Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 15
Elle revit, de cette caresse de musique, et n’est plus la blanche loque veule et lasse que nous avons pleurée d’avance. Hélas! son affreux époux, plus jaloux que jamais, d’une défiance effrénée, veut l’emmener au fin fond des pires steppes: elle résiste. La défiance de l’époux devient plus atroce: il joue comme un chat-tigre avec ce rat musqué de Troukhatcherswski, le confesse, le vide, le chasse, et la malheureuse Laure, bafouée, menacée, privée de tout idéal, vide le flacon de morphine qu’elle a enlevé au virtuose! De la chambre à coucher à côté, elle prévient son mari qu’elle va mourir empoisonnée: il ne bouge pas. Elle résiste: il s’obstine. Enfin, à un dernier cri, il enfonce la porte: hélas! il n’est pas trop tard, Laure respire encore!
Hélas! oui! La désespérée guérit ou semble guérir, et l’effroyable Pozdnycheff a l’air de se laisser accabler par sa belle-mère et sa belle-sœur Véra, qui lui reprochent d’avoir poussé sa femme au suicide, mais humilié, outragé, il a son idée: il ne croit pas, ne veut pas croire que Laure a songé sérieusement à mourir: elle voulait seulement se rendre intéressante! Patience! Patience! Il se réconcilie avec sa femme, accepte même de rappeler à la maison le pianiste Troukhatcherwski. Et c’est ici que l’ironie des deux auteurs devient féroce--en marge de Tolstoï: le porteur d’idéal, le messager d’au-delà, l’archange harmonieux et passionné est un cuistre, le lâche des lâches, menteur, phraseur, toute mollesse, tout néant. Il s’installe, se vautre, se laisse aimer nonchalamment. Le mari le voit, le sert et part: il reviendra!
Il revient à l’issue d’une soirée donnée par le virtuose dans l’appartement familial--dans quel monde sommes-nous, Seigneur?--affole et chasse à nouveau l’amant qui jouait une fois de plus la _Sonate à Kreutzer_ déjà entendue, terrorise et prête mille agonies à sa misérable épouse, l’empêche d’appeler du secours en faisant défiler devant elle des domestiques et des supplices, la réduit aux pires plaintes et aux plus dégradants mensonges avant de l’appeler à une suprême étreinte où il la serre d’un peu près sur sa rude poitrine: la pauvrette tombe étranglée, et le meurtrier essuie quelques larmes.
La férocité voulue de ce drame s’aggrave de la médiocrité des personnages: le rêve croule sous l’horreur comique de ses représentants; Laure est une nymphomane, le virtuose est un misérable, le mari est une bête féroce, les autres sont des bêtes, tout court. Il faut un peu comprendre autour et au-dessus de l’action: il y a une profondeur amère, et qui se désintéresse absolument des lois dramatiques et du public: c’est très curieux et du meilleur temps de l’Œuvre, des temps héroïques: vous y trouverez le symbole, l’outrance, le souci du style et la désespérance finale. On frémit, on applaudit, on pense. On pense peut-être un peu trop. Mais Lugné-Poé, qui joue le rôle de Troukhatcherwski, déploie une telle fantaisie compassée, une telle outrance dans la muflerie lyrique, une telle facilité de frousse et de fuite qu’on est tout réjoui et qu’on admire, en gaieté. Et c’est si triste puisque c’est la faillite du songe et de l’idéal. Arquillière--c’est le mari--est admirable de jalousie, d’inquiétude, de férocité sournoise, de barbarie absolue et meurtrière; Louis Martin et Shœffer sont excellents, sous des barbes blanches et brunes, et Luxeuil a les plus beaux favoris du monde.
Mme Favrel joue une mère éloquente, aimante, excitée et un peu naïve; Mlle Devimeur est une jeune sœur dévouée et vibrante, et Gabrielle Dorziat--Laure--sait incarner, merveilleusement, le pire ennui, la pire nostalgie, le plus grand désespoir et le plus impossible espoir: elle meurt, en plusieurs fois, avec la plus artiste vérité; elle met du mystère et de l’éternité dans la niaiserie sentimentale: c’est très beau.
Et ne nous frappons pas: cette _pièce pour marionnettes_, comme dit Maurice Maeterlinck, si éloquente, si dure qu’elle soit, ne tue ni l’Amour, ni la jalousie, hélas!
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THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_Chantecler_, six actes en vers de M. Edmond ROSTAND.
Entendons-nous, tout d’abord: je ne sais rien, je ne veux rien savoir du bruit qui s’est fait, depuis des années, autour de _Chantecler_, des millions de trompettes et de buccins qui ont sonné et fait tonner sa gloire préventive et ses plus disparates échos de sa réputation préalable d’événement national et mondial. Si l’_Enéide_, de Virgile, et _l’Africaine_, de Meyerbeer, furent moins impatiemment attendues, si la vie publique fut bouleversée et suspendue en son honneur, la faute n’en est pas à l’auteur, au poète.
M. Edmond Rostand s’est toujours fort peu soucié du décor vivant et mouvant que font les créatures humaines, en totalité, leurs opinions et leurs désirs: il arrête le monde à son horizon--et c’est beaucoup--et écoute l’Univers en s’écoutant. C’est toute bonté, toute noblesse, toute beauté, toute harmonie, toute licence, toute sévérité. Car, pour les plus petites choses, l’auteur du _Bois sacré_ veut être parfait et parfaitement content de soi: il est son critique et son juge, et, en présence de tous les dangers, devant toutes les ruines et tous les canons, ne livrera ses actes, vers par vers, que lorsque le moindre hémistiche, la dernière syllabe, auront sonné franc à son oreille tyrannique, à son cœur obstiné, à son âme en exil.
Il ne convie pas le public: il le laisse venir, comme à regret. Son rêve, habillé et paré, frémissant, chantant, languissant, acéré, large, lumineux, léonin et félin, l’a amusé: qu’il vous amuse! Peu lui chaut! C’est un rêve qu’il eut, au hasard d’une promenade, une vision de basse-cour qui grandit, grandit, des jours et des années, au creuset démesuré du lyrisme de Rostand, de son ingéniosité minutieuse, tourbillonnante, épuisante, de sa richesse verbale infatigable, acrobatique et déconcertante, un rêve réel et irréel, réaliste et idéaliste, qui mûrit, mourut, revécut, s’éternisa, sans contrôle, au gré de la fantaisie du poète, en famille, dans des jardins de songe, des marbres, des vasques et des lis, au seuil des pays où Don Quichotte lutta contre d’effroyables géants qui se muèrent méchamment, à la fin, en ailes de moulin à vent.
Des ailes! Les voyez-vous, dans un mirage? Vous les allez voir--de près...
Les trois coups viennent d’être frappés: on va lever le rideau! «Pas encore!» Et Jean Coquelin vient réciter un prologue devant la large vague rouge drapée par Lucien Jusseaume. Un prologue? Oui! Ce n’est pas un monologue: derrière chaque vers spirituel et profond du récitant, on entend, on sent la vie vraie et simple: les cloches sonnent, les enfants vont à l’église, les gens vont au marché: c’est dimanche; la ferme--c’est une ferme--est purgée des hommes: il n’y a plus que les braves bêtes.
Les voici: elles sont gigantesques: vous vous y attendiez, n’est-ce pas? et cela ne vous trouble point. Un merle se balance et joue de sa queue dans une cage d’aigle royal; un chien tire sa chaîne dans une niche qui suffirait à un rhinocéros, et des poules, de la taille d’une cantinière de «horse-guards», gloussent précieusement. Le merle raille et le chien gronde et bénit. On s’entretient du maître et seigneur du lieu (côté volaille), le coq Chantecler, qui a l’œil et la crête, l’autorité, la puissance et l’esprit de gouvernement. Le voici qui s’approche, lentement, majestueusement, le grand-maître, sévère, mais avantageux, impérial, mais se laissant caresser. Un coup de fusil éclate: un bond--et un merveilleux faisan tombe dans la cour: plus de peur que de mal! Le bon chien Patou cachera le fugitif, poursuivi par des chiens braques qui seront trompés et égarés par le merle subtil. Mais ce n’est pas un faisan, c’est une faisane! Son plumage rouge et or est usurpé--et le bon pacha Chantecler tique et plastronne, au grand déplaisir de Patou, chien philosophe et chaste. Le merle, homme du monde, est allé prévenir la pintade, qui tient un salon académique, de l’arrivée miraculeuse d’une faisane écarlate et diaprée dans ses murs, et la snobinette pintade veut avoir à une de ses réceptions du lundi cette oiselle d’élite. Elle l’invite et, du même coup, invite le coq dédaigneux et réservé, qui refuse. Et Chantecler couche ses poules, veille de haut sur le soir qui tombe, sur la paix de son royaume, empêche les poussins d’aller à l’aventure. Hélas! il est amoureux, amoureux de la faisane, qui fait sa sucrée, qui veut le faire marcher et l’entraîner chez la pintade! Il n’ira pas! il n’ira pas! La nuit tombe tout à fait et le coucou sonne et s’éveille, cependant que des oiseaux de nuit répondent à sa chanson et se coalisent.
Ils se coalisent tout à fait. Ils sont là, en pleine nuit, répondant à un appel de mal et de crime, en allumant, à tour de rôle, leurs yeux d’or fauve, de feu d’enfer, de vert-de-gris, de soufre vert: il y a là des grands-ducs plus ou moins petits, le petit scrops, le chat-huant: ils ont admis le merle et la taupe et le chat. Ils conspirent suivant les règles, échangent leurs chants de guerre et d’extermination, leur haine frénétique de la lumière, du jour et de la beauté, crachent des yeux et du bec, exhalent leur férocité et, si j’ose dire, leur obscurantisme effréné: il leur faut tuer le coq Chantecler qui aime le soleil, qui est majestueux et aimé--et le petit scrops a un moyen: il ouvrira la volière où un amateur a enfermé cent espèces de coqs exotiques--et parmi eux un coq de combat armé d’éperons d’acier: il s’agit seulement de faire paraître Chantecler au _five o’clock_ de la pintade.
Un cocorico tout faible trouble le conciliabule: les oiseaux nocturnes s’égaillent: le jour va venir et aveugler leurs yeux métalliques. Et Chantecler paraît. Il n’est pas seul: la faisane sautille devant lui, mutine et rebelle. Le coq reste galant, mais il n’a pas le cœur à la bagatelle: il est à son devoir. Mais, passionné, il avoue à la faisane le secret qu’aucune de ses poules n’a pu lui arracher, son secret plus que royal, mieux que divin: c’est lui--il en est honteux--qui, entrant fortement ses ongles dans l’_humus_ qu’il s’agit de féconder, dresse sa tête dans le ciel, chasse d’un cocorico les ténèbres, place par place, de la plaine et du mont, fait disparaître le rideau d’ombre tissé sur la métairie et les prés, éloigne--sans les éteindre--les étoiles, fait lever, ici et là, le soleil joyeux et nourricier, revêt la terre de labeur et de joie; c’est lui qui éveille le ciel et le sol, c’est lui la clef sonore de la vie--et il s’y tue puissamment, harmonieusement! Il donne, au fur et à mesure de ses cris lyriques, la preuve de son quotidien miracle--et la faisane est transportée d’un enthousiasme de catéchumène voluptueuse.
Hélas! elle va chez la pintade! Chantecler ne l’y suivra pas!
Si! Le pauvre merle le félicite si maladroitement, l’admire tellement en baladin, là où il voulut être dieu, qu’il ira chez la péronelle! Il y a du danger, une conjuration, un assassin, la lutte, enfin, la lutte! Il y va, de ce pas!
Et nous voici chez la pintade, dans un potager. C’est la grande, grande réception: les oiseaux les plus huppés, les plus grands--jars et oies--se rencontrent avec les hôtes les plus illustres, les plus exotiques, les plus inespérés, coqs d’Inde, d’Astrakan, des Hébrides, avec des queues immenses ou absentes, des plumages effarants: la pintade ne se tient pas de joie et exulte d’orgueil. Chantecler vient, pour la faisane--et le risque de mort. Hautainement modeste, rudement simple, il dit son fait au paon fort prétentieux, décadent, allitératif, aigu et péremptoire, défend la rose contre ces coqs en pâte et artificiels, la France contre tout, entreprend le combat, au nom de la rose, envers le coq de combat, et au moment où il est harassé, où il va mourir, défendant toute cette assemblée persifleuse et lâche contre un épervier qui pointe, il reprend courage et vigueur, sort vainqueur de la lutte, prouve longuement au merle qu’il n’a ni parisianisme ni légèreté et, faisant claquer ses plumes, quittant un monde d’envie, de papotage et de haineuse médiocrité, s’en va, comme Alceste, au désert--ou plutôt il suit la faisane dans la forêt libre, dans la forêt immense.
Hélas! c’est une bien étroite forêt! (Vous pensez! avec l’échelle! des lapins de deux mètres, des champignons d’une toise!) La nuit, la libre et merveilleuse nuit des bois s’épand sur la Nature. Le coq et la faisane vaquent à leurs amours. Mais il y a des embûches ici et là: un filet de braconnier, des pièges. Un lapin dort en rêvant tout haut; les oiseaux se rappellent leur grand frère saint François d’Assise,--et une humanité inassoupie veille sur le sommeil des êtres. Un seul des habitants, le passager Chantecler, se souvient du jour qu’il doit éveiller, à l’insu de sa compagne la faisane, reçoit le fidèle Patou, téléphone au merle dans les liserons. On va l’endormir. La faisane est jalouse: des crapauds viennent choisir le coq pour roi, lui offrent un banquet contre le rossignol monotone. Mais, dès qu’il a entendu le chant du rossignol, Chantecler est ravi et indigné. Il y a dans la forêt la même méchanceté qu’au potager! Les batraciens conspirent contre la plus suave harmonie! Mais, à écouter le rossignol, à converser avec lui, à travers le sublime, à laisser tuer l’oiseau merveilleux par une balle imbécile, il a laissé le soleil se lever sans l’avoir appelé! La faisane, femelle orgueilleuse et avide, triomphe. Mais non! Le coq n’abdique pas! Il est resté de son chant dans les airs. Il retournera à son poulailler, malgré vent et marée; la faisane se laissera prendre pour le suivre, humble et captive; la vie, le travail, la lumière vivront, et, si Chantecler n’éveille plus le soleil, il éveillera les hommes de labeur: une mélancolie active, aimante et fière régnera sur le monde.
C’est consolant, triste, un peu précipité et confus. Il n’y a pas là la Mort qu’aime d’amour Edmond Rostand et qui est nécessaire à son amour fervent de la vie: c’est un peu hésitant, un peu bourgeois. C’est la conclusion logique d’une pièce qui n’est pas «du théâtre», où le troisième acte, trop personnel, trop littéraire, tout en facettes, en allusions, en caricatures, en agressions directes, en jeux de mots, en coq-à-l’âne, en allitérations, en calembours dignes du marquis de Bièvre et de Commerson, a semblé bien long et bien lointain, où la fantaisie règne sans fin, où le caprice et l’inspiration, le développement, le morceau de bravoure ne souffrent pas de limite, où tout est pailleté, pointillé, feuilleté, ciselé, haché menu dans un délice endiablé, dans un délire d’azur!
Il est bien difficile de démêler, en quelques heures, le symbole d’une pièce qui a été établie, défaite et refaite pendant des années: nous y pouvons saluer l’amour de la nation, de la clarté, le mépris du persiflage, l’horreur de la haine et de l’envie en matière de littérature, la plus belle générosité et le plus gratuit amour de la simplicité. C’est fort éloquent, séduisant, imprévu, émouvant.
Mille cris, mille bruits, des millions de plumes, du sublime, de la drôlerie, de la poésie à foison, un entassement de gemmes plaisantes et vivantes, d’humour ailé et surailé, une invention trop facile et trop subtile, jaillissante et renaissante, un paradoxe espiègle, profond, serti de beautés éternelles, de l’Esope-Platon, de l’Aristophane-Byron, du La Fontaine-Hugo, du Jules Renard-Grandville, voilà le tableau de cette chasse aux étoiles et au soleil.
C’est de la féerie un peu amère, c’est du travesti, ce n’est pas «l’ample comédie» de La Fontaine, ce n’est pas le microcosme, ce n’est pas la goutte d’eau où l’univers est enclos tout entier, passé et futur, dans un reflet et des microbes, c’est la goutte d’eau de Cagliostro, un peu truquée, mais si riche et si prophétique!
Quand le public aura secoué un reste de stupeur, il sera charmé, séduit,--pour longtemps! Il y a de si beaux décors d’Amable, de Paquereau, de Jusseaume, ce tapissier du Rêve! Il y a des costumes des Mille et une Nuits! Il y a la conviction touchante et léchante du chien Patou, Jean Coquelin; il y a le prestige profond, sonore en dedans, tout en nuances, de Guitry-Chantecler, qui joue en coq du Walhalla; il y a la malice délicieuse et incessante du parfait merle Galipaux, la majesté aiguë du paon Dauchy, la cruauté luisante des nocturnes Dorival, Mosnier, Renoir, les plus bavants crapauds, les coqs les plus somptueux, un pivert de l’Académie--et quels jars, quels chapons, quels canards!
Et si Mme Simone, enfiévrée, alliciante, puis dévouée, ne sait pas fort parfaitement dire le vers, elle est merveilleuse et pathétique d’allure et de costume; Mmes de Raisy, Frédérique, Lorsy, Henner sont les poules les plus grassouillettes et les mieux disantes; Mme Leriche est exquise, hilarante, tout comique et toute finesse dans le personnage de la Pintade, et Marthe Mellot--le Rossignol--qu’on ne voit pas, qu’on entend de tout son cœur, qu’on écoute de toute son âme, a une voix de nuit, de ciel, de futur où il y a toute nostalgie et toute espérance, toute harmonie et toute pensée: c’est de la plus pure beauté.
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BOUFFES-PARISIENS (Cora Laparcerie).--_Gaby_, comédie en trois actes de M. Georges THURNER.
Mme Cora Laparcerie a le plus joli esprit et la plus fine fantaisie: après les éclatantes débauches d’esprit et de chair de cette triomphale _Lysistrata_, elle nous donne une pièce d’une moralité mieux qu’exemplaire, d’une tonalité plus que discrète, d’un agrément janséniste. Mais n’est-ce point un spectacle de saison et ne sommes-nous pas en carême?
Gaby, c’est Mme Rondet, la jeune, charmante et parfaite épouse d’un industriel de province un peu lourd. Parisienne, musicienne, instruite, élégante, elle est un peu étranglée dans ses désirs et ses aspirations: elle n’a qu’un décor étroit, un entourage de braves gens un peu trop braves et trop simplets, de bellâtres trop stupides; elle ne s’ennuie pas, cependant, puisqu’elle est mère de famille. Pourquoi faut-il qu’un jeune homme séduisant et irrésistible, le jeune docteur Jean Séguin, revienne, sans le faire exprès, de Paris pour lui rapporter l’air, l’enivrement, le _je ne sais quoi_ de la capitale? Car il paraît qu’il y a encore une épidémie de _parisine_ en province, et je l’ignorais! Pourquoi faut-il que ce Jean ait rendu à Gaby un service signalé en chemin de fer, dans ces chemins de fer où l’on tue? Pourquoi faut-il qu’il ait la plus grande élévation d’esprit, le cœur le plus réservé et le plus sincère, qu’il avoue son amour malgré lui et qu’il ne devienne pressant que parce qu’il est oppressé du sentiment de l’impossible? C’est un assaut d’éloquence, de passion qui implore, de tendresse qui refuse: rien n’est plus honnête, c’est de l’héroïsme de sous-préfecture.
Hélas! L’amour triomphera, un instant, du moins! Dans sa maison paternelle, Jean se laisse arracher son secret par le vieux médecin Séguin, son père; par son admirable maman: désolation, objurgations! Mais voici Gaby elle-même, qui, si bonne mère, si merveilleuse épouse, inestimable perle de la petite ville, apporte avec elle et en elle tous les germes de corruption: la vieille Mme Séguin, bouleversée et maudissante, ne tarde pas à éprouver sa séduction et elle bénirait peut-être cet adultère!...
Mais le troisième acte est là--et un peu là!--pour tout remettre en place et pour attester la victoire de la Vertu. Car, au moment où Gaby va abandonner sa petite fille et chercher, sous d’autres cieux, en compagnie de Jean, les plus coupables et les plus traditionnelles délices, voici Rondet, qu’on a déjà vu rôder à l’acte précédent. Sait-il? ne sait-il pas? Mystère! Mais ce bourgeois brutal et sans raffinement, ce provincial épais parle si bien au séducteur honteux, exprime en termes si inspirés, si touchants, si émouvants son amour pour sa femme, sa croyance en elle, son estime, son besoin d’elle, que le charme coupable est rompu. Gaby, toute prête à partir, ne se laissera pas enlever.
_A l’austère devoir pieusement fidèle_,
elle filera la laine et gardera la maison. Son rêve de liberté et de large amour, Paris et le reste, ce seront d’obscurs souvenirs; elle fera litière, si j’ose dire, de sa beauté et de la jeunesse; bourgeoise bourgeoisante, elle ne régnera que sur sa petite ville, sur sa fille et son époux. Jean se mariera ailleurs. Et voilà!
C’est très gentil et très sympathique, pas très nouveau, un peu trop en demi-teinte et en nuances, plus fait pour le roman que pour le théâtre, un peu uni, mais très honorable.
M. Henry Roussel (Jean) a de la fougue, de l’émotion, de la conviction, une flamme grise et la plus édifiante contrition; M. Gaston Dubosc (Rondet) est un mari pathétique, énigmatique, rude et sensible; M. Hasti (le docteur Séguin) a eu la coquetterie de laisser son genre hilarant et d’interpréter non sans grandeur un rôle de composition; M. Pierre Achard est élégant; Mme Marie Laure (Mme Séguin) est sincère, attendrie, apeurée, émouvante, et Mme Cora Laparcerie-Richepin (Gaby) déploie toute la gamme de son charme, de sa voix harmonieuse dans toutes les nuances de la majesté, de la gentillesse, de l’inquiétude, de l’hésitation, de l’abandon, de la reprise, de la résignation.
_11 février 1910._
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THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Antar_, pièce en cinq actes, en vers, de M. CHEKRI-GANEM, musique de Rimsky-Korsakow.
Il y a du bon, dirait Georges Courteline, pour le lyrisme, l’héroïsme et la lumière; ce n’est plus, de théâtre en théâtre, que force, vaillance et chevalerie; au Vaudeville, _la Barricade_, démolie quelques jours par l’inondation, enseigne plus violemment que jamais un courage civique et bourgeois; à la Porte-Saint-Martin, _Chantecler_ clame sa foi et son orgueil, et voici que le second Théâtre-Français fait venir, à grands frais, de l’Orient de mirage et de magie, la légende la plus brave et la plus claire, la plus claironnante, la plus fière et la plus dolente, roidie d’enthousiasme et parfumée d’amour, parée de poésie pensante et guerrière, fleurie de roses et de fer, enveloppée d’une musique ailée, sonnante, voluptueuse et rauque.
_Antar_ est une épopée élégiaque, un conte d’azur et de pourpre, un drame profond: M. Chekri-Ganem, par une touchante courtoisie envers sa seconde ou sa troisième patrie, a écrit sa pièce en vers français, qui ont de la couleur, de l’énergie, de la grâce, qui ont souvent la plus classique beauté et sont rarement inférieurs aux vers de comédie d’Augier, de Pailleron, de Doucet, de Legouvé et du très regretté Casimir Delavigne.
Il est à peu près inutile de résumer le sujet d’_Antar_, cette rapsodie éternelle où les Arabes ont condensé leur rêve éclatant et leur action frénétique, leur sensualité brillante et cavalcadante, leur soif de chansons et de sang, leur besoin de sentiment berceur et de gloire équestre; le maître Dinet a, depuis des années, traduit en admirable peinture bleue les exploits du héros.
Même avec toute l’exaltation de son atavisme, M. Chekri-Ganem ne pouvait offrir, sur une scène, les combats singuliers et multipliés, les assauts, les dévouements d’Antar, chevalier errant, pâtre génial, poète au désert et dans la mêlée, faiseur de miracles, et quelque peu mythe solaire; il l’a humanisé, a remplacé les batailles par des récits; c’est un raccourci éloquent, vertigineux, un peu philosophique et lent, mais d’une radieuse et généreuse beauté.