Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 11
Voici le grand soir des débuts: le bouge regorge d’ouvriers, de marins, de pêcheurs, de soldats; il y a même une ancienne de la maison, une grande étoile de Paris. La vieille Tomasa chante ses cantilènes les plus rauques et les plus fiévreuses; les danseuses et les danseurs font leurs pointes les plus charmantes. Mais place au miracle: c’est Estrella et Pepillo dansant bouche à bouche et ventre à ventre, c’est Estrellita mimant la possession et le délice, tous les jeux, tous les caprices des pires Vénus; le _fandango_, la _sevillana_, le _tango_, des danses barbares; c’est le triomphe, la quête miraculeuse; c’est la jalousie plus formidable de Ramon, après l’enthousiasme universel; il gardera Estrella, l’empêchera de rejoindre le brave père de famille Benito--et c’est la majestueuse matrone Tomasa qui retiendra la pie au nid et trompera le malheureux pêcheur.
Les manigances continuent; les ménages frères de Benito et de Luisito en sont ravagés. La brave Concha et son honnête belle-sœur Amalia, femme de Benito, sont affolées; la pure Amalia donne des conseils de courtisane à Conchita pour garder son mari, mais rien n’y fait: en une visite, l’étoile Estrella, fiancée à Ramon, va emmener toute la maisonnée, Benito qui doit fuir avec elle, Luisito qui doit la rejoindre dans le jardin des moines, par la brèche, que sais-je? Le jaloux Ramon s’est aperçu de la chose: il prouve à ses deux amis qu’ils sont tout autant bernés que lui: ils tueront la traîtresse. Ou plutôt, Luisito la tuera tout seul: il le jure sur la croix de la procession du Vendredi-Saint qui passe sous les fenêtres.
Ils ne tueront rien du tout; dans le jardin rose, mauve et rouille, Estrella défiera la fureur, la rage, l’enlacement même de ses trois amants, les excitera, les raillera, les embrassera, les poussera l’un contre l’autre, et, d’humiliations outrées en caresses mimées, de supplications en outrages, d’agenouillements en sursauts et en provocations, susurrante, balbutiante, insolente, diabolique et divine, finira par s’évader de ce Cadix étroit, de cette conjuration de pauvres gens, pour rejoindre à Paris son digne compagnon Pepillo, tout vice et tout infamie, cependant qu’une pauvre gosse de treize ans, qui a soif de joie et de liberté, clamera, en voyant ce trio de malheureux, de misérables lassés et meurtris: «Oh! C’est ça les amoureux! Oh! oh!»
Et c’est plus triste que mille morts!
Cette histoire est brodée de mille variations, de mille finesses; il y a, avant le dénouement, une conversation de trois moines blancs dans l’horizon rose,--que serait l’Espagne sans moines?--de moines gentils, idylliques, pacifiques, qui paraîtrait divine dans les colonnes du _Temps_. Mais dans ce drame ramassé, pourquoi ce hors-d’œuvre à la fin? Pourquoi le personnage de la vagabonde ne fait-il que traverser les derniers tableaux? Du symbole? De l’ibsénisme en Espagne? J’aime mieux Mérimée.
Tenons-nous-en aux réelles qualités de cette action trop riche et trop simple, trop rapide et trop décousue. Lérand est, naturellement, admirable d’intensité et de sobriété, de vérité et de chaleur contenue dans le personnage de Benito; Gauthier est merveilleux de sincérité et de violence dans le rôle de Luisito; Arquillière campe en pleine graisse, en pleine colère, en plein cœur, son type difficile de Ramon; Jean Dax est plus qu’inquiétant en sa trop jolie silhouette du Pepillo à tout faire--et il danse à ravir; Baron fils est le seul qui fasse illusion en _sereno_: il est toute l’Espagne.
Mme Tessandier est une admirable Tomasa: patronne et mère, rêche, dure, affectueuse, elle est rauque et tendre et donne de la majesté à ses chansons et à tous ses gestes; Cécile Caron et Ellen Andrée dessinent des caricatures qui doivent retourner Goya dans sa tombe et qui tenteront Zulaoga, Sancha et Leal da Camara; Suzanne Demay est une charmante et touchante Concha, Blanche Denège une énergique et dolente Amalia, Nelly Cormon une fort appétissante danseuse arrivée et Monna Delza une errante impubère d’un appétit dévorant et de désirs très définis et infinis.
Pour Mlle Polaire, c’est sa pièce, comme ce serait sa guerre si elle n’était qu’impératrice. Elle a tout loisir de gaminer, d’allumer, de terroriser, d’offrir ses lèvres, de mentir, de se courber en deux, en trois, de se relever en trombe, de jouer de tous ses membres, de caracoler sur place, d’être très authentiquement saltimbanque et, si l’on veut, shakespearienne.
Et il y a tant de spectacle, de bruit, de figurants intelligents et de décors émouvants! Relisez une page de Barrès sur Tolède, après: vous retrouverez l’Espagne. Le Vaudeville vous donne la violence du café-concert, de la vie, de l’amour--avec des costumes. Et c’est le triomphe de Porel.
[Bandeau]
ODÉON.--_Jarnac_, drame historique en cinq actes et en prose, de MM. Léon HENNIQUE et Johannès GRAVIER.
La nouvelle aventure de ce pauvre Jarnac est touchante: Après avoir joui, pendant des siècles, de la plus triste réputation, après avoir donné son nom à des traîtrises authentiques et à des vaudevilles, voilà qu’on découvre qu’il fut le plus loyal des duellistes heureux et que son adversaire était un bretteur brutal, vénal, avantageux, trop sûr de soi et fort justement puni. Et MM. Hennique et Gravier réhabilitent ce vaincu antipathique, lui prêtent du cœur, de l’âme, une sensibilité virgilienne, racinienne, de l’abnégation et le plus pur sacrifice! Jarnac et La Châtaigneraie se tuent comme Titus et Bérénice se quittent; il n’y a plus de coupables, il n’y a plus que la fatalité, les rois--et les reines de la main gauche.
C’est là une générosité, une imagination extra-historique qui ne peut nous surprendre de la part du gentilhomme de lettres qu’est M. Léon Hennique; il n’est pas d’écrivain plus honorable, plus estimable, plus haut, et le titre de son chef-d’œuvre, _Un caractère_, est son propre titre à lui, son programme et sa confession. M. Johannès Gravier est lui-même un dramaturge historien qui écrivit, je crois, un _Simon Deutz_, très strict et très émouvant. La collaboration de ces deux auteurs si sympathiques a prêté aux magnifiques décors de l’Odéon, aux superbes costumes et à la mise en scène d’André Antoine une action forte, nombreuse, pleine et simple, écrite avec un soin méticuleux et digne des plus longs applaudissements.
Contons la pièce. François Ier est en train de s’éteindre patiemment. Il ne meurt pas du mal français et de la belle Ferronnière: il n’empêche qu’il se meurt. Sa maîtresse, la duchesse d’Étampes, est du dernier mal avec la maîtresse du dauphin Henri, Diane de Poitiers, et un peu trop bien avec le jeune gascon Jarnac. Le vieux roi s’en inquiète et, pour éviter des tourments, la belle affirme que les assiduités diurnes et nocturnes de Jarnac ne s’adressent qu’à sa jeune sœur Louise. Vous imaginez avec quel soulagement François apprend cette nouvelle, donne son consentement, sa signature et une dot énorme. La délicatesse de Jarnac souffre profondément, d’autant qu’il était chargé de demander la main de Louise pour son frère d’armes, son frère de jeu, son frère de toujours, La Châtaigneraie. Mais sa fiancée l’aime et il s’aperçoit qu’il l’aime aussi, dans sa sœur et en lui-même. Tout va pour le mieux. Hélas! le dauphin Henri sort avec Diane; Diane et la duchesse d’Étampes se jettent leurs âges, leurs maris, leurs amants à la figure. Jarnac, qui est dépensier, prétend faussement qu’il tient son argent de sa jeune belle-mère, et Henri l’outrage et l’accuse d’inceste. L’injure est effroyable. La Châtaigneraie l’assume. Les deux amis, les deux frères, devront se battre. Mais il faut attendre la mort du roi.
Pour l’instant, Jarnac coule à Rambouillet sa lune de miel, cependant que l’Italien Caize qu’il s’est attaché grâce à quelques écus, couvre ses amours. C’est là que l’orage éclate avec la foudre. François, qui veut une explication, mande La Châtaigneraie: l’outrage est plus violent: il y aura non duel, mais jugement de Dieu, en champ clos, solennel, définitif, en cérémonie. Pas tout de suite: Jarnac est aussi faible que l’autre est fort: il faut qu’il s’entraîne. Le roi a d’autres chiens à fouetter: son fils et ses courtisans qui complotent, qui jouent de son cadavre d’avance et de toutes les charges de l’État: il force les rebelles, les fouaille, les courbe, les agenouille. Pendant ce temps, Louise a retourné La Châtaigneraie et lui a montré son erreur; jamais Jarnac n’a abusé d’elle. Et les deux frères se retrouvent et tombent dans les bras l’un de l’autre; ils ne se haïssent pas, ils n’ont rien entre eux que l’irréparable, le poids de l’honneur barbare, de la coutume, deux couronnes et le monde! Mais ils ne se battront pas tant que le roi vivra.
Hélas! le Roi-chevalier, le Père des Lettres, a été brisé par sa dernière colère. Il agonise en se faisant lire _les Triomphes_, en se rappelant Marignan. Il se réconcilie avec son fils, lui recommande la duchesse d’Étampes, lui fait jurer de ne pas rappeler le connétable de Montmorency, de ne pas autoriser le duel Jarnac. Henri jure du bout des lèvres. Et dès que le vaincu de Pavie a fermé les yeux, Henri II, en vrai Valois, ne songe qu’à faire arrêter Jarnac et Mme d’Étampes, qui ont fui ensemble.
C’est un jeu pour l’astucieuse et cruelle Diane, devenue toute-puissante, de torturer Louise de Jarnac qu’elle a gardée en gage. Mais Jarnac revient la reprendre. Henri II la lui accorde, mais lui accorde aussi le duel, le jugement de Dieu dont on ne parlait plus. Hélas! hélas! Mais le divin Châtaigneraie console son adversaire, lui indique ses points faibles, s’offre en holocauste et a, dans le pire attendrissement, l’héroïsme le plus bouddhique et le plus moderne.
Et c’est le combat, le fameux combat: la lice, les gardes, les hérauts, les trompettes, les tentes, les juges, les chevaux, les tenants, les parrains, les hommes aux couleurs, les oriflammes; ce sont les serments, les prières des jouteurs, les embrassades assassines de Diane de Poitiers et de la duchesse d’Étampes; c’est l’assaut, le jarret tranché de La Châtaigneraie, la supplication de Jarnac pour laisser la vie au vaincu, pour reprendre son honneur, le silence haineux du roi, sa réponse glaciale et le long cri de douleur et de reproche du malheureux La Châtaigneraie qui ne peut traîner une existence ignoble et un nom aboli et qui meurt, qui mourra.
Tel est ce très vivant et très vibrant spectacle, tout historié, brodé, archaïque, éternel. Il y manque l’écroulement de Diane de Poitiers, la figure et l’âme de la reine Catherine de Médicis qui fut la géniale artisane de cet épisode,--et les effigies d’Henri II et de Diane sont un peu poussées au noir. Les tableaux, qui sont fort beaux, ressemblent plus à du Paul Delaroche qu’aux estampes de Tortorel et Périssin qui eussent été de mise. Enfin, la mort de François Ier, qui est fort belle, fort grande et est réglée avec majesté, aurait été plus véridique et plus pittoresque avec les rires des amis du dauphin et les cris du comte d’Aumale: «Il s’en va, le galant! Il s’en va!» L’admirable et bourru Maurice Maindron traiterait ce sujet avec un cynisme plus net et plus en fer.
Si Desjardins a plus la tête de Charles-Quint et d’Henri VIII que le faciès mince de François Ier, ce n’est pas sa faute; il a au moins sa grâce souffrante, sa majesté, son autorité: il est au-dessus de l’éloge. C’est Vargas qui est Jarnac: il est brave, aimant, douloureux. Joubé a toute l’insolence, tout le navrement, toutes les douleurs de La Châtaigneraie. Desfontaines est le fou Briandas, fort éloquemment, et pourra jouer Triboulet de plain-pied; Grétillat est un Henri II qui ressemble à Philippe II et n’a ni la fougue ni la gentillesse de son personnage: c’est un traître à l’espagnole, mais toute la responsabilité en revient aux auteurs; Fabre est délicieux de fantaisie armée, de courage dansant dans le rôle de l’italien Caize; MM. Coste, Bacqué, Denis d’Inès, Renoir, Stéphen, Maupré, Dubus, Dujen, Polack, etc., etc., se prodiguent de tout leur cœur dans des silhouettes sacrifiées.
Mme Grumbach est une Diane de Poitiers plus méchante que nature (mais ce n’est pas sa faute) et ne peut déployer son pathétique cordial et son charme; elle dit bien et juste. Mme Albane est une reine de vitrail; Mme de Pouzols est une épouse torturée, aimante, révoltée et pantelante, et Mlle Devilliers éclaire de ses cheveux blonds, de son sourire, de son regard, l’ombre de la duchesse d’Étampes: elle a une grâce, une émotion, une dignité royales.
[Bandeau]
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Sire_, pièce en cinq actes, en prose, de M. Henri LAVEDAN.
Il n’y a pas de fantaisie plus plaisante, de drame plus sobre et plus profond que la comédie en cinq actes divers que vient de nous offrir le Théâtre-Français. C’est simple et touffu, gaillard et touchant, pittoresque, attendu, imprévu, vivant, surtout, d’une vie colorée et nuancée, reconstituée patiemment et joliment, jusqu’au miracle, qui va de la gaudriole à l’héroïsme, de la farce au martyre, dans une progression comme nonchalante, une ordonnance sûre et ornée, un tact et une science voilés d’une écharpe légère.
Henri Lavedan est tout sourire et toute gravité: il avait vingt ans lorsqu’il écrivit le joli roman dont il a repris le titre. Il a, aujourd’hui, un peu plus de cinquante printemps: quelques jours. Ces quelque trente ans d’intervalle lui ont permis d’écrire, de penser, de souffrir et d’apprendre à son aise, de collectionner, de butiner parmi les siècles, les objets et les âmes, de scruter les secrets des gilets et des sabres, de se hisser aux sommets de l’Histoire par la corde raide de l’anecdote et de coudre la pourpre de la tragédie aux dessous roses du vaudeville.
L’intime collaboration de l’auteur du _Nouveau Jeu_ et de l’auteur du _Duel_, leur philosophie amusée et sévère, leur indulgence érudite, leur goût de l’argot, de la grandiloquence, de la gaminerie et du bibelot, leur ombre de respect et de tristesse, leur imagination à la fois débridée et déférente, tout a fait balle--si j’ose dire--et ballet, tout a porté, ému, charmé.
C’est sur un dialogue entre une cuisinière et une garde-malade, dialogue digne d’Henri Monnier--et je ne sais pas de plus bel éloge--que s’ouvre l’action de _Sire_. En haut langage, en hautes ellipses, on nous fait savoir que la bonne Mademoiselle de Saint-Salbi, sexagénaire et convalescente, conserve une illusion, une lésion: elle croit, dur comme fer et or, à la survivance de Louis XVII: elle l’attend; elle le veut. Nous sommes au 21 janvier 1848. La servante Gertrude la garde, la lectrice Léonie, ci-devant grisette, les fidèles commensaux de la comtesse, le docteur et l’abbé se lamentent en constatant l’absence de la vieille fille: elle s’en est allée en prières à la chapelle expiatoire, pour l’anniversaire de l’exécution du Roi-martyr. Et elle revient, plus croyante que jamais: Louis XVII existe, il est tout proche! Il faut en finir, pour la sauver, lui montrer un faux dauphin. Mais elle a de la méfiance: Naundorf--qu’en pensez-vous, Otto Friedrichs?--Richemond--qu’en dites-vous, Jean de Bonnefon?--lui ont paru des imposteurs. Qui trouver? D’aventure, un grand gaillard est là, pour réparer la pendule qui ne joue plus: «Vive Henri IV», un homme à tout faire, horloger, postillon, acteur, valet, soldat, à l’en croire, qui sait enjôler les filles--telle la lectrice Léonie Bouquet, et réparer les fourneaux, un bousingot avantageux et naïf que la bonne Saint-Salbi a congédié avec horreur, tout à l’heure, parce qu’il lui rappelait le cordonnier Simon: les deux conjurés, l’abbé et le docteur, le regardent et lui découvrent une autre ressemblance: c’est Louis XVI tout craché, par conséquent Louis XVII. On verra.
L’horloger d’occasion se nomme Denis Roulette. Dans son grenier du quai de Bourbon, en négligé du matin et en bottes à cœur, il fume la pipette de l’indépendance. C’est un grenier très Béranger et très Paul de Kock: Denis n’a plus vingt ans, il en a quarante-huit; il est donc très bien. Des coups de sonnette furieux ne le tirent pas de sa sérénité. Il se décide à ouvrir: c’est la lectrice Léonie Bouquet qui a promis de venir le voir, avec un baiser à la clef. Joie, délice, fraîcheur, jeunesse! Léonie, charmante, admire le capharnaüm, la vue, la friperie, la cage; elle adore ce vieil enfant, le cœur sur la main et toute chimère dans les yeux. Elle pâme encore plus lorsqu’il l’enferme dans une cache: on a frappé--un peu fort. C’est que Roulette est bonne fille; il s’est laissé enrôler par un vieillard dans la terrible société secrète de la Main-Rouge--et les voici, les conspirateurs, grotesques et féroces; jamais Denis ne s’est tant amusé! Il se lance dans les couplets sur les complots, promet et jure tout ce qu’on veut: on a le temps d’attendre!
Mais après, nouvel aria: c’est le docteur, c’est l’abbé! Ils viennent faire la leçon au futur faux dauphin et exultent en apprenant qu’il est comédien, qu’il fut Dorange, l’_Aveugle de Bagnolet_! Il est ignare, mais il a le physique. L’ex-Dorange ne se tient pas d’aise: jouer, jouer encore, jouer sous le toit de Léonie, quel rêve! On lui offre cent francs, pourquoi? Il jouerait pour rien, pour le plaisir! Quelles effusions, après le départ des excellents _impresarii_! Et l’on rira, landerirette! Et l’on rira, landerira!
L’on rit. Quelle entrée que l’apparition de Louis XVII, après un long retard, au _trois_! Il a exigé les flambeaux. Très lointain, très majestueux, très nuageux malgré son ventre drapé dans le manteau d’Ossian, nimbé du prestige mystique du malheur, un peu poudré, un peu pâli, il vient éclairer d’une réalité quasi divine le rêve de Mlle de Saint-Salbi! Il parle, grasseye, joue, condescend, ravit! Il convainc! Il laisse lire, sur un chiffon de papier graisseux, le nom des graines rares--_colorados gigantea_--que la petite Saint-Salbi lui donna à l’Orangerie, en 1791, et qu’il ne se rappelle pas: c’est un mot difficile! Et la comtesse ne peut le laisser parti ainsi: elle le cachera, l’hébergera dans la chambre toujours vide de son frère le chevalier, se consacrera à lui, corps et biens. Hélas! hélas! le pauvre Roulette ne peut refuser: il est si bonne fille!
Il s’est laissé faire. C’est pour lui une stupeur épouvantée lorsque la brave Léonie lui dit son dégoût et son horreur. C’est par bonté qu’il a accepté ses trois repas, des cadeaux, des hommages! Il s’est amusé, eh! oui! mais moqué, non! Une canaille? il est une canaille! Jamais! Mais voilà que Mademoiselle lui apporte cent mille livres de rentes qu’elle a héritées du chevalier! Il filera sans toucher à l’argent--et Léonie est si touchée qu’elle l’embrasse!
La comtesse de Saint-Salbi revient, suffoque, chasse la lectrice.
Hélas! encore! Roulette est obligé de rejouer! Il doit à son personnage de réduire encore, de séduire, en paroles, la pauvre, chaste et vieille vierge et d’être plus noble que jamais! Hélas! de plus en plus! c’est fini de rire: l’insurrection gronde, le tambour bat, on attaque les Tuileries, en face: la Main-Rouge a retrouvé, repris son Denis Roulette: il part faire le coup de feu. Et, dans la chambre vide, la vieille illusionnée furette et se reprend: les accessoires sont de théâtre, le Saint-Esprit est faux: qu’est-ce? Elle saura!
Elle sait!
C’est le 24 février. Un étrange Louis XVII paraît, en capote de garde national, fumeux de poudre, ivre: il s’abandonne et se confesse, s’excuse de ses impostures, proclame son honnêteté, se laisse accabler; mais épouvanté de la grandeur de sa victime, il ne survivra pas aux résultats de sa farce: il va se faire tuer, quoiqu’il ne soit pas brave, dans les rangs du peuple. Non! non! d’avoir touché aux fleurs de lys, comme au voile de Tânit, il est consacré jusque dans le sacrifice: c’est pour les lys qu’il doit mourir, même pour l’écusson à lambel, même pour l’usurpateur! Et, dans le fracas des balles, des boulets, de _la Marseillaise_ et du _Chant du Départ_, nous apprenons qu’il a été tué en défendant le trône de Louis-Philippe. Léonie sanglote et Mlle de Saint-Salbi clame plus fort que jamais sa foi en l’éternel Louis XVII.
Ce dévouement tragique a un peu étonné les gens qui tranchent de tout--et des genres, et qui veulent qu’on soit tout à fait gai ou terriblement triste.
Et la vie?
Cette délicieuse, laborieuse et joyeuse époque de Louis-Philippe commence et finit dans le sang. La pièce d’Henri Lavedan pourrait être plus une et plus gaie: elle est vivante et vraie. Tant pis pour l’Histoire!
Elle est admirablement jouée. Siblot est un docteur qui sort d’une miniature de Thévenot et a la plus jolie discrétion et le dévouement le plus sobre. Louis Delaunay a une silhouette inoubliable d’abbé des _Mystères de Paris_, le cœur le plus sûr et une éloquence, une onction aussi involontaires que parfaites; Grandval a toute la sensibilité et la férocité du citoyen Cherpetit qui aime les pigeons et déteste les plus doux tyrans; MM. Joliet, Falconnier, Hamel et Lafon sont les plus ténébreux, les plus comiques des boutiquiers et _carbonari_ de clubs; M. Garay est un délicieux notaire, et M. Roger Alexandre mime et joue un peu trop le rôle d’un officier qui devrait être rauque, sans plus, sans parler d’un bicorne qu’il porte à la main et qui est ridiculement petit.
Mme Thérèse Kolb est, à son ordinaire, une servante forte en gueule, en cœur et en âme; Mlle Lynnès, une garde-malade digne de Daumier. Mlle Marie Leconte a été acclamée: elle a toute la grâce, tout le romantisme et toute la sagesse de la grisette, la fleur du dévouement et de l’amour, le sourire de la Grande-Chaumière, la fraîcheur du lilas, l’éclat des roses de Redouté. Et quelle pureté de voix et de geste! Elle s’appelle Bouquet: elle est mieux, le délice même.
Blanche Pierson est un miracle de naïveté pensante, de dignité fiévreuse, d’extase sereine, de colère pure, dans le personnage de Mlle de Saint-Salbi; elle a un comique aussi sacré que son horreur; c’est véritablement une sainte et une reine.
Quant à Félix Huguenet, il est lui-même et tout lui-même. Sa gentillesse, son entrain, sa bonne grâce, sa joie naturelle, sa facilité, sa rondeur, sa naïveté, tout entraîne, tout plaît, tout domine. Sa composition du rôle de Denis Roulette est un chef-d’œuvre sans effort, une création cordiale et profonde qu’on n’oubliera de sitôt.
Car, dans des décors inouïs et plaisants, dans une mise en scène mieux qu’historique, avec des bibelots et des accessoires du temps, jusqu’aux cartons à chapeaux, _Sire_ vivra. On y entend des musiques: le _Chant du Départ_:
_La Victoire, en chantant, Nous ouvre la barrière..._
Et _la Parisienne_, de Casimir Delavigne:
_Soudain Paris, dans sa mémoire, A retrouvé son cri de gloire: En avant, marchons!..._
Soyez tranquille, Henri Lavedan, tout Paris marchera!
[Vignette]
THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Le Procès de Jeanne d’Arc_, pièce en quatre actes, de M. Émile MOREAU.
Jeanne d’Arc est la patronne de la France. Mieux que sainte Geneviève, patronne de Paris, plus sainte, plus haute, plus près de la terre et du ciel, angélique et virile, héroïque et simple, miracle réaliste, souffle d’acier et d’azur, elle prête des ailes immenses à la force de la France éternelle, donne un corps à l’espoir de la patrie mourante et jette sur le malheur même l’ombre sacrée de son armure: militante dans le triomphe et dans le martyre, elle jaillit toute droite des larmes, du deuil, de l’horreur d’un pays envahi et comme anéanti, accomplit sa mission de foi et de gloire, hausse le sublime naïf et voulu jusques au sacrifice involontaire et à la suprême beauté de l’effort interrompu, de l’apothéose meurtrie, de l’éternité convulsée.