Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

Part 13

Chapter 133,830 wordsPublic domain

Et comment! Divorcée, compagne libre du seigneur de Saintfol, mais à la veille de convoler avec lui le plus légitimement du monde, elle l’a déjà radicalement ruiné. Le papier timbré s’accumule chez le gentilhomme avec les bibelots impayés: de vagues individualités viennent jouer; c’est un tripot et un boudoir, un salon et même une salle à manger, car la maman Ramier, l’inévitable Léopold viennent y manger sans joie et en silence, car Mme Ramier n’aime pas son futur gendre. Lorsque les choses semblent amenuisées, explosion! Les papiers timbrés font balle et boulet: l’huissier fait sa sinistre et triomphale entrée! Vous l’avez deviné, n’est-ce pas? l’huissier est l’ex-clerc d’huissier, l’ex-mari d’Antoinette! La scène entre les deux hommes est exquise et simple, mais pendant que Saintfol est allé chercher de l’argent, Antoinette arrive, Antoinette un peu aguichée du prochain mariage de son conjoint d’hier avec une cousine de son amant, Antoinette montée en ton, ayant réponse à tout, parlant du haut de sa tête: elle apprend que son époux de demain est radicalement ruiné. Va-t-elle l’abandonner dans ces conjonctures pour suivre l’huissier Lebelloy, qui la presse et l’aime toujours? Non! non! Elle se laissera embrasser pour avoir la paix et rester à Saintfol. Elle est surprise, vous n’en doutez pas, par son amant, par son mari de demain, et le retourne comme une crêpe en lui prouvant que si elle a embrassé son ci-devant époux, c’est par amour pour son amant et pour pouvoir lui rester fidèle dans sa détresse. Mais quoi? Saint-Fol n’est plus ruiné: son oncle de quatre-vingt-dix-sept ans est mort et lui laisse une fortune énorme! Adieu! adieu! Il ne s’agit plus de dévouement! Elle va retrouver son huissier, à la grande horreur de Léopold, qui se dévoile, qui n’a jamais adoré qu’elle, qui n’a que quarante-deux ans en en paraissant cinquante-cinq, qui n’a que quarante-deux mille francs de rente, mais qui les a pour elle et qui se désole, se désole, se désole!...

Il ne se désolera pas toujours. Retiré en Bretagne dans le château de Saintfol, le brave Léopold finira par retrouver, par prendre, par garder l’ange Antoinette. Saintfol et Lebelloy s’entendent pour n’en plus vouloir et pour épouser chacun de son côté. Antoinette, survenue par miracle, après une nouvelle _culotte_ à Biarritz, avant une nouvelle aventure avec un Anglais, se contente de son vieil amoureux.

Et après? Vous m’en demandez trop; il y a peut-être une autre pièce--ou deux ou trois.

L’inconscience et le démon du jeu, l’audace calme, l’autorité caressante et froide à la fois de «l’Ange» peuvent durer encore des milliers d’années ou, du moins, des centaines d’actes. Arrêtons-nous ici, avec le délicieux auteur, en acceptant, comme lui, un semblant de conversion. A vingt-deux ans, avec un mari de quarante-trois hivers, on peut devenir chaste et rangée... Hum! hum!... vous doutez? Essayez!

Le vrai, c’est que la pièce d’Alfred Capus est toute en cliquetis de formules magiques et vivantes, en facettes d’humanité cynique, en hachis de sentiment, en sincérité contenue, en mélancolie facétieuse, en milliers de larmes retournées en sourires: philosophie, attendrissement en gelée, émotion qui cabriole: c’est la vie. Et c’est tout plaisir, toute joie, toute finesse.

J’ai dit la simplicité triomphale, la tranquille férocité de Mlle Ève Lavallière, qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui reconquiert avec des yeux larges comme des chapeaux et une voix sereine comme un mensonge. Mme Marie Magnier est admirable de dignité comique, de naïveté despotique, de tact outrancier dans le rôle de la mère Ramier. Mme Jeanne Saulier est une cousine fort élégante, fort séduisante, fort bien disante. Mlle Jeanne Ugalde est une jeune fille charmante et très joliment ingénue, et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Delyane, Fraixe, etc., ont droit à toutes les louanges.

M. Guy a été, mieux que toujours, parfait de tenue, de vérité, d’émotion voilée, de demi-comique dans le très difficile personnage de Léopold. M. Max Dearly s’est fait violence pour s’interdire toute fantaisie, pour être presque grave sans cesser d’être plaisant et parfait dans la peau de l’huissier Lebelloy. Dieudonné est inouï de rondeur et de verdeur sous sa pelure de baron breton. Moricey est un tenancier de cercle tout craché et MM. André Simon, Petit, Rocher, Avelot, sont exquis.

J’arrive au drame de cette comédie. Contre les médecins, envers et contre tous, M. Albert Brasseur a interprété jeudi, à la répétition générale, le rôle de Saintfol: c’était de l’héroïsme. Avec un souffle de voix, un chuchotement à peine perceptible, une articulation désespérée, un geste impeccable, une volonté tragique, il a rendu toute la gentille mièvrerie, tout le néant galant et élégant, toute la lassitude involontaire de son personnage de luxe. Il en est resté sur le flanc: honneur à lui!

Après cinq jours de remise--tragédie sans exemple boulevard Montmartre--Prince a donné à Saintfol sa physionomie mobile, son sourire disloqué, sa voix changeante, toute sa grâce comique, toute sa fougue hésitante, toute son autorité comme bégayante, classique, fantaisiste, irrésistible, qui tient de l’Odéon et des Clodoches. Il a été acclamé--avec la pièce.

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THÉATRE DU GYMNASE.--_Pierre et Thérèse_, pièce en quatre actes, de M. Marcel PRÉVOST.

Le titre même de la nouvelle pièce de M. Marcel Prévost,--ces deux prénoms accolés et comme fondus,--indique le dessein d’une œuvre intime, intense et brûlante: il s’agit d’une anecdote dramatique et non d’une thèse générale, plus ou moins philosophique et sociale. Les questions si graves qui se posent dans ces quatre actes, celle de la confiance immense et hermétique entre époux, celle de l’estime dans l’amour ne reçoivent qu’une solution provisoire et particulière. Et pourrait-il en être autrement? Une des femmes les plus éminentes de ce temps me disait, un jour de crise: «Le mépris, passe encore! Mais le dégoût!...» Et le dégoût n’y a rien fait.

L’auteur des _Demi-Vierges_ n’a pas poussé jusqu’à ce cercle de l’enfer sentimental et sensuel. Son drame consciencieux, intéressant, émouvant, ne dépasse guère le purgatoire. Voyons:

Thérèse Dautremont a vingt-cinq ans. Fille d’un gros banquier, sénateur, dignitaire et bien pensant, elle s’est décidée, d’un grand coup de cœur, après avoir refusé les plus brillants partis de tout repos, à épouser un Gascon de trente-six ans, nouveau venu dans le Gotha de la finance, surhomme d’affaires, un peu aventurier et suffisamment mystérieux, moitié Antony, moitié Robert Macaire (en plus pâle), Pierre Hountacque. C’est un ami de la femme de confiance qui a élevé Thérèse, Mme Chrétien, et il a pourvu à l’éducation du fils Chrétien, ciseleur d’art, le jeune Maxence, vingt et un ans, qui a conçu pour Thérèse un amour désespéré. La maison inondée, en même temps que de cadeaux de noces, de lettres anonymes sur le fiancé, et le frivole babil de la jeune Suze Dautremont, son gentil flirt avec le baron Moulier ne distraient pas le banquier et sa fille aînée de l’énigme charmante, puissante et redoutable qu’incarne le néo-millionnaire Hountacque. Une lettre plus précise, signée, arrive: une comtesse de Luzeray accuse la mère de Pierre d’avoir volé son époux et Pierre d’avoir été élevé par lui. Mais voici Pierre, très d’attaque et très câlin. Il avoue: il a menti. Mais pouvait-il accuser sa mère et confesser sa honte? Il a fui, dès qu’il a pu. Alors? Et, plus aimante que jamais, éprise jusqu’à la pâmoison, Thérèse se donne à Pierre qui n’a plus de secrets, et qui est tout neuf, tout frais--et tout chaud.

L’étreinte dure. C’est la lune de miel, dans un château de Gascogne où un pavillon de chasse a été réservé à la bonne Mme Chrétien, à son fils Maxence et au parrain de ce dernier, le bohème ivrogne Coudercq, ancien employé de banque à Bizerte, que nous avons déjà entrevu et qui est un vieux camarade d’Hountacque, tombé dans la mendicité. Absorbé par l’amour, Pierre néglige son vieux collègue qui, malgré les gentillesses de Thérèse et laissé seul avec son filleul en compagnie d’une fiole d’armagnac, se laisse arracher l’atroce vérité: il y a neuf ans, à Bizerte, Pierre a fait ou s’est fait faire des faux pour 170 000 francs; bien plus! il a blessé à peu près mortellement Chrétien, son autre collègue, le père de Maxence! Et Maxence bout de colère et d’espérance: en dépit de sa mère, il agira contre ce Pierre qui embrasse encore Thérèse, il les aura, l’un et l’autre!

Il va, au moins, avoir Pierre. Le soir même de l’inauguration solennelle et mondaine, en musique et en costumes, de son hôtel, au moment où Suze et le baron Moulier s’accordent définitivement, en poudre et en talon rouge, en fantaisie et en pratique, Hountacque est menacé, directement, du bagne--sans plus! En plein triomphe, il voit son vieux péché se lever contre lui! Les faux sont là, photographiés. Et Thérèse sait! Défaillante, elle doit sourire à ses invités et invitées qui savent aussi et s’en vont, à l’anglaise. C’est la scène, la scène entre ces époux passionnés, plus amants qu’époux et si unis, si fiers l’un de l’autre! La fatalité souffle: Pierre avoue. Thérèse pleure, reproche, s’effondre. Pierre se redresse: il avait le droit d’accepter les faux qu’on fit pour lui; il s’agissait d’échafauder sa fortune, sa fortune dont il a fait bon usage, dont il a fait du bien pour tant de gens qui vivent de lui! Et toutes les fortunes n’ont-elles pas des hontes et du sang à l’origine? La famille de Thérèse, si bourgeoise, si sévère, si collet monté, ne s’est-elle pas enrichie par les exactions de la gabelle, et le sénateur Dautremont n’a-t-il pas des suicides à son actif? Thérèse n’est pas convaincue: elle luttera pour son mari, mais elle se refuse à lui, en attendant: le pauvre homme reste seul, avec ses pensées.

Et quand tout sera arrangé, quand le pauvre Coudercq aura clamé son innocence, son honnêteté de miséreux tenu par sa drôlesse de femme, quand Maxence, éperdu et chancelant, aura déchiré les photos des faux en apprenant que le véritable faussaire était son propre père, Thérèse, dans le triomphe, demandera à Pierre d’attendre un jour encore avant de reprendre, au lit, la raison sociale et conjugale.

Ce dénouement en nuance est plus psychologique que dramatique. Il touche profondément et fait penser. Après ses réflexions. Thérèse ne sera pas meilleure. Elle se prêtera à une sorte d’adultère légitime; ce qu’elle retrouvera, ce qu’elle trouvera dans son mari, c’est le Pierre de ses cauchemars, le Pierre qu’elle ne voulait pas deviner, le bandit de jadis, le faussaire, le forçat plus ou moins honoraire; elle humera sur lui son odeur d’aventure, le trouble de son âme, sa violence, sa fureur de vivre; ce ne sera plus le _self made man_, ce sera l’_outlaw_--et il y aura je ne sais quel vice dans cette étreinte renouvelée et passionnée, dans cet amour dans les ruines, dans ce baiser de pardon sans oubli. Voilà le drame à écrire!

Tenons-nous-en à l’œuvre d’hier qui est sympathique et chaleureuse, qui a des nerfs et du cœur, qui est réaliste et romanesque, sait sourire à l’occasion et ne recherche pas un style trop rare.

Marthe Brandès, un peu froide au début, s’abandonne tout à fait dès que Thérèse se donne: elle met de l’âme dans ses sens et de la fierté dans sa douleur; elle est très vraie, très haute, très pathétiquement harmonieuse. Monna Delza est une Suze délicieusement mutine et enjouée, sérieuse dans son rire et infatigablement exquise; Mme Henriot est parfaite de tenue et d’émotion dans le personnage de Mme Chrétien; Mme Claudia est très amusante en institutrice anglaise; Mmes Darmody, Copernic, Buck, Démétier, etc., tiennent avec distinction ou fantaisie des rôles épisodiques.

Pierre, c’est M. Dumény, avec son autorité, son aisance ordinaire et extraordinaire, sa grâce forte, sa déchéance qui se reprend, qui gronde et qui caresse; Paul Plan est parfait de rondeur, de tenue, de grandeur bourgeoise et tendre sous la redingote du sénateur Dautremont; M. Jean Laurent (Maxence) a toute la fièvre, toute la furie, toute la haine, toute la passion, tout l’écroulement qui conviennent; M. Charles Deschamps, en baron Moulier d’aujourd’hui, en marquis d’avant-hier, a toute l’élégance froide de ses rôles et je ne sais quel parfum de pavane; MM. Arvel, Bouchez, Henry Dieudonné sont excellents; Tervil est ahurissant sous sa livrée. Enfin Janvier est la joie amère, la vérité bégayante, criante de la soirée: il a fait du bonhomme Coudercq une création inoubliable. Ses moustaches tombantes, son honnêteté ânonnante, éloquente et pâteuse, son désir de faire le bien en laissant faire le mal, sa misère de pauvre être saisi, ballotté, aimant et pleurant, tout a été justement acclamé. C’est atrocement grand: c’est le drame de ce drame.

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PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Massière_, comédie en quatre actes, de M. Jules LEMAITRE. (_Première représentation à ce théâtre_)

Le joli triomphe clair, ému et charmé, le délice à peine douloureux et profond, le sourire mi-partie de la Massière, son expérience, son enseignement et sa résignation, tout cela est d’hier--mais hier, c’est si loin! Lucien Guitry a donc eu raison, cependant qu’il salue ses drapeaux et étendards d’à côté, de vouloir être acclamé, justement, dans son rôle de Marèze.

Il s’agit--je n’ai pas à raconter la pièce--de la dernière flambée d’un cœur quinquagénaire, à la fois tendre, paternel, apitoyé et artiste: un peintre qui vieillit a une affection trouble et intense pour la massière de son atelier d’élèves-femmes. Elle est pauvre, fière, touchante, charmante, jolie, et a beaucoup de talent: le Maître s’émeut, admire, glisse à un sentiment où entre du désir; la jeune fille est reconnaissante, flattée, prise dans son âme droite et ferme, dans son cœur de vierge qui n’a pas connu un père mort trop tôt--et la femme du peintre, aimante, dévouée, quadragénaire, se désole, se laisse être jalouse, menace la massière Juliette Dupuis, la chasse même de la maison, où elle est revenue malgré sa défense.

Mais le fils Marèze, qui a vingt et un ans, qui est toute liberté, toute fièvre et toute droiture, prend la défense de la pauvre enfant. Il lui servira de chaperon et de chevalier, quitte à pousser au désespoir et à une colère quasi meurtrière l’ardent auteur de ses jours.

Et la jeunesse, hélas! triomphant de la maturité, Jacques Marèze épousera Juliette, qui a touché la brave femme de mère Marèze, qui désarme le brave homme de père Marèze, qui se contentera de l’épée de l’Académie des Beaux-Arts, où il vient d’être élu, et qui, en guise de flamme, s’en tiendra à un coin de feu en compagnie de sa femme exquise et vieillissant avec lui.

Catulle Mendès a dit naguère, je crois, la grâce diverse, ouatée, mouillée, rebondissante, naturelle, savante, précise et large, l’humanité précieuse et exacte, l’angoisse immense et menue de ces quatre actes en relief et en nuances, le pépiement gentil des élèves, le malaise inquiet et touchant des époux Marèze à table, en face de la place vide du grand fils, la bonhomie maternelle de Mme Marèze, la grandeur simple du renoncement de Marèze, toutes les phrases comme sans apprêt, mais non sans délice, tous les _mots_ où l’esprit infini, l’intelligence inégalable, la rare sensibilité de Jules Lemaître s’éjouaient avec un soupçon de larmes...

Guitry et Judic--les Marèze--ont gardé leur charme et leur autorité. Anna Judic, bonne et jalouse, irascible et facile à toucher, est admirable de naturel et tout cœur; Guitry, lourd, avec ses cinquante-cinq ans bien tassés, un peu trop arrivé, un peu trop bohème, qui a des ailes à l’âme et des rhumatismes, qui appuie sur ses phrases et a des «hein! hein!» à démolir l’atelier, qui a des yeux de dix-huit printemps et des jambes de podagre, des élans, des désespoirs, de l’enthousiasme, de la fleur bleue, est merveilleux de geste, d’hésitation, de brusquerie, de silence et d’accent. M. Lamothe est un jeune Jacques très fanatique, M. Mosnier est un académicien gâteux et sournois fort hilarant et M. Fabre est un modèle terrible.

Il faut louer Mmes Deréval, Lorey, Fleury, Leduc, qui sont espiègles et délicieuses; Mme Bouchetal, qui a de la dignité. Enfin, Mlle Jeanne Desclos, qui représentait Juliette Dupuis, a eu les plus jolies qualités de fraîcheur, de joliesse et d’ingénuité. C’est Brandès qui avait créé le rôle. Nous ne nous amuserons pas au jeu facile et cruel des comparaisons. La nouvelle massière--M. Guitry nous l’avait cavalièrement confié--n’était pas en possession de tous ses moyens: émotion, aphonie, maladie. Son filet de voix, son rien de geste a suffi aux spectateurs, tout heureux de se réchauffer dans une atmosphère humaine et divine de bonne volonté, d’honnêteté, de bonté, de vertu et d’esprit.

_21 décembre 1909._

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THÉATRE RÉJANE.--_Madame Margot_, pièce en cinq actes, dont un prologue, de MM. Emile MOREAU et CLAIRVILLE.

Avec ou sans M. Clairville, M. Emile Moreau devient une sorte de Cour de cassation: il évoque par devers lui le procès de Jeanne d’Arc et la cause de Marguerite de Valois, reine de Navarre. On sait que cette sainte et cette femme n’ont aucune ressemblance; les dramaturges veulent rendre au moins à l’épouse divorcée d’Henri IV le mérite et la vertu d’une inépuisable bonté, d’un dévouement gracieux et gai, sans parler de son esprit qu’ils n’ont pas rendu tout entier: il y en avait trop.

En tout cas, _Madame Margot_ est un admirable spectacle, d’une richesse, d’un pittoresque, d’un agrément pathétiques et spirituels; on respire l’Histoire à pleins yeux, si j’ose dire, et à plein cœur: ce ne sont que brocards gaufrés, casques, cuirasses, plumes, salles merveilleuses de palais, jouets du temps, toques et toquets, fraises et hauts-de-chausses, musiques d’époques et danses authentiques; c’est un musée, mais un musée singulièrement vivant et émouvant, changeant et grand jusque dans l’angoisse.

Et comment pourrait-il en être autrement lorsque le maître du jeu c’est Réjane, Réjane aussi à l’aise sous le vertugadin empesé de Mme Margot que sous les atours à la grecque de la maréchale Lefebvre, plus Madame Sans-Gêne que jamais, dans une action plus ramassée et plus dramatique.

Elle n’est plus la Margot avide d’amour, facile et fatale de la Môle, celle qui se donne au hasard et par amour du plaisir, frénétique, italienne, diabolique et charmante quintessence des damnés Valois, collectionnant les cœurs et les têtes de ses amants, sauvant, par jeu, Henri de Navarre, son mari, lors de la Saint-Barthélemy, et faisant, à la veille de sa mort, couper le cou à celui de ses pages qui a tué l’autre--et ils avaient seize ans et aimaient--comment!--cette sexagénaire!

Alexandre Dumas prétendait qu’on a le droit de violer l’Histoire quitte à lui faire des enfants; MM. Moreau et Clairville prétendent suivre l’Histoire, et ils se contentent de la peupler d’enfants. Mais n’anticipons pas.

Donc le prologue nous montre Margot à peu près prisonnière, exilée à Usson: elle s’amuse et gouaille parmi ses regrets et sa ruine, plaisante avec Bellegarde qui passe. Mais il n’y a pas de quoi rire. La nouvelle maîtresse du roi Henri, Henriette d’Entragues, est grosse et le roi veut l’épouser. Tous les d’Entragues et les d’Auvergne viennent demander à Margot de consentir à la répudiation. Elle refuse. C’est sa mort: on n’hésite pas, à ce moment, à supprimer les enragées et les obstinées. Mais voici une visite inattendue: le roi. Il plastronne, gasconne, hâble, rit: il vient bien se démarier, mais ce n’est pas pour épouser la d’Entragues, c’est pour s’unir à la propre nièce de Margot, Marie de Médicis, pour son argent. Et c’est très mélancolique: il est sans illusion et sans amour. Margot accepte. Elle reviendra à Paris et veillera sur le nouveau couple.

Comme elle a raison! Quelle pétaudière que le Louvre! Ce ne sont que favorites et favoris, suceurs de pécune et de peuple: Marie de Médicis traîne son favori Concino Concini, la d’Entragues a amené sa jolie famille, le roi est empêtré dans sa marmaille bâtarde et légitime et joue avec elle devant l’ambassadeur d’Espagne; ce ne sont qu’ennemis intérieurs, extérieurs, à la ville, à la cour, au lit! C’est Margot, qui vient en voisine, qui débrouille l’écheveau des trahisons, avec le fidèle Sully, qui fait arrêter d’Epernon, au moment où toute la nouvelle cour la raille et l’insulte, Margot qui sauvera la vie du roi. Car les d’Entragues et les d’Auvergne, de complicité avec le jésuite Cotton, confesseur d’Henri IV, ont décrété la mort du Béarnais. Un mot d’enfant,--les enfants jouaient autour des conspirateurs--apprend le hideux projet à Margot qui, pour empêcher son ancien époux de voler à la mort, lui rappelle qu’elle a été sa femme et la redevient, peu ou prou, pour une nuit.

Bellegarde, blessé dans le carrosse royal, prouve à Henri le danger qu’il a couru: les d’Entragues sont emprisonnés, Margot triomphe et le Vert-Galant, un peu mélancolique et très attendri, rend grâce à sa fidèle mie, en attendant la fatalité.

Mais que signifie un résumé? Je n’ai même pas pu mettre à leur place les colloques, les grâces, les ris, les manières, les danses, le sérieux précoce, les naïvetés savantes des infants, la pavane dansée par la toute petite Marie Schiffner, les gentillesses et les singeries royales des jeunes Andrée Sauterre, Maria Fromet, Madeleine Fromet et Jane Jantès! Je n’ai pas dit le charme de haulte gresse, l’archaïsme tout nu et tout coloré du parler, des dialogues, des scènes, leur brutalité amignotée, leur verdeur à la volée et comique et ravigotante.

J’ai fait deviner, j’espère, la bonne humeur tutélaire, délicieuse, hautaine et fine, les infinies nuances de l’autorité et du charme de Réjane; Suzanne Munte est une Henriette d’Entragues suffisamment séduisante et vipérine, Suzanne Avril jargonne très joliment en Marie de Médicis, Mme Guertet, Dermoz, Rapp, Renhardt, etc., épandent des splendeurs et des grâces diverses; M. Garry est un Henri IV un peu maigre, mais bien disant, fort congru, éloquent et digne, à la fin; Signoret dessine avec sa maîtrise ordinaire la silhouette sinistre du père Cotton, Chautard est un Bellegarde chaleureux, spirituel, parfait; Castillan est inquiétant en Concini, Barré baragouine très intelligemment en Zamet, Garrigues est un traître convaincu et hérissé ainsi que Monteaux; enfin, dans le personnage de Vitry, M. Marquet porte le plus admirable casque du monde.

Et voilà une pièce qui a toutes les magnificences de la féerie, toutes les richesses de l’histoire--en mieux, puisque c’est une pièce qui finit bien.

_24 décembre 1909._

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VAUDEVILLE.--_La Barricade_, pièce en quatre actes, de M. Paul BOURGET.

M. Paul Bourget a bien mérité de la République. Si sa pièce âpre, douloureuse et résolue, a eu le triomphe angoissé et tragique, s’il y a eu dans la salle un peu du frisson des bourgeois de la Décadence regardant monter les grands Barbares rouges, et si le Moloch avide et formidable du syndicalisme a semblé apparaître au Vaudeville et ouvrir sa gueule géante au-dessus d’une rivalité amoureuse, c’est que le conflit sentimental, l’anecdote, n’étaient que symbole, et que l’auteur de _Mensonges_ a posé le problème social avec une rigueur presque atroce, qu’il a peint la guerre de classes férocement en indiquant, comme d’un coup de sabre, les déchirements intimes qu’elle provoque et qu’elle provoquera: c’est une large et profonde tragédie. Les convictions de M. Paul Bourget pouvaient, devaient faire intervenir dans la lutte la loi d’amour, l’idée chrétienne que la vie est une épreuve, qu’il faut souffrir pour mériter, qu’il faut obéir; par un scrupule admirable, il n’a pas voulu de ce secours sublime et commode: les patrons et les ouvriers n’ont que leurs armes terrestres, leurs appétits, leur volonté, leur besoin de manger, leur désir de n’être pas mangés; c’est l’assaut du capital et la défense du coffre-fort: ce sont, de part et d’autre, des hommes abandonnés à eux-mêmes, à la condition que ce soient des hommes.