Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Part 10
Je n’ai pu, je le crains bien, rendre le fondu, la cordialité, la facilité de cette comédie toute en mots, en sautes, en gaieté, sans effort. M. Paul Gavault n’a jamais été plus heureux: on ne prend pas garde aux longueurs de ces quatre actes qui auraient pu n’en être que deux, il y a des coins de sensibilité qui se perdent dans le comique et le mouvement.
Gaston Dubosc a composé magistralement le personnage du meneur du jeu, de ce rapin méridional et picaresque de Félicien; son frère, André Dubosc, est un délicieux Lapistolle, bonhomme à la fois fantoche et génial, se fichant de tout, du haut de ses millions, et gentil et fin à croquer; Bullier est un Mingasson caricatural et hilare; Berthier fait un vieil employé très farce, très vrai, à peine chargé; Aussand est un chauffeur à bonnes fortunes d’une lourdeur sympathique, et Pierre Juvenet, dans le rôle sacrifié du fiancé Pavesac, sait ajouter à son élégance un humour très distingué et très réjouissant. Mais M. Victor Boucher s’est révélé grand comédien dans la figure de Paul Normand. Il joue nature--ou plutôt, ne joue pas: c’est la vie même. Il n’a même pas de fantaisie et n’en a pas besoin; il est là à s’ennuyer, à se chercher, à se trouver. Il a été fort applaudi.
Mme Catherine Fonteney a, elle aussi, été une révélation. D’un personnage de servante rustaude et romanesque, grotesque et pitoyable, elle a fait de la vie et de la vérité; ce serait un portrait cruel si le mouvement n’emportait pas tout; c’est parfait de tact dans la joie. Jane Sabrier a été le modèle gentil et bébête, charmant et aimant, qui lui convenait; Mlle Dorchèse a à peine paru--et c’est dommage--et Marthe Régnier--Benjamine--a eu son charme de toujours, son autorité turbulente et mutine, sa pétulance, sa pudeur sournoise, sa sentimentalité amusée, sa menue férocité, ses yeux clairs, sa bouche gourmande, sa petite moue qui commande et demande, sa grâce qui bouillonne, crépite et mousse.
Et les décors de Lucien Jusseaume sont, comme le texte, jolis, simples, chatoyants et spirituels.
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THÉATRE DU GYMNASE.--_La Rampe_, pièce en quatre actes, de M. Henri DE ROTHSCHILD.
«La rampe éblouit et aveugle.» Ajoutons qu’elle brûle. Voilà la formule et la moralité de la nouvelle pièce du Théâtre de Madame. Jeunes filles qui rêvez de triomphes éclatants et purs, pailletés d’or vierge, empennés de plumes d’ailes d’ange, jeunes femmes qui voyez flamber votre idéal dans les yeux d’un acteur-surhomme qui, d’une voix profonde et caressante, exprime votre lassitude et votre désir, vous toutes qui vous sentez revivre et naître à l’écho d’une phrase lyrique et désabusée, et qui vous dites, pour vous-mêmes: «Moi aussi, j’ai quelque chose là! J’ai du génie! J’aurai ma part d’applaudissements--et quelle part!» écoutez, femmes et filles du monde, le rude conseil, le conseil-exemple, le conseil-remède du bon docteur Henri de Rothschild qui vous ramène sur terre--et plus vite que ça!--par le plus long,--quitte à vous mettre dessous!
C’est mieux qu’une leçon: c’est une pièce, une vraie pièce, fort amusante, bien plus dramatique--et qui a réussi.
Il manque un acte,--le premier. Comment et pourquoi Madeleine Grandier, mondaine riche, choyée et titrée, a-t-elle abandonné son mari, son foyer, son honneur et son luxe pour courir le cachet, en tournée avec le fameux comédien Claude Bourgueil? Voilà ce qui aurait été émouvant et délicieux, la scène d’abandon et de don où Madeleine se serait révélée à elle-même, dans un enthousiasme artiste et charnel, où elle aurait découvert, comme malgré elle, par admiration, la grande actrice, l’amoureuse éloquente sous la mondaine, le geste de simplicité et de vie sous l’éventail, où la vocation et la passion unies lui auraient dicté un nouveau destin!
Et comme cela aurait mieux valu que cet acte pâle d’un caravansérail de Constantinople où, parmi des papotages de revue, Madeleine Grandier retrouve des amies d’abord gelées, puis domptées, un amoureux transi et fidèle, un impresario obséquieux et comique--ne faites pas attention aux adjectifs, M. Henri de Rothschild ne les aime pas--pour finir par la grande scène au clair de lune, dans la lumière bleue que vous connaissez depuis _Amants_, par offrir une fois de plus ses lèvres et son âme à l’irrésistible Claude, en ne regrettant rien, rien, et en mettant dans leur jeu l’éternité, sans plus.
Mais le malheur veille. Le malheur, c’est que Madeleine a du talent, le plus rare, le plus soudain, le plus grand talent. Tant qu’il ne s’est agi que des lauriers turcs, roumains et égyptiens, et des quatorze rappels serbes chers à Coquelin cadet, ça n’a pas troublé Bourgueil. Mais le voici à Paris, dans son cabinet directorial, car il est acteur-directeur, comme tout le monde. Le Théâtre Bourgueil va donner le lendemain la répétition générale d’une pièce nouvelle du célèbre auteur Pradel. Et Claude voudrait que ledit Pradel changeât le dernier acte: il n’y en a que pour Madeleine, rien pour lui: il est mort depuis quelques scènes. L’amant ne pèse plus une once en face du cabot: la vanité souffle sur la passion. Et qu’est-ce lorsque l’impresario Schattmann offre à Madeleine un plus fort cachet qu’à Claude? C’est en vain que la femme refuse, veut s’effacer, se faire petite, rappelle qu’elle a puisé dans les yeux, dans le cœur de son amant, de son maître, sa flamme et son génie: il n’est question que de résultats, de succès bruyants et monnayés, de gloire brutale: le patron ne peut pardonner à l’étoile, le cœur--s’il y a eu cœur--est broyé sous le fard.
C’est encore plus atroce à la répétition générale. Il y a duel--et duel inégal. La sensibilité, l’émotion, le désespoir, la beauté et la bonté de Madeleine font balle et boulet contre elle avec les hommages, les applaudissements, les acclamations, l’emballement de toute la salle en délire: Claude est trahi et n’existe plus: il devient le plus sale cabot, le pire des mufles. Il est heureux de trouver sous la main une petite grue de tout repos, la môme Chouquette.
Et lorsque, plus éprise que jamais, Madeleine ne rêve qu’à son amant, lorsqu’elle l’appelle à son secours quand, dans la griserie et la communion du triomphe, l’auteur Pradel la serre de près et veut l’étreindre, c’est le directeur Bourgueil qui vient, très désintéressé et très froid: cette accolade d’auteur à interprète lui semble fort naturelle. Grands dieux! s’il lui fallait veiller sur les mœurs de ses pensionnaires--car Grandier n’est qu’une de ses pensionnaires! Leur passion? une passade! Madeleine peut supplier, s’offrir, râler: adieu! adieu! il va souper avec Chouquette!
Dès lors, n’est-ce pas? c’est la catastrophe. Cette admirable Madeleine, qui est un cœur et une âme sans plus, ne se peut résoudre à une gloire solitaire, à des apothéoses où le baiser final ne sera pas celui de Claude. Elle a repoussé Pradel, elle a repoussé l’obstiné Saint-Clair et, si elle accepte d’aller faire une tournée en Amérique avec Schattmann, c’est qu’elle médite un plus long voyage. Mais voici Bourgueil, voici la suprême entrevue, le dernier effort. Hélas! le comédien est plus maître de soi que jamais: c’est loin, les giries! Il ne s’agit que de répéter la scène finale de la pièce de Pradel qui n’est pas au point. Alors, comme par miracle, c’est un empoisonnement--ça tombe bien!--la triste héroïne, à la fois géniale et sincère, torturée et pathétique, se suicide sans en trop faire semblant, écoute, en vacillant, les froids compliments de son partenaire et s’abat, roide et désespérée, foudroyée par l’aconitine, tuée par le théâtre, l’illusion, le dégoût!...
Cette fin est émouvante, physiquement et même moralement. Elle termine brutalement--mais l’auteur n’est-il pas président du Club du chien de police?--une aventure colorée, brillante, habillée et vivante, une pièce un peu disparate qui a des longueurs, trop de _mots_, des personnages et des _utilités_ inutiles, mais qui vit, rit et vibre, souffre et fait souffrir, qui présente des milieux curieux, des personnages connus et a une intensité croissante, dans un papillonnement et des développements attendus. Il y a une thèse, une ou plusieurs clefs--de si beaux décors et de si somptueuses robes!
Il est inutile, je crois, de dire combien Marthe Brandès a été admirable dans le personnage de Madeleine qui était fait pour elle. Elle y a des abandons, des déchirements, une tendresse souriante et charmante, une foi et une horreur qui espère encore, une harmonie secrète dans la joie et le sacrifice qui dépassent l’art et la vie même: c’est à crier. A ses côtés, Mme Frévalles est la plus sympathique des duchesses, et Mlle Pacitti une Chouquette mal embouchée, juvénilement sûre de soi, d’une fantaisie délicieuse.
Dieudonné est un vieux cabot un peu chargé mais qu’il rend vénérable et farce à la fois par son autorité bonhomme; Tervil est un garçon de bureau inénarrable et montre une fois de plus sa _vis comica_ trop peu employée; Jean Laurent est parfait de tenue dans son personnage d’amoureux transi; Arvel est trop criant de ressemblance mais parfait dans la caricature de l’impresario; Bouchez est très comique; Deschamps aussi, et Garat a un gâtisme fort seigneurial. Quant à Calmettes et à Dumény, ils sont dignes de tout éloge. Calmettes, qui faisait l’auteur Pradel, a su donner sa dignité, sa force, son tact et son charme comme antidote à la goujaterie de son rôle, et Dumény, par sa tenue, sa sincérité dans la tristesse et jusque dans le mensonge, son cabotinisme géant, a prêté des lettres de noblesse à la muflerie meurtrière.
Monsieur le baron est servi!--et comment!
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THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Le Circuit_, pièce en trois actes, de MM. Georges FEYDEAU et Francis DE CROISSET.
M. Francis de Croisset a un génie zinzolin, musqué, archaïque, voluptueux et pervers qui raffine sur tout--quand il raffine; M. Georges Feydeau est le jeune vétéran de la joie-née, de la farce triomphale, de l’invention comique: à deux, c’est le plus joli, le plus parfait attelage, grâces et ris, poudre et salpêtre, mouches et chatouilles. Mais, comme dirait M. de La Palisse, l’automobile souffre-t-elle un attelage?
Car il s’agit d’auto--et le titre le prouve. Titre un peu lointain déjà: les circuits ont vécu--ou presque. Souhaitons une survie à la pièce des Variétés.
Elle commence comme _la Veine_, d’Alfred Capus. Dans un garage peu achalandé et tenu par une beauté sur le retour, Mme Grosbois (ex-Irène), la nièce de la patronne, la jeune Gabrielle et le chauffeur Étienne Chapelain s’aiment d’amour si tendre qu’ils se sont mariés secrètement. Le jeune et gros fabricant Geoffroy Rudebeuf (de la marque Rudebeuf) s’est épris de Gabrielle et entasse pannes sur pannes, commandes sur commandes pour la voir et se déclarer. Ça va aller tout seul: Mme Grosbois traite l’affaire: cinq cents louis à sa nièce, une belle voiture pour Étienne qui est ambitieux et veut courir dans le circuit de Bretagne--et voilà! Mais Chapelain ne mange pas de ce pain-là--ah! mais non! Et comme un ami et concurrent de Geoffroy, M. Le Brison (de la marque Le Brison), est là, il est si ravi de la maestria avec laquelle le citoyen Étienne a cueilli, arrangé et _saqué_ le hideux rival Rudebeuf, qu’il l’engage immédiatement: c’est lui qui mènera à la victoire la marque Le Brison: c’est la joie, la gloire, la fortune. Hourrah!
Nous voici en Bretagne, dans le château du comte Amaury de Châtel-Tarran, fantoche antédiluvien--il date du second Empire--ex-brillant capitaine de concours hippique, ci-devant amant de la belle Irène. Il hospitalise Le Brison et son ensorcelante et fantasque maîtresse Phèdre, le ménage Chapelain et la matrone Grosbois. Phèdre a des curiosités à l’endroit du vainqueur de demain, du héros en cotte bleue, du coureur Étienne, qui est «beau môme». Elle oublie sa dignité à ses pieds, sa face contre sa face et jusqu’à sa main dans son dos. Le malheur veut que le monde revienne d’une tragi-comique excursion en auto, et, dans sa hâte à retirer sa main, Phèdre laisse un souvenir piquant dans l’épine dorsale de Chapelain, une bague endiamantée. Vous voyez la suite: la jalouse Gabrielle trouve la fâcheuse bague, l’accepte de son mari, bonasse et honteux, mais il s’agit pour lui, après, de la gagner: elle vaut douze mille francs et il ne les a pas sur lui. La satanique et friande Phèdre l’entraîne dans un réduit galant, tout à fait ignoré, qu’elle a découvert; un autre secret permettra à tout le monde d’assister, à travers une glace, à leurs ébats passionnés, mouvementés, répétés, à des effets de draps, de chemises de nuit, de baisers et de lassitudes qui se reprennent--et c’est le drame. Il ne s’agit que de divorces, de revanches, de vengeances, d’assassinats!
Hélas! voici le circuit: il faut vaincre ou mourir--avant de tuer! La gloire et l’intérêt passent avant l’honneur des familles! Et c’est tout le tumulte, l’angoisse, la confusion, le tohu-bohu des grandes épreuves: coups de sifflet, coups de trompe, fumée, passage foudroyant des voitures à travers des kilomètres ondoyants, des routes en lacs, entrelacs, zigzags, virages traîtres et angles obtus; à peine si nous avons le temps de voir échapper Gabrielle en chemise aux baisers trop vengeurs de Rudebeuf, d’entendre la querelle homérique de ladite Gabrielle et de Phèdre se disputant leur homme et se voulant crêper le chignon. L’émotion du danger, l’émotion de la victoire--car Étienne gagne, n’est-ce pas?--réunit tout le monde en un embrassement--et c’est la gloire et la fortune--en famille.
Espérons que ce sera le succès pour la pièce. Un peu de tassement et de clarté, un peu plus d’air au dernier acte, des effets moins gros à la fin du _deux_, des entr’actes moins longs et portant moins à l’impatience et au désespoir, un je ne sais quoi de plus léger et de plus parisien--ce n’est rien pour les deux sympathiques auteurs--et ce serait, ce sera une jolie carrière. Il y a tant de _mots_ de situation, de gaieté et de jeunesse!
Et c’est joué!...
Albert Brasseur, en salopette bleue, déploie une bonne humeur, une fatuité cordiale, une béatitude naïve de septième ciel: c’est un Étienne naturel et divin. Guy, à son ordinaire, est exquis de mesure dans le comique: c’est un Le Brison de cercle et de boulevard mieux qu’authentique; Moricey, tout noir et tout bouillant, est le premier des chauffeurs; Prince est tout gentil et tout hilarant dans le personnage de Rudebeuf, et son chauffeur, le veule et joueur prince Zohar, est très falotement silhouetté par Carpentier.
Mme Grosbois, c’est Marie Magnier, d’une autorité gracieuse, d’un comique fin et élégant dans la pire outrance; c’est Mlle Diéterle qui incarne avec crânerie, désinvolture et sincérité la mutine Gabrielle et qui, piaffante, aguichante, geignante, est toute honnêteté et tout amour. Mlle Lantelme est la séduction même, infernale et trépidante: c’est Phèdre, Vénus tout entière à sa proie attachée--et accrochée, Phèdre aux Porcherons et au garage, Phédrine et Phédrolette, impérative et suppliante comme une planche de Rops.
Enfin, Max Dearly, ataxique, déboîté, boitillant, est allé aux nues. Cet Amaury de Châtel-Terran est la plus cruelle caricature de vieux beau. Il est à crier et à pleurer. Son chapeau, sa badine, son asthme, sa vue basse, sa moustache teinte, son dandinement douloureux et prétentieux, tout est d’une vérité à peine chargée, hélas! C’est du grand art, c’est de l’histoire, c’est très gai--et effroyablement mélancolique. Déjà!
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BOUFFES-PARISIENS.--_Lysistrata_, comédie en quatre actes et un prologue, de M. Maurice DONNAY. (_Première représentation à ce théâtre._)
C’est une idée délicieuse et savoureuse qu’eut Mme Cora Laparcerie d’inaugurer sa jeune direction sous les auspices d’Athènes et de Cypris, de la poésie la plus joyeuse, la plus tendre, la plus diaprée, sous la lueur et le rayonnement de l’étoile de Maurice Donnay. Voici dix-sept années que cette étoile brilla autour de l’Opéra, à l’Eden-Porel, après avoir jeté ses premiers feux dans _Phryné_ et dans _Ailleurs_, au firmament de Rodolphe Salis, berceau de gloire, pour connaître bientôt l’apothéose d’humanité et d’immortalité, la flamme immense et alanguie d’_Amants_; et, après une reprise triomphale avec la créatrice Réjane, il y a treize ans, _Lysistrata_ revient, toute neuve, toute vraie, toute éloquence, toute chair et tout cœur, charmer ses anciens et nouveaux amis, susciter les sourires les plus divers, émouvoir un peu et faire courir, dans cette claire et jolie salle des Bouffes, un frisson de plaisir, d’aise, de joie, une jouissance, si j’ose dire,--et c’est le mot,--d’esprit, de finesse, d’à-propos et d’à peu près ailés, de grâce attique et parisienne, de santé et de sérénité, de jeunesse verte et bleue, sans parler d’une teinte de mélancolie qui jette une ombre mauve sur ces marbres animés.
Nous ne réveillerons pas, n’est-ce pas? l’ombre géniale, lyrique, indécente, réactionnaire et cruelle d’Aristophane. Nous n’avons même pas à résumer _Lysistrata_: c’est, on le sait, la grève des femmes d’Athènes, irritées de la longueur d’une guerre qui, depuis quinze ans, s’arroge et se réserve à peu près toute la chaleur de leurs époux et de leurs amants. Et, cependanti c’est une guerre à la papa: il y a le repos hebdomadaire, ou, tout au moins, la trêve de Zeus, où les hommes rentrent en ville, musique en tête, et embrassent chacun leur chacune, martialement. Mais les femmes ne veulent plus partager leur dieu avec Bellone: la belle Lysistrata réunit la cour plénière, le ban et l’arrière-ban des épouses et des courtisanes d’Athènes, et leur fait prêter le rude serment de chasteté. Elles ne se laisseront reprendre ou prendre que lorsque la paix sera signée. Ah! les mines et les attitudes des pauvres mâles en non-activité par retrait d’emploi--et leur exode piteux vers les maisons de joie! Mais Lysistrata, rebelle aux baisers de son mari Lycon, ne peut résister aux supplications de son ami, le jeune général Agathos,--et c’est dans le temple même de la chaste déesse Artémis qu’ils iront consommer leur adultère parjure et sacrilège. Et c’est une leçon très amère. Autre leçon amère: les courtisanes respectent plus fervemment et férocement leur serment que les femmes mariées. Et de toute cette amertume sourd un continu délice, une joie ironique et douce, une fusée de _mots_, de pensées, d’humour, une forêt de gestes--et des danses, et des chants, et du désir. Et, lorsque les gestes amoureux d’Agathos et de Lysistrata ont renversé et brisé la statue d’Artémis dans son temple, ce sera un miracle tout naturel de la remplacer par l’image triomphale d’Aphrodite: l’Amour régnera sur Athènes avec la Paix, sa sœur et sa mère,--et ce sera toute douceur et toute beauté.
Mais faut-il chercher une trame dans cette tapisserie profonde et irréelle, dans cette savante cataracte de rires, de titillations, de splendeur et de joliesse?
C’est une débauche d’harmonie, de rythmes, de fantaisie, de réalisme ironique et lyrique. Et une mise en scène musicale et parfaite groupe, derrière un rideau délicieux et pensant de Lucien Jusseaume, des ensembles en nuances de merveilles, des groupes en voiles, des nudités vaporeuses dans la vapeur du soir idéal de la cité de Platon: il y a une danseuse asiate, Mlle Napierkowska, qui incarne le délire, l’impossible, le martyre et la volupté; il y a Mlle Calvill qui déclame et chante les vers les plus troublants; il y a une musique constante et archaïque de M. Dutacq.
M. Karl est un Agathos jeune et ferme, un peu railleur, très passionné, d’une voix juste et chaude et d’un corps sincère; M. Hasti est un mari très congruent, bâti en hoplite de premier rang et fort excité; M. Bouthors est aussi gigantesque que désabusé; MM. Lou-Tellegen, Arnaudy, Darcy, Sauriac, Savry, Chotard, etc., etc., sont excellents et divers; M. Gandera a très artistement distillé les vers du prologue. Mlle Renée Félyne est bien disante, très souple, très hiératique dans son personnage de la courtisane Salabaccha; Mlles Moriane, Vermell, Florise, Destrelle sont charmantes; Mlle Clairville est tout à fait exquise de tact et de vérité dans le plus légitime désir; Mlle Lavigne est, comme toujours, fantastique en nous rendant--et comment!--Lampito, femme au tempérament excessif.
Quant à Lysistrata, c’est «la patronne» Cora Laparcerie. Un peu gênée et émue au premier acte, dans son discours, elle s’est reprise et donnée, ensuite, de tout son talent et de toute son âme: elle a eu toute l’hésitation, toute la conviction, toute la résistance, toute la passion, l’autorité et l’abandon, la faiblesse et la rouerie de son personnage éternel, féministe, amante, enthousiaste et retorse, religieuse de cœur, impie malgré soi.
Dans cette soirée, Cora Laparcerie a bien mérité de la République dont elle parle, de la République athénienne.
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THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_Maison de Danses_, pièce en cinq actes, de MM. NOZIÈRE et Charles MULLER (d’après le roman de M. Paul Reboux).
Mes lecteurs connaissent la conscience et la verve de M. Paul Reboux et ont pu lire le très vivant et très honorable roman dont MM. Muller et Nozière ont, l’un après l’autre, tiré la pièce nouvelle du Vaudeville. M. Muller est fort érudit et se pique de connaître l’Espagne en détail et à fond; quant à M. Nozière, il est tout esprit critique, toute sensualité non halante, toute nostalgie sceptique et voluptueuse: il prête à l’actualité des voiles antiques et fins et trousse sur n’importe quoi des dialogues platoniciens et aristophanesques, des fantaisies profondes et parisiennes que Taine et Renan pourraient signer,--après leur mort.
Le roman de M. Reboux était fort dramatique et terriblement pittoresque: après cette merveille de Pierre Louys, _la Femme et le Pantin_, après l’âpre et délicieuse _Marquesita_ du pauvre Jean-Louis Tallon, il nous faisait goûter du fruit vert, du piment sanglant des Espagnes. M. Nozière, en transportant sur la scène les _journées_, de M. Reboux et de M. Muller, y a ajouté du sien, de la grâce, de la cruauté, de la perversité, de la philosophie, et, dans des décors somptueux et magnifiques, dans une mise en scène en relief et en chair, c’est une pièce étrange et composite.
Vous voyez la maison de danses, minable, étique, rutilante au dehors, affreuse de saleté au dedans; deux servantes pour le patron Ramon et sa mère Tomasa, pour les artistes mâles et femelles, pour toute la clientèle de Cadix; la première, Concha, honnête et laborieuse, va épouser le pêcheur Luisito; l’autre, Estrella, est une moucheronne bâtarde, toute luisante d’yeux et de cheveux, fainéante, endiablée, avide déjà de gloire et d’amour, qui joue des prunelles pour tout le monde, empaume son patron Ramon, enjôle Luisito et son frère Benito, et veut danser envers et contre tous. Elle a la vocation: elle n’a même que celle-là; nous verrons trop tôt que c’est dans les jambes, les jambes seules, que siègent son cœur et son âme.
En affolant l’équivoque Pepillo, en enrageant de jalousie le brutal et quadragénaire Ramon, avec des refus et des promesses, elle arrive à prendre ses premières leçons, en fraude; la terrible Tomasa n’aime pas que ses servantes volent de leur obscurité dans le grand art. Mais la voilà elle-même la douairière: le sentiment de la perfection l’emporte sur son autorité jalouse; cette Estrella est douée. C’est elle-même qui l’éduquera.