Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 20

Chapter 203,761 wordsPublic domain

Touchant rectificateur de légendes, André Rivoire, auteur de _Il était une Bergère_ et du _Bon roi Dagobert_, s’est attaqué à la légende de l’oncle Sam, brutal et grossier, et le réaliste attendri qu’est Lucien Besnard lui a emboîté le pas. Ils nous ont donc présenté leur ami Teddy Kimberley, lauréat de l’Université d’Harvard, presque aussi érudit que M. Morton Fullerton et ayant à peine un peu plus d’accent que lui--pour la convention théâtrale. Introduit par le dessinateur humoriste d’Allonne dans le salon de sa cousine Madeleine, mariée au député influent Paul Didier-Morel, il condamne d’un seul coup d’œil et de peu de mots les jeunes filles, plus ou moins divorcées, qui y pépient, et une pendule faussement attribuée à Falconnet ou à Le Roy: cet oiseau rare, cet aigle étoilé, ce lynx d’_Union-Jack_ sait tout et voit tout: l’empire de la torrentielle et tumultueuse Mme Roucher, présidente de la République de la veille et perpétuelle Egérie en disponibilité sur le barbu et nul Didier-Morel, la déplaisante assiduité du bellâtre secrétaire d’ambassade Bertin auprès de Madeleine Didier-Morel, enfin et surtout la grâce, la dignité, la perfection de ladite Madeleine. Il écarte le Bertin, cause tout son saoul avec Madeleine et déclare sereinement à son ami d’Allonne qu’elle est la seule jeune fille de céans et qu’il l’épousera. Il a été un peu odieux envers tout le monde et personne ne répondra à l’invitation qu’il a faite à la ronde, mais voici qu’il donne aux protecteurs du Louvre (dont Didier-Morel est président) un tableau de Rubens, _la Vierge aux Orties_, qu’il leur a enlevé moyennant 80 000 francs. C’est beau, la fortune! On ira, en troupe, dans sa villa de Deauville. Quel bon garçon!

Mais ce solide, cordial, franc et éloquent garçon est un général d’armée: à Deauville, il arrange tout, comme innocemment, pour la réussite de ses affaires: il enferme Didier-Morel avec la présidente Roucher dans un petit cabaret, leur prouve qu’ils sont faits l’un pour l’autre, mais, quand la démonstration est faite, quand les Didier-Morel sont décidés à divorcer, voilà que ce brave et familier Teddy a travaillé pour un autre, pour ce Jacques Bertin, secrétaire de pacotille! Que de diplomatie perdue! Que d’efforts naïfs perdus! Pourquoi le cœur lutte-t-il contre l’esprit? Mais, n’est-ce pas? il fallait un troisième acte?

N’insistons pas sur les incidents qui le peuplent et dont le détail est délicieux et émouvant. Vous savez que Teddy mettra à la porte, par la persuasion et en faisant des effets de poings, l’hésitant et mollet Bertin, qu’il convaincra de son amour la bonne Madeleine, déjà plus qu’à moitié conquise, et que la pièce se terminera à souhait, sous la bénédiction du papa Verdier, père de l’ex-Mme Didier-Morel, du vieux domestique Dominique et de l’humoriste d’Allonne. _All’s right! Hip hip! hurrah!_ Et l’on applaudit de tout cœur!

Car, un peu lente, pas très rebondissante et se complaisant assez à des effets sûrs mais répétés, cette comédie, plaisante, honnête, cordiale et charmante, plairait à Scribe, à Meilhac et Halévy, aux admirateurs de leurs plus récents et plus réputés successeurs; gentiment ironique, elle fait l’éloge de l’amour, de l’énergie et même de l’argent bien employé, ce qui ne gâte rien. Ce ne sont que braves gens, et tout le monde est heureux.

L’interprétation est parfaite. Il faut mettre hors de pair Mme Cheirel (la présidente Roucher), bourdonnante et tourbillonnante, d’une autorité bonhomme, d’une prétention souriante, si vivante, si gaie, si vraie: c’est une très grande artiste. Et Abel Tarride est admirable dans le personnage de Teddy: sympathique, timide, puissant, volontaire, robuste et fin, ému et gauche, il a composé une silhouette inoubliable et définitive avec un accent et une âme. M. André Dubosc (Didier-Morel) est important, imposant et comique; Victor Boucher (d’Allonne) est amusant et preste; Capellani (Jacques Bertin) est élégant et spirituellement fat; Berthier (Verdier) est touchant et bonhomme; Cognet est le plus vénérable des vieux serviteurs et Savin et Jacks parlent très bien l’anglais (goût _yankee_).

Mme Yvonne de Bray (Madeleine) est très joliment railleuse, vibrante et attendrie; Mlles Gisèle Gravier, Stylite, Valois, Silvaire rivalisent de caquet et de joliesse, sans oublier Mlle Irène Bordoni qui, tout charme et toute séduction, joint à sa grâce physique et morale le plus rare génie--celui du zézaiement.

[Bandeau]

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Mademoiselle Molière_, pièce en quatre actes, en vers, de Louis LELOIR et de M. Gabriel NIGOND.

Rien n’est plus respectable, sympathique et touchant que le nouveau spectacle poétique du second Théâtre-Français: l’un de ses auteurs n’est que tendresse et l’autre, hélas! le pauvre Louis Leloir, n’a pu prendre sa part des applaudissements émus et renaissants qui ont salué son testament artistique, la posthume apologie de sa profession et sa profession de foi pathétique et dramatique. Une sorte de majesté douloureuse et cependant sereine entourait l’œuvre et évoquait, sous l’agonie du Maître des maîtres comiques, le spectre myope, long et pointu du sociétaire arraché trop tôt à sa chère Comédie-Française et aux Lettres consolatrices.

Ceci posé (comme on dit à l’École polytechnique qui, paternellement, _donna_ furieusement dans le succès du drame), feu Leloir et M. Gabriel Nigond nous offrent, en pied et en âme, Jean-Baptiste Poquelin de Molière. Tâche héroïque et terrible! Cet homme dont on ne connaît pas, même à Chantilly, de portrait certain et dont on n’a que trois ou quatre signatures diverses, cet homme qui déconcerte, en dépit de Taschereau, les historiens et les exégètes, qui a tout vu, tout dit et tout prédit, en dix ans de travail précipité, cet homme qui est le secret et la somme de l’humanité, domine tout le théâtre--et lui échappe. Il s’enveloppe si bien dans le sac de Scapin qu’on ne peut démêler l’auteur du _Misanthrope_ et celui de _Mélicerte_, celui du _Sicilien_ et celui de _Don Garcie de Navarre_. Son œuvre, c’est le Grand Livre de la Vie, dont parlait son maître, René Descartes: qu’on y puise la farce, l’amertume, la fantaisie, la liberté, le bon sens, la résignation et la vertu: c’est un microcosme en relief et à facettes de joie!

Mais le montrer, lui! Louis Leloir qui l’avait beaucoup joué, qui avait vu représenter un grand nombre d’à-propos d’anniversaire, n’a pas hésité: Gabriel Nigond, qui aime l’imagerie pittoresque, attendrie et dolente, a accordé sa lyre flexible et facile, tressé ses couplets de bravoure incessants et d’un effet sûr: nous n’avons pas eu, à la scène, toutes les infamies débitées sur Armande Béjart dans _la Fameuse comédienne_ et autres pamphlets; par une pudeur trop louable, les deux collaborateurs ne nous ont pas dit que Molière avait été, à vingt ans de distance, l’amant de la vieille Madeleine Béjart et le mari de sa trop jeune sœur Armande et n’ont pas insinué, comme tant d’autres (et le distingué Serge Basset), qu’il était le père de sa femme. Pas d’inceste! Merci!

On parle peu d’Armande, au premier acte. Nous sommes à la campagne, aux environs d’Avignon, et c’est très _Roman comique_ et--déjà!--_Capitaine Fracasse_. Les comédiens de la troupe de Molière ont faim et n’ont plus foi en leur chef; en dépit de son amie dévouée et tutélaire, Catherine Debrie, ils vont déserter. En attendant, ils dépouillent plaisamment le gâte-sauces Pampelonne de son panier de victuailles. Molière paraît, dit le _los_ de son art, réduit les rebelles, s’attire la haine du confident de Mazarin, Roquette, en lui refusant son cheval, s’attire l’adoration du capitaine La Thorillière, qui aime le théâtre, et s’endort, au clair de lune, en proférant des vers lyriques qui l’auraient profondément étonné, car le XVIIe siècle méconnaissait la nature et la sensibilité descriptive...

Maintenant, nous sommes à Paris. Le temps de voir Roquette demander la tête (ou le théâtre) de Molière à Mazarin, le temps de voir Molière demander audit cardinal le paiement d’une note paternelle, le temps d’entendre Mazarin tousser et défaillir pour ne pas répondre, le temps d’écouter Molière gourmander et repousser Armande Béjart qui le harcèle, et, déjà, nous savons qu’Armande veut aimer Molière malgré lui, que Molière l’aime et, par un sacrifice sublime, la fidèle Catherine présidera à leur mariage. Le roi aussi, d’ailleurs, car, entre temps, Louis XIV est entré, a servi de valet de chambre à l’acteur qui s’habille en Mascarille, dans le bureau même du ministre, a loué son art et ses productions et lui a donné une salle nouvelle.

Hélas! les années ont passé, l’enthousiasme d’Armande aussi, qui a abandonné depuis trois ans son époux plus quadragénaire que jamais et qui n’a plus que son génie et la poupée de sa petite fille Madeleine! Mais c’est le jour de la Saint-Jean, fête de Molière. Fête mélancolique. La Thorillière revient des Flandres sans apporter l’autorisation de jouer _Tartufe_, et si Lulli fait jouer le menuet du _Bourgeois gentilhomme_, si La Fontaine improvise un facile et laborieux pastiche sur le sauvetage d’un chien martyr, si l’infatigable Catherine est là, si la petite Madeleine embrasse gentiment son père, Armande n’est pas là... Armande! Hé! elle vient, froufroutante, inconsciente, exquise, ensorcelante, et Molière se laisse aller à la joie jusqu’au moment où il sent que ce n’est pas l’épouse qui est retournée à l’époux, que c’est la comédienne à l’assaut d’un rôle et caressant l’auteur! Ce n’est pas tout! Armande veut chasser Catherine qui l’a injuriée jadis, et ce pauvre benêt de génie chasserait sa grande amie si La Thorillière ne surgissait pas à temps pour confondre l’infidèle, non sans avoir tué ce jésuite de Roquette qui avait pris la femme de Molière, moins par amour que par haine du mari.

Dès lors, il ne s’agit plus pour Molière que de mourir, ce qu’il fait non sans soubresauts, quintes et autres éloquences, refusant, au prix d’une sépulture en terre sainte, de renoncer à son art, s’endormant au son de l’entrée du _Malade imaginaire_ et rendant, enfin, les yeux obscurcis, justice à la sublime Catherine qu’il prend pour sa seule femme, cependant qu’il ne reconnaît pas Armande tant réclamée, Armande venue trop tard et qui pleure un moment.

J’ai dit le succès de cette pièce constamment et ingénument touchante, parfois pleurarde et anachronique, qui n’a pas de profondeur, mais qui est si gentiment plane et imagée. Ne nous demandons pas si Molière a souffert exprès et si sa douleur privée n’était pas la volontaire rançon et la source de son génie: n’était-ce pas à cette époque qu’on publiait _l’Art d’être malheureux_? Attendons l’_Armande Béjart_ de Maurice Donnay.

Louons M. Desjardins, qui est, comme toujours, émouvant, varié et parfait en Molière: il plaisante, tonne, vibre, étouffe magistralement; M. Grétillat est un chevaleresque et chaleureux La Thorillière, M. Vargas un effroyable et cauteleux Roquette, M. Bernard est tout simplement admirable de bonhomie en La Fontaine; M. Maupré est un Louis XIV jeune, brillant, souriant, d’une majesté à croquer; M. Desfontaines est un Mazarin très comique et un peu forcé; M. Stéphen, le plus burlesque des patronnets, et MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, Chambreuil, etc., excellents.

Armande c’est Mlle Ventura, harmonieuse, angélique et démone, fatale et puérile; Mlle Barjac a de la grandeur, de la grâce mélancolique, une autorité éloquente et de l’âme dans le personnage de la sublime Catherine; Mlle Kerwich est délicieuse sous le bonnet de la bonne La Forêt; la petite Fromet gazouille joliment; Mlle Devilliers est exquise et Mlles Véniat et Lyrisse aussi. J’allais oublier M. Savry, qui a eu beaucoup de discrétion et de noblesse dans son interprétation du curé de Saint-Roch, qui tâche vainement d’arracher Molière au théâtre tyrannique, au théâtre dont on vit et dont on meurt, au théâtre profane et créateur, au Théâtre-Dieu!

_14 mai 1910._

[Bandeau]

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Fille Elisa_, pièce en quatre actes, tirée du roman d’Edmond DE GONCOURT, par M. Jean AJALBERT (reprise); _Nono_, pièce en trois actes, de M. Sacha GUITRY (première représentation à ce théâtre).

Lors de sa création et de son interdiction en 1890, lors de sa reprise en 1900, _la Fille Elisa_ consistait essentiellement en la lecture d’une lettre d’amour faite d’une voix mouillée par l’inoubliable Eugénie Nau, en une épuisante plaidoirie nuancée, outrée et mugie par André Antoine et en une pantomime d’agonie d’Eugénie Nau, déjà nommée, tant à la cour d’assises qu’à la maison centrale.

Nous avons, aujourd’hui, un tableau de plus, au début, celui de l’estaminet public, féminin et martial des abords de l’Ecole militaire, où rien ne manque, ni les filles en peignoir, ni les soldats, ni les querelles, ni même la négresse traditionnelle, sans parler d’un inénarrable invalide qui a connu l’empereur un peu jeune, car les uniformes sont du plus strict 1900 (les fantassins ont le collet et la soubise rouges). Cette tenue moderne n’empêche pas le fusilier Tanchon d’être aussi simple et aussi fervent que devant--et Élisa retrouve pareillement sa lointaine candeur et sa vaine soif de pureté sainte.

Si elle tue son tourlourou pour sauver son âme devant un _bistro_ au lieu de vagabonder idylliquement et tragiquement parmi les tombes fleuries du petit cimetière du bois de Boulogne, nous avons le morceau d’éloquence ampoulé et sincère, creux et vibrant, puissant et monotone de l’avocat, nous avons un cri de bête nouveau et terrible, au prononcé de la condamnation à mort, et un très beau mutisme, un bestial effort, une ruée de sentiment et tout l’afflux du sentiment et du désespoir, dans la prison perpétuelle, lorsque Élisa se voit abandonnée de tous et de sa mère, et qu’elle n’a plus que le ressouvenir chevroté de sa pauvre lettre d’amour.

Élisa, c’est Suzanne Desprès, en bois, en fer, en nerfs, en larmes, effroyable de tendresse raidie, de pudeur hystérique, de passivité tragique; Jeanne Éven (la mère d’Élisa) est gentiment crapule; Yvonne Mirval (Marie-Coup-de-Sabre), est étonnante de vulgarité dramatique et comique; Jeanne Fusier est très digne en sœur de charité et de chiourme; Léontine Massart, Vernon, Zerka, Lambell, Greyval et Lécuyer ont une verve et un brio inouïs, M. Saillard (Tanchon) est très cordialement naïf et enamouré; M. Marchal (l’invalide) est purement exquis. MM. Clasis, Rouyer, Colas, sont parfaits, et M. Firmin Gémier, dans son rôle écrasant d’avocat, est admirable de courage, d’ironie, de force, de vérité et de lassitude.

Avec _Nono_, nous sortons du noir. Ce petit chef-d’œuvre de cynique et de sensibilité voilée où tout rebondit, situations et _mots_, où tout est fantaisie et vérité, où tout est joie, avec une pointe de mélancolie, a été aux nues. On a ri, à ailes déployées!... Je n’ai pas à conter cette petite anecdote où un brave homme de poète emprunte sa maîtresse à un jeune ami et la lui rend après deux mois, en gardant l’argent de son entretien et en demeurant délivré de son vieux _collage_, indépendant et riche.

On a ri--inextinguiblement. Il faut dire que Sacha Guitry, l’auteur en personne, est admirable d’autorité et de comique comme involontaire, que M. de Guingand est frénétique et irrésistible, que rien n’est plus amusant que M. Marchal, que Mlle Lambell est plaisante, que Mme Léontine Massart est pathétique, touchante et déconcertante et que Mme Charlotte Lysès est d’une fantaisie tourbillonnante, toujours renouvelée, et d’une distinction telle qu’elle fait joujou avec les pires horreurs et que lorsqu’elle dit--avec quelle suavité!--«Je m’emm.....!», elle semble avoir plus de branche, plus de branches de lauriers que le général vicomte Cambronne!

[Vignette]

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Vidocq_, empereur des policiers, pièce en cinq actes et sept tableaux, de M. Émile BERGERAT.

Il n’y a pas plus plat coquin que François-Eugène Vidocq. Il commence par voler son père, par déserter en Autriche et en France: forçat évasionniste, il trahit ses camarades; sous-mouchard et chef indigne d’une bande de traîtres, il a juste assez d’imagination pour organiser un complot contre sa propre existence, et un gigantesque vol pour faire _pincer_ les menus coupables; industriel en papier et en carton, à Saint-Mandé, il ne sait pas exercer son métier d’honnête homme, retombe à la contre-police, aux filatures, aux renseignements faux, au chantage et, surtout, aux vantardises: sa jactance d’ancien dentiste de grand chemin alimente un tas de folliculaires en mal de copie sans l’enrichir lui-même et il meurt à quatre-vingt-deux ans, en 1857, en se décernant un brevet de vertu civile et militaire et en affirmant que, sans ses malheurs, il aurait pu être un autre Kléber!

Le poète Émile Bergerat, qui a autant d’indulgence que de fantaisie et qui se soucie de l’histoire comme le poisson de Pisistrate de la pomme du berger Pâris, le Bergerat des _Ballades et Sonnets_, a pétri cette âme de boue et en a fait un composite de Jean Valjean et de Jacques Collin, de Sherlock Holmes et de M. Claude. Ce n’est, d’ailleurs, qu’un épisode, une anecdote.

Nous sommes en 1819. Le sieur Vidocq, policier, vivrait fort heureux en compagnie de sa vaillante femme Annette et de son fils intelligent et travailleur Gabriel s’il pouvait être légalement le mari de l’une et le père de l’autre: il lui faut sa réhabilitation. Ah! être, non plus un instrument méprisé, un outil précieux et piteux, mais un homme! Justement, il s’agit de retrouver un collier de la duchesse de Berry, égaré par une de ses dames d’honneur, la marquise de Madiran. Sera-ce l’occasion de l’apothéose judiciaire? Entre temps, le ci-devant galérien se déguise en Napoléon pour amuser son gamin qui a été premier en histoire--ce qui fait fuir un garde du corps (oui, un garde du corps!) qui est venu le chercher de la part du ministre Decazes.

Vous sentez comme il le met dans sa poche, Decazes, l’ancien galérien! Il lui montre une perle du collier, retrouvée d’avance à Saint-Germain, lui prouve que l’objet a été non perdu mais volé, que le vol est délicat et intime, confesse la marquise de Madiran et devine sous le frac d’un de ses danseurs--qui n’est pas le danseur inconnu--la casaque (sic) d’un de ses camarades de chaîne.

En avant, les travestissements! Sous l’habit de _cockney_, il pénètre dans l’antre des receleurs; le maître de relais de poste (sans chevaux), Arigonde, attache le complice, le garde-chasse Utinet; danse avec la jeune Léocadie qu’on lui a en vain présentée comme cul-de-jatte, trouve le rosaire dans le court-bouillon; sous l’habit d’un vénérable prêtre, à l’hôtel Madiran, il convainc la marquise atterrée que son heureux soupirant, le comte de Casagoras, n’est que le galérien basque Salvador, et il arrêterait sur l’heure le bandit si l’infortuné époux, le marquis de Madiran, colonel des gardes du corps (où avez-vous vu, mon vieux Bergerat, un colonel de gardes du corps?) si le colonel-marquis, donc, ne survenait pas! Et le Salvador, qui a si bien coupé le collier avec des cisailles, a une lettre accablante pour la marquise et il faut que le marquis ne sache rien!

Il ne saura rien. C’est en vain que, arrêté après une lutte terrible, Salvador aura envoyé son esclave Léocadie porter la lettre-talisman au colonel, de garde à l’Élysée-Bourbon: le prestidigitateur Vidocq embobinera le marquis, bonapartiste de la veille et royaliste dévoué; il lui fera croire que cette missive est un document politique, un appel aux armes, lui en substituera une autre et tout sera bien: les Madiran seront heureux, Vidocq réhabilité et le guitariste Salvador pourrira au bagne.

Cette pièce, honnête et simple, éloquente et malicieuse, pittoresque et mouvementée, est amusante et reposante: elle permet à l’éclatante Marie-Louise Derval de révéler ses dons de charme, d’émotion et de douleur dans le personnage de Charlotte de Madiran et à Andrée Pascal de dessiner une silhouette exquise, sauvage et passionnée, magnifique. La parfaite Renée Parny (Annette) est accorte, rieuse, harmonieuse et héroïque, et, sous ses oripeaux de mégère, Jeanne Méa a l’air d’un Goya.

M. Jean Worms (Salvador) est le plus séduisant, le plus élégant des bandits; M. Duard (Arigonde) est un forçat chaleureux et touchant; M. Guidé (Madiran) a de la dignité et de la grandeur; M. Luitz (Decazes) est très secrétaire d’État; M. Andrieux est un garde-chasse spirituellement ahuri, et M. Bussières est excellent sous ses déguisements de police, quoiqu’un peu inattendu, lorsqu’il prête les intonations de Dumanet, Pitou et autres Polin à un aristocratique garde du corps (on a rang d’officier, monsieur, et Lamartine fut des vôtres!). Quant à Jean Kemm (Vidocq), s’il a vingt centimètres de trop pour chausser la redingote et le chapeau de Napoléon, il est admirable de force, de tendresse, de rage, d’humilité léonine, d’onction traîtresse, de volonté et de simplicité. Son masque tragique et mobile, sa grande voix, son geste puissant et sobre, son autorité sous tous les déguisements, sa majesté, si j’ose dire, ont fait merveille: il a prêté une vie réelle et cordiale à une fantaisie, en prose, de poète; il a fait mieux qu’incarner Vidocq: il l’a régénéré! Et le petit Debray (Gabriel) est énergique et charmant.

[Bandeau]

THÉATRE FEMINA (Saison d’été, direction Richemond).--_Bigre!_ revue en deux actes et quatre tableaux, de M. RIP.

En ces temps où la charité est si durement persécutée, M. Rip ne risque pas grand’chose; il est impitoyable avec une outrance joviale et forcenée, avec des éclats de voix et des éclats de rire énormes et la plus allègre sérénité. Dans la revue au titre à la fois prometteur, comme on dit, et modéré, dont il effare les pudiques tréteaux du théâtre Femina, il commence par sourire de la maison même, ce qui ne lui permet pas la moindre indulgence pour des immeubles et des personnages moins limitrophes, si j’ose m’exprimer ainsi.

Il taille en pièce M. Mayol, pour changer, et le _puzzle_, l’innocent et absorbant _puzzle_, déchire l’opérette viennoise, blesse à mort le duel, damne Dieu lui-même, assomme du même coup M. Adolphe Brisson et Mmes Cora Laparcerie, Polaire et Régina Badet, Mlle Lantelme, et le docteur Doyen, M. Duez et M. Maurice Rostand, les cantatrices mondaines et les apprenties, l’inévitable Alexandre Duval et le Champ de Mars, que sais-je encore? Il faut dire tout de suite que celles des victimes qui étaient dans la salle prenaient le pire plaisir à leur propre étripement, et je n’ai pas de chance: c’était la première fois que je voyais une revue de M. Rip, il n’y avait aucun des traits, injustes au reste, et féroces, dont, paraît-il, il me larda des années durant! Ça ne m’empêche pas de constater sa fougue, sa verve, son bonheur d’expressions, d’à-peu-près et autres calembours, la grâce de ses couplets, la souplesse de son vers, sa grivoiserie à l’eau-forte, et jusqu’à une certaine profondeur morale et sociale, voire une excellente critique des conférences, en termes précis, d’une éloquence incisive et si amusante!

Je n’en jette plus: voilà assez de lauriers pour tant de chicotin amer et de vitriol à rimes. Je ne sais si _Bigre!!!_... aura place dans l’_Histoire de la revue de fin d’année_ de M. Robert Dreyfus ou de ses successeurs: ce n’est pas de l’histoire, même de la petite histoire en chansons, et M. Rip s’attache moins aux événements qu’aux personnalités--et c’est très personnel et très littéraire, de temps en temps. Ça se termine par la moins attendue des parodies de _Chantecler_, où le coq est remplacé par un clairon d’infanterie (rien de _Lili_), où le chien permute avec un chien de quartier, où la pintade devient colonelle, où le rossignol se mue en chanteuse de café-concert à soldats, et où les crapauds sont figurés par les _troubades_ en personne, qui psalmodient gravement:

_Depuis qu’ nous somm’s sous les drapeaux, C’te femm’ là nous porte à la peau!_