Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 19

Chapter 193,745 wordsPublic domain

Le malheur est qu’il est tombé, cette fois, à Allevard, sur la fille d’une tireuse au pistolet qui fait mouche à tout coup, que cette tireuse, Mme Prune--rien de l’héroïne de Loti--est une ancienne maîtresse de son beau-père, M. d’Outreval, que tout le monde se retrouve à Paris, que d’Outreval doit épouser Mme Prune, que le fidèle Ducastel, arrêté pour avoir assassiné les fausses incarnations de Delamarre, ne peut épouser la belle sœur de Delamarre, en l’honneur de laquelle il a été héroïque, parce qu’il est un fils naturel de d’Outreval; que la terrible Prune joue de son revolver à tout bout de champ et qu’il faut trois actes--trois grands actes--pour que Ducastel ne soit plus le frère de sa fiancée et qu’il l’épouse; pour que d’Outreval n’épouse plus Mme Prune et pour que le docteur Delamarre revienne totalement à ses malades, à sa charmante épouse Cécile, et renonce à ses déguisements, à ses frasques et à sa phénicité.

Louons Mme Caumont (Mme Prune), exubérante et à répétition; la charmante Carlix, l’exquise Louise Bignon, Mlles Parys, Jenny Rose et Delys, MM. Coquet (Delamare), Gorby (Ducastel), Landrin, Minard, Choisy, Lauret et Grelé, et Germain, qui reste lui-même--et c’est tout un orchestre, à lui seul, de fantaisie et de gaieté.

Si le personnage principal de l’_Iphigénie à Aulis_, d’Euripide, n’est autre que le vent, l’âme de la pièce de M. Feydeau est, si j’ose dire, un seau de toilette, sans parler de deux pots de chambre qui meurent à la cantonade, à la fleur de l’âge. Cette farce est effroyablement comique. Il s’agit, au propre, d’un bébé qu’on purge, que l’on purge pour de vrai. Et tout disparaît devant cette opération qui tarde à être miraculeuse. Mme Follavoine ne s’habille pas pour rester plus servilement mère, met son seau sur les fauteuils et le bureau de son époux, traîne son peignoir sale et lâche, ses sandales, ses bas tombants, ne parle que de la matière et de son angoisse d’une noblesse intime, néglige ses cheveux et ses invités. C’est à mourir de rire. Et ça devient tragique: l’invité de marque, directeur au ministère de la guerre, doit boire l’eau dépurative pour mettre l’enfant en confiance, l’enfant tonne, rue, ne boit rien, et l’invité apprend, pour rien, qu’il est cocu: sa femme s’évanouit, l’amant éclate et bat! Mais comment conter cette pantomime, pour ainsi parler, farcie de _mots_, de gestes, et qui n’est pesante que pour s’affirmer moliéresque?

Cassive est épique et inoubliable de naturel, de justesse à peine appuyée dans le rôle de la mère; Marcel Simon est parfait en père martyr; la petite Lesseigne est un gosse très rigolo et M. Germain est la plus délicieuse et la plus majestueuse des ganaches. Georges Feydeau, grand maître du Rire, a triomphé, une fois de plus, _in materialibus_. Ajoutons que, officier d’administration de territoriale, il a fort spirituellement blagué le sous-secrétariat d’Etat à la guerre. Si on lui donnait le troisième galon? Il a bien mérité de la joie nationale!

_13 avril 1910._

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THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_Le Costaud des Epinettes_, comédie en trois actes, de MM. Tristan BERNARD et Alfred ATHIS.

C’est le _Soupeur inconnu_.

Ou plutôt, c’est l’éternel héros de Tristan Bernard, se déhanchant entre le vice et la vertu, entre la fatalité et la veine, veule, gentil et _gnangnan_, loupeur, gouape et pis, au demeurant le meilleur fils du monde. De son observation et de sa fantaisie, de petits faits pittoresques et parfois inutiles, recueillis avec amour, l’auteur d’_Amants et voleurs_ orne, sertit, soutache et charge sa philosophie optimiste et ironique: le Hasard mi-partie, mauvais et bon, s’offre et dispose; les événements se coalisent et se neutralisent--et tout finit bien, à cause de l’adorable et merveilleuse paresse du fécond Tristan qui ne peut rester trop longtemps sur un sujet, à cause de sa tendresse incurable qui ne peut imaginer des êtres trop ignobles ou trop malheureux--et voilà la raison d’une délicieuse mollesse, d’un arbitraire exquis, d’un mouvement sans rigueur dans la technique dramatique et la psychologie de M. Bernard. (Alfred Athis me pardonnera de ne pas parler de lui: le collaborateur profond, savant et délicat de Tristan Bernard est pour lui un autre lui-même et je l’en félicite de tout cœur.)

Et _le Costaud des Epinettes_, qui a ému et charmé, aurait pu, pour son triomphe, se restreindre à son troisième acte, plein, varié, tragique et alangui, très Grand-Guignol en ce temps où le Grand-Guignol s’installe partout--et au Théâtre-Français. Mais MM. Bernard et Athis ont tenu gentiment à préparer ce drame intime, à éclairer leur lanterne sourde, à détailler leur horreur et leur délice. Merci.

Nous passons donc le premier acte dans un brave caboulot de chevaux de retour, apprentis-repris de justice, chevaux de retour et autres poulains: c’est du bon monde. Or, tandis qu’on fête l’ami La Tanche, frais revenu de la prison de Fresnes, un monsieur élégant vient demander M. Doizeau, qui sert de comptable, de temps en temps, au patron du lieu, l’oncle Tabac. Il s’agit d’un _coup_--et le type est là: c’est Gabriel, un dur et un solitaire. Et comme c’est simple! Il ne faut que buter une grue qui ne veut pas se séparer de lettres compromettantes pour un député qui fut jadis son amant! Rien du tout, quoi! Mais, quand il apprend qu’il faut lier conversation avec la personne et l’empaumer avant, le Gabriel s’excuse: il n’est pas causant! Le _turbin_, soit! Le _pallas_, nib de nib! Gomez, le monsieur élégant, en resterait comme deux ronds de frites, et l’entremetteur Doizeau serait chocolat s’ils ne s’avisaient pas de recourir à l’oncle Tabac: justement, ce bistro a quelqu’un dans son garde-manger, un ancien riche, Claude Brévin, qui lui doit deux mille francs et qui, après quatre cent dix-neuf métiers et trente mille malheurs, est _sec_ et _sans un_, prêt à tout. Il est moins prêt depuis qu’il s’est restauré, grâce à la générosité de Tabac: il a des bouffées d’honneur et d’héroïsme. Mais tant pis! il consent au crime pour payer ses dettes. Et il ira au souper de centième où il trouvera sa victime.

Nous y voici. Défilé de courtisanes huppées, décolletées, endiamantées, d’auteurs plus ou moins grotesques, d’acteurs paonnant, de _mots_, d’à-propos, de _chichis_: hors-d’œuvre et entremets. Voici surtout Claude Brévin, le costaud des Epinettes, en habit loué, surveillé étroitement par son sanglant _manager_ Doizeau. Il rencontre un ancien ami, Valtier, qui le réconforte un peu et rassure son honnêteté plus qu’hésitante. Mais Claude, entre sa vie d’avant-hier, son néant d’hier, son horreur d’aujourd’hui, frémit atrocement à la vue de chaque femme qui entre: est-ce celle-là qu’il doit tuer tout à l’heure? Un moment, il saute de joie: sa victime présomptive, Irma Lurette, a la fièvre: elle ne viendra pas! La voilà: une toilette--et quelle toilette!--a eu raison de son malaise! Déjà Claude est touché: le bongarçonnisme faubourien et un tantinet mélancolique d’Irma va l’achever. Mais, hélas! la courtisane l’agonit d’injures parce qu’il éloigne d’elle, en une colère nerveuse, un banquier bien intentionné. Tant pis pour elle! Elle n’est qu’une fille vénale et malapprise! Elle ne le suit (ou l’emmène) que pour un rubis offert! Tant pis! Tant pis! Tant pis!

Nous voilà chez la pauvre Irma. Les domestiques ont été savamment éloignés. La malheureuse est un peu embarrassée, un peu charmée de ce drôle de type qu’elle a emmené. Elle ne le connaît pas; il lui a donné une bague, il dit qu’il est riche, mais sans conviction. Elle ne l’aime pas et ne se donnera pas à lui. De fil en aiguille, par besoin de parler, elle se confesse à ce passant: elle n’a pas de chance et n’en aura jamais, elle est une bonne fille méconnue et qui se défend--d’avance. L’infortuné Claude avoue à son tour, avec rage, qu’il est pauvre. Qu’importe? Ah! la vie n’est pas drôle! La mort non plus! Tandis qu’Irma est dans sa chambre à coucher et revêt un peignoir, le sieur Brévin redevient (ou devient) le Costaud des Epinettes: il éteint l’électricité et prépare ses instruments. Mais qu’est-ce? Une ombre! Claude l’étreint, la renverse: un cambrioleur, peut-être un assassin! Le meurtrier officiel a sauvé sa victime d’un surineur de hasard! Et la triste Irma est tellement saisie d’épouvante, après avoir renvoyé l’intrus, qu’elle s’évanouit, qu’elle a besoin des soins de Claude, qu’elle est une toute petite fille de rien. Alors le Costaud n’en peut plus: il crache et pleure sa honte, dit ce qu’il était venu faire. Horreur! horreur! Mais vous voyez que tout se termine--si c’est finir--en attendrissement, en douce: pardon général! amour partagé! Le hideux et tremblant Doizeau, qui habite au-dessus, a entendu la chute d’un corps: il reçoit les lettres compromettantes, donne les dix mille francs, prix du sang, et le billet pour Bruxelles qui doit éloigner l’assassin de l’échafaud: ai-je besoin d’ajouter que c’est précisément à Bruxelles que se rend la tournée dont fait partie Irma et à laquelle Claude va s’adjoindre? N’empêche que Doizeau a frémi du cynisme du Costaud: tout est bien!

Et tous ces gens-là sont très gentils: il n’y a pas un seul vrai coupable: les voleurs aiment bien leurs pères, le bistro ne refuse pas un verre de vin ou un «ordinaire» et le cambrioleur a peur de sortir seul la nuit! Ah! mon vieux Tristan! et vous, mon cher Athis, faites des apaches et des honnêtes gens à votre image! Mais c’est de la littérature!

Claude Brévin, c’est Louis Gauthier, parfait de colère, de tendresse, d’angoisse, pathétique et simple; Lérand est merveilleux dans sa silhouette aiguë du sinistre Doizeau, et Joffre magistral dans son personnage d’oncle Tabac. Jean Dax est un cambrioleur discret, poli et pittoresque; MM. Levesque, Baron fils, Luguet, Léry sont très amusants dans des figures épisodiques; Larmandie (Gomez) est coquettement sinistre, Pierre Juvenet est joliment honnête, spirituel et courageux; Lecomte est un Fresnard effréné, Ferré un lutteur qui a le sourire et le mot, MM. Keller, Faivre, Duperré, Lacroix et Vertin sont excellents.

Il faut louer les charmantes Carèze, Dharblay, Farna, Fusier, Lyanne et Gipsay, la parfaite Cécile Caron, l’inénarrable Ellen-Andrée. Mais--il faut être juste pour tout le monde--Mlle Lantelme vient de gagner--pour de bon--ses éperons. Gamine, populacière, outrancière, argotique, rosse, cavale qui secoue ses glands d’or comme d’incommodes liens ou brave petite âme qui s’évade de son passé et de son métier, qui retrouve et reconquiert sa tendresse et son sentiment, à la fatigue, elle a eu des mines, des gestes, des rires, de la fièvre, de la peur et de la joie, à nouveau, qui sont, en détail et en bloc, une révélation. Grâce à elle, Irma Lurette est un peu là! Et l’on ne peut imaginer une seconde qu’on la tue! Lantelme est une grande artiste et--ce qui est plus rare--une grande artiste en pleine jeunesse, en pleine vie, en pleine action.

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THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Le Bois sacré_, pantomime en deux tableaux, sur un poème rythmé de M. Edmond ROSTAND, musique de M. Reynaldo Hahn.

Ah! la radieuse antiquité! Le parfum de pureté, de charme et d’harmonie qui enveloppe les pires tumultes de la Grèce, le sentiment--sentiment aussi parfait que la pensée--qui voile et glorifie les œuvres de chair et les sourires, la grâce aisée et ailée qui drape les attitudes, les sommeils et les réveils!

_Là tout est ordre et beauté_...

Lorsque le fervent et lointain Pierre Louys, qui sut retrouver si magnifiquement l’âme d’Alexandrie, de Corinthe et d’Athènes, se demanda s’il pouvait exister, en notre temps de progrès ouvrier et de civilisation bourgeoise, _une volupté nouvelle_, il imagina des poètes et des courtisanes--et c’est tout un, n’est-ce pas, Claude Farrère?--qui ne _s’épatent_ de rien en notre confort vertigineux et notre vitesse démoniaque, qui regrettent de luxueuses recherches et, finalement, ne goûtent qu’une découverte, qu’une conquête: la cigarette!...

Mais ce ne sont que des hommes et des femmes. Restent les dieux, les dieux de l’Olympe et du Taygète, les dieux tout-puissants sous le contrôle de la Fatalité, les dieux tout aimables, formidables de suavité et d’enchantement, passionnés d’aventures, de miracles et de sérénité, de métamorphoses terribles et souriantes, les dieux au caducée, les déesses aux yeux de violette, au croissant d’or, au casque d’argent, troupe toute armée, toute aimante, souveraine et farce, élite de délice enivrée d’ambroisie, d’hymnes et de sacrifices, les déesses et les dieux qui avaient besoin, pour vivre, des chants d’Hésiode, de Sophocle et de Virgile et qui sont morts avec le grand Pan, en un jour de brume inélégante et obscurantiste.

Eh! non! ils ne sont pas morts! Un peu traqués, un peu dédaigneux, ils voguent sur la terre comme aux temps où ils émigrèrent en Egypte. Ils hantent le bois sacré que nous peignit l’immortel Puvis de Chavannes et que, après lui, Lucien Jusseaume, qui sera immortel, nous orna, nous noua féeriquement et divinement. Dieux en exil, ils devisent des grandeurs passées; le bon Louis Ménard n’est même plus là pour leur tresser des couronnes: ils sont abandonnés, invisibles comme un simple Gygès, et, s’ils ont de l’esprit et de la gaieté, c’est que M. Edmond Rostand est là, dans un joli élan de piété et de pitié, dans un beau mouvement de fantaisie amusée et profonde, dans un geste exquis de raccommodeur de siècles, de civilisations, d’ères et de cycles, d’Empyrées et de ciels. Vous pensez bien, mortels, que, dans nos jours disgracieux, ces habitants de l’Olympe en non-activité par retrait d’emploi ne peuvent se contenter d’une simple cigarette pour se réconcilier avec notre engeance: il leur faut plus gros gibier et plus gros feu.

C’est une automobile, une brave _auto_ qui les ravit et les ranime, une auto en panne, montée par deux amoureux: les amoureux ont avivé les cœurs des dieux et l’auto, remise en action par cet excellent Vulcain, les emmène en voyage...

Mais comment détailler la gaminerie pensante et rêveuse, la légèreté élégiaque, la joliesse majestueuse de ce poème? Comment louer la diction superbe et attendrie de ce magnifique Brémond qui est le récitant, l’évocateur, et qui, lui-même, sort, un instant, de l’Olympe? Et si les deux amants, M. Guidé et Mlle Marcelle Péri, sont divinement en chairs et en os, M. Decœur (Vulcain), M. Krauss (Mercure), M. Maxudian (Pan), M. Cauroy (Morphée), MM. Duard, Worms, Luitz; Mmes Jane Méa (Vénus), Marie-Louise Derval (Hébé exquise); Mlle Pascal (Junon); Mmes Desroches, Ringer et Lysia, les jeunes Debray et Schiffner sont une couronne scintillante de dieux et de déesses païens à damner tous les saint Antoine et c’est un spectacle charmant, lointain, rare, d’une beauté sonore, discrète et voilée à laquelle une musique savante de Reynaldo Hahn apporte un bruissement éolien, d’une volupté en sourdine, d’une demi-ironie teintée, d’une saveur pieuse et proche qui touche, pâme et dure...

Et pour que ce soit, tout à fait, un soir de poésie, la grande Sarah Bernhardt reprend ce rôle de Jacasse, si jeune, si joli, multiple et ému, dans ces adorables _Bouffons_ de Miguel Zamacoïs: vous avez encore dans l’oreille la chanson du vent, vous avez dans l’esprit, lecteurs, l’article vibrant que Catulle Mendès consacra, d’enthousiasme, à cette fantaisie parfaite et parfaitement enjouée qui a retrouvé son premier triomphe.

Voilà une belle journée d’art qui aura les plus délicieux lendemains: les vers vont refleurir sur les lèvres des hommes, les femmes vont redire un poème d’amour: Mme Sarah Bernhardt a bien mérité d’Apollon, de Cupidon et d’Hébé!

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THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Coriolan_, drame en trois parties, de William SHAKESPEARE. (traduction de M. Paul SONNIÈS.)

Parmi les hommes de guerre qui portent les armes contre leur patrie, Coriolan a toujours eu une moins mauvaise presse que le connétable de Bourbon ou cet étourneau d’Alcibiade: c’est qu’il n’est presque pas traître. S’il accepte, si, même, il propose de marcher sur Rome à la tête des armées volsques qu’il écrasa jadis, c’est que ses ingrats compatriotes l’ont banni et ruiné, que, de son métier, il est général et général vainqueur, et qu’il ne sait pas faire autre chose. Sont-ce, d’ailleurs, des compatriotes qu’il vient réduire à _quia_? Qu’y a-t-il de commun entre sa grande âme patricienne, son génie de bravoure et son cœur de lion et cette plèbe lépreuse, pleine de fiel et de vermine, baveuse et lâche, vile et méchante? Au reste, dire que, avant ou après sa victoire de Corioles, Caius Marcius traite le peuple comme poisson pourri serait singulièrement affaiblir sa pensée. Voici comment il parle aux électeurs: «Que demandez-vous, chiens?... Quiconque se fie à vous trouve des lièvres quand il voudrait trouver des lions, et des oies quand il voudrait des renards; vous n’êtes pas plus sûrs, non, que le charbon de feu placé sur la glace, ou les grêlons exposés au soleil.» Par une coïncidence curieuse, mais pas très rare en ce moment, les abords de l’Odéon étaient occupés par des foules que haranguait l’illustre citoyen Renaudin et, par les bribes de discours qui traversèrent les murailles, je dois avouer qu’il était bien plus poli que le Romain Caius Marcius.

La lutte éternelle entre le génie et la sottise, les excitations sournoises des tribuns Silanus Velutus et Junius Brutus, la grasse et joviale sagesse du sénateur Menenius Agrippa, la tendresse, et l’éloquence de la mère de Coriolan, Volumnia, et de son épouse Virgilia, les scènes populaires de faim, d’émeute, de vote et de révolte, les scènes militaires de luttes, de sièges, de mort et de triomphe, les festins et les conspirations ont été admirablement comprises et rendues par le délicat et profond poète qu’est Paul Sonniès: il a découpé, avec une habileté précise, l’intégral chef-d’œuvre de Shakespeare en vingt-six scènes poignantes, ironiques, sarcastiques et cruelles: son éloquence personnelle a pris l’éloquence shakespearienne par la gorge et lui a fait rendre tous ses sons, tous ses mots: c’est de la lave frémissante où l’invective, le dégoût, la rage galopent, crachent, foudroient: c’est terrible!

Et André Antoine, incomparable metteur en scène, a su enfermer et encadrer, en un décor unique, et presque sans entr’acte, les vingt-six décors changeants et renaissants de _Coriolan_, les rues de Rome, la maison de Coriolan, la maison d’Aufidius à Antium, la tente du général, le Sénat de Corioles, etc. Et rien n’est plus grand que la colère de Coriolan et son lent attendrissement devant les supplications de sa mère, de sa femme et de son enfant qui emportent sa rancune mortelle contre son autre mère, l’ingrate Rome. C’est très bien joué. Romuald Joubé est un Coriolan sauvage, passionné, pathétique; M. Lou Tellegen est un vibrant et généreux Cominius; M. Bernard est un ample, merveilleux, délicieux et tendre Menenius Agrippa; MM. Chambreuil, Desfontaines, Denis d’Inès, Grétillat, Coste, etc., etc.--ils sont cent--sont excellents; Mme Grumbach est une mère d’une sincérité criante et d’une puissance dramatique fort touchante; harmonieusement pitoyables et douces, Colonna, Romano et Véniat, etc.

Et cette pièce peuplée et tumultueuse, héroïque et fière, hérissée de piques, de triques, de trompettes et de tambours, veut le succès le plus antique, le plus moderne, le plus pittoresque et le plus édifiant.

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COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Songe d’un soir d’amour_, poème théâtral en un acte en vers, de M. Henry BATAILLE.

On n’aime qu’une fois. Que les sens, la chair, le démon de la vie, le vain désir d’échapper à tous les jeux du désespoir nous secouent et nous semblent revêtir d’une nouvelle casaque de forçat sentimental, nous retrouvons sous ces couleurs notre vieux cœur troué, notre pauvre âme morte: tout est souvenir et comparaison; nous nous retrouvons lorsque nous voulons nous oublier, et la plus profonde apparence de volupté fond à la mélancolie irrésistible et persistante du délice passé: il n’y a ni deux baisers ni deux étreintes!

Voilà le poème d’Henry Bataille. Poème dramatique? Non, heureusement, non! Qu’il y ait deux messieurs en habit noir dans cette tragédie élégiaque et un salon cossu et chargé, qu’une dame--c’est Cécile Sorel--soit la plus réelle, la plus élégante, la plus vivante des femmes adorables en activité de séduction, qu’il y ait là des vases massifs et des lampes pesantes, ce n’est que rêve, évocation, désespoir armé, ce n’est que vapeur de tristesse et d’éternité, ce n’est que nuance de larmes...

Qu’un M. Henri, célèbre par ses vers, plus célèbre par l’éclat d’une liaison notoire et par la rupture de cette union libre, soit appelé, cajolé et pressé par une citoyenne éprise de ce roman, en mal de passion littéraire et qui veut surtout entendre parler de _l’autre_ sur l’oreiller et faire faire le parallèle, si j’ose dire, des caresses; qu’un fantôme trop vrai, qu’un fantôme agissant s’en vienne traverser cette idylle faisandée, que ce fantôme féminin--et plus que féminin--empêche le susdit Henri de parler et d’écrire, qu’il lui coupe toutes déclarations et toute inspiration, qu’il effeuille des roses, avance des pendules, baisse des abat-jour, raille, soupire, défie, qu’il--ou elle--finisse par emmener son amant défaillant et accablé, ce n’est pas étonnant, ce n’est pas effrayant. Mais, dans le drame si court, dans la quasi-pantomime, dans la récitation à la fois gamine et lyrique, il y a la poésie tourmentée, rare et familière de l’auteur de la _Chambre blanche_ et du _Beau Voyage_; il y a sa terreur secrète et son infini et le frisson d’ici et d’au-delà qu’il adapte ou veut adapter à la scène, avec ses ailes et son cri... L’apparition est-elle morte? Est-elle vivante? Cette pure image est-elle celle d’une traîtresse? Nous ne le saurons jamais, comme nous ne pouvons savoir, dans la fluidité et la souplesse des vers, si c’est du vers ou de la prose: Lamartine, Musset, Poe, Baudelaire, Mallarmé, Jules Renard même, peuvent se retrouver en ce trouble harmonieux, en cette cascade mélancolique, fine, auguste et ironique au plus creux de la douleur.

C’est divinement joué. M. George Grand, poète un peu étoffé, a une jolie tristesse, fait un bel effort pour se ressaisir et pour échapper à l’obsession, est éloquemment possédé et repris; M. Alexandre ne fait que passer, excellemment; j’ai dit le _los_ de Cécile Sorel, fée mondaine et désolée, admirable de noblesse câline et de gentillesse impériale et royale.

Quant à Julia Bartet, blanche, hiératique et molle de tendresse, voilée de lumière, de fleurs, de gaze, impondérable, errante, elle est le mystère et le miracle: de sa voix d’ailleurs, de son geste de rêve, de ses attitudes de tendresse et de sommeil, elle a replacé ce _songe_ dans les nuages les plus émouvants: ange gardien, femme attachée à la chair, Muse et maîtresse--mais comment put-elle être infidèle?--elle a atteint la plus humaine et la plus inhumaine beauté et comme un sublime de sensualité ailée.

Et cette parabole en habit noir et en robe rose nous donne les mots de passe du paradis: Éternité, Fidélité!

_26 avril 1910._

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THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Mon ami Teddy_, comédie en trois actes, de MM. André RIVOIRE et Lucien BESNARD.

C’est tout plein gentil. MM. Rivoire et Besnard viennent de découvrir l’Amérique. Et quelle Amérique brillante, lettrée, artiste, armée de goût et de volonté, tacticienne et triomphatrice, charmante et irrésistible! Ce n’est pas seulement pour n’avoir pas à saluer son prénom que l’ex-président Roosevelt a fui, en même temps que Paris, cette pièce patriotique et yankee: il en serait mort d’émotion, d’orgueil et de reconnaissance.