Des jésuites

Part 7

Chapter 73,806 wordsPublic domain

Lorsque, sous la restauration, il existait une religion d'Etat, vous avez vu, malgré cela, l'enseignement puiser une partie de son illustration dans sa liberté même; d'une part un protestantisme savamment impartial, de l'autre un catholicisme hardiment novateur, se rapprocher et se confondre dans une même communauté de pensées et d'avenir. Or, ce que la science, les lettres, la philosophie, avaient révélé avec tant d'éclat dans la théorie, a été consommé, dans la réalité, dans les institutions, par la révolution de juillet. Et maintenant qu'il n'y a plus de religion d'état, comment veut-on que l'état affiche ici publiquement l'intolérance? Ce serait mentir à son dogme; ce serait se renier soi-même. Je ne connais qu'un moyen d'introduire dans ces chaires le principe d'exclusion; c'est de laisser tomber en désuétude tous les souvenirs les plus prochains, de briser tout ce qui a été fait en plein soleil, et par une éclatante apostasie, de remonter en arrière de plus d'un demi-siècle. Jusqu'à ce que ce jour arrive, non-seulement il sera permis ici, mais ce sera une des conséquences du dogme social, de s'élever à cette hauteur où les églises, divisées, partagées, ennemies, peuvent s'attirer et se concilier entre elles. Ce point de vue, qui est celui que la France a recueilli dans ses institutions, est aussi celui de la science; elle ne vit pas dans le tumulte des controverses, mais dans une région plus sereine. Si l'unité promise doit un jour se réaliser, si tant de croyances aujourd'hui opposées, armées les unes contre les autres, doivent, comme on l'a toujours annoncé, se rapprocher dans le règne de l'avenir, si une même église doit rassembler un jour les tribus dispersées aux quatre vents, si les membres de la famille humaine aspirent secrètement à se fondre dans la même solidarité, si la tunique du Christ, tirée au sort sur le Calvaire, doit reparaître jamais dans son intégrité, je dis que la science accomplit une bonne œuvre en entrant la première dans cette voie de l'alliance. (_Applaudissements._) On aura pour ennemis ceux qui aiment la haine et la division dans les choses sacrées. N'importe, il faut persévérer; c'est l'homme qui divise, c'est Dieu qui réunit. (_Applaudissements._)

Certes, il faudrait fermer les yeux à la lumière pour ne pas voir qu'une nouvelle aurore religieuse point dans le monde; j'en suis tellement persuadé, que mes idées ont toujours été tournées de ce côté, et qu'il m'est, pour ainsi dire, impossible de détacher de l'influence religieuse aucune partie des choses humaines. L'homme, depuis quelque temps, a été si souvent trompé par l'homme, qu'il ne faut pas s'étonner s'il ne veut plus se passionner que pour Dieu. Mais, cela admis, quels ont été les premiers missionnaires de cet Évangile renouvelé? Je réponds: les penseurs, les écrivains, les poëtes, les philosophes. Voilà, on ne le contestera pas, les missionnaires, qui partout, en France et en Allemagne, ont commencé les premiers à rappeler ce grand fonds de spiritualité qui est comme la substance de toute foi réelle. Chose étrange, à peine ont-ils consommé cette œuvre de précurseurs, ils reçoivent l'anathème! On se persuade que, puisque l'esprit humain s'est relevé vers le ciel, c'est sans doute pour se renier et s'abêtir pour jamais; que le moment est venu d'en finir avec la raison de tous, et qu'il faut au plus vite l'ensevelir dans ce Dieu qu'elle vient de retrouver d'elle-même. Comme il est arrivé en toute occasion, on se dispute la propriété exclusive et les prémices de ce Dieu renaissant. Mais ce mouvement religieux, je le vois plus profond, plus universel qu'on ne veut le laisser paraître. Chacun prétend l'enfermer, le circonscrire, le murer dans une enceinte particulière; mais ce Christ agrandi, renouvelé, sorti comme une seconde fois du sépulcre, ne se laisse pas si facilement asservir; il se partage, il se donne, il se communique à tous. La grande vie religieuse ne paraît pas seulement dans le catholicisme, mais aussi dans le protestantisme; non pas seulement dans la foi positive, mais aussi dans la philosophie. Ce mouvement ne s'arrête pas au midi de l'Europe; je le vois également fermenter dans la race germanique et slave, chez ceux que l'on appelle hérétiques comme chez les orthodoxes. Lorsque toutes les nations de l'Europe se sentent ainsi remuées jusque dans les entrailles par je ne sais quel pressentiment sacré de l'avenir, il est des hommes qui pensent que tout ce mouvement pourrait bien s'opérer, dans les desseins de la Providence, pour le seul rétablissement de la Société de Jésus. (_Applaudissements._) Au moins, si on leur fait pour un moment cette étrange concession, ils devront avouer qu'il y a quelque chose de bon chez leurs adversaires, puisque la génération élevée par les jésuites est celle qui les a chassés, et que la génération élevée par la philosophie est celle qui les ramène. (_Applaudissements._)

Ce serait une histoire singulièrement philosophique que celle des ordres religieux, depuis l'origine du christianisme. De même que la philosophie a été rajeunie de loin en loin par des écoles nouvelles, de même la religion a été relevée, exaltée, de siècle en siècle, par de nouveaux ordres, qui prétendent la posséder, et, en effet, à un moment donné, la possèdent par excellence. Tous, ils ont leur vie, leur vertu propre. Ils poussent, pendant quelque temps, le char de la foi, jusqu'au moment où altérés par l'esprit du monde qu'ils combattent, et se prenant eux-mêmes pour but, ils s'arrêtent, se déifient. Chacun de ces ordres a son institution écrite; dans ces chartes du désert perce à chaque ligne l'instinct profond du législateur; quelques-unes sont aussi remarquables par la forme que par le fond. Il y en a de brèves, de laconiennes, comme les règles de Lycurgue: ce sont celles des anachorètes. Il y en a qui rappellent, par un dialogue fleuri, les habitudes de Platon: ce sont celles de saint Basile. Il y en a qui, par un éclat extraordinaire, peuvent lutter avec les élévations les plus poétiques de Dante; ce sont celles du _Maître_. Il y en a enfin qui, par la connaissance profonde des hommes et des affaires, rappellent l'esprit de Machiavel; ce sont celles des jésuites. La situation de l'âme humaine à chacune de ces époques est empreinte dans ces monuments. Au commencement, dans les institutions des anachorètes, dans la règle de saint Antoine, l'âme ne s'occupe que d'elle-même. Loin de vouloir convertir personne, l'homme, encore imbu du génie du paganisme, se fuit par toutes les routes; il n'a rien à dire à son semblable. Armé contre tout ce qui l'entoure pour le combat singulier du désert (_singularem pugnam eremi_), sa vie, jour et nuit, n'est que contemplation et prière. Prie et lis tout le jour, dit la règle. Plus tard, pendant le moyen âge, l'association muette succède à l'ermitage. Sous la loi de saint Benoît, on vit réuni dans le même monastère; mais cette petite société ne prétend pas encore entrer en lutte active avec la grande. Elle vit retranchée derrière ses hautes murailles (_munimenta claustrorum_); elle ouvre la porte au monde s'il vient à elle, mais elle ne va pas au-devant de lui. L'homme a peur de la parole humaine. Un éternel silence clôt les lèvres de ces frères; si elles s'ouvraient, le verbe païen pourrait en sortir encore. Chaque soir, ces associés du tombeau s'endorment sous le froc, la ceinture autour des reins, pour être plus tôt prêts à l'appel de la trompette des archanges. L'esprit de la règle est d'occuper saintement chaque heure dans l'attente taciturne du dernier jour qui approche. Ce moment passé, il se fait une révolution dans les institutions des ordres; ils veulent entrer en communication directe avec le monde, qu'ils n'ont aperçu qu'à travers l'étroite cloison du monastère. Le religieux sort de son couvent pour porter au dehors la parole, la flamme qu'il a conservée intacte. C'est l'esprit des institutions de saint François, de saint Dominique, des templiers et des ordres éveillés à l'inspiration des croisades. Le duel n'est plus dans le désert, il est transporté dans la cité. Après cela, il restait encore un pas à faire; ce sera l'œuvre de l'ordre qui prétend résumer tous ceux qui l'ont précédé, c'est-à-dire de la Société de Jésus. Car tous les autres ont un tempérament, un but, un habit particulier; ils tiennent à un certain lieu plutôt qu'à un autre; ils ont conservé le caractère du pays où ils sont nés. Il en est qui, selon leurs statuts, ne peuvent même être transplantés hors d'un certain territoire, auquel ils sont attachés comme une plante indigène.

Le caractère du jésuitisme, né en Espagne, préparé en France, développé, fixé à Rome, c'est de s'être assimilé l'esprit de cosmopolisme que l'Italie portait alors dans toutes ses œuvres. Voilà un des côtés par lequel il s'est trouvé d'accord avec l'esprit de la renaissance dans le midi de l'Europe. D'autre part, il se dépouille du moyen âge en rejetant volontiers l'ascétisme et la macération. En Espagne, il ne rêvait d'abord que la possession du Saint-Sépulcre; arrivé en Italie, il devient plus pratique: il ne s'arrête pas à convoiter un tombeau; ce qu'il veut encore, c'est le vivant, pour en faire un cadavre. Mais à force de se mêler, de se confondre avec la société temporelle, il devient incapable de s'en séparer, c'est-à-dire de lui rien apprendre de particulier. Le monde l'a conquis, ce n'est pas lui qui a conquis le monde; et si vous résumez par un mot toute cette histoire des ordres religieux, vous trouvez qu'à l'origine, dans les institutions des anachorètes, l'homme est si exclusivement occupé de Dieu, que les choses n'existent pas pour lui, et qu'à la fin, au contraire, dans la Société de Jésus, on est si fort absorbé par les choses, que c'est Dieu qui disparaît dans le bruit des affaires. (_Applaudissements._)

Cette histoire des ordres religieux est-elle finie? Toujours, jusqu'ici, les révolutions de la science et de la société ont provoqué en face d'elles, pour les contredire ou les épurer, des ordres nouveaux; ces innovations successives dans l'esprit de ces sociétés partielles se mariaient admirablement avec l'immutabilité de l'église. C'était le signe le plus certain d'une vie puissante. Or, depuis trois siècles, depuis l'institution de la Société de Jésus, ne s'est-il rien passé dans le monde qui provoque une fondation nouvelle? N'y a-t-il pas eu assez de changements, de témérités dans les intelligences? La révolution française ne mérite-t-elle pas que l'on fasse pour elle ce qui se faisait au moyen âge pour la moindre des commotions politiques et sociales? Tout a changé, tout s'est renouvelé dans la société temporelle. La philosophie, je l'avoue, sous sa modestie apparente, est au fond pleine d'audace et d'orgueil. Elle se croit victorieuse! et contre des ennemis qui ont ainsi retrempé leurs armes, ce sont des ordres exténués, que l'on ramène au combat! Pour moi, si j'avais la mission qui a été accordée à d'autres, loin de me contenter de restaurer des sociétés déjà compromises avec le passé, ou ébranlées par trop d'inimitiés, les dominicains, les jésuites, je croirais très-fermement qu'il y a dans le monde assez de changements, de tendances, de philosophies, ou, si l'on veut, d'hérésies nouvelles, pour qu'il vaille la peine d'y opposer une autre règle, une autre forme, au moins un nom nouveau; je croirais que cet esprit de création est le témoignage nécessaire de la grande vie des doctrines, et qu'un seul mot prononcé par un ordre nouveau aurait cent fois plus d'efficacité que toute l'éloquence du monde dans la bouche d'un ordre suranné.

Quoi qu'il en soit, j'en ai dit assez pour montrer que la prédication dans une église particulière et l'enseignement public devant des hommes de croyances diverses, ne sont pas une même chose, que demander à l'un ce qui appartient à l'autre, c'est vouloir les détruire. La croyance et la science, ces deux situations de l'esprit humain, qui peut-être un jour n'en formeront qu'une seule, ont toujours été regardées comme distinctes. A l'époque dont nous nous occupons, elles ont été représentées exactement dans l'histoire par deux hommes qui ont paru à peu de distance l'un de l'autre: Ignace de Loyola et Christophe Colomb. Loyola, par un attachement absolu à la lettre même de l'autorité, au milieu des plus grands ébranlements, conserve, maintient le passé; il le ressaisit, en quelques endroits, jusque dans le sépulcre. Quant à Christophe Colomb, il montre à nu comment l'avenir se forme, par l'union de la croyance et de la liberté, dans l'esprit de l'homme. Il possède, autant que personne, la tradition du christianisme; mais il l'interprète, il le développe; il écoute toutes les voix, tous les pressentiments religieux du reste de l'humanité; il croit qu'il peut y avoir quelque chose de divin, même dans les cultes les plus dissidents. De ce sentiment de la religion, de l'église véritablement universelle, il s'élève à une vue claire des destinées du globe; il recueille, il épie les paroles mystérieuses de l'ancien et du nouveau Testament; il ose en tirer un esprit qui scandalise pour un moment l'infaillibilité; il la dément un jour; il l'oblige, le lendemain, de se soumettre à son avis; il répand un souffle de liberté sur toute la tradition; de cette liberté jaillit le verbe qui enfante un nouveau monde; il brise la lettre extérieure; il rompt le sceau des prophètes; de leurs visions, il fait une réalité. Voilà une tendance différente de la première. Ces deux voies resteront longtemps ouvertes avant de se réunir. Chacun est libre de choisir, de marcher en avant ou de retourner en arrière. Pour ce qui me regarde, c'était mon devoir d'établir, de constater le droit de préférer publiquement ici à la tendance qui ne regarde que le passé celle qui ouvre l'avenir, et en augmentant la création, augmente l'idée de la grandeur divine. Je l'ai fait, j'espère, sans haine comme sans tergiversation; et quoi qu'il puisse m'arriver, la seule chose dont je sois certain, c'est que je ne m'en repentirai jamais. (_Applaudissements prolongés._)

* * * * *

La question fut décidée pour moi, ce jour-là. Avertis par la presse, les amis comme les ennemis de la liberté de discussion s'étaient donné rendez-vous et remplissaient deux amphithéâtres. Pendant trois quarts d'heure, il fut impossible de prendre la parole; plusieurs personnes même de nos amis étaient d'avis de la nécessité de remettre la séance à un autre jour. Je sentis que c'était tout perdre, et je me décidai à rester, s'il le fallait, jusqu'à la nuit. C'était aussi le sentiment de la plus grande partie de l'assemblée. Je remercie la foule des amis inconnus qui, au dedans et au dehors, par leur fermeté et leur modération, ont mis fin, à partir de ce jour, à toute espérance de troubles.

IIe LEÇON.

ORIGINES DU JÉSUITISME, IGNACE DE LOYOLA, _les Exercices spirituels_. [17 mai 1843.]

Je connais l'esprit de cet auditoire, et j'espère en avoir dit assez pour qu'il me connaisse aussi. Vous savez que je parle sans aucune haine, mais avec la tranquille volonté de dire toute ma pensée. (_Interruption._) Un observateur impartial, en voyant ce qui se passe, depuis quelques jours, dans ces enceintes, m'accordera volontiers qu'un fait nouveau se révèle, l'importance accordée par tous les esprits aux questions religieuses. Ce n'est pas une chose d'une faible signification de voir tant d'hommes attacher à de pareils sujets, l'intérêt, (je ne voudrais pas dire la passion) qu'ils prêtaient autrefois, seulement, à la scène politique. On a senti qu'il s'agit de l'intérêt de tous, et il n'a fallu qu'un mot, pour faire jaillir l'étincelle cachée au fond des cœurs. Les questions que nous rencontrons dans notre sujet sont des plus grandes que l'on puisse trouver; elles ne touchent par un point au monde actuel qu'à cause de leur grandeur même; sachons donc, je vous en supplie, nous élever avec elles, et conserver ce calme qui sied à la recherche de la vérité. Ce qui se fait ici ne reste pas caché dans ces enceintes; il y a loin d'ici, et même hors de France, des esprits sérieux qui nous regardent.

Il est des temps où les hommes sont élevés dès le berceau, pour le silence, certains de n'avoir jamais à subir aucune contradiction profonde; il en est où les hommes sont élevés pour le régime de la libre discussion, en plein soleil, et ces temps sont les nôtres. Le plus mauvais service que l'on puisse rendre aujourd'hui à une cause, c'est de prétendre étouffer l'examen par la violence. On n'y réussit pas; on n'y réussira jamais, et, tout au plus, on persuade aux esprits les plus conciliants que la cause que l'on défend est incompatible avec le régime nouveau. De quoi servent tant de menaces puériles? Ce n'est pas la France qui reculera devant un sifflet. Aucun homme dans ce pays n'a la puissance de faire circuler sa pensée, sans qu'elle rencontre quelque part un contrôle public. Le temps n'est plus où une idée, une société, un ordre pouvait s'infiltrer, se former, s'élever en secret, puis tout à coup éclater lorsque ses racines étaient si profondes qu'elles ne pouvaient être extirpées. Dans quelque sentier que l'on entre, toujours il se trouve quelque sentinelle éveillée, prête à jeter le cri d'alarmes. Il n'y a plus de piéges ni d'embûches pour personne. Cette parole dont je me sers aujourd'hui, vous vous en servirez demain; elle est ma sauvegarde, mais elle est surtout la vôtre. Que deviendraient mes adversaires, si elle leur était ôtée? Car je me représente aisément le philosophe réduit à ses livres; mais l'Eglise sans la parole, qui peut se l'imaginer un moment? Et c'est vous qui prétendez étouffer la parole au nom de l'Eglise. Allez! tout ce que je puis vous dire, c'est que ses plus grands ennemis ne feraient pas autrement.

J'ai montré, que l'établissement de la société de Jésus est le fond même de mon sujet. Prenons cette question dans les termes les plus désintéressés. Ne croyez pas d'abord que tout me semble condamnable dans la sympathie qu'elle inspire à quelques personnes de ce temps-ci. Je commence par dire que je crois fermement à leur sincérité. Au milieu de notre société souvent incertaine et sans but, elles rencontrent les débris d'un établissement extraordinaire, qui, lorsque tout a changé, a conservé immuablement son unité. Ce spectacle les étonne. A l'aspect de ces ruines pleines encore d'orgueil, elles se sentent attirées par une force qu'elles ne mesurent pas; je ne voudrais pas jurer que cet état de délabrement n'exerçât sur elles un prestige supérieur à celui de la prospérité même. Comme elles voient tous les dehors conservés, règles, constitutions écrites, coutumes subsistantes, elles se persuadent que l'esprit chrétien habite encore ces simulacres; d'autant plus qu'un seul pas fait dans cette voie les entraîne à beaucoup d'autres, et que les principes du corps sont liés avec un art infini. Entrées ainsi dans ce chemin, elles s'engagent de plus en plus, cherchant toujours sous les formes de la doctrine de Loyola, le génie et l'âme du christianisme. Or, mon devoir est de dire à ces personnes, comme à toutes celles qui m'entendent, que la vie est ailleurs, qu'elle n'est plus dans cette constitution, simulacre vide de l'esprit de Dieu, que ce qui a été a été, que l'odeur s'est échappée du vase, que l'âme du Christ n'est plus dans ce sépulcre blanchi. Dussent-elles me vouer une haine qu'elles croient éternelle et qu'il m'est impossible de partager, oui, si elles viennent ici, violentes, menaçantes, je les en préviens, je le leur déclare en face, je ferai tout ce que je pourrai pour les arracher à une voie où elles ne trouveront, selon moi, que vide et déception; et il ne dépendra pas de moi, qu'enlevées aux étreintes d'une règle égoïste et d'un système mort, je ne les précipite dans un système tout contraire que je crois le chemin vivant de la vérité et de l'humanité.

Dans les circonstances les plus ordinaires, on prend conseil; on entend le pour et le contre; et lorsqu'il s'agit de donner sa pensée, son avenir à un ordre dont la première maxime, conforme au génie des sociétés secrètes, est de vous lier à chaque pas, en vous cachant le degré qui doit suivre, il est des hommes ici qui ne voudraient pas que personne les instruisît du but! Ils s'arment de haines contre ceux qui veulent montrer à quoi l'on s'engage en suivant ce chemin ténébreux. Assez d'autres paroles plus heureuses que la mienne poussent les esprits dans la route du passé. Que l'on souffre donc ce qu'il est insensé de vouloir empêcher; que l'on souffre que dans un autre lieu, une autre voix marque une autre route, en se fondant, sans colère, sur l'histoire et sur les monuments; après quoi, la bonne foi de personne n'aura été surprise. Si vous persévérez, du moins vos convictions auront subi l'épreuve de la contradiction publique; vous aurez agi, comme doivent faire des hommes sincères en des matières si graves. Je combats ouvertement, loyalement. Je demande que l'on se serve contre moi d'armes semblables.

Qui sait même, si parmi ceux qui se croient animés de plus d'aversion, il ne se trouve pas ici, en ce moment, quelqu'un qui plus tard se félicitera d'avoir été retenu aujourd'hui, sur le seuil qu'il allait franchir pour toujours?

Il faut d'abord savoir où l'on va; et la première chose dont j'aie à m'occuper, est de montrer la mission de l'ordre de Jésus dans le monde contemporain. Le jésuitisme est une machine de guerre; il lui faut toujours un ennemi à combattre, sans cela ses prodigieuses combinaisons resteraient inutiles. Dans le seizième siècle et le dix-septième, il a trouvé le protestantisme pour contradicteur. Non content de cet adversaire, l'idolâtrie des peuples de l'Asie et de l'Amérique lui a donné une glorieuse occupation. Sa gloire est de combattre toujours ce qu'il y a de plus fort. De notre temps quel est l'ennemi qui l'a contraint de ressusciter? Ce n'est pas l'Eglise schismatique, puisqu'au contraire c'est elle qui l'a rappelé et sauvé en Russie. Ce n'est pas l'idolâtrie. Quel est donc cet adversaire assez puissant pour réveiller les morts? Je veux, pour le montrer avec une pleine évidence, ne m'appuyer que sur la papauté elle-même, sur les bulles de condamnation et de restauration de l'ordre. En présence de ces monuments et de ces dates, vous tirerez vous-même la conséquence. La bulle qui supprime l'institut est du 21 juillet 1773. Je dois en citer quelques passages en avertissant d'avance que je ne me servirai jamais de termes plus explicites ni plus vifs que ceux dont se sert la papauté par la bouche de Clément XIV.

«A peine la société était-elle formée, _suo fere ab initio_, qu'il s'y éleva diverses semences de divisions et de jalousies, non seulement entre ses propres membres, mais encore à l'égard des autres corps et ordres réguliers, ainsi que du clergé séculier, des Académies, universités, colléges publics des belles lettres, et même à l'égard des princes qui l'avaient reçue dans leurs états...

«Loin que toutes les précautions fussent suffisantes pour apaiser les cris et les plaintes contre la société, on vit, au contraire, s'élever dans presque toutes les parties de l'univers des disputes très affligeantes contre sa doctrine: _Universum pene orbem pervaserunt molestissimæ contentiones de societatis doctrinâ_; que nombre de personnes dénonçaient comme opposée à la foi orthodoxe et aux bonnes mœurs. Les dissensions s'allumèrent de plus en plus dans la société, et au dehors les accusations contre elle devinrent plus fréquentes, principalement sur sa trop grande avidité des biens terrestres.