Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 14

Chapter 143,760 wordsPublic domain

C’est dans une catégorie assez rare du monde du travail que l’auteur de _l’Etape_ est allé chercher ses personnages: les ébénistes d’art. Il n’a pas osé manier les masses énormes des terrassiers, des maçons, des boulangers: sa grève est une grève de luxe: elle n’en est pas moins violente, et ces ouvriers, plus qu’à demi artistes, n’en sont pas plus commodes. Mais arrivons à l’action, j’allais dire, un peu trop tôt, à l’action directe.

M. Breschard a quarante-neuf ans. Il est à la tête d’une grande fabrique de faux meubles anciens, très loyalement au reste: il reconstitue, copie, ne truque pas et laisse ses clients titrés faire de la brocante et vendre ses produits comme du Boule ou du Leroy. Il a une fille mariée à un riche architecte et un fils de vingt-cinq ans, Philippe, socialiste de salon et de revue, charmant garçon au reste, et vertueux, fort épris de Mlle Cécile Tardieu, fille d’un riche bijoutier. Mais Tardieu ne consent pas au mariage ou n’y consentira qu’à une condition: si Breschard s’engage à ne pas se remarier, tout au moins à n’épouser point sa maîtresse--car il a une maîtresse, irréprochable d’ailleurs, une de ses ouvrières, Louise Mairet. Le jeune homme est atterré, mais quand son père lui a conté ses pathétiques et nobles amours, un roman de pitié, de tendresse et de gratitude commencé au chevet d’une mère mourante, continué dans le plus grand désintéressement et la plus tendre dignité, Philippe se sacrifie: que Breschard épouse! Mais en voilà bien d’une autre! Le comte de Bonneville a fait rapporter un meuble abominablement _saboté_, empli de tiroirs en tulipier--une hérésie pour du Louis XVI--et quel tulipier! Ce ne sont qu’inscriptions injurieuses et abjectes! Le patron interroge son contremaître, le fatal Langouët, qui est comme un frère pour Philippe et qui a partagé ses jeux, ses rêves, son idéal. Langouët répond sournoisement: il a son secret. Le vieil ouvrier qui a fait le meuble, Gaucheron, arrive: il a été mandé d’urgence. Il n’y a pas d’erreur: c’est du sabotage et du sabotage fait sur place. Mais pas d’histoires! Il réparera chez lui. Il ne faut rien dire: les ouvriers s’agitent, la grève couve--et ce n’est pas le moment!

Non certes, ce n’est pas le moment! Breschard doit exécuter, dans un délai déterminé, une formidable commande pour Londres: il s’agit de quatre cent mille francs, et il a engagé tous ses fonds. C’est la ruine, le déshonneur peut-être--et Langouët le sait. La grève couve de plus en plus: on exige l’unification des salaires. Eh! le patron cédera! Mais l’homme est soumis à une rude épreuve: sa fille lui dit que sa maîtresse Louise Mairet aime l’odieux Langouët, et cette Louise ne veut pas l’épouser parce qu’elle est ouvrière, qu’elle entend rester ouvrière, «rester de sa classe», et qu’elle fera grève si on fait grève, qu’elle épousera cette grève qu’elle a tout fait pour éviter: c’est la fatalité de la Bourse du travail, divinité du jour! Et la voilà, la grève! Il est quatre heures: le délégué du syndicat, le camarade Thubeuf, fait son entrée solennelle, suivi des ouvriers: Breschard ne veut pas le connaître: il n’est pas des siens. Le patron se cabre: ce qu’il aurait accordé à ses ouvriers, il ne se le laissera pas extorquer par un étranger, par un ennemi! C’est la grève: tous les ouvriers, malgré leur attachement à Breschard, suivront l’ordre du syndicat. Ils s’en vont. C’est la ruine! Non! Un double réconfort est permis au patron et à l’amant: le vieil et sublime Gaucheron tâchera à faire l’ouvrage pressé et y réussira: on travaillera en secret, à la muette, au diable, avec des ébénistes de hasard et merveilleux. On réussira! Et--miracle plus cher!--l’atelier des femmes n’a pas fait grève! Louise Mairet passe à l’ennemi, au patron, à l’être cher qui est malheureux! Ils s’embrassent! Ils s’épouseront--et Breschard reprend courage tandis que son fils, atteint dans ses espoirs et ses chimères, retombe dans son sacrifice incessant.

Gaucheron a tenu sa promesse: dans un vieux couvent désaffecté, la commande a été exécutée, elle est prête à livrer. Les _jaunes_ sarrasinent de tout cœur et mangent de toutes leurs dents. Mais les grévistes ont été prévenus et viennent chasser les _renards_, débaucher les travailleurs. Tous abandonnent le labeur, sauf le vieux Gaucheron. Mais c’est l’œuvre qui est en péril: on va démolir, détruire les meubles en délicatesse avec le syndicat. Gaucheron les défend de sa vieille énergie et de son revolver! Le terrible Langouët propose de l’enfumer. La responsabilité du crime, il l’assumera seul: c’est lui qui mettra le feu aux copeaux et aux planches! Une dernière générosité le fait supplier Gaucheron de partir: c’est son ancien apprenti! Mais le crime ne sera pas commis: Louise Mairet survient, supplie, se laisse brûler, puis elle s’abandonne, confesse son amour pour Langouët, le reprend à deux et trois reprises; la police arrive avec Breschard, qui ne se plaint pas, qui n’en souffre pas moins, et il faut toute la furie de l’ancien contremaître pour qu’on l’arrête.

On ne le gardera pas. La grève est terminée, les grévistes affamés. Les patrons ont formé une ligue: personne n’occupera plus Langouët, qui est en ménage avec Louise. C’est son ancien ami, son ancien frère, Philippe Breschard, qui exige de son père, qui obtient de lui signifier son arrêt, cruellement; ce sont _les Petits Oiseaux_, de feu Labiche; jamais on n’a vu revirement plus complet. Breschard lui-même rejette les prières de cette Louise qu’il a aimée et qui l’a sauvé, qui n’a jamais rien accepté, qui est héroïque et sainte, et il faut le _deus ex machina_ de cette pièce, le merveilleux Gaucheron, pour que le patron permette, grâce à vingt mille francs donnés anonymement à Louise, de s’établir avec Langouët, qui ne sera pas contraint de se livrer à l’ivrognerie et au syndicalisme ensemble.

Ce serait très cruel et même sans noblesse si ce n’était du symbole. M. Paul Bourget établit, dans sa pièce très éloquente et très émouvante, que la fraternité d’idées, que le dévouement et l’amour ne peuvent exister d’un monde à l’autre: il y a le fossé et, en guise de passerelle, il y a la barricade.

Ce drame a eu, je l’ai dit, une fortune enthousiaste. Lérand est un Breschard un peu pleurard, mais excellent à son ordinaire; Louis Gauthier est un Langouët fier, méchant, passionné, titubant; Joffre est un admirable Gaucheron, fidèle, malin, sublime, bonhomme et qui serait plus admirable encore s’il ne faisait pas un sort à tous ses mots; Baron fils est délicieux de naturel, d’aisance, d’autorité canaille dans le rôle du gréviculteur Thubeuf; Maurice Luguet est un industriel important; Larmandie, un comte élégamment ficelle; Lacroix est un Philippe vibrant, jeune, sincère et terrible; Levesque est un _jaune_ de Bordeaux, jaune de poil, de tablier et de pantalon, et Ferré un _jaune_ de Marseille, très noir et très comique,--et il y a un gamin qui fait les plus belles pirouettes.

Nelly Cormon est fort élégante et véhémente; Ellen Andrée est fort spirituellement pittoresque; Marguerite Carèze est la plus touchante, la plus émue des ingénues, et Yvonne de Bray fait tout ce qu’elle peut pour avoir la force, le charme, le trouble, le cœur, l’âme, le malheur de Louise Mairet.

Mais il s’agit bien d’incarner des héros et des héroïnes dans cette démonstration, ce drame d’idées, ce cinématographe vivant et pensant de combat? Par delà l’applaudissement il fera réfléchir--et comment! De quel côté de la barricade serons-nous?

«Faut-il choisir? disait La Bruyère, je suis peuple!» Mais depuis!... Il y a encore à monter sur la barricade, simplement pour y mourir, pour un idéal ou pour Dieu, comme Delescluze, Baudin et Mgr Affre.

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THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.--_Le Danseur inconnu_, comédie en trois actes, de M. Tristan BERNARD.

M. Tristan Bernard a tout d’un dieu antique: le tout-puissant mouvement des sourcils, l’œil impénétrable, le port auguste, la barbe pesante et sereine: il a beau se donner la plus grande peine, par politesse envers la terre qu’il habite, pour étudier du plus près les menus détails de la plus morne existence et pour les rendre avec une atroce exactitude, crac! il y a du miracle dans son observation--et il ne s’en tient pas à l’observation! Au moment où vous vous y attendez le moins, d’un coup de pouce, d’un froncement de front, le dieu Tristan renverse l’ordre établi des choses, met de la fantaisie--et quelle fantaisie!--dans la monotonie ambiante, de la gentillesse dans la fatalité.

Et c’est du bonheur à peine un peu ironique, et c’est de la joie paradoxale, attendrie et profonde. Voilà comment, lecteurs, spectateurs de demain et d’après-demain, _le Danseur inconnu_ a triomphé sur la scène de l’Athénée; voilà pourquoi cette jolie pièce légère et émue, toute frémissante de vie, de gaieté, de sincérité, de bonhomie et de jeunesse, connaîtra une longue et charmante carrière, sera la cause efficiente d’unions aussi légitimes qu’inespérées en assurant la félicité d’une armée de jeunes filles riches et l’opulence d’une horde de jeunes hommes qui n’ont que du cœur, mais qui en ont jusque-là!

Oyez donc le conte de fée de cette autre «bonne grosse fée barbue».

Désœuvré, sans plaisir et sans ors, un jeune homme d’une excellente famille ruinée a emprunté, dans le petit hôtel meublé qu’il fréquente, son habit à un voisin de chambre et son chapeau de haute forme à un autre ami. En musant mélancoliquement aux Champs-Élysées, il a vu de la lumière à un étage quelconque d’un quelconque palace et a suivi des gens qui montaient. Entré avec eux dans un salon, il a dansé--il est si triste--avec la première jeune fille venue. Ils se sont plu; ils se sourient: ils parlent. Quelle importance cela a-t-il puisqu’ils ne se reverront pas? Ils y vont de toute leur jeunesse et de toute leur franchise: ils se plaisent de plus en plus. Mais quoi? On va tirer chacun de son côté: elle est riche, il est pauvre. Il puise indiscrètement dans les boîtes de cigares, au grand déplaisir des amphitryons qui, de compte à demi, traitent leurs amis plus ou moins connus, et boit six ou sept verres de champagne pour imaginer qu’il a dîné. Mais--hasard! voilà bien de tes coups!--le danseur inconnu n’est pas un inconnu pour tout le monde! Une honnête crapule qui est là l’appelle par son nom, Henri Calvel, et lui propose un petit marché: il a vu son manège avec Berthe Gonthier--c’est la jeune fille--. Henri est séduisant et charmant; eh bien, il l’épousera s’il lui signe, à lui, l’honnête Balthazard, deux petits effets de vingt-cinq mille francs! Un peu ivre, Henri signe tout ce qu’on veut: c’est trop drôle! Et, à sa grande stupeur, Balthazard le présente au père millionnaire de la jolie Berthe, lui apprend qu’il gagne soixante mille francs par an, qu’il représente les plus grandes maisons allemandes de métallurgie et qu’il devient le fiancé de sa danseuse! Éberlué, engrené, éperdu, Henri doit suivre le mouvement: le voilà propre!

Et ça va divinement, diaboliquement! Ce diable de Balthazard envoie pour Henri des bonbons, des bouquets, des pourboires: Henri lui-même triomphe des _colles_ que lui pose un collègue en métallurgie et semble un jeune homme très charmant et très fort: il a conquis, en même temps que la fille, ses amies, le beau-père et les domestiques, mais c’est trop! Il s’est brûlé à ce jeu; il aimait, de la première heure, et son cœur se ligue avec sa conscience: mentir, non! non! Il tâche à avouer qu’il est pauvre, qu’il épouserait sans dot. L’épouserait-on s’il était dans le dernier dénuement?

--Oui, dit la fiancée.

--Sans doute, acquiesce l’excellent Gonthier. Et Henri va précipiter sa confession. Mais son beau-père de demain aime mieux qu’il ait de la fortune. Et le malheureux aime, aime!... Il s’en ira! Il s’en ira malgré les justes reproches de la bonne fripouille Balthazard, qui s’est ruiné pour lui, mais qui acceptera immédiatement de servir les intérêts de l’autre amoureux, Herbert, moyennant finances. Il s’en est allé, avouant par lettre qu’il est _purée_, qu’il ne connaît rien à la métallurgie, qu’il gagne cent francs par mois--quand il les gagne--et qu’il est si malheureux, si malheureux!... Tant pis! Berthe épousera l’imbécile Herbert: on ne s’obstine pas, dans les œuvres de Tristan Bernard!

Vous pensez bien que cela s’arrangera: juste le temps de voir le magasin de meubles où Henri est entré comme vendeur, d’admirer la stupidité du garçon de magasin, la patience d’un vieux client, la frénésie désespérée d’Henri, et toute la famille Gonthier arrivera par petits paquets, et il y aura la scène entre Henri et Berthe, avec accompagnement de téléphone, échange de tendresses courroucées et amusées, et le dénouement délicieux et attendu, le mariage de la tourterelle dorée et du tourtereau désargenté, et tout le monde sera heureux: le sympathique coquin Balthazard a trouvé une situation magnifique dans la maison du délaissé Herbert.

J’ai dit la fortune de cette pièce claire, nuancée, rebondissante, cordiale, narquoise, moderne et éternelle, où il y a le cynisme des _Pieds nickelés_, la nonchalance de _Triplepatte_, la sentimentalité d’_Amants et voleurs_, avec la pire honnêteté. Cela tient de Marivaux et d’Octave Feuillet, des _Fausses Confidences_ et du _Roman d’un jeune homme pauvre_ de Dickens aussi: c’est tout aimable. Et c’est du meilleur Tristan Bernard.

Est-il utile d’ajouter que jamais André Brûlé--Henri--n’a été aussi jeune, aussi brillant, aussi délicat, aussi passionné, et que ses pudeurs de brave enfant engoncé dans l’escroquerie, de franc garçon englué dans le mensonge et ses fantaisies de vendeur d’ébénisterie ont été aux nues et au cœur? Henry Krauss est tout fin et tout rond dans le personnage du papa Gonthier; André Lefaur est majestueusement stupide en fiancé évincé; Cazalis est merveilleux de rouerie inconsciente et de muflerie dévouée en Balthazard; Cousin est un garçon de bureau mieux que nature; Térof est hilare, et M. Gallet imposant.

Mme Alice Nory est une délicieuse Berthe, farce, enjouée, gamine; Mlle Goldstein, amusée et réfléchie; Mlle Greuze, très joliment voyou; Mlle Claudie de Sivry, camérière familière, ont toutes les grâces. Mme Aël et Mme Bussy, glorieusement appétissantes, sont tout sourire et toute majesté. Et je suis obligé de ne pas citer tous les soldats et soldates d’élite qui mènent à la victoire cette comédie parfaite de fond et de forme.

Et le succès? «Il fallait un calculateur, dit Beaumarchais, ce fut un danseur qui l’obtint.» Comment dire mieux que le succès est incalculable?

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THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_L’Ange gardien_, pièce en trois actes, de M. André PICARD; _le Monsieur au Camélia_, un acte, de M. Jean PASSIER.

M. André Picard a l’âme la plus tourmentée qui soit et la sensibilité la plus hérissée: il met du rare dans les conflits les plus simples et les intrigues les plus vulgaires; il souffre avec ses héros et ses héroïnes et ne les sacrifie qu’avec des larmes, il a une perpétuelle émotion et n’ose choisir entre le vaudeville et la tragédie. Son _Ange gardien_ pouvait être violemment comique ou atrocement douloureux, affreusement grand, et il y a, dans son agencement et ses péripéties, de l’hésitation, de la lenteur, du non fini--ce qui n’est pas l’infini.

Contons.

Thérèse Duvigneau est une empêcheuse de danser en rond (je n’ose pas emprunter à Willette et au général vicomte Cambronne un qualificatif plus imagé). Veuve après deux ans et demi de mariage avec un ivrogne brutal et peu aimant, elle est plus vieille fille qu’une vieille fille toute simple. Héritière, avec un de ses cousins, d’un château plus ou moins historique, elle n’a jamais voulu vendre sa part et a voulu rester copropriétaire, histoire d’irriter et d’exaspérer son cousin Frédéric Trélart, sa cousine Suzanne Trélart et leurs invités, car les Trélart sont très mondains et extrêmement hospitaliers. Elle rôde, surveille, contrôle, aussi sévère pour la poussière des meubles que pour les mœurs de ses hôtes: elle est chez elle. Dédaigneuse et hargneusement austère, elle passe, en robe grise, auprès des joueurs de _bridge_, se laisse injurier gratuitement--car ses hôtes ne sont pas polis--et ne quitte pas des yeux le manège de sa cousine Suzanne et du beau peintre Georges Charmier: elle assiste aux séances de pose, survient dans leurs tête-à-tête, les sépare même sur un canapé et survient au moment même de leur étreinte pour faire jouer l’électricité et les séparer, ainsi que l’archange armé d’une épée flamboyante dont il est question dans la Genèse. Entre temps, elle a rabroué de la bonne façon, devant le monde, un brave garçon, Gounouilhac, qui s’est avisé de l’aimer: elle n’aime personne, ne veut aimer personne, elle est méchante, méchante, méchante, méchante!

Si méchante! Charmier et Suzanne s’affolent à l’idée que leur faute est découverte: ils accusent le sympathique Gounouilhac, mais ce n’est pas lui qui a tourné le bouton électrique: c’est Thérèse. Elle fait mieux qu’avouer, elle se vante de son acte, et proclame sa loi: Georges et Suzanne se sépareront sur l’heure, Georges partira sans délai, faute de quoi le terrible époux, Frédéric Trélart, saura tout--et comment! Épouvantée, Suzanne s’enfuit, en excursion. Et restés seuls, en une explication nuancée, véhémente, passionnée, Georges et Thérèse s’abordent, s’injurient, se confessent: l’une dit ses peines, ses rancœurs, ses colères, sa misère sentimentale; l’autre s’attendrit et s’excite à la fois, séduit, par fatuité ordinaire, par sentiment et par curiosité: c’est une impossibilité, une gageure, un miracle: il vole un baiser qui lui est rendu presque automatiquement, s’énerve, prend Thérèse, qui résiste et veut s’envoler, la retient à terre, solidement et l’emporte, mi-défaillante et extasiée, aux pires et plus essentielles réalités.

Et elle ne dénonce pas sa cousine: mieux, elle ne paraît pas au salon. Suzanne finit par savoir que Georges est resté plus de dix minutes avec l’austère Thérèse, et, après une conversation nuancée, angoissée, pathétique, entre le tendre et discret Gounouilhac et Georges Charmier, enthousiaste, ledit Gounouilhac a le cœur brisé. Georges est plus enthousiaste que jamais: à Thérèse, accablée à son tour par Suzanne, il offre son cœur et son nom. Mais l’ange gardien déchu touche au fond même du désespoir et de la douleur: elle a discerné, dans la caresse de Georges, une trahison, un piège, le désir d’un gage, une horrible vanité. Quel dégoût! Et même, lorsque le séducteur s’humilie, s’offre et supplie, elle ne peut accepter: elle est exigeante, par timidité, et son effacement si long veut des revanches: elle demande une fidélité éternelle; mais, loyalement, le peintre ne peut pas la promettre. Thérèse partira, retournera dans sa province, reviendra, l’âme diminuée, à sa tâtillonnerie menue, à son amertume désolée; le bon Gounouilhac ira, le cœur brisé, retrouver sa petite amie du Havre, et Georges et Suzanne continueront à exercer leur adultère consacré et sacré.

Le dernier acte de cette pièce est poignant, a de la grandeur et je ne sais quelle abnégation: il a été fort applaudi.

Le drame qui, pour rien, serait très comique, se passe dans un monde bizarre, d’une moralité plus que douteuse, et où la blancheur grise de Thérèse fait tache. Après le péché, elle pourrait rester; mais, hélas! elle a des remords! Ne cherchons d’ailleurs pas le symbole de cette anecdote, simple comme un proverbe, subtile comme une charade dramatique, trouble comme un symbole, fort bien habillée, et d’un style plus précieux que sûr.

M. Gémier y est charmant de sincérité gauche, d’éloquence involontaire, d’émotion qui veut sourire, de grandeur dans le renoncement; M. Pierre Magnier est un Charmier irascible et tendre, avantageux et passionné; M. Colas est un mari tout rond et MM. Rouyer et Maxence sont des _bridgeurs_ de ton monté. Mme Madeleine Carlier est une Suzanne frivole à souhait, joliment apeurée, gloussante et criante; Mmes Rafaële Osborne et Léontine Massart sont excellentes et délicieuses en des rôles trop courts, et Mme Dinard prête à une servante la plus opulente poitrine. Quant à Mme André Mégard, elle a donné au personnage de Thérèse Duvigneau un éclat discret, sourd, enveloppé, une magnificence pathétique et sauvage dissimulée sous une chrysalide poussiéreuse, toute douleur contenue, toute fièvre sous globe: c’est du très grand art. Quand lui sera-t-il permis de jouer du François de Curel, _l’Envers d’une sainte_, par exemple, qui a certains points de ressemblance avec _l’Ange gardien_?

Le spectacle commence par un acte inoffensif de M. Jean Passier, _le Monsieur au camélia_, qui évoque les fantômes de Marguerite Gautier, d’Armand Duval, de M. Duval, et où Mlle Lavigne fait, avec sa drôlerie ordinaire, des imitations un peu outrées de Mme Sarah Bernhardt.

* * *

M. René Lenormand, qui a donné au théâtre des Arts ces _Possédés_, qu’on n’a pas oubliés encore, fait applaudir et critiquer au petit théâtre de l’infatigable Durec, un drame africain qui contient un cas de conscience militaire et qui est âpre, saccadé, rare: _Au désert_. L’admirable et effarant _Intérieur_, de Maurice Maeterlinck, avec sa classique fatalité, et _le Drame de Three Corners bar_, de Pierre Lecomte du Nouy, complètent le spectacle. Cette dernière pièce est rauque et tragique: on n’y voit que gitanes, assassinats, erreurs judiciaires et cow-boys, et l’auteur, qui joue en personne, y imite, à lui seul, une meute entière de chiens sauvages, à la perfection.

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THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).--_La Sonate à Kreutzer_, pièce en quatre actes, de MM. Fernand NOZIÈRE et Alfred SAVOIR (d’après le roman de Léon Tolstoï).

M. Nozière n’aime pas l’Amour. Il lui avait déjà dit son fait, vertement, à la fin de _Maison de danses_: aujourd’hui, il unit son ironie dolente, mélancolique et sensuelle, au tempérament véhément et quasi sauvage de M. Alfred Savoir pour blesser à mort le petit dieu malin: les deux auteurs, au reste, nous le présentent tout méchant ou tout bête, sans flèches et sans ailes.

_La Sonate à Kreutzer_ est une pièce âpre, forte, d’une douleur presque unie, d’une souffrance et d’une dureté volontaires et constantes: c’est le _knout_ moral et presque physique.

En écrivant sa nouvelle, Tolstoï voyait ses personnages dans la lumière sainte: il s’agissait de savoir si la Grâce leur manquait ou non.

Ici, les tristes héros sont abandonnés à leurs propres forces, c’est-à-dire à leurs pires faiblesses: ce ne sont que des créatures sans Créateur, tout instinct, toute brutalité, toute misère, toutes larmes; ils ne sont pas intéressants. Et c’est un jeu, un jeu cruel pour MM. Nozière et Savoir de buter, brouiller, martyriser et écraser ces fantoches, victimes sans mérites et bourreaux sans éclat.

Qu’est-ce, en effet, que le barine Pozdnycheff? Un gros garçon qui s’est marié à trente-cinq ans, après l’existence ordinaire et frénétique des lourdes orgies de Russie: il est obtus et pesant. Il aime sa jeune femme Laure comme un ours aimerait une colombe, lui passe la main dans les cheveux avec la légèreté d’un régiment de cosaques traversant une serre, la meurtrit de ses baisers, l’écrase de sa présence harcelante, éternelle. Il n’est pas plus tôt dehors qu’il revient, tant il est dévoré de l’hydre de la jalousie. Et la pauvre Laure, romanesque et poétique, se meurt de peur et de dégoût: sa mère ne la réconforte pas. A peine si un jour, un ancien ami de son mari, le fat et grotesque virtuose Troukhatcherwski, lui apporte, un peu contre le gré de Pozdnycheff, l’éploi perdu des rêves en jouant _la Sonate à Kreutzer_ qu’elle écoute fervemment, fiévreusement, de tout son être.