Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 17

Chapter 173,790 wordsPublic domain

Pour Berthe Bady (Fanny Armaury), j’ai cru dire, en passant, sa fascination mélancolique, son charme incessant et comme involontaire de résolution, de renoncement, d’amour honteux et tutélaire, de force amère, de grâce souveraine et nostalgique: elle fait entendre une voix, des voix dont nous nous défendons et qui amènent le ciel secourable et la terre nourricière, la famille et les souvenirs qui attachent, une voix de cœur, intime, harmonieuse, qui prend, qui tient.

Mais des mots ne suffisent pas à ce miracle vivant qu’est Berthe Bady dans _la Vierge folle_, au miracle vivant, saignant et pensant qu’est ce drame triomphal, cette pièce de poète.

_25 février 1910._

[Vignette]

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Une Femme passa_..., pièce en trois actes, de M. Romain COOLUS.

La huitième plaie d’Egypte, d’Asie, de France et d’ailleurs, c’est une femme du monde qui danse, qui sait danser, j’entends qui danse comme Zambelli, Trouhanowa, Napierkoswka ou Cléo: rappelez-vous l’aventure de la princesse Salomé, qui fut si fatale! Mme Suzette Sormain, qui danse à ravir, ne peut--et pour cause--s’offrir ou se faire offrir la tête de saint Jean Baptiste, que d’aucuns appellent Iokanaan: elle n’a pas de tétrarque sous la main ou sous les pieds. Elle ne peut que capter le cerveau et le cœur du capitaine Héricy, un des héros du Tonkin, de Madagascar, de Sikasso et de l’Ouadaï; le cœur et le cerveau du professeur Jean Darcier, docteur éminent, spécialiste des maladies nerveuses: le premier, Don Juan de cape, de brousse et d’épée, n’a jamais eu pitié des femmes; le second, bénédictin scientifique, s’en est tenu, pour les choses de l’amour, à son exquise épouse, associée merveilleuse et chaleureuse, tendre et dévouée: Suzette bouleverse cette fantaisie et cette harmonie. C’est en vain que, au cours d’une soirée chez les Charlines, Simone Darcier s’aperçoit du manège et tâche à protéger, à emmener son mari: le mal est fait. Comme l’astrologue qui se laisse tomber dans un puits, le neurologue s’est laissé tomber dans un cas--un cas de neurasthénie.

Et comment! Ce vigoureux et laborieux quadragénaire s’est tassé, aigri, lassé, affaissé: il a des impatiences d’enfant gâté et de vieillard gâteux, va dîner et souper en ville, et se permet même--horreur!-d’aller au théâtre. Et il lui suffit d’un mot de sa maîtresse, d’une promesse de rendez-vous pour le jeter dans une joie folle, dans une crise de familiarité affectueuse, dans une hilarité d’adolescent; le docteur n’a pas eu de jeunesse et son équilibre n’est pas solide! Hélas! quelqu’un vient troubler la fête: un client--et quel client! C’est l’irrésistible et papillonnant capitaine Héricy, devenu une loque vacillante, secouée du désir de tuer, du besoin de se tuer! Et c’est une femme qui l’a mené là, à force de le berner, de l’épuiser, de se dérober! Héricy est jaloux, en outre: il a trouvé une lettre enflammée!... Vous savez que la femme est Suzette Sormain, que la lettre est de Darcier: le drame n’éclatera pas encore. Le docteur n’écrira pas d’ordonnance pour ne pas se trahir: il n’a pas peur, mais il a la mauvaise fièvre de se rendre compte de son malheur à lui. Tout à l’heure, il confondra, il injuriera, prostrera l’hypocrite Suzette en la traitant de _saleté_--ce qui devient un mot de théâtre--mais il n’y tiendra pas, et ira voir ce qu’elle fait de sa nuit.

Il n’en revient pas--et ne revient point. L’admirable Simone devient folle: son époux s’est-il tué? A-t-il été assassiné? Pas d’indice! Un visiteur! C’est Héricy! Peut-être est-il un messager de bon ou de mauvais augure: dans son émoi, Mme Darcier cite le nom de Suzette Sormain. Bon! bon! Héricy repassera: il a compris! Et lorsque le triste Jean Darcier a regagné le bercail pour repartir loin, très loin, fourbu, vidé, désespéré, le capitaine le confond, l’outrage, se jette sur lui: hélas! il est si faible qu’une crise l’abat: il faut le soigner! Voilà donc ce qu’une petite femme de passage, de passade et de passe a fait d’une magnifique intelligence et de la plus martiale énergie: deux ruines! Darcier qui n’est plus que l’ombre de son ombre s’en ira cacher sa déchéance! Non! Non! Dans une très belle scène, Simone pleure, supplie, pardonne, relève: le savant redeviendra lui-même, par le travail, par le foyer, le médecin fera son devoir et oubliera sa maladie en soignant, en sauvant ses malades: la mauvaise femme n’a fait que passer: elle n’est déjà plus!

Cette crise est traitée nerveusement et fortement: Romain Coolus a écrit une pièce sobre, nette et simple: pas de mièvrerie, pas de jeux, pas d’afféterie. C’est d’un style sûr, pur--et très théâtre. Dans de pittoresques et heureux décors de Lucien Jusseaume, les personnages s’agitent à la perfection: M. Bullier est très cordial et très comique; MM. Berthier, Trévoux, Laforest, Cognet et Gambard sont excellents; Mmes Camille Delys, Jane Sabrier, Jahde et Stylite sont charmantes; Mlle Dorchèze fait une très curieuse silhouette de doctoresse, et Mme Catherine Laugier est la plus dévouée, la plus délicieuse des amies. L’effroyable Suzette, c’est Mlle Louisa de Mornand, qui, de sa danse, de son sourire, de sa voix, est l’ensorcellement même. M. Capellani (Héricy) montre tragiquement quel veule néant la passion peut faire d’un guerrier; M. Tarride (Jean Darcier) est charmant, puissant, jeune, amoureux, puis vieillit avec une impressionnante rapidité, des élans, une fougue hystériques, un accablement et un désespoir de très grand art.

Et Simone Darcier prend la figure et l’âme de Marthe Brandès. C’est dire si le rôle est tenu et si toute la flamme de tendresse, d’angoisse, de délice honnête et tutélaire, de navrement et de rédemption brille et irradie, magiquement, dans la belle et brave pièce de M. Romain Coolus.

_25 février 1910._

[Vignette]

THÉATRE RÉJANE.--_La Flamme_, pièce en trois actes, de M. Dario NICCODEMI.

M. Signoret a fort brillamment débuté, avant-hier soir, dans l’emploi de pince-sans-rire. Après la chute du rideau sur le troisième et dernier acte du drame de M. Dario Niccodemi, il s’avança et prononça solennellement:

--Mesdames, messieurs, la pièce que le théâtre Antoine...

Mme Réjane vint précipitamment et gentiment lui faire rentrer le _lapsus_ dans la gorge.

Mais ce n’était pas si bête! Un peu exagéré, tout de même. Le Théâtre-Libre, un soir quelconque, ou mieux, un vague théâtre d’avant-garde, un bon petit théâtre à côté...

C’est que, après le noble et grand triomphe du _Refuge_, l’an dernier, M. Niccodemi s’est un peu trop abandonné à sa nature, qu’il a péché par excès de confiance en soi et de conscience--dirai-je littéraire? qu’il a marché tout roide et tout fort, sans assez éclairer sa lanterne. Il nous a donné trois actes violents, en raccourci--et ils semblent longs--une action simpliste qui est pleine de complications et de subtilités, une tragédie cinématographique qui n’est pas sans obscurité. Familier des tropiques, commensal du soleil, camarade des volcans, parent du Stromboli et du Chimborazo, l’auteur se croit en communion avec nous, Parisiens de pluies et de brumes: il imagine que nous sentons la chaleur lourde, électrique, mauvaise conseillère, atrocement tyrannique de la Sicile où il situe son fait divers; eh! est-ce qu’un décor, à la cantonade, nous souffle, à nous, le paroxysme et la folie? est-ce qu’une paysanne pittoresque qui passe, la cruche à l’épaule, nous rend un paysage embrasé, magnifique et maléfique? Est-ce que, même, trois ou quatre palmiers sur toile ont pu jamais nous évoquer les fièvres et le _cafard_ de la brousse africaine? Nous ne pouvons prendre chaque personnage qu’en soi, sans nous arrêter à la latitude et à la température! Et, au reste, _la Flamme_ pourrait brûler et dévorer aussi bien à Nanterre ou à Palaiseau qu’à Taormine!

Or donc, voici, dans une villa de Sicile, un jeune couple, M. et Mme Dauvigny, et la jeune femme, en secondes noces, du père de Geneviève Dauvigny, Françoise Vigier. Geneviève crève de jalousie: elle a cru démêler une intrigue entre sa belle-mère et son mari. Il est vrai qu’Antoine Dauvigny est un ami d’enfance de Françoise, qu’il l’a peut-être aimée de loin, jadis, mais pouvait-il unir sa misère à sa pauvreté? Il a été sincèrement heureux de la voir épouser son patron, son protecteur, son père adoptif, dont lui-même devenait le gendre; mais voici que ses sentiments secrets se réveillent et se révèlent, sur un mot méchant de sa femme: il se confesse à Françoise, qui résiste, qui lui rappelle ce qu’il doit à son bienfaiteur, qui est toute pudeur et tout sacrifice; ils seront malheureux tous les deux, voilà tout! Mais la panthère déchaînée qu’est Geneviève a appelé d’urgence son père. Vigier débarque, farouche et muet: il ne répond pas aux saluts et rumine d’atroces projets.

Le voici dans l’exercice de ses fonctions d’inquisiteur et de bourreau: il tâche à arracher des aveux à Françoise et à Antoine, séparément, puis il les confronte. Un peu trop vite pénétré de l’astuce du pays, il feint de s’adoucir, de se lasser, d’abdiquer, arrache à sa femme et à son gendre un lamento d’amour, une fervente et mélancolique déclaration, puis se redresse, hideusement: ainsi, c’était vrai! Horreur! Il cassera tout, s’en ira avec sa fille, et lui, qui aime encore--et comment!--lui qui est trahi par ses créatures, souffrira de longs jours, toute sa vie, et sa fille aussi! C’est un inacceptable sacrifice: Françoise et Antoine sont acculés au renoncement. Les Dauvigny fileront purement, simplement, sur l’heure.

Mais, tout de même, Geneviève est un peu trop ce que, dans la première version de _Boubouroche_, Georges Courteline appelait «un petit chameau». Elle écrase de dédain et d’invectives son héroïque belle-mère, submerge de sarcasmes et de menaces son mari plein d’abnégation: ah! ils auront une jolie existence, les uns et les autres! Humiliation constante pour Antoine, humiliation, servitude et torture pour Françoise, que le barbare Vigier gardera étroitement dans le plus sauvage exil. Une seconde avant le départ sans retour, Dauvigny n’en peut plus: il supplie Françoise de l’arracher à son cauchemar, de partager sa vie errante et misérable; elle se débat encore, refuse, mollit, se laisse emporter enfin. Hélas! c’est une fuite brève: une carabine qui se trouve là, providentiellement, permet à la sauvage Geneviève d’abattre sa belle-mère, d’éteindre la mauvaise flamme. Il n’y a plus que de la nuit.

Cette pièce brutale et nuancée fera verser des larmes et M. Niccodemi retrouvera sa veine admirable; il a assez d’avenir pour qu’on se permette envers lui quelque sévérité. Je lui souhaite, au reste, pour sa pièce présente, le plus long succès: l’interprétation le mérite. Vargas (Antoine Dauvigny) est chaleureux, sincère, ému et véhément; Claude Garry (Vigier) est terrible d’attitude, tragiquement trompeur, angoissé, éloquent et douloureux; Bosman est un bon domestique et Mlle Diris une accorte soubrette.

Mlle Rapp est une image charmante de Sicilienne; Mme Sylvie (Geneviève) garde, dans sa fureur infinie, sa grâce, sa force et sa vérité, et est harmonieusement forcenée, et Réjane (Françoise) est un miracle de résignation et de charme, d’amour contenu et débordant, de poésie triste, de fatalité. C’est admirable.

Signoret n’a pas de rôle, mais, comme vous savez, il s’en fait lui-même, au moins un soir.

_28 février 1910._

[Vignette]

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_1812_, pièce en quatre actes, en vers, de M. Gabriel NIGOND.

Après avoir usé d’une prose savoureuse, caressante et simple pour chanter le Berry, ses gens et George Sand, après avoir fait le meilleur emploi du vers ample et aisé, souple et comique pour railler Hercule dans _Keroubinos_, à la veille de faire jouer, toujours en vers, une _Mademoiselle Molière_ (en société avec feu Leloir), M. Gabriel Nigond nous donne, en vers encore, une pièce historique et philosophique, violente, dolente, amère, éloquente et tragique, une image d’Epinal en noir et rouge, volontairement simple, morne et atroce.

1812! L’année du destin! ce n’est pas un «admirable sujet à mettre en vers latins», voire en vers français. «Des vers! disait Danton à Fabre d’Eglantine dans la charrette du bourreau, nous en ferons d’ici huit jours plus que nous en voudrons!» 1812! L’horreur déborde et submerge toute poésie: «Il neigeait!» écrit Victor Hugo--et c’est tout! Cette ruée de gloire joyeuse, d’héroïsme entraînant qui se brise contre les éléments, cette marche de parade qui s’arrête court devant un incendie et qui devient une fuite à tâtons, dans des rafales et des assassinats, cette misère soudaine, étroite et géante, la faim, la soif, le froid, la médiocrité, la bassesse du danger, la mort sournoise qui guette les plus braves et les plus grands, la poursuite harcelante des cosaques couchés sur leurs chevaux-loups, la vermine envahissante, la trahison des hommes et des choses, du feu et de la glace, voilà le bilan de la lutte entre le génie divin de Napoléon le Grand et le mysticisme fataliste d’Alexandre de Russie, du duel entre l’Occident en marche et l’Orient rétrograde, jusqu’au moment où l’Empereur des Français fuit ce cauchemar, menacé dans Paris même par le coup de main génial du général Malet--et ses soldats continuent à errer, à mourir sans lui!...

Cette épouvantable épopée n’est pas scénique: c’est un cinématographe d’enfer. M. Gabriel Nigond ne nous a offert ni l’incendie de Moscou, ni le passage de la Bérézina; nous n’avons que des épisodes--et c’est bien assez.

Dans un village lorrain, règnent l’enthousiasme et l’angoisse: c’est la levée en masse. Les conscrits de plusieurs classes sont appelés ensemble, jusqu’aux infirmes--ou presque. Les deux fils Archer vont partir: l’aîné, Jean, dit Janet, s’en va simplement, magnifiquement. Jusqu’au dernier moment il forge et bat l’enclume; le cadet, François, est moins décidé.

Leur mère, la cornélienne Catherine, se résigne à l’absence, malgré les blasphèmes et les hurlements de la vieille Mautournée dont le fils ne revient pas de l’armée: le père Faroux vante l’Empereur et le jeune Claudin, tout frêle, reviendra pour sa fiancée Annette, tandis que Jean Archer rejoindra, plus tard, sa promise Francine. Mais Francine est aimée de François Archer qu’elle aime! Quand les conscrits seront rassemblés sur la place, au bruit des tambours et des clairons, un appelé manque: c’est François qui a pris la fuite: il est déserteur!

Dès lors, nous vivons le poème du regretté Victor de Laprade, _Pernette ou les Réfractaires_; mais Francine ne se contente pas d’aller porter des provisions dans les bois, à l’insoumis épuisé et traqué; elle le reçoit à la maison, à l’insu de la mère Archer! Un beau soir, sur la dénonciation du vieux traître Faroux, les gendarmes cernent la demeure, fouillent, furettent; la mère Archer, réveillée, leur fait, inconsciemment, découvrir la retraite de son fils, qui bondit, mais trop tard. Une carabine de maréchaussée l’étend sanglant et la mère ne peut que demeurer seule auprès du cadavre ou du quasi-cadavre de François, car le malheureux respire encore!

Voilà pour le déserteur! Voyons pour le brave guerrier! Et c’est la Russie: un mal blanc! C’est la suprême horreur de la déroute, la débandade, le lent et pénible grouillis des débris de toutes armes, des épaves plus ou moins armées des corps d’élite et de la ligne, chevau-légers, lanciers, grenadiers, fantassins; tout est gelé, tout roule, tout meurt. Une cantinière au grand cœur ranime les blessés qui lui plaisent et chante aux étoiles absentes, au ciel en congé sa foi dans les armes françaises et son culte pour Napoléon. Surviennent nos vieux amis Claudin et Jean Archer, dit Janet, l’un soutenant l’autre. Et, après de belles paroles de pitié, d’héroïsme, de désolation et de grandeur, les boulets qui font rage rasent les deux bras de Janet, qui était en mal de dévouement. Et ce sont encore de beaux vers, tristes.

Puis, c’est le retour au village, trois ans après, après les humiliations de la captivité et les hasards du vagabondage à travers les routes. La Mautournée exulte d’avoir retrouvé son fils sain et sauf: qu’adviendra-t-il à la Catherine? Voici Claudin, tout neuf, tout frais, qui saute au cou d’Annette. Mais Jean? Il n’ose venir: il est tout honteux; il n’a plus de bras! Et quand il vient, ne pouvant ni étreindre, ni boire, quand il voit que son frère le déserteur, bien portant, rose et gras est l’amant, le mari de Francine, il voudra mourir sans pouvoir se détruire, partir sans pouvoir ouvrir la porte et restera, par pitié, auprès de sa mère, inutile, incapable d’effort, paquet vivant et souffrant, laissé pour compte de la mort et de la gloire, fantôme opaque et incomplet.

Eh! monsieur Nigond, il se souviendra! Il aura des récits immortels et sera l’idole de son village, l’étendard magnifique et criblé, déchiré, qui atteste et éternise la Patrie! Il ne forgera plus, de ses bras! Mais je n’insiste pas: vous n’avez pas voulu, n’est-ce pas? faire l’apologie du déserteur en regard du martyre du soldat? C’est une aventure que vous avez contée en vers éloquents, faciles, bien frappés, parfois sonores et héroïques. Bien! Vive l’Empereur!

Et mettons à l’ordre de l’armée Jeanne Cheirel, cantinière épique, maternelle, vibrante, touchante, qui a toute la pitié du roman russe, toute la bravoure des chansons de geste, Jeanne Éven qui est une mère tremblante et digne, pleine de tendresse et d’autorité, Yvonne Mirval, qui est une amoureuse tendre, décidée et énergique, Jeanne Fusier qui est toute gentille et tout aimante, Léontine Massart, qui a buriné en deux tons éloquents la silhouette de la Mautournée qui déteste et adore avec feu pour son fieu. Louons civilement le chaleureux et sincère déserteur Georges Flateau (François), et présentons les armes à Lhuis, un Claudin cordial, jeune, exubérant, puis joliment épuisé; à Maxence (le père Faroux), patriote jusqu’à la délation; à Saillard, Marchal, Marcel André, Kerguen et Dujeu, soldats malheureux, et à Firmin Gémier, qui est simple, de bonne volonté, de belle souffrance, de sublime désespoir. Relisons _la Guerre et la Paix_, relisons surtout _Victoires et Conquêtes_, et M. Gémier nous ferait plaisir si, dans un des beaux décors de Bertin, il remplaçait les images de Georgin, qui datent de 1840--et nous sommes en 1812--par des estampes à un sol, en couleurs, de la rue Augustin.

_1er mars 1910._

[Vignette]

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_La Beffa_, drame italien en quatre actes, en vers, de M. Sem BENELLI (adaptation, en vers français, de M. Jean Richepin).

En dépit de ce que le nom de Mme Sarah Bernhardt et sa carrière parmi les _Fédora_, _Théodora_ et autres _Tosca_ sembleraient indiquer, la _Beffa_ n’est pas une femme: c’est ce que nous appelons une _blague_, une _très, très sale blague_, une _brimade_, un mortel affront. Et si vous songez que la chose se passe à Florence au début du seizième siècle, au moment où la jeune Renaissance apportant de Grèce, en un magnifique chaos, la poésie, la science et l’art, soufflait, avant tout, une liberté de mœurs, un dérèglement insensés, où les pires instincts, aiguisés jusqu’au paroxysme, s’alliaient à la plus pernicieuse culture et à une finesse byzantine, où la perfection croissait dans la plus élégante pourriture, où le crime, le génie, le brigandage, le sacrilège et la débauche étaient étroitement unis, vous voyez que c’est une belle fête!

Et c’est une fête pour Sarah Bernhardt. Après avoir interprété--comme vous savez!--_Lorenzaccio_, voilà qu’il lui est donné d’incarner la faiblesse pensante, la haine désarmée et puissante, l’amour trahi, méprisant et veillant, la cruauté souriante, la rage indéfectible, la ruse sauvage d’un seigneur débile et efféminé, d’un bouffon cauteleux et tyrannique, fourbe par rancune et méchant, méchant, jusqu’à se dégoûter lui-même, voilà qu’elle a à exprimer le ressentiment d’un cœur mort, qui ne vit plus que pour l’horrible et hypocrite flamme de dévastation, qu’elle n’existe plus que contre quelqu’un, et que c’est une âme perdue dans la désespérance finale, et qui s’escrime contre la force triomphante, qu’elle symbolise l’honneur aboli qui mange, mange son bourreau: subtilité, férocité! Elle est bien un être du temps des Médicis et un Médicis même, comme nous les peint Pierre-Gauthiez: un amphibie orné, ambigu, armé, saoul de volupté et de désirs, implacable, souple, avide, léopard, serpent et chacal.

La pièce de M. Sem Benelli triomphe inlassablement en Italie; elle est ingénieuse dans son invention de tortures et son ingénieuse brutalité; c’est tortueux et sûr, pathétique et direct, calculé et terrible: la finesse nationale y trouve son compte, ainsi que le goût de l’amour et l’amour de la _vendetta_.

Voyons la très fidèle, très habile et très poétique adaptation de M. Jean Richepin.

Gianetto Malespini a été atrocement humilié par son rival Néri Chiaramantesi, qui, non content de lui ravir sa maîtresse, la belle courtisane Ginevra, l’a fait, aidé de son frère Gabriel, coudre dans un sac, plonger trois fois dans l’Arno, non sans le faire larder, à très petits coups de dagues et d’épées. Grotesque aux yeux de tous les Florentins et de toutes les Florentines, honteux de l’existence que son ennemi lui a dédaigneusement laissée, publiquement lâché et lâche, Gianetto affecte de ne pas se souvenir et offre lui-même, lui, victime, un souper de réconciliation. Il n’empoisonnera pas ses bourreaux: ce serait trop peu pour sa haine. Il se laisse railler et presque battre, encore! Mais il boit et fait boire et engage un pari avec Néri. Il le défie d’aller dans un cabaret, en casque et armure, le glaive nu, dans l’habit et la pose d’un croisé, d’un chevalier errant. Le pari est tenu. Et, tandis que Néri part en guerre, le doux rêveur qu’est Gianetto fait prévenir les buveurs du cabaret que Néri Chiaramantesi est fou furieux et avise le souverain Laurent le Magnifique de certains propos séditieux du même Néri. On va rire.

Et l’on rit! A Ginevra, affolée de la crise de folie de son nouvel amant, Gianetto se présente, couvert des habits de ville de Néri, la presse, la reprend, la caresse de mépris cependant que le dit Néri qui s’est échappé, revient, l’écume à la bouche, interroge, s’épouvante, menace: il est repris par les valets, des estafiers du Médicis! Quand il est dûment lié, Gianetto s’intéresse atrocement à son sort, pour le faire écumer, le touche, l’embrasse: il est tellement son ami! Ah! il faut bien le soigner! Il tient à sa peau et à son âme!

On le soigne! Et comment! Attaché par les quatre membres aux bras et aux pieds d’une rude chaise, les fers au cou, aux jambes et aux poings, Néri, détenu dans la pire des maisons de fous et de force, est dûment exorcisé et réduit à _quia_. Il s’agit de savoir s’il est possédé ou seulement dément. Et son frère Gabriel est revenu de voyage et s’agite. Gianetto tourmente son ennemi enchaîné, l’accable, l’excite. Mais voici une aide: c’est une ancienne fiancée de Néri qui l’aime dans sa détresse et veut le sauver. Restée seule avec lui, Lisabetta le calme, le console, tâche à lui donner de l’espoir: qu’il fasse le fou, on le laissera à elle comme une chose inexistante--et Néri fera le fou. Il le fera merveilleusement, trompera jusqu’au médecin, mais ne trompera pas Gianetto qui, à la lueur de sa haine, voit vivre et durer une haine perspicace et atroce, qui, du souvenir de la _beffa_ qu’il a subie, voit lever la _beffa_ suprême qui vengera la _beffa_ qu’il inflige au faux dément. Mais il s’agit bien de cela. Il le délivrera, envers et contre tous et contre soi! Et, dès que Néri est libre, dès que Néri est dehors, Gianetto se laissera secouer par la plus épouvantable joie: on ne l’a pas deviné, lui seul va jusqu’au fond de sa férocité: il rit, rit, rit, en dément qu’il est! Sa _beffa_, sa _beffa_, à lui, est du dernier cercle de l’enfer!