Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 2

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Mmes Delys, Syntis, Barella, Gravier et Clarens, arborent, non sans pittoresque ou éloquence, des coiffes et des chapeaux de couleurs. M. André Dubosc est un jeune médecin très dévoué; M. Mosnier un préfet plein de zèle; MM. Berthier, Collen et Trévoux incarnent, avec dévouement, des personnages plus épisodiques les uns que les autres. M. Armand Bour est tout à fait remarquable dans le rôle du greffier Parizot: sa sobriété, sa simplicité, son dévouement, son héroïsme humble et bonhomme tout en lui est une merveille de composition.

Pour Lucien Guitry et Berthe Bady, ils se sont surpassés: Guitry a été inouï de colère, de furie, de violence, de maîtrise de soi, de ressentiment et de renoncement final. Bady, d’abord pâmée de nouveauté et d’amour inconnu, puis courbée de terreur tâchant à s’étourdir, ivre de silence et de désir d’ignorance, a été toute l’angoisse, toutes les tortures: c’est la fièvre et l’insomnie qui tâchent à sourire et à mourir, à disparaître, à s’évanouir en une fumée sans traces. Pierre Magnier est un rasta suffisamment fatal et miteux. Enfin, il faut citer M. Angély qui, dans un rôle de loup de mer phraseur, reproduit exactement le physique du regretté amiral Pottier, sans en avoir, malheureusement pour les oreilles délicates, le savoureux vocabulaire.

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THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_J’en ai plein le dos, de Margot!_ comédie en deux actes, de MM. GEORGES COURTELINE et PIERRE WOLFF; _le Juif polonais_, drame en trois actes, d’ERCKMANN-CHATRIAN.

C’est dans la banlieue. Le sieur Lauriane, rond-de-cuir laid, aigri, tâtillon, vaniteux et plat, accable de piqûres d’épingle, d’injures et d’outrages sa jeune compagne, la charmante Margot. Une déception terrible--il n’a pas eu les palmes académiques--le rend plus grossier et plus injuste que jamais. Margot s’en va. Le peintre Lavernié prend la défense de la pauvre enfant. Lauriane s’énerve de plus en plus, lâche sa bile et son fiel. «J’en ai plein le dos de Margot! Elle te plaît? Prends-la! Tu me feras plaisir!» Et il va prendre le café à côté. Margot revient, les yeux rouges, conte sa pauvre vie de chien battu, d’honnête fille sans volonté, avoue qu’elle n’aime pas son amant et qu’elle aime quelqu’un.

«Qui?» demande Lavernié déjà attendri et qui ne résiste que par honneur. Elle ne répond pas, s’en va, revient et tombe dans les bras du peintre.

Au deuxième acte, nous sommes dans l’atelier du peintre Lavernié. Margot est là comme chez elle, câline, délicieuse, un peu gourde. Du monde arrive: elle se cache. Ce n’est que Lauriane. Il se plaint de ne plus voir son vieil ami. Le peintre se dérobe, s’excuse, puis, tout à trac, clame qu’il est l’amant de Margot. C’est très drôle! Le rond-de-cuir, si j’ose dire, tape sur les cuisses et s’en va. Mais il revient, terrible. Une femme jalouse a confirmé la nouvelle. C’est vrai! c’est trop vrai!

--De quoi te plains-tu? dit Lavernié. Tu me l’as donnée.

--Moi! moi!

La scène entre les deux hommes--deux amis de trente-cinq ans--serait pénible sans la dignité triste du peintre et la pleutrerie aiguë de Lauriane. Lavernié interdit à celui-ci de toucher à Margot et les laisse en tête à tête. Lauriane accuse, geint, menace, supplie la pauvre fille de plus en plus silencieuse. Enfin, après un tas de fausses sorties, il lui propose de l’épouser. Et Margot se décide. Elle le suivra parce qu’elle finirait bien par le suivre. Autant tout de suite que plus tard: elle n’a pas de volonté. Et le pauvre Lavernié revient pour les voir partir. Le cœur gros, il a le dernier héroïsme de mentir, de jurer qu’il n’a jamais été qu’un frère pour la future épouse.

--Parbleu, dit Lauriane, je le savais!

Et le peintre, resté seul, tout seul, enferme le gant qui est l’unique souvenir de Margot, et, après un silence infini, reprend ses pinceaux, puisque, dans la détresse comme en tout, il faut toujours faire quelque chose. Dans sa tendresse lasse et résignée, il ajoute: «Ça vaut peut-être mieux ainsi!»

Je n’ai pu donner une idée, dans ce résumé, de la fantaisie, de l’observation, de la vérité ornée et nue de cette pièce au titre familier, d’un fonds mélancolique et résigné, de forme tantôt élégamment lâchée, tantôt forcenément recherchée, toujours vivante et pittoresque, en relief et en nuances, en trouvailles. «Comme c’est cela!» a-t-on envie de dire à chaque phrase--ou presque. La misanthropie plutôt misogyne de Georges Courteline, la pitié pour les femmes de Pierre Wolff se sont fondues en une teinte d’amertume amusée; les gens ne sont ni bons ni mauvais; à part Lavernié, qui est héroïque, il y a une petite dinde, Margot, faite pour être bécotée et martyrisée sans s’en apercevoir; un mufle, Lauriane, qui finit par être touchant: c’est la vie.

Margot, c’est Mlle Desclos, exquise, dolente, simple dans la trahison et le triomphe; Lauriane, c’est Galipaux, grotesque, trépidant, âcre, pitoyable, parfait de suffisance, d’aplatissement et de crédulité douloureuse et volontaire; Guitry est un Lavernié sincère, protecteur, tendre, plein d’autorité et de tristesse contenue; Mme Marguerite Caron est suffisamment odieuse en maîtresse jalouse; Mme C. Delys, magistrale en servante apeurée et bousculée; enfin, M. Berthier dresse une ample silhouette de pêcheur à la ligne vermeil, barbu, vaseux, inoubliable.

Pour accompagner ce problème psychologique très attendu et très applaudi, M. Guitry a remonté _le Juif polonais_, qui a hérissé les cheveux de plusieurs générations. Je ne relate le sujet que pour le plaisir de ressasser une belle et morale histoire. C’est une salle d’auberge de la vieille Alsace. Le vent, au dehors, et la neige font rage. On parle des fiançailles de la fille de la maison avec le bel et jeune maréchal des logis de gendarmerie Christian; on parle du froid, de la tempête qui rappellent un hiver semblable, il y a quinze ans, resté mémorable par l’assassinat d’un juif polonais qui vint dans cette auberge, dit: «La paix soit avec vous, bonnes gens!» et qu’on ne revit plus. En fumant leurs pipes, les braves consommateurs font l’éloge du propriétaire de l’auberge, le bourgmestre Mathis, qui est à la ville. Il revient, formidable, cordial, s’ébroue, parle d’un magicien--un songeur--qu’il a vu là-bas, qui fait avouer leurs secrets aux gens qu’il endort. Lui, il n’a pas voulu être endormi. Le vent, qui redouble, fait reparler du juif polonais: c’est le seul mystère du pays. Le bourgmestre met les bouchées triples et les coups de vin blanc aussi. Là-dessus, sur une bourrasque, la porte s’ouvre: un juif polonais entre, dit: «La paix soit avec vous!» Les clients se lèvent, hagards: Mathis s’abat, roide.

Il n’est pas mort malheureusement. Au deuxième acte, abêti et se raidissant, il résiste au médecin et veut le mariage immédiat de sa fille Annette et du gendarme Christian. Il compte l’or de la dot, mais un bruit de grelots--les grelots du cheval du juif--couvre le bruit de l’or, couvrira la parole du notaire pendant le contrat, couvrira les chants, les chansons, la musique, les danses mêmes--et pourtant, des bottes de gendarmes et d’Alsaciens!--et le misérable Mathis sent que lui seul entend cet écho gigantesque de malédiction, tâche à se ressaisir, s’abandonne, fait un effort démoniaque et s’enfonce de plus en plus dans l’horreur secrète.

Voici le troisième acte. Les noces s’achèvent. Mathis veut rester seul et s’enferme dans une sorte de réduit d’où l’on n’entendra pas ses cauchemars. Il se couche. Il va dormir. Il dort. Une voix le réveille: «Accusé, vous avez entendu?...» Il n’a rien entendu. Il se retourne sur sa couche, grommelle, ne veut rien savoir. Mais après la voix qui se précise, des ombres apparaissent, qui blanchissent, qui rougissent: c’est un cauchemar! La Cour d’assises! Le président a la tête de son médecin, les juges ont les perruques du siècle passé: dormons, que diable! dormons! Il ne va que trop dormir. Puisqu’il n’avoue pas son crime, le président fait venir le «songeur». Mathis ne veut pas, ne veut pas! Ce n’est pas légal! Mais déjà le songeur est là. Déjà il fait lever Mathis, hypnotisé--déjà!--déjà il a réveillé le Mathis d’autrefois, le jeune Mathis, et lui fait revivre la nuit maudite d’il y a quinze ans! Et, les yeux fermés, l’aubergiste se retrouve--et se perd. Des mots, des râles révèlent sa détresse d’homme endetté, sur le point d’être jeté à la rue, sa tentation en voyant la ceinture pleine d’or du juif, ses hésitations, sa détermination scélérate, sa poursuite, ses arrêts, l’acte, l’acte abominable et sauvage et l’enfournement du corps brûlé avec du plâtre, furieusement. Puis, après une condamnation à la pendaison, un peu inutile, ses invités trouvent dans le réduit noir un cadavre écarlate: Mathis est mort de congestion.

--Quelle belle mort! dit quelqu’un; il n’a pas souffert!

Le bourgmestre sera inhumé avec honneur: sa fille et son gendre feront souche de petits gendarmes, tous plus gentils et plus honnêtes les uns que les autres.

Ce drame sobre et affreux est plein de cette bonhomie savoureuse de notre pauvre Alsace: ce ne sont que des braves gens. Il est joué excellemment. Mme Dux est une épouse dévouée et exquisement effacée; Mlle Blanche Denêge porte délicieusement le tablier rouge et le bonnet doré nationaux; M. Magnier arbore avec élégance un uniforme d’ailleurs faux et un sabre allemand; MM. A. Dubosc, Angély, Mosnier, Berthier et Collen sont parfaits d’accent, de pittoresque et ont les perruques, les chapeaux ou les pipes les plus inénarrables, les plus sympathiques et les plus _nature_.

Mais c’est la soirée de Lucien Guitry. On sait la coquetterie qu’a ce grand maître de la veulerie contemporaine et du nonchaloir, d’interpréter, de temps en temps, les rôles les plus épuisants. Ici, il s’est surpassé. Depuis son entrée, au premier acte, en burgrave d’auberge, tout puissant et toute considération, il révèle, il accuse l’inquiétude, l’angoisse, la résistance; c’est un drame intime qui se multiplie, qui semble s’apaiser, qui reprend, qui gagne, qui passe la rampe et qui étreint tous les spectateurs; pas de cris, pas de soupirs, pas d’effets d’yeux: des contractions de visage, une pesanteur de pas, une lippe: c’est terrible! A l’acte du cauchemar, Guitry ne se livre pas. Il a des plaintes de gorge qui ne sortent pas, des détresses de bras pas appuyées, de petits refus d’enfant qui va être grondé. Puis, quand il est contraint à la confession, quand il conte son histoire, ce n’est plus du récit, c’est presque de la pantomime, avec des paroles d’outre-tombe: ah! son expression de la tentation, du besoin, son effort pour ne pas tuer, les reflets de bonté qui transparaissent sous sa face et jusqu’en son rictus désespéré lorsqu’il croît que le crime est impossible, ses gestes d’aveugle pour tâter s’il y a des pistolets dans le traîneau du juif, l’âpre volupté qu’il a de laver, dans la bonne neige blanche, ses mains de sang et son visage en feu! Ce n’est pas du théâtre, c’est de la vie--et quelle vie! Il a l’air de ne pas se donner: il ne clame pas. On croit que c’est fait avec rien. Il ne s’agit que de flamme intérieure... Lucien Guitry est incomparable. Son triomphe aussi.

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THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_L’Ex_, comédie en quatre actes, de M. Léon GANDILLOT.

Le bon Léon Gandillot a été quelque temps, avant Georges Feydeau, le Napoléon du vaudeville: il régnait sur Déjazet, Cluny et autres lieux de _haulte gresse_; il était dieu du rire--et Francisque Sarcey était son prophète. Grand, gros et rond, la main tendue, le sourire franc, le cœur droit, sûr et pur, il incarnait la saine et folle joie, la loyauté et l’espérance. C’était--et c’est encore--le meilleur des conseillers et des amis, la crème des hommes et des âmes.

Avec l’âge, l’auteur des _Femmes collantes_ connut la lassitude des succès faciles. Une teinte d’amertume, de tendresse et de mélancolie le haussa à la comédie sentimentale et, dans ce délicieux et dolent _Vers l’Amour_, nous connûmes, il y a quatre ans, un peintre qui faisait «le tour du lac», au Bois, par en-dessous. Hier, la pièce que représenta le théâtre du Vaudeville nous parla encore d’un suicide, au moins, mais nous ne le vîmes pas. Les quatre actes de _l’Ex_ ne sont cependant point exempts de tristesse: la trop grande conscience de M. Gandillot les a bourrés de détails psychologiques et pittoresques, de couplets et d’épisodes qui s’emboîtent mal et ne se rejoignent pas, de mille détails exquis et peu en place, de _mots_ comme plaqués qui traversent l’action sans la faire rebondir, qui amènent des lenteurs, du papillonnement et jusqu’à une certaine gêne, de-ci de-là.

Le thème initial est ingénieux et joli, avec un rien de sublime: il s’agit d’une maîtresse d’hier, encore aimante, et qui assure le bonheur de son ancien soupirant en dissipant le malentendu qui existe entre sa jeune épouse et lui, qui leur apprend, si j’ose dire, à se connaître, à s’éprendre et à se prendre, qui joue le rôle d’une belle-mère ou d’une mère expérimentée, morale et providentielle à l’orée d’une nuit de noces passionnée et sans fin. C’est tout sacrifice--si je ne me trompe.

Ce pouvait être le plus fin, le plus émouvant, le plus exquis proverbe en un acte. C’est une comédie en quatre actes. Voyons.

_L’Ex_ s’appelle Renée. Comédienne réputée et inégale, elle ne se console pas du mariage de son amant officiel, Maurice Dubourg. Elle résiste aux sollicitations de ses amis plus ou moins désintéressés, qu’elle traite, en attendant, et qui, par délicatesse, pour n’être pas les hôtes et les obligés d’une femme seule, lui offrent, qui un prince russe ou un Jeune-Turc, qui leur propre personne et leur fortune plus ou moins propre. Mais voici l’ancien seigneur et maître, Maurice, qui s’est échappé d’une soirée, à côté. Il n’est pas heureux: sa femme, une jeune fille du meilleur monde et, naturellement, très mal élevée, ne l’aime pas, l’humilie, le rabroue et ne fait nulle attention à lui. L’excellente Renée tâche à le consoler, à l’éduquer, lui apprend des gestes et des attitudes. Mais cela ne suffit pas: elle excitera la jalousie de la jeune Mme Dubourg, demain, à l’exposition du mobilier d’une cocotte qui s’est suicidée--et les époux, grâce à elle, seront réunis.

Ça ne tourne pas aussi bien qu’on le croyait: Marcelle Dubourg est une pimbêche insolente et presque vicieuse: dans sa visite aux reliques de la petite courtisane morte d’amour, elle est en compagnie, flirte, plaisante, fait l’esprit fort. En apercevant Renée, elle se présente, présente ses amies: c’est un assaut de compliments, d’abord, d’allusions, d’insolences, ensuite, un tournoi entre le monde et le demi-monde où le monde, tout court, reçoit son paquet. On se sépare fraîchement. Mais Renée a vu rôder autour des jupes, pardon! du fourreau de Marcelle Dubourg le terrible, inévitable et fatal Guernoli; elle a surpris une provocation, des gestes d’intelligence et ne veut pas que Maurice soit cocu; elle prie le susdit Guernol de lui venir parler le soir même.

Renée entre dans son cabinet de toilette, accompagnée du vieux banquier Vaudieu, sigisbée impatient--et qui annonce sa flamme toute proche et son actif retour. Elle reçoit Maurice, plus accablé que jamais, et qui ne se dégèle pas en la voyant se déshabiller, en l’aidant, même, à enlever des épingles ou à dénouer des cordons. Elle s’exaspère de son échec, de l’inefficacité de sa beauté dénudée et met en garde le triste époux contre l’irrésistible Guernol. Mais cette jeune ganache de Dubourg hausse les épaules: ah! oui, Guernol! Renée en parle parce qu’elle a été sa maîtresse, elle! Et il s’en va: c’est Guernol qui entre. Ça ne devrait pas traîner: ça traîne. Ce bellâtre est un escroc: il a emprunté violemment vingt mille francs à Renée et ne fait la cour à Mme Dubourg que pour son argent: il a besoin de deux cent mille francs pour une affaire de tramways en Amérique. Et, par mépris, pour sauver la femme de son ex-amant, par une reprise des sens aussi, Renée fait partager sa couche au Guernol-Adonis qui, heureux, désarmera.

Mais Marcelle Dubourg a suivi son époux, elle l’a vu entrer chez Renée, où il a séjourné. Pour se venger, elle vient chez Guernol, elle s’offre, se donne à lui. Ce séducteur est obligé de céder, il embrasse la belle. Ce baiser la rend à elle-même, à son horreur; elle se débat, trop tard! Non! Renée vient, se venge des dédains passés, la flagelle de son dégoût, puis la sauve. Et Maurice peut venir, interroger, menacer, s’affaler en larmes: le blanc repentir de sa moitié reconquise, les paroles de paix, de conciliation, de savante humanité de _l’Ex_ arrangeront les pires choses: toutes et tous seront heureux.

Cette comédie est admirablement montée, habillée et déshabillée. MM. Porel et Peter Carin ont, à leur ordinaire, fait des prodiges; les décors sont fastueux, les chapeaux fantastiques, les meubles à souhait. M. Louis Gauthier fait un Maurice Dubourg étrangement veule et inexistant, c’est une merveille d’abnégation. M. Joffre est un financier terriblement commun et vorace; M. Levesque, une sorte de rosse dévouée, cordiale et parfaite; M. Larmandie porte avec aisance une barbe immense et représente crânement le dernier des pleutres; M. Lérand (auquel on fait décidément trop de rôles sur mesure) est un vieux baron délicieux de naturel, de comique inconscient et de tenue; M. Mauloy (Guernol) fait tout ce qu’il peut, non sans trémolos, d’un personnage odieux, auquel il ne manque même pas le ridicule d’avoir un reste de cœur noyé dans la pire fatuité.

Pour sa rentrée, Mlle Yvonne de Bray (Marcelle Dubourg) a été charmante, évaporée, garçonnière, mutine, taquine, indignée, écroulée et tendre, Mlle Dherblay, gentiment insupportable; Mlle Lola Noyr est très amusante en baronne curieuse, indulgente et bavarde, et Mlle Ellen Andrée très touchante, très juste d’accent et de cœur dans un rôle de confidente active et sacrifiée. Pour Mme Jeanne Rolly (Renée), elle s’est donnée toute. Éclatante de santé, de franchise, de simplicité attendrie et passionnée, maternelle et fraternelle, noyée d’ironie, écrasante de mépris, elle a été toute vie et toute joie dans l’attaque, dans la riposte, dans la façon de se refuser, de s’offrir et de se donner.

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COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Connais-toi_, pièce en trois actes, en prose, de M. Paul HERVIEU.

Depuis les quelque vingt-cinq ans que M. Paul Hervieu, délaissant la fantaisie satirique, nous offre des peintures profondes et cruelles de mœurs et de caractères qui n’en sont pas, depuis quinze ans qu’il exerce au théâtre le plus généreux et le plus sévère apostolat, il nous a accoutumés à des titres simples et orgueilleux, d’une majesté antique. Tout le monde se souvient de _Peints par eux-mêmes_, des _Tenailles_, de _la Loi de l’homme_, de _la Course du flambeau_. En inscrivant la terrible formule de Socrate en tête de sa nouvelle pièce, l’auteur de _Diogène le chien_ n’a pas eu la prétention de résoudre un problème impossible. Une vie entière n’y suffit point et Hegel ne l’a que trop prouvé.

Fidèle à son principe strict et hautain, Paul Hervieu nous a mis en face d’un cas de conscience qu’il a traité avec cette éclatante sobriété, avec cette tendresse et cette rigueur, cette pitié mathématique dont il garde le secret.

Voyons l’hypothèse, le schéma, la crise dont il tire le drame et la démonstration.

Jeune divisionnaire, c’est-à-dire assez vieil homme, le général de Sibéran est une barre de fer étoilée. Il a toujours douté de tout, sauf de soi, de ce qui l’environne et de ce qu’il touche. Il est le centre du monde, tout héroïsme, toute droiture, tout orgueil. Il ne veut vivre que sur l’admiration et la reconnaissance, dans une apothéose et un rayonnement. C’est une idole qui s’adore elle-même et qui se sacrifie des victimes, sans s’en apercevoir. Il a épousé, en secondes noces, une jeune fille sans fortune qu’il a accablée de bienfaits dont il ne cesse de lui faire sentir le poids. Il a, un soir de grève, recueilli un orphelin dont il avait peut-être tué le père sur une barricade et qu’il a conservé auprès de lui comme officier d’ordonnance pour mieux le surveiller et parce qu’il redoute que, échappant à son émanation, ce lieutenant Pavail retourne à ses instincts, à son atavique vomissement d’anarchie. Or, ce jour-là, le général débouche dans le salon de sa femme, au paroxysme de l’indignation. Au cours d’une promenade avec son cousin Doucières, qui est son hôte, il a vu une femme s’enfuir de la maison de Pavail: elle a perdu un gant que Doucières a ramassé--et c’était le gant de Mme Doucières. C’est abominable! Clarisse de Sibéran est atterrée: Pavail venait de lui devenir très sympathique en raison de leur commun servage. Et quand Anna Doucières confirme et avoue son imprudence, Clarisse est très malheureuse et fort irritée. Mais voici l’infortuné mari et le général. Doucières, accablé et pantelant, voudrait pardonner, ramasser des morceaux de bonheur. Fi donc! Sibéran se cabre. C’est à lui, à sa famille que l’injure a été faite. Sa femme à lui ne pourra plus voir la coupable et l’époux trop indulgent. Il faut divorcer. La mort dans l’âme, Doucières divorcera. Le général le félicite. Et quant à Pavail!...

Le voilà, Pavail. Et il en prend pour son grade, le séducteur! Sibéran ne mâche pas les mots: abus de confiance, vol qualifié! Le lieutenant va se révolter, mais il est brisé par son chef: il ira au Tonkin. Il est resté seul pour écrire la lettre qui l’exilera, quand Clarisse entre, dédaigneuse. Pourquoi lui avoir fait, le matin, de fausses confidences! Pavail sent tout son courage l’abandonner: le coupable, si coupable il y a, ce n’est pas lui, c’est son camarade d’enfance, son frère d’élection, le propre fils du général, Jean. Il veut bien souffrir, mais encourir le mépris de Clarisse, jamais! Et, peu à peu, l’aveu lui vient aux lèvres: s’il est resté jusqu’ici, c’est qu’il aimait la générale, d’un amour triste de captif à captive, puis d’une passion fervente; il peut le dire puisqu’il s’en va, puisqu’il ne reviendra pas. Clarisse s’abandonne, se ressaisit, domine son trouble: elle ne pleurera que lorsque Pavail sera parti. Voici les coupables: la frivole Anna, d’abord, qui a laissé accuser un innocent parce que c’était ainsi, et qui n’a pas donné de nom parce qu’on ne lui en demandait pas--et, au reste, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat; puis Jean, vibrant, qui brûle de se dénoncer. En vain Clarisse l’objurgue, en voulant détourner de soi le danger qu’est la présence de Pavail. Au général abasourdi, défaillant de honte et de colère, Jean se confesse, atteste sa faute, demande un châtiment. Sibéran, malgré soi, est plus mou envers son fils. Jean lui fait remarquer son changement d’opinion, puis il se monte; son crime, il le réparera: il épousera Anna. Le général n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles: il éclate de fureur. Sa hautaine chasteté, son affreuse vertu, son démon de devoir et d’honneur vont le tuer. Non! Il est promis à un pire destin.

Le soir est tombé. Anna et Jean se voient un instant, juste le temps de s’apercevoir qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre et que leur flamme était une flammèche de rien du tout. La vraie flamme, la voici, dévastatrice. C’est Pavail qui se précipite à l’assaut de Clarisse, qui reste, qui restera. Jamais! Jamais! Clarisse, en une grande vague de sincérité et de dignité, convient qu’elle l’aime déjà, qu’elle l’aimera, mais pas de partage! A l’heure où elle sera sûre de son cœur et de l’éternité, elle ira rejoindre pour toujours son élu, dans la misère et le besoin. Le lieutenant veut un gage, un triste gage, un baiser. A l’instant de l’échange du serment et des deux âmes, le général paraît. Un hoquet, un sursaut, la folie: Sibéran va écraser d’un bronze massif le couple injurieux, mais après un simulacre de lutte, il lâche son arme et chasse Pavail que Mme de Sibéran laisse aller: elle le rejoindra.