mais ne discutons pas: contons.

Dans un château perdu au fond d’une province, un vieux gentilhomme, le comte de Rocqueville, agonise d’une attaque d’urémie compliquée de crises morales. Pour être moins sûr de mourir sans délai, il a fait venir aux côtés du docteur Poncelet, son antique médecin ordinaire, le jeune spécialiste Odru, chef de clinique de l’illustre Louvet, et, en une sorte de consultation, le vieillard Poncelet confie au jouvenceau Odru les secrets de la famille: le comte est surtout malade d’avoir appris une très ancienne trahison de sa femme, de savoir qu’un de leurs trois fils n’est pas de lui, sans pouvoir mettre un nom sur le bâtard. Mais il n’y a pas d’erreur: l’intrus, c’est le second, Robert. _Motus!_ naturellement! On est entre confrères! Et le bon Poncelet s’en va, car il n’aime pas les histoires. Hélas! elles viennent! elles viennent péniblement! Car le moribond Rocqueville se fait traîner au salon, éloigne ou chasse sa femme, qui veille farouchement sur lui et claustre ses derniers moments, objurgue Odru d’adresser des dépêches pressantes à ses trois enfants. Le docteur refuse. Cas de conscience. Mais le malade insiste. Ce refus le tuera. Nouveau cas de conscience. Au risque de la vie, Rocqueville, marchant et écrivant par miracle, ahanant, suant, épuisé, trace lui-même les lignes fatidiques. Il ne s’agit plus que de porter les télégrammes à la poste, pour convier les fils au chevet du père en partance, du malade en furie, du criminel en exercice. Car le comte médite de se venger de sa femme coupable par une déclaration atroce, de la déshonorer devant ce qu’elle a de plus cher, en déshéritant le fruit de l’adultère, en semant la pire haine et le plus odieux mépris. La comtesse a deviné la conversation et le complot, elle qui fait un siège si étroit autour de son vacillant et tragique époux, elle qui ne veut pas rougir devant ses enfants! Odru ne se laisse pas entamer: il ira à la poste, tout seul, à pied.

Il y est allé. Les trois Rocqueville sont annoncés. Le moribond, de plus en plus enragé et moribond, demande à sa femme le nom du bâtard: c’est sa dernière chance pour n’être pas déshonorée: il se contentera de déshériter le malheureux. Autre cas de conscience. La comtesse refuse, se traîne à genoux, implore, offre sa souffrance, ses remords, ses larmes. Rien. Mais l’impitoyable agonisant s’évanouit sérieusement. Le docteur, qui a tout entendu, accourt. Ne pourrait-on pas laisser expirer tranquillement ce quasi-cadavre qui ne peut renaître que pour peu d’instants, instants de torture torturante et scélérate? Christine de Rocqueville n’a pas plus tôt interrogé le médecin qu’elle s’effondre en pires larmes: le crime partout, le crime! Elle s’abandonne à sa destinée, à l’affreuse fatalité! Le vieux seigneur, dûment saigné, se réveille à demi: déjà, il a serré dans ses bras son aîné, le capitaine Georges, son dernier-né, le polytechnicien André. Derrière--car il n’a pas trois bras--il ne reste que le diplomate Robert... Le comte sait, sait,... Tragique, il s’avance sur l’intrus, le toise, le flaire; déjà, les mots de révélation et de malédiction vont sortir de cette bouche d’outre-tombe, mais les deux vrais fils se précipitent: ils aiment tant leur frère. Et, dans un semblant d’effort pour embrasser l’enfant adultérin, le comte s’abat, muet et quelque peu apaisé et compatissant: espérons que Dieu aura pitié de cette âme!

Dans la nouvelle, M. de Rocqueville va jusqu’au bout de son idée. Mais les malheurs qu’il déchaîne ne sont pas le fait du médecin. Le médecin n’a à être ni juge, ni Dieu, ni bourreau. Ici, la fin est reposante--et il est temps! Ce drame de Grand-Guignol et d’enfer, angoissant, énervant, qui triture les entrailles et l’âme jusqu’au spasme, avait besoin d’une conclusion humaine, sinon chrétienne, pour sembler à sa place au Théâtre-Français. Il est très émouvant, très serré, à l’étau. Mme Renée du Minil est une comtesse tyrannique et tyrannisée, hautaine et haletante, dolente, suppliante, avec autant d’autorité que de douleur; M. Siblot (le docteur Poncelet) a de la bonhomie; MM. Joliet et Falconnier sont les plus nobles des valets; MM. Gerbault, Basseuil et Normand sont des fils pathétiques; M. Paul Mounet (le comte) sait souffrir, faire souffrir, mourir en plusieurs fois, torturer, ahaner, s’évanouir et pardonner avec une férocité et des faiblesses augustes, et M. Roger Alexandre (le docteur Odru) a une jeunesse stricte et chaleureuse, une sincérité brave, une fermeté harmonieuse et catégorique qui lui assurent le plus sérieux avenir, sinon dans le concours d’agrégation, au moins au sociétariat du Théâtre Français.