Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 18

Chapter 183,616 wordsPublic domain

Car--vous l’avez deviné--lorsque Néri viendra poignarder Gianetto chez Ginevra, c’est son propre frère, Gabriel, qu’il tuera sous l’habit de son ennemi, et, fratricide, insensé, inhumain, il clamera sa plainte de bête sous l’œil enfin satisfait de Gianetto vengé.

C’est un peu violent, brutal, raffiné, voire enfantin. M. Sem Benelli a dû beaucoup souffrir pour arriver à cette maîtrise dans la _morbidezza_ et la perversité, dans l’amour patient du mal et je ne sais quel sadisme dans l’usure de la loi du talion. Le robuste et saint Jean Richepin a dû bien s’amuser à rendre ces mièvreries sanglantes, mais il est tout apostolat: il adapte pour son plaisir, comme il fait des cours publics et des conférences pour jeunes filles. Et c’est du très bon travail.

Peut-être le public français n’aura-t-il pas pour _la Beffa_ la frénésie séculaire de l’Italie: la neurasthénie n’est plus à la mode et la lâcheté n’est pas populaire.

Mais Sarah Bernhardt est si belle! Jeune, trépidante, sournoise, traîtresse, elle ment avec passion et sourit pour mordre: sa douleur intérieure et secrète éclate dans ses périodes et ses silences, dans ses gestes de joie et de fausse pitié: elle est extraordinaire de ravissement infernal, bruyante, volcanique à la fin du troisième acte: c’est de la plus effroyable beauté. Et Marie-Louise Derval est impérialement belle, d’un charme souverain et caressant et si harmonieux dans ses terreurs! Et Seylor est pure dans son verbe, qui est comme un chant! Et Misley est angélique et délicieuse! Duard est un docteur plaisant et grotesque à souhait, Worms est le plus suave, le plus éloquent, le plus dévoué des écuyers; Laurent est un frère généreux et passionné; Maxudian a de la majesté et de la bonhomie; enfin, dans le rôle écrasant de Néri, Decœur a une satisfaction de belle brute, un orgueil de bravache avantageux, une rage de bête traquée, un abattement chaleureux, une dissimulation de prisonnier, une fureur de vaincu sanguinaire qui donnent le frisson.

Et le public est remué, ému, terrorisé par ce drame où il y a des sentiments effrénés, des costumes admirables, des tentures, des voûtes bien reproduites, des sérénades, des cris, des lames, des armures, de la fatalité voulue--et, en travesti violet pourpre, sous une perruque noire et un voile de faiblesse et de méchanceté, les yeux, la bouche, la grande voix et le grand cœur de Sarah Bernhardt.

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BOUFFES-PARISIENS-CORA LAPARCERIE.--_Le Jeune Homme candide_, comédie en deux actes, en prose, de M. Pierre MORTIER; _Xantho chez les courtisanes_, comédie en trois actes (dont un prologue) en vers, de M. Jacques RICHEPIN, musique de M. Xavier Leroux.

Ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inattendu dans les deux petits actes de cet ironique et brillant Pierre Mortier, c’est que le titre n’est pas menteur: il s’agit bien d’un jeune homme candide--et comment! Ce Gaston qui a peur de la liberté de propos et de gestes de sa fiancée Madeleine, par ailleurs sa cousine, qui brise son mariage, qui se laisse prendre aux fadeurs sournoises de Mlle Évangéline Tambour, élève du Conservatoire, qui se laisse escroquer un baiser furtif et terrible, qui se laisse menacer par le frère Martial Tambour jusques aux justes noces, inclusivement, qui se laisse taper et cocufier par son ami La Bréautière, prince du Pape (_sic_) et roquentin, qui laisse embrasser sa cabotine de femme par le cabot Saint-Éloi, qui reçoit chez lui une Totoche en jupe courte qui danse «Caroline», c’est une preuve suffisante d’excessive candeur.

Il finit par se reprendre et se révolter, par retourner à l’amour de sa cousine Madeleine, divorcée de son côté et mieux élevée, à l’ancienneté, par ne plus trembler devant la colichemarde du frère-bretteur Marius, par divorcer et épouser sa première fiancée. C’est gentillet, avec des _mots_ de revue, de la bonne humeur et de l’_humour_.

M. Rozenberg est excellent dans le rôle de La Bréautière; M. Henry Lamothe est délicieux de bonne volonté et d’ahurissement en Gaston; M. Arnaudy est sagacement féroce et M. Régnier a de l’aisance.

Pour Mlle Juliette Clarens, dont c’était la rentrée aux sites de son premier triomphe, elle a été émue, mutine et charmante. Mlle Marie Calvill, pleine d’autorité doucereuse et cynique, Mlle Alice Vermell, les jambes nues et le corps en toute aisance, donnent de l’air et du ton à ce proverbe moderne d’un très jeune auteur qui a le plus joli passé et le plus riche avenir.

_Xantho chez les courtisanes_ est, comme son nom l’indique, une initiation très spéciale, une descente aux enfers de volupté, une incursion de l’honnêteté en mal de plaisir dans les gouffres les plus savants de la caresse opportuniste et licencieuse. Mais l’art de Jacques Richepin n’est pas brutal: il ne nous introduit pas tout de go dans les arcanes du baiser, dans les écoles d’étreinte et de stupre gracieux de Corinthe: ce sont les trois Grâces elles-mêmes, Thaïs, Aglaé, Euphrosine, qui, toutes dolentes de leur béatitude et de leur éternité dans le délice des champs élyséens, soupirent vers les joies de la terre, et, doucement, en vers évocateurs, souples, ailés et fléchissant un peu des charmes d’ici-bas, elles nous ramènent à Corinthe, où l’on enseignait la beauté et les suprêmes plaisirs. Saluons ces déesses bien disantes et parfaites, Mlles Florise (Euphrosine), exquise, céruléenne et nostalgique; Moriane (Aglaé), délice à peine vivant et si pensif; Marie Marcilly, majestueusement mélancolique et tendre.

Et voici les courtisanes, en pleine action. Mais comment détailler ces leçons de choses et de gestes, ces dessins de pensers soumis et galants, ces raffinements présentés en raccourci, de vers souples, faciles et qui font tout pour rester chastes dans la vérité la plus éperdue?

Myrrhine, grande-prêtresse de l’Aphrodite des jardins et des chambres closes, reçoit, après avoir congédié, un instant, ses actives élèves, la matrone Xantho qui voudrait savoir comment retenir et garder son fugace époux Phaon. Vous dire comment, un moment après avoir appris les premiers éléments, après avoir mi-accueilli, mi-repoussé l’irrésistible Lycas, Xantho assiste, derrière un rideau propice, aux ébats de son mari Phaon, qui redevient un ancien chevrier, avec l’omnisciente Myrrhine; comment elle s’éprend, de rage, de la plus atroce passion pour le beau Lycas; comment Lycas, pour avoir épuisé sa force de passion, de tendresse et de courtoisie avec des esclaves noires, ne peut répondre aux prévenances de Xantho voilée et qui veut confondre son volage époux, je ne le pourrais pas même en le désirant violemment. Tout finit très bien: à peine si Phaon a été infidèle: il a trouvé dans sa faute--mais est-ce une faute? nous sommes en Grèce?--une vigueur nouvelle et des sciences sans fin: sa femme, sans péché, malgré elle, se révèle à lui; en enlevant un à un ses sept voiles de mystère: ils seront très heureux.

Mais il ne s’agit que de l’atmosphère opiacée, des aromates, des étoffes, des corps charmants et à demi dévêtus, des danses endiablées et divines où la chair a l’air de tourner pour débrider l’âme et où le mouvement, la ligne, l’insinuation vont jusqu’à l’évanouissement et la petite mort! Mlle Esmée a été la danseuse de cette extrême frénésie. Mlle Calvill a une majesté alliciante, une sincérité, un sourire merveilleux, Mmes Vermeil, Mielly, Florent, Mancel, Yval, de Beaumont, Stamani, etc., sont les corps les plus délicieux, les yeux les plus éloquents, les voix les plus profondes.

M. Henry Lamothe est un Lycas avantageux, énamouré, las, très pathétique et très amusant; MM. Arnaudy, Trévoux, Régnier, Frick sont excellents et élégants; M. Hasti (Phaon) a le comique comme involontaire et profond, savoureux et sûr de son personnage, en même temps qu’une certaine émotion, et Mme Cora Laparcerie (Xantho) a de la pudeur, de l’héroïsme, de l’horreur, du penchant, de la passion, de la rage et la tendresse la plus mélancolique.

Tout cela, dans de bons vers faciles, amples, gais et sûrs, dans des décors aimables et superbes, dans de la musique langoureuse et savante--mais ce n’est pas mon rayon--est un gage multiple de durée et de triomphe: tout le monde--enfin--voudra et pourra aller à Corinthe, à la Corinthe de Cora.

_17 mars 1910._

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THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Le Bois sacré_, comédie en trois actes, de MM. Gaston Arman de CAILLAVET et Robert DE FLERS.

Que la grande ombre sereine et blanche de Puvis de Chavannes me pardonne: la comédie-ballet qui a, hier, triomphé aux Variétés, ne m’a pas évoqué un instant son chef-d’œuvre pensant et nostalgique. Au reste, _le Bois sacré_ de MM. Caillavet et de Flers n’a ni lointain ni mystère: c’est la direction des Beaux-Arts, direction toute fantaisiste (puisque, ces temps-ci, c’est un sous-secrétariat d’État), et qui stupéfierait le bon M. Marcel, ferait sourire l’exquis Henry Roujon, le charmant et regretté Gustave Larroumet, scandaliserait Turquet et Castagnary, et tuerait net--si ce n’était fait depuis longtemps--l’immarcescible Sosthène de La Rochefoucauld, qui mettait des feuilles de vigne aux statues et cadenassait le sourire de la Joconde--ou presque! Eh bien, vicomte, on s’embrasse, on chante, on danse, on _flirte_ aux Beaux-Arts, en 1910, on s’y excite, on s’y pâme: l’ambition, la grâce, l’à-peu-près, la pantomime et l’outrance y dansent un cancan où ne manque même pas une musique offenbachique! Et, tout de même, vous ne seriez peut-être pas si indigné que cela, mon pauvre Sosthène, puisque les deux auteurs survivants du _Roi_ disent son fait à la République, raillent l’ignorance des ministres démocratiques (fantaisie! vous dis-je, fantaisie!), font de l’antiféminisme galant, prêchent la vie de famille saine et franche--oh! avec des accrocs!--prônent les charmes de la campagne--avec un enthousiasme très parisien,--qui caricaturent avec bonheur le snobisme exotique, le ballet russe, et jusques à l’âme slave, chère à Eugène-Melchior de Vogué, qui ont même, à la suite de Mme Marcelle Tinayre, des _mots_ sur la Légion d’honneur des femmes, et (peut-être) des hommes de lettres... Tenez, Sosthène, vous leur donneriez le cordon noir de Saint-Michel, comme dans le tableau de M. Heim, grand-père de notre Dumény!

Mais ces moralistes satiriques n’en ont cure: décorés tous deux, naturellement--on ne blague le ruban rouge que quand on l’a--ils auront le grand succès d’argent, d’esprit, de joie, de rire et de sourire, avec une pièce-revue, une pièce gigogne, aisée, lâchée, pailletée, pimentée, honnête, au fond, élégante, fine, froufroutante et tourbillonnante, jouée à la perfection--et quelle perfection, vivante, intense, heureuse!

Donc, Francine Margerie est une des premières romancières du temps. Elle est très simple et très heureuse et imagine à loisir. Terriblement popote, elle se console des adultères et des incestes qu’elle échafaude en aimant bêtement, depuis quatorze ans, son magnifique bêta de mari, Paul, homme d’épée, de sport, de grand air. Elle a horreur des distinctions honorifiques et n’admet que la paix des champs. Pourquoi faut-il qu’un hasard de cabinet de lecture lui fasse trouver dans un tome des _Mémoires de la duchesse de Dino_ une lettre d’amour? Pourquoi faut-il que l’auteur de cette missive vienne chez elle pour organiser une représentation au bénéfice des anciens premiers prix du Conservatoire, et que cet auteur soit la femme légère et frivole du directeur des Beaux-Arts, Champmorel? Pourquoi faut-il qu’un étrange comte russo-napolitain, le colonel-danseur Zakouskine, soit là pour s’être reconnu dans un des héros de Francine--et comment!--et fasse une impression immédiate sur l’inflammable et électrique Adrienne Champmorel? Et pourquoi faut-il, surtout, que, par jalousie contre sa rivale, Mme de Valrené, qui va être décorée, Francine, soudainement, aspire à l’étoile de Napoléon, qu’elle retourne son époux, déboucle ses malles, se décide à intriguer, à faire intriguer et à envahir le Bois sacré, la direction des Beaux-Arts?

Nous y voici, au Bois: il y a des lauriers et des verdures de Beauvais; la sous-Excellence Champmorel, béate, ignare, monumentale; un huissier contempteur du présent et ancien suisse à Saint-Roch; des attachés fort détachés de tout savoir; un grand désordre et une paresse souveraine. Mais ne détaillons pas: Francine vient solliciter Champmorel, qui la presse--et qui le gifle; Adrienne désire véhémentement Paul qui se refuse; l’irrésistible et volage Zakouskine tâche à se disculper, par pantomime et danses, d’une infidélité certaine que ladite Adrienne ne veut pas encaisser; Francine, pour retrouver sa croix, engage son mari à être aimable envers la surintendante, et, de fil en aiguille, Paul Margerie se laisse aller, embobiner et lier. Sa «bonne figure de distribution de prix» s’unira au museau d’écureuil d’Adrienne--et voilà un beau dévouement. Quant à Champmorel, repoussé par Francine, il se consolera avec Mme de Valrené: horreur! la voici: c’est un vieux monsieur!

Et comment conter le troisième acte? C’est la répétition du divertissement en l’honneur des lauréats du Conservatoire: Champmorel y prononce un discours, Francine s’aperçoit de son infortune et reçoit la croix d’honneur, Paul et Adrienne y échangent les adieux de Titus et de Bérénice et les adieux de Fontainebleau. Francine et Paul se réconcilient, se retrouvent et se reprennent, redeviennent tout simples et campagnards, au point que la romancière renonce à son ruban si chèrement gagné, mais, avant ce dénouement ironique et charmant, quelles comédies, quelle danse inouïe de Zakouskine et d’Adrienne, quel chahut rythmique, voluptueux, canaille, satirique et chaleureux, en costume, en œillades, en pointes, d’un comique qui trotte, qui bondit, qui souligne! Quelle pétarade de _mots_, de gestes, quel spectacle, quelle parade, quelle parodie philosophique, mondaine et presque sociale!

Les danseurs sont Max Dearly et Ève Lavallière--et ils parlent. La sûre fantaisie de Dearly, fine dans la pire outrance, juste et quasi justicière, sa fatuité candide et chantante, la gaminerie innocente et pimentée de Lavallière, ses yeux, sa bouche de lis, ses jambes de péri et son baiser congénital n’ont pas besoin de commentaire: c’est le chef-d’œuvre, c’est la nature. Nature aussi, ce Paul Margerie d’Albert Brasseur, ouvert comme une fleur, solide, tout costaud, tout offert, sucre de pomme, et si facile au bonheur! Nature, majestueusement, merveilleusement, en grand artiste, Guy (Champmorel), si à son aise dans la pourpre démocratique et la sérénité conjugale! nature, le gaffeur prédestiné et trop dévoué des Fargettes (Prince)! nature, l’huissier réactionnaire et dédaigneux Benjamin (Moricey)! nature, MM. Avelot, Dupuis, Charles Bernard, Girard, Didier et Dupray! Et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Debrives, Fraixe, etc., sont délicieuses et vraies.

Mme Jeanne Granier (Francine) est un miracle de charme, de simplicité, de pétulance, d’inconscience, d’injustice, de jolie émotion, de gentil dépit--et son rire, vous le connaissez! Et il serait incroyable, n’est-ce pas? que dans cette pièce épicée et savoureuse, on ne parlât pas de caviar: c’est le gigantesque M. Strub qui en parle à la perfection--en russe.

* * *

Le noble auteur d’_Electre_, Alfred Poizat, vient de faire applaudir à _Femina_ une tragédie d’honneur et de devoir, _Sophonisbe_, que Mme Bartet voulait interpréter, et qu’elle interprétera un jour, et, aux Mathurins, M. Charles Simon, l’un des auteurs de cette inoubliable _Zaza_, a vivement intéressé un public chaleureux aux péripéties commerciales et sentimentales de la maison _Doré sœurs_. Saluons les traînes des robes parisiennes et les voiles africains, classiques et nouveaux.

_21 mars 1910._

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THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Bête_, pièce en quatre actes, de M. Edmond FLEG.

Mlle Lucienne Esselin a vingt-quatre ans, tous les dons et toutes les vertus. C’est «la bonne fée» de Boischarmant. Entre sa mère et son admirable grand-père, le docteur Bussière, octogénaire et entomologiste--depuis l’admirable article de Mæterlinck sur M. Fabre, l’entomologisme se porte beaucoup--elle épand ses bienfaits sur le village, ne se marie pas et semble «aimer l’horreur d’être vierge» chère à l’Hérodiade de Mallarmé. Son cousin germain, Guillaume Bussière, partage son temps entre les plus rares études scientifiques et la pire débauche, mais ce jeune homme indifférent fronce le sourcil en apprenant qu’un de ses anciens amis, Pierre Marcès, est dans les environs et qu’on le reçoit: ce Pierre est le plus méchant des hommes, aigri par sa misère passée et tombé du génie au vice torturant et amusé, en compagnie de son complice le peintre Claude Patrice, qui, par hasard, est là aussi. Et, en effet, fat, plat, insolent, Marcès tient tête à tous les sarcasmes de la jeune fille, s’invite, s’installe, domine Mme Esselin, ensorcelle le docteur. Une mystérieuse visiteuse endeuillée vient prévenir Mme Esselin: Marcès est l’indignité même, séduisante, irrésistible; il a fait un pacte avec Patrice pour réduire Lucienne au rôle de jouet: qu’on prenne garde! Et c’est la propre mère de Marcès! Horreur! On chasse l’infâme. Mais il a tout entendu et, sans hésiter, il s’empare de la vierge-fée, étouffe ses cris, l’entraîne, la prend de force--et comment!

Oui, comment! Car Lucienne a pris goût à son tourment et à sa honte. Ses sens se sont éveillés, tout-puissants; elle est l’esclave ravie, l’épouse-maîtresse de Marcès. Elle reçoit ses amis tarés, ses anciennes maîtresses, sourit à tous et à toutes, et, la nuit, se livre à tous les caprices, à tous les raffinements de son bourreau dépravé. Elle est la proie humide et froissée, la bête pantelante, un réceptacle de volupté charmé, grouillant et goulu. Son cousin Guillaume, devenu grand homme et--enfin!--amoureux d’elle, tâche à retrouver dans ce gouffre un peu de la fée-vierge d’hier, d’il y a deux ans: il y parvient et Lucienne se secoue, crie son dégoût et sa lassitude; mais le monstre, Pierre Marcès, revient dompter sa femelle: elle s’abandonne et son sexe lui remonte au cerveau. Heureusement, Marcès n’a pas son compte de délices: il lui manque le piment de la jalousie. Il lance son Claude Patrice, retour de l’Inde, comme M. Brieux, sur sa femme, oblige Lucienne à lui faire bon visage, à se laisser émouvoir par lui, écoute, caché, tel Néron, leur discours, et ne paraît que lorsque le peintre va étreindre la pauvre bête: c’est bien, très bien: il a vibré!

Et le bon Guillaume, qui ramène la mère de Lucienne, qui ramène à la misérable et passive brute sa pureté première, sa famille irritée, le calme saint du village enchanté, se brise ou se briserait au pouvoir cynique et malsain du démon Marcès, à son priapisme incisif, à ses évocations de stupre, à son argument--dirai-je _ad hominem_?--du lit soudain étalé, du lit glorieusement crevassé, éventré et souillé, si lui-même, le bon Guillaume, n’entraînait pas, n’emportait pas brutalement sa cousine écartelée entre le vice et la vertu! Et Marcès ricane: la fugitive restera sa chose: elle a sa marque, son sceau, ses morsures: elle aura faim et soif de lui.

Et il en est ainsi, malgré tout. A Boischarmant, redevenue fée enseignante et jeune fille, Lucienne repousse la mère de Marcès, mais n’ose se donner à Guillaume, dans la crainte que le geste ne lui rappelle, ne lui rapporte son être de bestialité passive dans le même temps que le souvenir, l’empreinte, l’étreinte de son triste époux. Il faut que Marcès vienne lui-même, qu’elle se dépouille de sa terreur, qu’elle puisse le recevoir, l’entendre sans l’écouter, pour qu’elle s’aperçoive qu’elle ne subit plus son ascendant, que la bête est morte en elle, qu’elle recouvre sa virginité d’âme et--presque--de corps et qu’elle peut se donner, en bon ange, à l’angélique Guillaume. Et le mauvais ange Marcès s’en va, foudroyé, en proférant de vagues et vaines malédictions.

Telle est cette pièce symbolique et biblique où les luttes du mal et du bien revêtent un costume moderne, où l’on dit des _mots_ parisiens et où l’on vante même telle ou telle marque bien moderne, telle ou telle maison consacrée. Il y a eu, de-ci, de-là, un peu de flottement et d’hésitation, des inexpériences et des morceaux de bravoure un peu préparés et presque inutiles, une distinction d’esprit trop constante et assez maniérée et comme une certaine naïveté dans le profil perdu du vice et l’ombre portée de ses manifestations, mais il y a du pathétique, de la subtilité, de la sincérité, de la flamme et jusqu’à une atmosphère de lubricité coupable et, d’ailleurs, condamnée.

Mais qu’importe en une parabole? Dans la réalité, un être aussi méchant que Pierre Marcès tuerait et ne s’effacerait pas; mais n’est-ce pas l’ange déchu de la Bible qui se laisse accabler? Et Lucienne, sous la caresse de Guillaume, ne se souviendra-t-elle pas de Pierre? Revoyez _l’Empreinte_, de M. Abel Hermant! Mais nous assistons à une _moralité_, à un drame symbolique et éternel où la chair, la chair serve est un véhicule de l’esprit de Dieu, de l’âme éparse, et qui triomphe à son heure, en famille.

M. Edmond Fleg a eu des interprètes ondoyants: si, dans le personnage de Pierre Marcès, M. Gémier a été implacable, câlin, sournois, félin, formidable et lâche, un Karagheuz-Tartufe, un Don Juan-vampire, un Satan-Taupin, M. Rouyer, un Claude Patrice pleurard, pitoyable et d’une audace tactile un peu brusque, Henry Roussell est un Guillaume d’abord riant, puis bouillant, et d’une ardeur assez monotone; M. Clasis fait une jolie figure d’entomologiste; MM. Flateau et Saillard passent trop vite, excellemment.

Mmes Jeanne Éven (Mme Esselin), Léontine Massart (Mme Marcès) sont dignes, pathétiques et charmantes; Mmes Mirval et Lécuyer passent, délicieusement; Mlle Jeanne Fusier est une gamine qui saute, danse, pépie et palpite, et Mme Andrée Mégard (Lucienne) est tout esprit et tout chair: elle a des yeux de martyre, des bras d’étreinte, une chair où il reste de la volupté, de la crainte où stagne du désir, de l’inconscience qui se repent: c’est moderne, antique, réel.

_4 avril 1910._

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THÉATRE DES NOUVEAUTÉS.--_Le Phénix_, pièce en trois actes, de M. Raphaël VALABRÈGUE: _On purge Bébé_, pièce en un acte, de M. Georges FEYDEAU.

Non content de devoir, comme ses mythiques congénères, renaître un jour de ses cendres, _le Phénix_ de M. Raphaël Valabrègue a mis vingt-quatre années à se produire à la rampe. Mais depuis que la race maudite et sacrilège des critiques dramatiques ne fait qu’une bouchée des plus larges efforts et ne bénit pas les auteurs qui ont œuvré des siècles pour la faire bâiller quelques heures à peine, qu’importe le temps, hélas!

Donc, le phénix en question, c’est ce brave docteur Delamarre qui, chaque été, se donne un mois de congé, va le passer dans les Alpes ou les Pyrénées, présente un faux docteur Delamarre (son fidèle ami Ducastel), se présente lui-même sous des pseudonymes variés, fait un doigt ou une main de cour à des dames diverses, se les _envoie_, si j’ose dire, quitte à les épouser plus tard; se permet des différences au jeu qu’il paiera le lendemain et, crac! fait disparaître au bon moment son personnage d’emprunt au fond d’une crevasse complaisante! Plus de fiancé! plus de débiteur! Et il n’y a plus que l’honorable et grave docteur Delamarre!