Des jésuites

Part 6

Chapter 63,494 wordsPublic domain

Ceux qui entrevoient les choses de plus loin ont, il faut l'avouer, une singulière espérance; ils observent le travail qui s'accomplit dans les cultes dissidents; en remarquant les agitations intestines de l'Eglise anglicane, grecque et du protestantisme allemand, ils s'imaginent que l'Angleterre, la Prusse, l'Allemagne, la Russie même, inclinent en secret de leur côté, et vont un jour, les yeux fermés, passer au catholicisme, tels qu'ils l'entendent. Rien, au fond, de plus puéril qu'une semblable imagination. Supposer que le schisme n'est qu'une fantaisie de quatre-vingt-dix millions d'hommes, qui va cesser par une nouvelle fantaisie d'orthodoxie, c'est une sorte de folie chez ceux qui prétendent posséder seuls la confidence de la Providence dans le gouvernement de l'histoire. Si le protestantisme s'accommode de certains points de la doctrine catholique, se persuade-t-on en réalité que ce soit simplement pour se renier et se livrer, sans conditions réciproques? Il s'assimile, cela est vrai, diverses parties de la tradition universelle; mais, par ce travail de conciliation, il fait absolument l'opposé de ceux qui parmi nous ne songent qu'à exclure, interdire, anathématiser. Il s'agrandit à mesure que les nôtres se rappetissent; et si jamais la conversion s'opérait, je prédis à nos ultramontains qu'ils seront plus embarrassés des convertis qu'ils ne le sont aujourd'hui des schismatiques.

Ils demandent la liberté pour tuer la liberté. Accordez-leur cette arme, je ne m'y oppose pas; elle ne tardera pas à se retourner contre eux. Ouvrez-leur, si vous voulez, toutes les barrières; c'est le moyen de mieux trancher la question, et ce moyen ne me déplaît pas. Qu'ils soient partout; qu'ils envahissent tout; après quoi dix ans ne se passeront pas sans qu'ils soient chassés pour la quarantième fois avec le gouvernement qui aura été ou qui seulement aura semblé être leur complice; c'est à vous de savoir si c'est là ce que vous voulez faire.

Dans cette lutte que l'on prétend réveiller à tout prix entre l'ultramontanisme et la révolution française, pourquoi le premier est-il toujours et nécessairement vaincu? parce que la révolution française, dans son principe, est plus véritablement chrétienne que l'ultramontanisme, parce que le sentiment de la religion universelle est désormais plutôt en France qu'à Rome. La loi sortie de la révolution française a été assez large pour faire vivre d'une même vie ceux que les partis religieux tenaient séparés à l'extérieur. Elle a concilié en esprit et en vérité ceux que l'ultramontanisme voulait diviser éternellement; elle a fait des frères de ceux dont il faisait des sectaires; elle a relevé ce qu'il condamne; elle a consacré ce qu'il proscrit; où il ne veut que l'anathème de l'ancienne loi, elle a mis l'alliance de l'Evangile; elle a effacé les noms de huguenots et de papistes pour ne laisser subsister que celui de chrétiens; elle a parlé pour les peuples et pour les faibles, quand il ne parlait que pour les princes et les puissants. C'est-à-dire, que la loi politique, toute imparfaite qu'elle puisse être, s'est trouvée à la fin plus conforme à l'Evangile que les docteurs qui prétendent parler seuls au nom de l'Evangile. En rapprochant, confondant, unissant dans l'Etat les membres opposés de la famille du Christ, elle a montré plus d'intelligence, plus d'amour, plus de sentiment chrétien que ceux qui depuis trois siècles ne savent que dire Racca à la moitié de la chrétienté.

Tant que la France politique conservera cette position dans le monde, elle sera inexpugnable à tous les efforts de l'ultramontanisme, puisque, religieusement parlant, elle lui est supérieure; elle est plus chrétienne que lui puisqu'elle est plus près que lui de l'unité promise; elle est plus catholique que lui, puisqu'encore une fois son principe plus étendu, rassemble le grec et le latin, le luthérien et le calviniste, le protestant et le romain, dans un même droit, un même nom, une même vie, une même cité d'alliance. La France a placé la première son drapeau, hors des sectes, dans l'idée vivante du christianisme. C'est la grandeur de la révolution; elle ne sera précipitée que si, infidèle à ce dogme universel, elle rentre comme quelques personnes l'y invitent dans la politique sectaire de l'ultramontanisme. Mais, pour appuyer tant d'orgueil, que l'on me montre au moins un seul point de la terre où la politique étroitement catholique, ne soit battue et renversée par les faits. En Europe, en Orient, dans les deux Amériques, il suffit de lever cette bannière pour que la décadence physique et morale s'ensuive tout aussitôt. Quand la France, au commencement du siècle, a dominé le monde, était-ce au nom de l'ultramontanisme? est-ce du moins lui qui l'a vaincue? Ce n'est pas même le drapeau de l'Autriche qui ne déchaîne son église que loin d'elle pour achever les provinces conquises. L'Italie, l'Espagne, le Portugal, le Paraguay, la Pologne, l'Irlande, la Bohême; tous ces peuples perdus à la suite de la même politique, est-ce leur sort qui vous fait envie? parlons franchement. Voilà assez d'holocaustes sur un autel qui ne sauve plus personne.

Ire LEÇON.

DE LA LIBERTÉ DE DISCUSSION EN MATIÈRE RELIGIEUSE.

[10 mai 1843[49].]

Diverses circonstances m'obligent de m'expliquer sur la manière dont je comprends l'exercice de la liberté de discussion dans l'enseignement public. Je veux le faire avec mesure, avec calme, mais avec la franchise la plus entière. Tant que les attaques sont parties de points éloignés, même sous l'anathème des mandements et des chaires sacrées, il a été permis et peut-être convenable de se taire; mais lorsque l'injure vient se produire en face, dans l'intérieur de ces enceintes, au pied même de ces chaires pacifiques, il faut parler.

Je suis averti que des scènes de désordres sont préparées et doivent éclater aujourd'hui à mon cours. (_Ricanements, applaudissements._) Je n'ajouterais aucune confiance à cette nouvelle, si, par ce qui vient de se passer à la leçon d'un homme dont je partage tous les sentiments, de mon ami le plus cher, M. Michelet, je n'étais éclairé sur l'espèce de liberté qu'on veut nous faire. Est-il vrai que quelques personnes viennent ici seulement pour nous outrager _incognito_, dans le cas où nous nous hasarderions à penser autrement qu'elles ne pensent? Mais où sommes-nous? Est-ce sur un théâtre, et depuis quand suis-je condamné, pour ma part, à complaire individuellement à chacun des spectateurs, sous peine d'infamie? C'est là, en vérité, une tâche sordide que je n'ai point acceptée. Se figure-t-on un enseignement qui consisterait à flatter chacun dans son idée dominante, sans jamais heurter une passion ni un préjugé! Mieux vaudrait cent fois se taire. En entrant ici, souvenons-nous que nous entrons au collége de France, c'est-à-dire dans l'asile par excellence de la discussion et du libre examen; que ce dépôt de liberté nous est confié aux uns comme aux autres, et que c'est un devoir sacré pour moi de ne laisser décroître ni altérer ce caractère d'indépendance héréditaire.

S'il est ici quelques personnes animées contre moi d'un esprit particulier de haine, que me veulent-elles, que me demandent-elles? Espèrent-elles par la menace détourner mes paroles ou me fermer la bouche? Je craindrais bien plutôt le contraire, si la conscience du devoir que je remplis ne me donnait la force de persévérer dans cette modération que je crois être le signe de la vérité. Pensent-elles, puisqu'il faut parler à découvert, que tant d'injures répandues me désespèrent, et que je n'ai rien de plus pressé que d'user de représailles? En cela, elles se trompent; j'irai même jusqu'à dire que la violence des injures est pour moi un signe de sincérité, puisqu'avec un peu plus de calcul elles eussent été mieux choisies. Les opinions que j'ai publiées au dehors, est-ce là ce que l'on vient poursuivre ici? Je ne suis pas fâché d'avoir occasion de le déclarer: tout ce que j'ai écrit jusqu'à ce jour, je le crois, je le pense, je le soutiens encore; quelque opinion qu'on se forme à cet égard, ce que personne ne me contestera, c'est d'être resté un et conséquent avec moi-même. Est-ce l'esprit général de liberté dans les matières religieuses? Bientôt j'arriverai à ce point; mais si l'on attend une profession de foi, je crois, comme l'enseigne l'État dans la loi fondamentale sortie de cinquante années de révolutions et d'épreuves, je crois qu'il y a de l'esprit vivant de Dieu dans toutes les communions sincères de ce pays; je ne crois pas que, hors de mon église, il n'y ait pas de salut. Enfin, est-ce la manière dont j'ai dernièrement annoncé le sujet de ce cours? Mais vous en avez été témoins, était-il possible de le faire avec moins d'aigreur et plus de mesure? C'est donc le sujet lui-même que l'on voudrait étouffer. Oui, soyons francs, c'est ce nom de _jésuites_ qui fait tout le mal; toucher à l'origine, à l'esprit des jésuites, voilà, même avant que j'aie ouvert la bouche, ce dont m'accusent des gens qui ne pardonnent pas.

Pourquoi, dit-on, parler de la _Société de Jésus_ dans un cours de littérature méridionale? Quel rapport ces choses si diverses ont-elles l'une avec l'autre? Je serais bien malheureux et j'aurais étrangement perdu mon temps si vous n'aviez pas déjà saisi dans toute son étendue cette relation indissoluble. A la fin du seizième siècle, en Espagne, en Italie surtout, l'esprit public achève de s'effacer. Les écrivains, les poëtes, les artistes disparaissent les uns après les autres; au lieu de la génération ardente, audacieuse, qui avait précédé, les hommes nouveaux s'assoupissent sous une atmosphère de mort; ce ne sont plus les héroïques innovations des Campanella, des Bruno: c'est une poésie mielleuse, une prose insipide qui répand comme une fade odeur de sépulcre. Mais, pendant que tout meurt dans le génie national, voici une petite société, celle des jésuites, qui grandit à vue d'œil, qui s'insinuant partout dans ces états défaillants, se nourrit de ce qui reste de vie dans le cœur de l'Italie, qui s'accroît et s'alimente de la substance de ce grand corps partagé; et lorsqu'un phénomène aussi grand se passe dans le monde, qu'il domine tous les autres faits intellectuels, et qu'il en est le principe, il faudrait n'en pas parler! Lorsque je rencontre immédiatement, dans mon sujet, une institution si puissante qui réagit sur chaque esprit, qui comprend, résume tout le système du Midi, il faudrait passer et détourner les yeux! Que reste-t-il donc à faire? Se renfermer dans l'étude de quelques sonnets et dans la mythologie galante de ces temps de décadence? je le veux bien; malgré cela, nous n'échapperons pas à la question. Car, après avoir étudié ces misères, il restera toujours à faire connaître l'influence délétère qui en a été un des principes manifestes; et toute la différence, en ajournant la question du jésuitisme, sera d'intervertir l'ordre, et de placer à la fin ce qui devrait être au commencement; l'étude de la mort des peuples, si on en cherche la cause, est aussi importante que l'étude de leur vie.

Du moins, ajoute-t-on, ne pourriez-vous pas montrer l'effet sans la cause, les lettres et la politique sans l'esprit qui les domine, l'Italie sans le jésuitisme, le mort sans le vivant? Non, je ne le peux pas, et de plus je ne le veux pas.

Eh! quoi, je verrai, par une observation attentive, l'Europe du Midi se consumer dans le développement et la formation de cet établissement, languir, s'éteindre sous cette influence; et moi, qui m'occupe ici spécialement des peuples du Midi, je ne pourrai rien dire de ce qui les fait périr! (_Murmures_). Je verrai tranquillement mon pays convié à une alliance que d'autres ont si chèrement payée, et je ne pourrais dire: Prenez garde! d'autres ont fait l'expérience pour vous; les peuples qui sont le plus malades en Europe, ceux qui ont le moins de crédit, d'autorité, ceux qui semblent le plus abandonnés de Dieu, sont ceux où la société de Loyola a son foyer! (_Murmures, trépignements, cris, la parole est couverte pendant quelques minutes._) Ne vous laissez pas aller à cette pente, l'exemple montre qu'elle est funeste; n'allez pas vous asseoir sous cette ombre; elle a endormi et empoisonné pendant deux siècles l'Espagne et l'Italie. (_Tumulte, cris, sifflets, applaudissements._)--Je vous le demande, si de ces faits généraux je ne peux tirer la conséquence, que devient tout enseignement réel en de pareilles matières?

Mais voici où mon étonnement redouble. Pour quel ordre, pour quelle société réclame-t-on cet étrange privilége? qui veut-on mettre ici hors des atteintes de la discussion, de l'observation? Est-ce au moins, par hasard, le clergé vivant de France? est-ce encore une de ces communions pacifiques et modestes qui ont besoin d'être protégées contre les violences d'une majorité intolérante? Non, c'est une société qui (nous verrons plus tard si ce fut à tort ou avec raison) a été, à différentes époques, expulsée de tous les états de l'Europe, que le pape lui-même a condamnée, que la France a rejetée de son sein, qui n'existe pas aux yeux de l'État, ou qui plutôt est tenue pour morte légalement dans le droit public de notre pays; et c'est ce débris sans nom, qui se cache, se dérobe, grandit en se reniant, c'est là ce qu'il n'est pas permis d'étudier, de considérer, d'analyser dans ses origines et son passé! On avoue que tous les autres ordres ont eu leur temps de déclin, de corruption, qu'ils ont été accommodés, dans leur esprit, à une époque particulière, après laquelle ils ont dû céder à d'autres, à peu près comme les sociétés politiques, les états, les peuples, qui tous ont leur jour et leur destinée marqués; et la société jésuitique est la seule dont on ne puisse sans une sorte de péril montrer les misères, marquer les phases de déclin, les signes de décrépitude; c'est un blasphème que d'opposer ses temps de misère à ses temps de grandeur, puisque c'est lui attribuer les vicissitudes communes à tous les autres établissements; douter de son immutabilité, c'est presque un effort de courage. Où allons-nous par ce chemin? est-il bien sûr que ce soit le chemin de la France de juillet? (_Applaudissements._)

Pourtant je dirai toute ma pensée. Oui, dans cette audace il y a quelque chose qui me plaît et m'attire; il me semble en ce moment que je comprends, que je relève la grandeur de cette société mieux que ne le font tous ses apologistes; car ils voudraient que je n'en parlasse pas; et moi je prétends, au contraire, que cette société a été si puissante, son organisation si ingénieuse et si vivace, son influence si longue et si universelle, qu'il est impossible de n'en pas parler, quelque chose que l'on traite à la fin de la renaissance, poésie, art, morale, politique, institutions; je soutiens qu'après s'être emparée de la substance de tout le Midi, elle est restée pendant un siècle seule vivante au sein de ces sociétés mortes. En ce moment même, partagée en lambeaux, foulée, écrasée par tant d'édits solennels, ressusciter sous nos yeux, se relever à demi, à peine sortie de la poussière déjà parler en maître, provoquer, menacer, défier de nouveau l'intelligence et le bon sens, cela n'est pas d'un petit génie et d'un mince courage. Si le monde, après les avoir extirpés, est d'humeur de se laisser ressaisir par eux, ils font bien de l'essayer; s'ils y réussissent, ce sera le plus grand miracle du monde moderne. Dans tous les cas, ils suivent leur loi, leur condition d'existence, leur destinée; je ne les en blâme pas; ils obéissent à leur caractère. Tout ira bien si, d'un autre côté, chacun reste dans le sien. Oui, cette réaction, malgré l'intolérance dont elle se vante, ne me déplaît pas; elle profitera à l'avenir, si tout le monde fait son devoir, c'est-à-dire si la science, la philosophie, l'intelligence humaine, provoquée, sommée, acceptent enfin ce grand défi. Peut-être étions-nous près de nous endormir sur la possession d'un certain nombre d'idées que plusieurs ne songeaient plus à accroître; il est bon que la vérité soit de temps en temps disputée à l'homme, cela le pousse à en acquérir de nouvelles; s'il n'a rien à craindre sur son héritage, non-seulement il ne l'augmente pas, mais il le laisse décroître. Ils nous accusent d'avoir été trop hardis; j'accepterai une partie du reproche; seulement je dirai qu'au lieu d'avoir été trop hardis, je commence à craindre que nous n'ayons été trop timides. Comparez, en effet, un moment l'enseignement dans notre pays et l'enseignement dans les universités des gouvernements despotiques du Nord. N'est-ce pas dans un pays catholique, dans une université catholique, à Munich, que Schelling a développé pendant trente ans impunément, dans sa chaire, avec une audace croissante, l'idée de ce christianisme nouveau, de cette église nouvelle qui transforme à la fois le passé et l'avenir? N'est-ce pas dans un pays despotique que Hégel, avec plus d'indépendance encore, a ravivé toutes les questions qui se rapportent au dogme? et là, ce ne sont pas seulement les théories, les mystères qui sont discutés librement par la philosophie; c'est encore et partout la lettre de l'Ancien et du Nouveau-Testament, auxquels on applique le même esprit désintéressé de haute critique qu'à la philologie grecque et romaine.

Voilà quelle est la vie de l'enseignement dans les états même despotiques; tout ce qui peut mettre l'homme sur la voie de la vérité est permis, accordé; et nous, dans un pays libre, le lendemain d'une révolution, qu'avons-nous fait? Avons-nous usé, abusé de cette liberté philosophique que le temps nous accordait, sans que personne pût nous l'enlever? Avons-nous déployé le drapeau de la philosophie et du libre examen autant qu'il était loisible de le faire? Non, assurément; comme tout le monde pensait que cette indépendance était pour jamais conquise, personne ne s'est pressé d'en faire un plein usage. Les questions les plus hardies ont été ajournées; on a voulu, par des ménagements infinis, ôter toutes les occasions de dissidence. La philosophie, qui semblait devoir s'enorgueillir à l'excès de ce triomphe de juillet, s'est au contraire pliée à une humilité dont tout le monde a été surpris; et cette situation si modeste dans laquelle nous devions espérer au moins trouver la paix, c'est là un refuge dans lequel on ne veut pas nous laisser. Faut-il donc reculer, céder encore? Mais un seul pas en arrière, et nous risquerions bien d'être rejetés en dehors de notre siècle. Que faut-il donc faire? Marcher en avant. (_Applaudissements._) Pour ma part, je remercie ceux qui nous provoquent à l'action et à la vie. Qui sait si nous n'aurions pas fini par nous asseoir dans un repos infécond et trompeur? Plusieurs pensaient que l'alliance de la croyance et de la science était enfin consommée, le terme atteint, le problème résolu. Mais non! les adversaires ont raison; le temps du repos n'est pas encore arrivé; la lutte est bonne, quand on l'accepte sincèrement; c'est dans ces luttes éternelles de la science et de la croyance que l'homme s'élève à une croyance supérieure, à une science supérieure. Pourquoi serons-nous affranchis de la condition du saint combat imposé à tous les hommes qui nous ont précédés. Le temps viendra où ceux qui se disputent si violemment l'avenir se rejoindront, s'uniront, se reposeront ensemble; ce moment n'est pas encore venu; jusque-là il est bon que chacun fasse sa tâche et combatte à sa manière, puisque aussi bien l'alliance est rompue d'un côté.

Encore une fois, je remercie les adversaires; ils suivent leur mission, qui jusqu'ici a été, par une immuable contradiction, de provoquer, d'aiguillonner l'esprit humain, de l'obliger d'aller plus loin, toutes les fois qu'il a été sur le point de s'arrêter, de se complaire dans la possession tranquille d'une partie seule de la vérité. L'homme est plus timide qu'il ne semble; s'il n'était contrarié, il serait trop accommodant. N'est-ce pas là son histoire pendant tout le moyen âge? et cette histoire, cette lutte perpétuelle qui toujours le ravive et l'excite, ne s'est-elle pas presque entièrement passée dans les lieux mêmes où nous sommes, sur cette montagne héroïque de Geneviève? Pourquoi vous étonner du combat? Nous sommes sur le lieu du combat. N'est-ce pas ici, dans ces chaires, que depuis Abeilard jusqu'à Ramus, se sont montrés tous ceux qui ont servi l'indépendance de l'esprit humain, quand elle était le plus contestée? C'est là notre tradition; l'esprit de ces hommes est avec nous. Puisque reparaissent les objections qu'ils ont foulées aux pieds, que l'on croyait ensevelies pour jamais avec eux, eh bien! faisons comme eux; portons plus avant et plus loin le drapeau de la libre discussion. (_Applaudissements._)

Au point où nous sommes parvenus, il est une question fondamentale qui est cachée au fond de toutes les difficultés, et sur laquelle je veux m'expliquer si clairement qu'il ne puisse rester aucune confusion dans la pensée de ceux qui m'écoutent. Quel est, selon l'esprit des institutions nouvelles, le droit de discussion et d'examen dans l'enseignement public? En termes plus précis encore, un homme qui enseigne, ici, publiquement, au nom de l'état, devant des hommes de croyances différentes, est-il obligé de s'attacher à la lettre d'une communion particulière, de porter dans toutes ses recherches cet esprit exclusif, de ne rien laisser voir de ce qui pourrait l'en séparer même un moment? Si l'on répond affirmativement, je demanderai que l'on ose me dire quelle est la communion qui doit être sacrifiée à l'autre, si ce doit être celle qui exclut toutes les autres comme autant d'égarements, ou celle qui les accueille comme autant de promesses; car je n'imagine pas que personne veuille, sans un instant de réflexion, dépouiller le plus petit nombre, comme s'il n'existait pas. Serai-je ici catholique ou protestant? Poser cette question, c'est la résoudre.