Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 16
Nous voyons donc, en des temps très anciens, des hordes d’Arabie, pâtres à bâtons, pasteurs improvisés soldats, amener un captif: c’est le chef Zobéir, qui pressurait les peuples et avait enlevé Abla, la fille de l’émir Malek: Zobéir a été défait et pris par un étrange sang-mêlé, à la fois parent de l’émir et très plébéien, Antar, paresseux et musard, qui s’est avisé de faire la guerre et de vaincre: pourquoi? Son triomphe est agréable à son frère Sheyboub, à ses frères les bergers, au peuple, dont il est: il est dur au paresseux émir Malek, au sinistre jeune émir Amarat; lorsqu’il vient, bondissant, timide et joyeux, très subtil et très ingénu, demander sa récompense, lorsque, sous les murmures des bergers, le vieux Malek est obligé de lui accorder la main de celle qu’il a sauvée, on lui impose d’impossibles épreuves: qu’il apporte une couronne plus introuvable que la Toison d’or, qu’il s’empare de la Perse invincible. Antar accepte: le génie n’est-il pas un, poétique et militaire, et, les ailes de l’Amour et du Désir aidant, n’a-t-il pas à lui la terre et les cieux? Il va!
Cinq ans ont passé--sans nouvelles. Amarat presse le faible Malek de lui donner sa fille Abla, restée sans emploi; mais une rumeur approche: Antar est vivant. Antar a défait les monstres réels et irréels, accompli tous les prodiges; Amarat ne peut plus que le faire tuer traîtreusement par Zobéir, aveugle, qui croit avoir eu les yeux crevés par l’ordre d’Antar. Et le voici, Antar, modeste dans sa gloire quasi divine, toujours fin poète, amoureux forcené; il rassure sa fidèle amante qui a peur d’avoir vieilli; souffre impatiemment les fêtes, fantasias, diffas et danses qu’on lui prodigue à l’occasion de ses noces qu’on ne peut plus différer: l’amour, bien, très bien, et la guerre! Il y a des ennemis, tout près, à combattre; il a besoin de sa femme--et de son monde.
Hélas! il a des ennemis plus proches! Sa première nuit d’amour est fatale: Zobéir, qui le reconnaît à sa voix, lui décoche une flèche empoisonnée. Zobéir meurt dans l’impénitence finale du désespoir, en apprenant que jamais Antar n’aurait consenti à lui ravir la lumière du jour; mais Antar, le grand et pur Antar, n’en mourra pas moins: il meurt à cheval, sans faire semblant: il accepte la fatalité, mais il ne faut pas que sa femme Abla soit triste, il faut que ses soldats partent sous son ombre vivante pour avoir la confiance qui guide et la vaillance qui triomphe. Debout sur son cheval de lumière, contenu par son armure, abaissant insensiblement les yeux sous son casque qui étincelle, Antar meurt sans mourir. Qu’est-ce qu’un trépas terrestre? Ses ennemis d’ici et d’ailleurs le croiront, le sauront toujours vivant!
C’est d’une majesté martiale dans la mélancolie. Et, en somme, c’est très sobre et très haut.
André Antoine a habillé cette _sirvente-cantilène_ de décors simples et grandioses, de ces foules bigarrées, criantes et souples dont il a le secret, d’un cheval hiératique, d’un serpent géant et de danses où Mlle Napierkowska se vêt de pourpre changeante, de rubis pâlissant et éclatant, d’améthyste fondante, dans des gestes d’une souplesse de forêt vierge, d’une harmonie d’elfe, d’une science de houri et de péri.
C’est un spectacle de splendeur tragique, d’exotisme sans âge, avec une musique célèbre que Gabriel Pierné dirige avec feu. Mais le feu est partout: Mme Ventura (Abla) est embrasée de l’Aurore et du Désir; Mmes Céliat et Colona Romanno flambent harmonieusement; M. Bernard (Sheyboub) tonne et fume, même alors qu’il raille; MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, Chambreuil, sont autant de tisons, d’étincelles ou de profonds fumerons sous la cendre; M. Grétillat (Amarat), bout de haine sournoise et tâche mal à éteindre sa colère orgueilleuse; M. Desfontaines (l’aveugle Zobéir) est consumé du feu intérieur qui jaillit--et comment! Enfin, Joubé (Antar) est la flamme même, flamme de pensée, flamme d’activité, flamme d’amour: il rayonne, consume, est consumé, irradie en expirant, est toute éloquence, toute sincérité, toute poésie. Saluons l’éclatante et féconde révélation d’un grand et sincère artiste tragique et lyrique.
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COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Boubouroche_, pièce en deux actes, en prose, de M. Georges COURTELINE (première représentation à ce théâtre); _l’Imprévu_, pièce en deux actes, en prose, de M. Victor MARGUERITTE; _le Peintre exigeant_, comédie en un acte, en prose, de M. Tristan BERNARD.
Georges Courteline est chez lui dans la maison de Molière. C’était son droit et son devoir d’y amener un de ses meilleurs amis, le gros Boubouroche, avec sa maîtresse Adèle, ses camarades de café, sans parler du café lui-même. Ce déménagement, périlleux comme tous les déménagements, a fort bien réussi. Ce drame intime et universel, d’une saveur si profonde et d’une joie si amère, cette satire débordante de bonté, de pitié, d’une observation comme mouillée et d’un comique abondant, classique, humain et gentiment surhumain, cette coupe de vie et de vérité où tous les mots, toutes les situations, toutes les secondes de silence portent en plein joie, en plein souvenir, en pleine réflexion et en plein cœur, ce chef-d’œuvre, donc, a retrouvé sur la scène du Théâtre-Français son triomphe coutumier, inévitable et fécond.
Je n’ai pas à rappeler l’épisode, l’acte du café où Ernest Boubouroche étale, entre une manille et un manillon, son cœur généreux et son âme exquise, et où un vieux monsieur de malheur, délateur et prétentieux, vient souffler sur sa candeur, sa confiance et sa molle naïveté et jeter le soupçon en sa sérénité massive et secourable. Tout le monde a sous les yeux et dans les oreilles le second acte où l’infidèle Adèle prouve clair comme le jour à Boubouroche qu’elle est innocente, que le jeune homme trouvé dans une armoire n’est qu’un secret de famille et qu’on ne peut se mettre martel en tête pour un monsieur qu’on ne connaît même pas! Triomphe de la rouerie, de la perversité, de l’inconscience féminine--car Adèle finit par être de bonne foi! Et, Adèle, c’est Mme Lara, admirable de naturel, de tranquillité presque gnangnan, de cruauté douce, d’éloquence bourgeoise, de calme au bord du précipice; Dehelly est un placide gigolo-gentilhomme; Siblot est un vieux monsieur bien disant, patelin, archaïque et canaille à souhait; Décard est parfait en garçon de café qui bâille, et Silvain (Boubouroche) cartonne, bedonne, biberonne, plastronne, crie et pleure comme un homme: il joue de tout son cœur, au naturel, et est formidable et pitoyable. Ah! qu’il est triste que Catulle Mendès n’ait pas vu cette vivante apothéose de Courteline qu’il avait si heureusement sacré prince des jeunes poètes comiques!
_L’Imprévu_ est un drame plus noir. Dans un château des bords de la Loire, parmi des snobs mâles et femelles, plus ou moins méchants et vicieux, vibrent et souffrent deux femmes et deux hommes; le docteur Vigneul aime Hélène Ravenel, qui l’adore; Mme Vigneul adore Jacques d’Amblize, qui l’aime. Mais Pierre Vigneul et Hélène ne se sont pas avoué leur secret, tandis que Jacques et Denise Vigneul sont amant et maîtresse. Très nobles tous deux, ils sont décidés à partir ensemble, à ne plus se joindre de nuit, furtivement--leurs châteaux sont voisins--à être, pour toujours, l’un à l’autre. Pour toujours! Hélas! Dans un dernier rendez-vous, au moment où elle a engagé l’éternité de son amour, Denise entre dans l’éternité pour tout de bon: fébrile, énervée, brisée par sa passion, elle succombe à une embolie, au seuil de la chambre à coucher.
Et c’est épouvantable, atroce! A peine si Jacques, anéanti, a pu faire prévenir par sa vieille nourrice la vaillante et admirable Hélène--et déjà le docteur Vigneul est là, hagard, flairant le malheur et la honte. Il trouve le cadavre de sa femme, s’abat, se relève, effroyable! Alors... alors, défaillante et sublime, Hélène Ravenel a une invention désespérée: elle s’accuse: c’était elle qui était la maîtresse de Jacques, et si Denise est morte, c’est en venant la chercher précipitamment, et de l’émotion d’avoir surpris une scène violente! Pierre touche au fond même de la douleur! Et Hélène, donc! Ils s’aimaient et il est contraint de la mépriser, de ne plus la voir: elle incarne l’horreur même, puisque sa faute, son crime ont tué Denise! C’est l’abîme. Mais Jacques n’y tient plus: il n’accepte pas ce sacrifice; il salit justement la morte, pour sauver les probes vivants! Pierre et Hélène seront heureux dans la douleur, puis dans la joie. Et tous se courbent sous la fatalité. Le rideau tombe.
Les lecteurs de ce journal connaissent assez la générosité, la délicatesse, la courageuse sentimentalité de Victor Margueritte pour que je n’insiste pas sur les qualités de cœur et de style, sur la finesse et la subtilité un peu ténue et rapide de cette pièce, qui, comme son titre l’indique, surprend un peu--mais veut-elle mieux? Elle se passe dans un monde un peu étrange, où Mlles Gabrielle Robinne et Provost, délicieuses, MM. Grandval et Le Roy s’agitent de leur mieux, et où Mme Lherbay est parfaite de dévouement. M. Raphaël Duflos (Vigneul) est douloureux et passionné; M. Dessonnes (Jacques) a de la grâce, de l’accent, de la fatalité, du désespoir et je ne sais quel morne courage; quant à Mmes Leconte et Berthe Cerny, elles rivalisent de tact dans la tendresse et l’émotion, de charme dans la vie et dans la mort; Cerny (Hélène), héroïque et vibrante d’amour contenu, souveraine dans la honte imméritée et le sacrifice; Leconte (Denise), tremblante de passion, suivie dans la caresse, touchante, admirable, et se brisant toute comme une viole précieuse et une harpe éolienne, harmonieusement!...
Assez pleuré! Voici _le Peintre exigeant_, de Tristan Bernard. Et qu’il est exigeant, le gaillard! Sans plaques, sans croix, sans médaille d’honneur et sans prestance, cagneux, gibbeux, nain et glabre, malpropre et inélégant, le sieur Hotzeplotz s’est imposé aux époux Gomois comme portraitiste officiel parce qu’il a du génie, étant étrange et surtout étranger, comme dit le divin Rostand. Sous couleur de mieux étudier philosophiquement la physionomie de ses honnêtes hôtes, il déboise et saccage leur domaine, démolit les meubles, fait déshabiller complètement leur femme de chambre, prodigue les observations les plus désobligeantes et les grossièretés les plus cruelles. C’est le dernier des tyrans--et les Gomois, terrorisés, obéissent par snobisme. Est-ce encore _Sire_ du bon Lavedan? Eh! oui! Car Hotzeplotz n’est pas méchant: ce n’est ni un coquin, ni une gouape, c’est un fou. Fou d’orgueil, fou de faux art! Mais gentil et tutélaire! Alors qu’il pourrait épouser la charmante Lucie Gomois, il la fait donner, la donne à un petit imbécile de cousin pour qu’elle reprenne le sourire, qu’elle redevienne le sourire qu’elle était, pour pouvoir l’éterniser sur une toile définitive. Après quoi, il s’émeut du bras d’un ouvrier qui décloue une tapisserie, et pour pouvoir mieux rendre ce bras, qui est tout l’effort, toute la peine du prolétariat, il chasse tout le monde de ses yeux, du jardin, de la propriété, de l’univers: il est le Rêve et l’Illusion.
C’est extrêmement divertissant. M. Georges Berr est inénarrable: cet Hotzeplotz qu’il nous présente, narquois, cassant, convaincu, implacable, est plus qu’une caricature: il règne, plane, voltige, soigne une toile comme avec une flèche caraïbe: c’est un sauvage d’art, un Aïssaoua et un Groenlandais. M. Siblot (Gomois) est ahuri et déférent à pleurer, M. Grandval est pathétiquement insignifiant et MM. Hamel et Lafon sont très bons. Mme Thérèse Kolb est enthousiaste dans la résignation, Mlle Yvonne Lifraud pleure exquisement et sourit comme une rose, Mlle Dussane a deux mots à dire, mélodieusement, et un carré d’âme à montrer, bien en chair.
Et Tristan Bernard, qui n’a pas voulu faire la satire des impressionnistes, pointillistes et intentionnistes, qui a été l’ami de Vuillard, de Bonnard, de Lautrec, de Vallotton, de Rippl Ronaï et de Peské, nous donne une joyeuse et bonne leçon: c’est--ou ce sera--de l’histoire et restera, avec _Boubouroche_, au répertoire, au musée de la Comédie-Française.
_21 février 1910._
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THÉATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE.--_La Vierge folle_, pièce en quatre actes, de M. Henry BATAILLE.
La belle chose!
Dans l’acclamation unanime, dans le long émoi de cette foule saisie, conquise, écoutant de toutes ses oreilles et, si j’ose dire, de toutes ses entrailles, dans le respect d’une salle mal disposée devant une parole inattendue de vérité et de grandeur, dans le culte soudain de Parisiennes et de Parisiens en présence d’une révélation de douleur et de grâce divine, dans l’enthousiasme religieux, un peu étranglé d’angoisse, d’une quasi-élite sceptique admise en un vivant sanctuaire de sensibilité et de sublimité, il y avait une sorte de miracle, le plus rare et le plus haut: c’est que _la Vierge folle_, ce drame si puissant, si serré, si direct est, avant tout, une pièce de poète; c’est que, remontant le courant de ses triomphes de théâtre, Henry Bataille, retrouvant toute sa poésie, fondait ensemble son âme lyrique et élégiaque, sa mélancolie et sa tendresse secrète, son génie de l’inconscient et de l’inexprimé, sa pudeur et sa fougue, son horreur et sa passion, et qu’il nous apparaissait, tout d’un coup, avec tous ses dons et dans toute sa force, en tragédie, en mélodie, en monodie.
C’est que, en exprimant, en épuisant son cœur tourmenté et harmonieux, l’incomparable récitante de Baudelaire et de Mallarmé a apporté à son auteur la suavité et la vérité, et que le drame cruel et terrible a pris à la poésie quelque chose d’éternel et d’auguste, de nouveau et de classique, d’humain et de divin, un délice amer et puissant, l’aile de la fatalité et l’aile de l’obstiné sacrifice.
Les lecteurs de ce livre excuseront ce préambule et cette sorte d’_ouverture_: j’ai voulu seulement leur donner la physionomie, le portrait sincère, le _crayon_ d’une représentation historique et unique qui aura des lendemains, par centaines, d’une émotion, d’une admiration, d’une fièvre qui, sans parler des vagues d’applaudissements, mettaient dans tous les yeux les plus nobles larmes.
Au triomphe, maintenant!
Personne n’est plus malheureux que le duc de Charance: il souffre dans son orgueil et dans sa race; il confie à l’abbé Roux, ancien précepteur de son fils, sa honte de père: sa fille Diane, si belle et si pure, a été abominablement souillée, à dix-huit ans, par un quadragénaire, l’illustre avocat Marcel Armaury: elle a été sa maîtresse, et le demeure. Des lettres enflammées et précises l’attestent. Que faire? L’abbé n’hésite pas: il faut éviter le scandale, enfermer l’enfant coupable dans un _in pace_ lointain, la réduire par les humiliations et les austérités, lui raser la tête et extirper d’elle toute idée charnelle et mondaine. La duchesse, qui est frivole, tremble mais accepte. La jeune Diane accepte un peu moins. Mais, auparavant, il faut se débarrasser de l’effroyable séducteur: qu’on ne le revoie plus, plus jamais! Avec une simplicité de caste, le duc suppose que la femme d’Armaury--car Armaury est marié--a couvert ses amours infâmes. Il l’a convoquée: la voici. La voici, confiante, souriante, affectueuse. On la glace d’un accueil outrageant, on lui montre les lettres atroces, et la malheureuse, blessée dans ce qu’elle a de plus cher et de plus secret, s’épouvante et s’affaisse, si bien que M. de Charance, tout à l’outrage fait à sa maison, a une sorte de pitié, sans songer à l’abominable et mortelle blessure de l’épouse qui s’en va, s’en va! Non, certes! on n’entendra plus parler d’Armaury! Elle le gardera si loin, si loin! Et il n’y a plus qu’à s’expliquer avec l’enfant perdue, cette Diane, hier encore Dianette, qui reste têtue et fière, fin de race et obstinée dans le crime, femme-enfant et démon-né, qui avoue gentiment des horreurs et ne veut pas de châtiments, qui, jetée à genoux par son père qui l’appelle «saleté», ne se rend pas, et à qui il faut des supplications pour murmurer, d’une voix absente, qu’elle ira au couvent.
Elle n’ira pas. Nous la retrouvons, au deuxième acte, dans le bureau de l’avocat, à son cou. Elle s’est enfuie, avec sa femme de chambre et deux valises. Elle est toute joyeuse, toute en mots d’oiseau, toute en gentillesses, toute en caresses. On va partir: voilà! Où? Qu’importe? Elle s’est donnée; elle se sacrifie. Que Marcel sacrifie sa situation, ses clients, son avenir, son honneur, la dignité du conseil de l’Ordre dont il fait partie, qu’est cela? Vivre, jouir de la vie, se bécoter comme des pigeonneaux, n’est-ce pas le rêve? L’auto va venir et ce sera le voyage au pays du Tendre, le saut dans l’infini! Mais voici un coup de sonnette: c’est Mme Armaury, Fanny, qui accourt. Elle a reçu une lettre anonyme: elle sait tout. Sans se laisser prendre aux mensonges puérils de son époux, elle enferme Diane, confond l’infidèle, le supplie de renoncer à son projet insensé, le presse, l’implore. Hélas! voici le danger qui accourt: le frère de Diane, le saint-cyrien en délire Gaston de Charance a reçu, lui aussi, une lettre anonyme et accourt. Sublime, Fanny fait croire au visiteur imprévu qu’elle est là depuis longtemps, qu’elle sert de secrétaire à son mari, le confond et le raille et lui présente un Armaury plus innocent que le lis le plus pur. Mais la passion veille et gronde: quand tout est arrangé, la trompe de l’auto rugit comme le cor de Don Luis de Silva. Marcel vivant, Marcel sauvé n’a plus qu’une idée: la clef, la clef, dont Fanny a bouclé Diane, la clef d’aventure et de volupté. Il la demande, affreusement, à voix basse, tandis que l’épouse rédemptrice amuse l’ennemi. Et, bouleversée et souriante, hésitante et fataliste, Fanny ne veut pas entendre: enfin, elle cède et tente l’épreuve. Horreur! L’auto part à toute vitesse: Armaury a trahi, abandonné son admirable compagne qui s’abat en gémissant, en avouant sa torture et sa misère et qui s’alliera aux Charance pour une vengeance éclatante et désespérée.
Et, après ces deux actes de mouvement, de sentiment aigu et dévorant, voici le troisième acte, l’admirable et surhumain troisième acte. C’est à Londres, dans un grand hôtel. Marcel est traqué. Insulté par Gaston de Charance, il a refusé de se battre. Il veut vivre, garder et défendre sa débile proie. On lui dépêche un ambassadeur, l’abbé Roux, qui échoue puisqu’il parle d’intérêts là où il s’agit de passion, qui discute, qui oppose l’idéal divin à la volonté et qui n’est pas de force, armé d’au-delà, avec un adversaire qui est libéré de toute croyance. Mais voici Fanny qui veut s’indigner et qui ne trouve pas de reproche, Fanny qui n’est pas morte du coup terrible que lui a porté la fuite de son mari et qui est là, toute simple, toute petite, toute malheureuse.
Mais comment rendre son discours, si simple et d’un lyrisme terre à terre et éthéré? Comment rendre toute la tristesse, toute l’étreinte de mots, tout l’éploi, tout l’envol de cette femme qui dit à son mari qu’il ne l’a jamais aimée, jamais désirée charnellement, qu’elle le sait, qu’elle en a toujours souffert et que son amour à elle, oh! son amour, dépasse l’univers et les cieux, qu’elle est sa chose et sa part de paradis ici-bas, qu’elle ne lui demande que de revenir à elle un jour, plus tard, n’importe quand, blessé, malade, vieilli, pour qu’elle ait au moins une espérance, une image de piété, un réconfort, une illusion, quelque chose qui soit à elle, dans la réalité ou l’illumination. Et c’est si touchant, si pur dans le vain désir, si ange gardien et si femme, si humble et si grand qu’il n’y a rien de plus beau et de plus saint: c’est une élégie et une hymne, un _lamento_ et un cantique; on a envie de crier--et l’on ne peut que pleurer, en communion. Quand elle évoque ses espoirs de jeunesse taris et son pauvre espoir vacillant de recueillir un vieillard flétri en restant la même, elle fait passer par toute la salle et par delà le théâtre, dans l’infini, le souffle de l’amour malgré tout, indestructible et invincible. Et de quel cœur, après avoir chassé son mari lourd d’amour honteux et trouble, pressé de retrouver sa pauvre petite amante, de quel cœur Fanny pourra fouailler et chasser ces Charance qui ne pensent pas à sa détresse à elle, qui ne songent qu’à leur souillure à eux, qui ne conviennent même pas de la perversion et des dispositions spéciales de la jeune Diane au vice! Et de quel cœur, après le départ des chasseurs dépités dont elle s’est séparée, elle s’évanouira, anéantie, après avoir été courageuse, dolente, sublime et furieuse, après avoir sauvé l’infidèle, heureuse de tomber en son nom, dans son image, pour lui.
Mais son œuvre n’est pas terminé. La précaire et violente volupté de Diane et de Marcel se précipite dans les transes: Marcel ne veut pas avoir peur et Diane ne veut pas laisser son amant aux dangers. Elle a, en outre, des ressouvenirs de son éducation religieuse, entre deux baisers en argot, et une veilleuse lui rappelle les vierges folles qui dissipèrent l’huile de la lampe, n’assisteront pas au festin divin et ne verront pas la face de l’Époux. Et Fanny surviendra encore pour apprendre à son triste époux qu’il est guetté dans la maison, dans le couloir mêmes, pour recevoir le terrible Gaston qui s’est glissé dans l’appartement et qui clame, qui injurie le séducteur, qui l’appelle, qui le fait venir. Mais ce n’est pas Marcel qui mourra. Après avoir affreusement admiré la grandeur de cœur et d’âme de l’épouse trahie, après avoir arraché son revolver à son frère forcené, Diane n’a plus rien à connaître sur terre: elle impose une dernière épreuve à son amant, se fait dire qu’elle est encore la plus aimée et que le sacrifice de Fanny ne compte pas pour ce quadragénaire affolé: alors, elle qui, en des mois d’attente et de fraude, en huit jours de caresses effrénées, a épuisé sa part de joie et sa quotité de vie, elle, qui ne veut plus exister socialement, moralement, librement, prend le revolver de famille et se tue gentiment. Le pauvre Marcel ne peut que pleurer à la lune et crier: «C’est une pauvre petite fille, une pauvre petite fille de rien du tout!»
Après? Eh! mon Dieu! que vous faut-il? N’avez-vous pas là le drame le plus violent, le plus plein, le plus magnifique? La pauvre nature humaine est secouée de tout son long--et l’on n’en peut plus! Vous avez touché le fond même de la douleur, le paroxysme de la passion involontaire et presque animale, tout l’orgueil, toute la révolte, toute l’horreur merveilleuse de l’abnégation. La maîtrise d’Henry Bataille, affirmée par _l’Enchantement_, _la Femme nue_ et _le Scandale_, se fixe ici, règne et rayonne: c’est admirable.
Ne nous arrêtons pas à des longueurs et à d’autres inutilités, à des _mots_, à des subtilités, ne reprochons pas à l’abbé Roux (c’est l’excellent Armand Bour qui joue le rôle en grand artiste) de porter indiscrètement l’habit de camérier secret, de se promener à Londres en _monsignor_ romain et d’être un peu trop dur et trop cruellement onctueux; ne reprochons pas au duc de Charance (André Calmettes) d’être un gentilhomme d’avant-hier, insolent, rogue et grossier; à Gaston de Charance (Monteaux) de manquer de naturel et d’être tout d’une pièce: ils ont tous de l’émotion, de la fureur, de la tristesse et sont des entités.
Juliette Darcourt est une duchesse toute molle et d’un savoureux comique rentré, Mmes Copernic et Valois sont des soubrettes délicieuses, MM. Bouchez, Dieudonné, Legrand et Barklett sont excellents.
Diane, c’est Monna Delza, échappée d’une fresque de Botticelli, virginale, gamine, enamourée, évaporée, avec des yeux d’ange, orgueilleuse dans la volupté et la mort, exquise et fatale. Il est inutile de dire que M. Dumény (Marcel Armaury) est égal à lui-même et à la perfection ardente et dolente.