Des jésuites

Part 5

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C'était non-seulement son droit, mais son devoir. Si quelqu'un en doutait, c'est qu'apparemment il ne saurait pas qu'ici, au plus haut degré de l'enseignement, la science n'est pas la science de ceci ou de cela, mais tout simplement la _science_ absolue, complète, vivante; elle domine les intérêts de la vie, elle en repousse la passion, mais elle en prend la lumière; toute lumière lui appartient.

«Les questions du présent n'en sont-elles pas exceptées?» Mais qu'est-ce que le présent? Est-il si facile d'en isoler le passé?--Nul temps n'est hors de la science; l'avenir même lui appartient dans les études assez avancées pour qu'on puisse prédire le retour des phénomènes, comme on le peut dans les sciences physiques, comme on le pourra un jour (d'une manière conjecturale) dans les sciences historiques.

Ce droit, dont la chaire ecclésiastique s'est emparée si violemment pour l'attaque personnelle, la chaire laïque l'exercera ici pacifiquement, et avec la mesure que la diversité des temps pourrait demander.

S'il est au monde une chaire qui ait ce droit, c'est celle-ci; c'est là le droit de sa naissance, et ceux qui savent comment elle l'a payé, ne le lui disputeront pas.

Dans le terrible déchirement du seizième siècle, quand la liberté se hasarda à venir au monde, quand la nouvelle venue, froissée, sanglante, semblait à peine viable, nos rois, quoiqu'on pût dire contre elle, l'abritèrent ici.

Mais l'orage vint des quatre vents. La scolastique réclama, l'ignorance s'indigna, le mensonge souffla de la chaire de la vérité; bientôt le fanatisme en armes assiégea ces portes; il s'imaginait sans doute, le furieux fou! égorger la pensée, poignarder l'esprit!

Ramus enseignait ici. Le roi, c'était Charles IX, eut pourtant un noble mouvement, et lui fit dire qu'il avait un asile au Louvre. Ramus persista. Il n'y avait plus de libre en France que cette petite place, les six pieds carrés de la chaire... Assez pour une chaire, assez pour un tombeau!

Il défendit cette place et ce droit, et il sauva l'avenir... Il mit ici son sang, sa vie, son libre cœur... en sorte que cette chaire transformée ne fût jamais pierre ni bois, mais chose vivante.

Aussi ne vous étonnez pas si les ennemis de la liberté ne peuvent voir cette chaire en face; ils se troublent en la regardant, s'agitent sans le vouloir, et se trahissent par des cris inarticulés, des bruits sauvages qui n'ont rien de l'homme.

Ils savent qu'elle a gardé un don, c'est que, s'ils prévalaient un jour, si toute voix se taisait, elle parlerait d'elle-même... Nulle terreur du dehors ne lui imposa silence, ni 1572, ni 1793; elle parlait naguère pendant les émeutes, et continuait au bruit des fusillades, son ferme et paisible enseignement.

Comment donc se serait-elle tue, cette chaire de morale, lorsque la plus grave question de morale publique lui venait vivante, et forçait pour ainsi dire les portes de cette école?

J'aurais été bien indigne d'y parler jamais, lorsqu'on menaçait mes amis, sur tous les points de la France, et qu'on leur reprochait ma tradition et mon amitié. Pour être sorti de l'Université en entrant ici, je n'y reste pas moins de cœur. J'y suis par mon enseignement philosophique et historique, par tant d'années laborieuses que j'ai passées avec mes élèves, et qui seront toujours pour eux, pour moi, un cher souvenir...

Je leur devais, dans ce péril commun, de leur faire entendre encore une voix connue, de leur dire que, quoi qu'il arrive, il y aura toujours ici une protestation pour l'indépendance de l'histoire, qui est le juge des temps, et pour la plus haute des libertés de l'esprit humain, la philosophie.

Je sais qu'il est des gens qui, ne se souciant ni de philosophie ni de liberté, ne nous sauront nullement gré d'avoir rompu le silence... Gens paisibles, amis de l'ordre, qui n'en veulent point à ceux qu'on égorge, mais à ceux qui crient; ils disent de leur fenêtre, quand on appelle au secours: Pourquoi ce bruit à heure indue? Laissez dormir les honnêtes gens!

Ces dormeurs systématiques, cherchant un narcotique puissant, ont fait cet honneur à la religion de croire qu'elle était bonne à cela... Elle qui, si le monde était mort, pourrait le réveiller des morts, c'est elle justement qu'ils ont prise pour un moyen d'endormir.

Gens habiles en d'autres choses, mais fort excusables de ne rien connaître en religion, parce qu'ils n'en ont rien dans le cœur... Il n'a pas manqué de gens pour venir sur-le-champ leur dire: Nous sommes la religion!

La religion! il est heureux que vous la rapportiez ici... Mais qui êtes-vous, bonnes gens? et d'où venez-vous? par où avez-vous passé? La sentinelle de France ne veillait pas bien cette nuit à la frontière, car elle ne vous a pas vus.

Des pays qui font des livres, il nous était venu des livres, des littératures étrangères, des philosophies étrangères, que nous avions acceptés. Les pays qui ne font pas de livres, ne voulant pas être en reste, nous ont envoyé des hommes, une invasion de gens qui ont passé un à un.

Gens qui voyagez de nuit, je vous avais vus le jour; je ne m'en souviens que trop, et de ceux qui vous amenèrent: c'était en 1815; votre nom, c'est... l'_étranger_.

Vous avez pris soin heureusement de le prouver tout d'abord. Au lieu de vous observer et de parler bas, comme on fait, quand on est entré par surprise, vous avez fait grand bruit, injurié et menacé. Et comme on ne répondait point, vous avez levé la main, sur qui, malheureux?... sur la loi!

Comment voulez-vous que cette loi, souffletée par vous, puisse faire encore semblant de ne pas vous voir?

Le cri d'alarme est poussé... Et qui osera dire que c'était trop tôt?

C'était trop tôt, quand, renouvelant ce qui ne s'était pas vu depuis trois cents ans, on employait la chaire sacrée à diffamer telle personne, à calomnier par-devant l'autel?

C'était trop tôt, lorsque, dans la province où il y a le plus de protestants, on touchait aux morts protestants!

C'était trop tôt, lorsqu'on formait des associations immenses, dont une seule à Paris compte cinquante mille personnes!

Vous parlez de liberté? Parlez donc d'égalité! Est-ce qu'il y a égalité entre vous et nous?... Vous êtes les meneurs d'associations formidables; nous des hommes isolés.

Vous avez quarante mille chaires que vous faites parler de gré ou de force; vous avez cent mille confessionnaux d'où vous remuez la famille; vous tenez dans la main ce qui est la base de la famille (et du monde!), vous tenez la MÈRE: l'enfant n'est qu'un accessoire... Eh! que ferait le père quand elle rentre éperdue, qu'elle se jette dans ses bras en criant: «Je suis damnée!» Vous êtes sûr que le lendemain il vous livrera son fils.... Vingt mille enfants dans vos petits séminaires! deux cent mille tout à l'heure dans les écoles que vous gouvernez! des millions de femmes qui n'agissent que par vous!

Et nous, qu'est-ce que nous sommes, en face de ces grandes forces? une voix et rien de plus... une voix pour crier à la France... Elle est avertie maintenant, qu'elle fasse ce qu'elle voudra. Elle voit et sent le réseau où l'on croyait la prendre endormie.

A tous les cœurs loyaux une dernière parole! A tous, laïques ou prêtres (et puissent ceux-ci entendre une voix libre du fond de leur servage!): qu'ils nous aident de leur courageuse parole ou de leur sympathie silencieuse, et que tous ensemble bénissent, de leurs cœurs et de leurs autels, la sainte croisade que nous commençons pour Dieu et la liberté!

* * * * *

_Depuis le jour où ces paroles furent prononcées (1er juin), la situation a changé. Les Jésuites ont publié à Lyon leur second pamphlet[41]. Pour comprendre la portée de celui-ci, il faut reprendre de plus haut._

* * * * *

_Il y aurait tout un livre à faire sur leurs manœuvres depuis quelques mois, sur leur stratégie en Suisse et en France._

_Le point de départ, c'est leur grand succès d'hiver, d'avoir si vivement emporté les Petits cantons, saisi Lucerne, occupé le Saint-Gothard, comme ils ont fait dès longtemps pour le Valais et le Simplon._

_Grandes positions militaires. Mais gare au vertige!... La France, vue du haut de ces Alpes, leur aura semblé petite, plus petite apparemment que le lac des Quatre cantons._

_Des Alpes à Fourvières, et de Fourvières à Paris, les signaux se sont répondu. Le moment semblait heureux... La bonne France dormait, ou elle avait l'air de dormir. Ils s'écrivaient les uns aux autres (comme autrefois les juifs de Portugal): «Venez vite, la terre est bonne, la gente est sotte, tout sera à nous.»_

_Depuis un an, ils nous tâtaient, et ils ne trouvaient point la limite de notre patience... Provocations aux individus, injures au gouvernement. Et rien ne bougeait... Ils frappaient, mais pas un mot... Ils en étaient à chercher sur l'épiderme endurcie quelque point sensible encore._

_Alors, alors, ils ont pris un courage extraordinaire; ils ont jeté le bâton, pris l'épée, la grande épée à deux mains, et de cette arme gothique ils ont déchargé un coup, le grand coup du_ Monopole.

_La dignité de l'Université ne lui a pas permis de répondre... D'autres ont fait face, la presse aidant, et devant l'acier la fameuse épée à deux mains, s'est trouvée n'être qu'un sabre de bois..._

_Grand effroi alors, vive reculade, et ce mot d'une peur naïve; «Hélas! comment nous tueriez-vous? nous n'existons pas!»_

«_Mais alors, qui donc aura fait votre gros libelle?»--Ah! monsieur,_ c'est la police _qui nous a joué ce tour... Non,_ c'est l'Université, _qui, pour nous perdre, a eu la noirceur de se diffamer elle-même[42]._»

_Cependant, revenant peu à peu de la première peur, sentant bien qu'ils n'étaient pas morts, et tournant la tête, ils virent que personne ne courait après eux... Alors, ils se-sont arrêtés, ils ont tenu ferme, ils ont de nouveau dégaîné..._

_Donc, nouveau libelle, mais tout autre que le premier, plein d'aveux étranges que personne n'attendait... Il peut se résumer ainsi_:

«_Apprenez à nous connaître, et sachez d'abord que dans notre premier livre, nous avions menti... Nous parlions de_ liberté d'enseignement... _Cela voulait dire que le clergé doit seul enseigner[43]. Nous parlions de_ liberté de la presse... _pour nous seuls. «C'est un levier dont le prêtre doit s'emparer[44].» Quant à la_ liberté industrielle, _«S'emparer des divers genres d'industrie, c'est un devoir de l'Église[45].»--La liberté des cultes! n'en parlons pas! C'est une invention de Julien l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages mixtes! On faisait de tels mariages, à la cour de Catherine de Médicis, la veille de la Saint-Barthélemi[46]!_»

«_Qu'on y prenne garde! Nous sommes les plus forts. Nous en donnons une preuve surprenante, mais sans réplique, c'est que toutes les puissances de l'Europe sont contre nous[47]... Sauf deux ou trois petits états, le monde entier nous condamne!_»

_Chose étrange que de tels aveux leur soient échappés! Nous n'avons rien dit de si fort!... Nous remarquions bien dans le premier pamphlet des signes d'un esprit égaré; mais de tels aveux, un tel démenti donné par eux-mêmes aujourd'hui à leurs paroles d'hier!... Il y a là un terrible jugement de Dieu... Humilions-nous._

_Voilà ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la Liberté. Vous avez cru que c'était un mot qu'on pouvait dire impunément, quand on ne l'a pas dans le cœur... Vous avez fait de furieux efforts pour arracher ce nom de votre poitrine; et il vous est advenu comme au faux prophète Balaam, qui maudit, croyant bénir; vous vouliez mentir encore, vous vouliez dire_ Liberté! _comme dans le premier pamphlet, et vous dites:_ Meure la liberté! _Tout ce que vous avez nié, vous le criez aujourd'hui devant les passants._

1er juillet 1843.

LEÇONS

DE M. QUINET.

L'émotion causée par une simple discussion philosophique ne peut être rapportée à personne en particulier; cette impression n'a été vive que parce qu'elle a manifesté, avec une situation nouvelle des esprits, un danger auquel il eût été, sans cela, difficile de croire. Qui ne voit désormais que ces débats sont destinés à grandir? ils sortiront de l'enceinte des écoles; ils entreront dans le monde politique; rien n'est inutile de ce qui peut servir à marquer dès l'origine leur véritable caractère.

Pour que je sois entré dans cette discussion, il a fallu deux choses; premièrement que j'y fusse provoqué par la violence réitérée, secondement que je fusse persuadé que ce qui était en litige, c'était, sous l'apparence de l'Université, le droit de la pensée, la liberté religieuse et philosophique, c'est-à-dire le principe même de la science et de la société moderne.

Après s'être servis de la violence autant qu'ils l'ont pu, les adversaires de la pensée jouent aujourd'hui le rôle de martyrs; ils prient publiquement dans les églises pour les jésuites persécutés; c'est là un masque qu'il nous est impossible de leur laisser. Que ne se contentaient-ils de calomnier! Jamais, pour ma part, je n'eusse songé à troubler leur paix; mais cela ne leur a pas suffi; ils voulaient le combat; aujourd'hui qu'ils l'ont obtenu, ils se plaignent d'avoir été lésés. Pendant quelques jours, il nous a été donné de voir, au pied de nos chaires, nos modernes ligueurs criant, sifflant, vociférant; le pis est que tout cela se passait au nom de la liberté; pour le plus grand avantage de l'indépendance des opinions, on commençait par étouffer l'examen des opinions.

On faisait, peu à peu, de l'enseignement et de la science une place bloquée; nous avons attendu que l'outrage vînt nous y assaillir pour qu'il fût bien démontré qu'il était nécessaire de reporter l'attaque chez les assaillants. Le jour où nous avons commencé la lutte, nous nous sommes décidés à l'accepter sous toutes les formes où elle pourrait se montrer.

Une chose m'a rendu cette tâche facile; c'est le sentiment qu'une telle situation n'avait rien de personnel. Depuis longtemps on voyait, en effet, un fanatisme artificiel exploiter des croyances sincères; la liberté religieuse, dénoncée comme un _dogme impie_; le protestantisme poussé à bout par des outrages sans nom; les pasteurs d'Alsace, obligés de calmer, par une déclaration collective, leurs communes étonnées de tant de sauvages provocations; un incroyable arrêté, obtenu par surprise, qui enlevait plus de la moitié des églises de campagne aux légitimes possesseurs; un prêtre qui, assisté de ses paroissiens, jette au vent les os des Réformés, et cette impiété insolemment impunie; le buste de Luther honteusement arraché d'une ville luthérienne; la guerre latente, organisée dans cette sage province, et la tribune qui se tait sur de si étranges menées; d'autre part, les jésuites deux plus plus nombreux sous la révolution qu'ils n'étaient sous la restauration, avec eux les maximes du corps qui reparaissent aussitôt, d'indicibles infamies que Pascal n'aurait pas même osé montrer pour les combattre, et que l'on revendique comme la pâture de tous les séminaires et de tous les confesseurs de France; les évêques qui se retournent l'un après l'autre contre l'autorité qui les choisit, et malgré tant de trahisons, une facilité singulière à s'en attirer de nouvelles; le bas clergé, dans une servitude absolue, nouveau prolétariat qui commence à s'enhardir jusqu'à la plainte; et, au milieu de ce concours de choses, quand on devrait ne songer qu'à se défendre, une ardeur maladive de provocation, une fièvre de calomnie que l'on sanctifie par la croix; voilà quelle était la situation générale.

Le terrain était, d'ailleurs, bien préparé; on travaillait depuis plusieurs années la société en haut, en bas, dans les ateliers, dans les écoles, par le cœur et par la tête. L'opinion semblait s'affaisser en toute occasion. Accoutumée à reculer, pourquoi ne ferait-elle pas encore un dernier pas en arrière? Dès le premier mot, le Jésuitisme s'était trouvé naturellement d'accord avec le Carlisme dans un même esprit de ruse et de décrépitude fardée; ce que Saint-Simon appelle _cette écume de noblesse_ n'avait pu manquer de se mêler à ce levain. Quant à une partie de la Bourgeoisie, appliquée à contrefaire un faux reste d'aristocratie, elle était tout près de considérer comme une marque de bon goût, l'imitation de la caducité religieuse, littéraire et sociale.

Ainsi ménagé, le moment semblait bon pour surprendre ceux que l'on croyait endormis. On avait très-bien senti qu'après tant de déclamations, ce serait un coup important d'écraser la parole et l'enseignement au Collége de France. Ce que l'on aurait obtenu par un coup de main, on l'eût aussitôt présenté comme le résultat de l'opinion soulevée; il valait la peine de sortir des catacombes et de se manifester publiquement. On s'est montré, en effet, et pour se repentir aussitôt; car si les projets étaient violents, nous sentions, de notre côté, l'importance du moment; nous comptions, pour résister, non sur la force de notre parole, mais sur notre volonté de ne rien céder, et sur la conscience éclairée de notre auditoire. Tout ce que la frénésie ou sincère ou jouée a pu faire, a été de couvrir quelque temps notre voix, pour donner au sentiment public l'occasion d'éclater; après quoi ces nouveaux missionnaires de la liberté religieuse se sont retirés, la rage dans le cœur, honteux de s'être trahis au grand jour, et prêts à se renier, comme, en effet, ils se sont reniés dès le lendemain.

Cette défaite est due tout entière à la puissance de l'opinion, à celle de la presse, à la loyauté de la génération nouvelle qui ne peut rien comprendre à tant d'artifices. Que les mêmes folies recommencent, nous retrouverons demain le même appui. La question, à certains égards, ne nous regarde plus; reste à savoir ce que prétend faire le pouvoir politique dès qu'il la rencontrera. Il serait assez commode de s'asseoir dans les deux camps, d'attaquer l'ultramontanisme d'une main, de le flatter de l'autre; mais cette situation est périlleuse. Il faudra se prononcer. Ce n'est pas moi qui nierai la force du jésuitisme et des intérêts qui s'y rattachent. Cette tendance ne fait que commencer; à petit bruit, elle gagne dans les ténèbres ce qu'elle perd en plein jour. On peut donc s'y associer; on peut tenter d'appuyer au moins un pied du trône sur ce terrain. Si par hasard la coalition est sincère, elle sera puissante. Seulement, il conviendrait de l'avouer; sinon, il pourrait arriver qu'à la fin, pour prix de trop d'habileté, on tournât contre soi les ultramontains et ceux qui les combattent.

Il est étrange que de pareilles questions aient pu surprendre la société, sans que la tribune ait averti personne. Elle était, sous la restauration, un lieu d'où l'on apercevait de loin les signes de tempête. On prémunissait de là le pays sur les dangers longtemps avant qu'ils fussent imminents. Pourquoi la tribune a-t-elle perdu ce privilége? Je commence à craindre que ces quatre cents hommes d'état ne se cachent les uns aux autres le pays qu'ils habitent.

Ceci est plus sérieux que beaucoup de personnes ne pensent. C'est l'affaire d'un trône et d'une dynastie. Je sais des hommes qui s'en vont chaque jour, disant: Il n'y a pas de jésuites. Où sont les jésuites? En dissimulant la question, ceux-là montrent qu'ils en connaissent mieux que les autres toute la portée.

La réaction religieuse que l'on voudrait faire tourner au profit d'une secte n'est pas, en effet, sans raison dans la société. Où est l'homme que l'on n'ait, comme à plaisir, dégoûté des intérêts et des espérances politiques? En voyant depuis douze ans, ce que l'on appelle les chefs de parti mettre tout leur talent à ménager mutuellement leurs masques en public, quel est celui qui n'a pas un moment pris en dédain cette corruption changée en routine, et qui n'ait reporté son esprit vers celui-là seul qui ne ruse pas, qui ne fraude pas, qui ne ment pas? Cette disposition religieuse est inévitable. Elle sera féconde et salutaire. Par malheur, tout le monde s'empresse déjà de spéculer sur un pareil retour: il en est même qui avouent que ce Dieu restauré pourrait bien être un excellent _instrument_ pour le pouvoir actuel. Quelle bonne fortune, en effet, pour plus d'un homme d'état, si cette France, fière, guerrière, révolutionnaire, philosophique, lasse enfin de tout et d'elle-même, consentait, sans plus de ferveur politique, à dire son chapelet dans la poussière, à côté de l'Italie, de l'Espagne, et de l'Amérique du Sud!

On nous dit: Vous attaquez le jésuitisme par mesure de prudence. Pourquoi le séparez-vous du reste du clergé? Je ne sépare que ce qui veut être séparé. J'expose les maximes de l'ordre qui résume les combinaisons de la religion politique. Ceux qui, sans porter le nom de l'ordre, trempent dans les mêmes maximes, s'attribueront aisément dans mes paroles la part qui leur revient; à l'égard des autres l'occasion leur est offerte de renier les ambitieux, de ramener les égarés, de condamner les calomniateurs.

Il est temps de savoir, à la fin, si l'esprit de la révolution française n'est plus qu'un mot banal dont il faut publiquement et officiellement se jouer. Le catholicisme, en se plaçant sous la bannière du jésuitisme, veut-il recommencer une guerre qui, déjà, lui a été funeste? Veut-il être l'ami ou l'ennemi de la France?

Ce qu'il y aurait de pis pour lui, serait de s'obstiner à montrer que sa profession de foi est, non-seulement différente, mais ennemie de la profession de foi de l'Etat. Dans ses institutions fondées sur l'égalité des cultes existants, la France professe, enseigne l'unité du christianisme, sous la diversité des églises particulières. Voilà sa confession, telle qu'elle est écrite dans la loi souveraine; tous les Français appartiennent légalement à une même église sous des noms différents; il n'y a ici désormais[48] de schismatiques et d'hérétiques que ceux qui, niant tout autre église que la leur, tout autre autorité que la leur, veulent l'imposer à toutes les autres, rejeter toutes les autres, sans discussion, et osent dire: Hors de mon église, il n'y a point de salut, lorsque l'Etat dit précisément le contraire. Ce n'a pas été un pur caprice, si la loi a brisé la religion de l'Etat. La France ne pouvait adopter pour la représenter, l'ultramontanisme qui, par son principe d'exclusion, est diamétralement l'opposé du dogme social et de la communauté religieuse, inscrits dans la constitution comme le résultat, non-seulement de la révolution, mais de toute l'histoire moderne. D'où il suit que, pour que les choses soient autrement, il faut de deux choses l'une, ou que la France renie sa communion politique et sociale, ou que le catholicisme devienne véritablement universel, en comprenant enfin ce qu'il se contente de maudire.