Des jésuites

Part 4

Chapter 43,864 wordsPublic domain

En parcourant le grand livre des _Constitutions des Jésuites_, on est effrayé de l'immensité des détails, de la prévoyance infiniment minutieuse dont il témoigne: édifice toutefois plus grand que grandiose[32], qui fatigue à voir, parce qu'il n'offre nulle part la simplicité de la vie, parce qu'on y sent avec effroi que les forces vivantes y figurent comme des pierres. On croirait voir une grande église, non pas comme celle du moyen âge, dans sa végétation naïve,--non! une église dont les murs n'offriraient que têtes et visages d'hommes entendant et regardant, mais nul corps, nul membre, les membres et les corps étant cachés pour toujours, et scellés, hélas! au mur immobile.

Tout bâti sur un principe: surveillance mutuelle, dénonciation mutuelle, mépris parfait de la nature humaine (mépris naturel peut-être à la terrible époque où fut fondé cet institut).

Le supérieur est entouré de ses _consulteurs_, les profès, novices, élèves, de leurs confrères ou camarades, qui peuvent les dénoncer. De honteuses précautions sont prises contre les membres les plus graves, les plus éprouvés[33].

Sombre intérieur! combien je les plains!... Mais l'homme, si mal au dedans, ne doit-il pas être d'autant plus actif au dehors, n'y doit-il pas porter une dangereuse inquiétude? Ce terrible esprit de police, le seul moyen qu'il ait d'en moins souffrir, c'est de le mettre partout.

Une telle police, appliquée à l'éducation, n'est-ce pas une chose impie?... Quoi! cette pauvre âme qui n'a qu'un jour entre deux éternités, un jour pour devenir digne de l'éternité bienheureuse, vous mettez la main dessus pour rendre l'enfant délateur, c'est-à-dire semblable au diable, qui fut, selon la Genèse, le premier délateur du monde!

Tous les services que les jésuites ont pu rendre[34], ne peuvent laver ceci. Leur méthode même d'enseignement et d'éducation, judicieuse en plusieurs choses, n'en est pas moins partout empreinte d'un caractère mécanique, automatique. Nul esprit de vie. Elle règle l'extérieur; l'intérieur viendra, s'il peut. Elle enseigne entre autres choses _à porter décemment la tête, à regarder toujours plus bas que celui à qui l'on parle, à bien effacer les plis qui se forment au nez et au front_[35], signes en effet trop visibles de la duplicité et de la ruse... Les malheureux comédiens ne savent pas que la sérénité, l'air de candeur et la grâce morale doivent venir de l'intérieur, monter du cœur au visage, qu'on ne les imite jamais.

* * * * *

Voilà, messieurs, les ennemis auxquels nous avons affaire. La liberté religieuse, sur laquelle ils voudraient porter les mains, est solidaire de toutes les autres, de la liberté politique, de celle de la presse, de celle de la parole, que je vous remercie d'avoir maintenue... Gardez bien ce grand héritage; vous le devez d'autant plus que vous l'avez reçu de vos pères, jeunes gens, et non fait vous-mêmes; c'est le prix de leurs efforts, le fruit de leur sang. L'abandonner! autant vaudrait briser leurs tombeaux.

Qu'il vous souvienne toujours du mot d'un vieillard d'autrefois, d'un homme à la blanche barbe, comme il dit lui-même, du chancelier L'Hôpital: «Perdre la liberté, ô bon Dieu! Que reste-t-il à perdre après cela?»

Ve LEÇON.

LIBRE ASSOCIATION, FÉCONDITÉ. _Stérilité de l'Église asservie_.

[26 mai 1843.]

Les attaques violentes, perfides, qu'on a dirigées contre moi, depuis notre dernière réunion, m'obligent à dire un mot de moi-même.

Un mot; le premier, et ce sera le dernier.

Messieurs, nous nous connaissons de longue date.

La plupart des jeunes gens qui sont ici, ont été élevés, sinon par moi, au moins par mes livres et par mes élèves. Il n'est ici personne qui ignore la ligne que j'ai suivie.

Ligne à la fois libérale et religieuse. Elle part de 1827. En cette année je publiai deux ouvrages; l'un était la traduction d'un livre qui fonde la philosophie de l'histoire sur la base de la Providence, commune à toute religion; l'autre était un abrégé d'histoire moderne, où je condamnais avec plus de force que je ne l'ai jamais fait depuis, le fanatisme et l'intolérance[36].

Donc, on me connaissait dès lors, et par mes livres, et par mon enseignement de l'école Normale, enseignement que mes élèves répandaient sur tous les points de la France. Depuis, je n'ai pas dit un mot qui ne fût d'accord avec mon point de départ.

Ma carrière n'a été nullement hâtée; j'ai franchi, un à un, tous les degrés, sans qu'on m'en ait épargné, abrégé un seul. L'examen, l'élection, l'ancienneté, telles ont été mes voies.

On me reproche mes humbles commencements... Mais je m'en fais gloire... (_Applaudissements._)

On dit _que j'ai sollicité_[37]... Quand l'aurais-je fait? Celui qui, pendant tant d'années, tous les jours, et sans repos, a suffi au double travail du professeur et de l'écrivain, s'est réservé peu de temps pour les affaires et les intérêts.

J'ai mené longues années la vie des bénédictins de notre âge, des Sismondi, des Daunou... M. Daunou vivait dans un faubourg éloigné, au milieu des jardiniers; tous les matins, quand ils voyaient la lumière à sa fenêtre, ils se mettaient au travail et disaient: «Il est quatre heures.»

En commençant une œuvre immense, comme est l'histoire de ce pays, une œuvre sans proportion avec la durée de la vie humaine, on se condamne à mener une vie de reclus... Cette vie n'est pas sans danger. On s'y absorbe à la longue, au point de ne plus savoir ce qui se passe au-dehors, et parfois l'on ne s'éveille que quand l'ennemi force la porte, et qu'il est entré chez vous.

* * * * *

Hier encore, je l'avoue, j'étais tout entier dans mon travail, enfermé entre Louis XI et Charles le Téméraire, et fort occupé de les accorder... lorsqu'entendant à mes vitres ce grand vol de chauve-souris, il m'a bien fallu mettre la tête à la fenêtre et regarder ce qui se passait.

Qu'ai-je vu? Le néant qui prend possession du monde... et le monde qui se laisse faire, le monde qui s'en va flottant, comme sur le radeau de la _Méduse_, et qui ne veut plus ramer, qui délie, détruit le radeau, qui fait signe... à l'avenir? à la voile de salut?... Non! mais à l'abîme, au vide...

L'abîme murmure doucement: Venez à moi, que craignez-vous? Ne voyez vous pas que _je ne suis rien_?

Et c'est parce que _tu n'es rien_, justement, que j'ai peur de toi. Ce que je crains, c'est ton néant. Je n'ai pas peur de ce qui _est_; ce qui _est_ vraiment, est de Dieu.

Le moyen âge a dit dans son dernier livre (l'_Imitation_): Que Dieu parle, et que les docteurs se taisent.--Nous n'avons pas ceci à dire, nos docteurs ne disent rien.

La théologie, la philosophie, ces deux maîtresses du monde, d'où l'esprit devrait descendre, disent-elles quelque chose encore?

La philosophie n'enseigne plus; elle s'est réduite à l'histoire, à l'érudition; elle traduit ou réimprime.

La théologie n'enseigne plus. Elle critique, elle injurie. Elle vit sur des noms propres, sur les livres et la réputation de M. tel, qu'elle attaque... Qu'importe M. tel ou tel? Parlez-nous plutôt de Dieu.

Il est grand temps, si l'on veut vivre, que chacun, laissant ces docteurs disputer tant qu'il leur plaît, cherche la vie en soi-même, fasse appel à la voix intérieure, aux travaux persévérants de la _solitude_, au secours de la libre _association_.

Nous n'entendons guère aujourd'hui ni la solitude, ni l'association; encore moins sait-on comment le travail solitaire, et les communications libres, peuvent alterner et se féconder.

Là pourtant est le salut... Je vois, en pensée, tout un peuple qui souffre et languit, n'ayant ni association, ni vraie solitude, quelque isolé qu'il puisse être. Ici, un peuple d'étudiants, éloignés de leurs familles (cette montagne des écoles est un quartier d'exilés), là bas un peuple de prêtres, dispersés dans les campagnes, entre la malveillance du monde et la tyrannie de leurs chefs, foule infortunée, sans voix pour se plaindre, qui, dans tout un demi-siècle, n'a poussé encore qu'un soupir[38].

Tous ces hommes isolés, ou associés de force pour maudire l'association, étaient groupés, au moyen âge, en libres confréries, en colléges, où, sous l'autorité même, il restait une part à la liberté. Plusieurs de ces colléges se gouvernaient, nommaient leurs chefs, leurs maîtres. Et non-seulement l'administration y était libre, mais l'étude en certains points. Dans cette grande école de Navarre, par exemple, à côté de l'enseignement obligé, les étudiants avaient le droit de se choisir eux-mêmes un livre pour expliquer ensemble, étudier et chercher ensemble. Ces libertés furent fécondes; le Collége de Navarre donna une foule d'hommes éminents, des orateurs, des critiques, les Clémengis et les Launoy, les Gerson et les Bossuet[39].

Ce qu'il y avait de liberté dans les écoles du moyen âge, disparut aux derniers siècles.

Dans ces écoles (trop mal jugées), on apprenait peu, il est vrai, mais on s'exerçait beaucoup. Au seizième siècle, le point de vue change; on veut _savoir_. La science s'accroît tout à coup de tout le monde ancien, qu'on vient de retrouver; par quels moyens mécaniques se mettre dans la mémoire cette masse de mots et de choses?

Cette science inharmonique n'avait produit que le doute; tout flottait, les idées, les mœurs. On imagina, pour tirer l'esprit humain d'une telle fluctuation, la forte machine de la société des Jésuites, où, bien engagé une fois, et solidement rivé, il ne bougeât plus.

Qu'arriva-t-il? C'est que cette idée barbare de serrer ainsi dans des tenailles la vie palpitante, manqua ce qu'elle voulait. Lorsqu'on croyait tenir, on ne tenait pas; on se trouva n'avoir serré que la mort.

Et la mort gagna. Un esprit de défiance, d'inaction, se répandit dans l'Eglise. Le talent fut en suspicion. Les bons sujets furent ceux qui se turent. On se résigna au silence de plus en plus aisément; on s'habitua à faire le mort. Quand on le fait si bien, c'est qu'on est mort en effet.

De nos jours, les champions éminents du clergé sont étrangers au clergé (les Bonald, les De Maistre). Un prêtre s'est mis en avant, un seul[40]... Est-il prêtre encore?

Stérilité profonde, et qui explique bien peu le bruit qu'on fait maintenant...

«Mais quoi! dira-t-on peut-être, ne suffit-il pas de redire et répéter un dogme éternel?»

Et justement, parce qu'il est éternel, parce qu'il est divin, le Christ, dans ses puissants réveils, n'a jamais manqué d'une robe neuve, d'un vêtement de jeunesse... De siècle en siècle il a incessamment renouvelé sa tunique, et par saint Bernard, et par saint François, et par Gerson, et par Bossuet!...

N'excusez pas votre impuissance. Si la foule a rempli l'église, n'essayez pas de nous faire croire qu'elle y vienne pour entendre ce ressassement de vieilles controverses. Nous analyserons tôt ou tard les motifs divers qui l'ont amenée. Aujourd'hui, une question seulement: Est-ce pour quitter le monde que ces gens-ci viennent à l'église, ou pour y entrer plus vite?... Dans ce temps de concurrence, plus d'un a fait comme le passant trop pressé, qui, voyant la rue encombrée, profite d'une église ouverte, la traverse, sort par l'autre porte, et se trouve avoir devancé les simples qui travaillent encore à faire leur voie dans la foule.

* * * * *

Maintenir le clergé stérile, lui continuer la desséchante éducation du seizième siècle, lui imposer toujours les livres qui témoignent de l'état hideux des mœurs de ce temps, c'est faire ce que ne feraient pas ses plus cruels ennemis.

Quoi! ce grand corps vivant, l'énerver, le paralyser! le tenir inerte, immobile! lui tout défendre, excepté l'injure!

Mais l'injure, mais la critique, la meilleure critique, n'est encore qu'une critique, c'est-à-dire une négation. Devenir de plus en plus négatif, c'est vivre de moins en moins.

Nous qu'ils croient leurs ennemis, nous voulons qu'ils agissent, qu'ils vivent. Et leurs chefs, disons mieux, leurs maîtres, ne leur permettent pas de donner signe de vie... Quelle est, je vous prie, des deux mères du jugement de Salomon, quelle est la vraie, la bonne mère? _Celle qui veut que l'enfant vive._

Pauvre église! il faut que ce soient ses adversaires qui l'invitent à se reconnaître, à partager avec eux le travail de l'interprétation, à se souvenir de ses libertés et des grandes voix prophétiques qui sont sorties de son sein!

Ne vous souvient-il donc plus, ô Eglise! des paroles éternelles qu'un de vos prophètes, Joachim de Flores, écouté avec respect des papes et des empereurs, dictait, l'an 1200, au pied de l'Etna. Son disciple nous dit: «Il dicta trois nuits, trois jours, sans dormir, manger, ni boire; moi, j'écrivais... Et il était pâle comme la feuille des bois:

«Il y a eu trois âges, trois sortes de personnes parmi les croyants: les premiers appelés au travail d'accomplir la loi, les seconds au travail de la passion, les derniers élus pour la liberté de la contemplation. C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: Où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté.--Le premier âge fut un âge d'esclaves, le second d'hommes libres, le troisième d'amis; le premier, âge de vieillards, le second d'hommes, le troisième d'enfants; au premier les orties, au second les roses, au dernier les lis.--Le mystère du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit profonde; puis il est venu à poindre comme l'aurore; un jour il rayonnera dans son plein midi... Car à chaque âge du monde, la science croît et devient multiple; il est écrit: Beaucoup passeront, et la science ira se multipliant.»

Ainsi, du fond du treizième siècle, le prophète voyait la lumière du monde moderne, le progrès, la liberté, que ceux-ci ne reconnaissent plus.--De trente lieues on distingue le Mont Blanc, et on ne le voit pas quand on habite dans son ombre.

C'est la liberté aujourd'hui, la liberté annoncée par ces vieux prophètes, qui vient prier l'Eglise, en leur nom, de ne pas mourir, de ne pas se laisser étouffer sous cette lourde chappe de plomb, de se soulever plutôt, en s'appuyant sur la jeune et puissante main qu'elle lui tend.

Ces prophètes, et nous, leurs enfants (sous forme diverse, n'importe), nous avons senti Dieu de même, comme le vivant et libre esprit, qui veut que le monde l'imite dans la liberté.

Jetez donc là ces armes inutiles, abjurez la folle guerre qu'on vous fait faire malgré vous. Voulez-vous que nous restions là, comme les mauvais ouvriers qui passent toute la journée dans les carrefours, à nous quereller?

Que ne venez-vous plutôt, vous et les autres, travailler avec nous, pendant qu'il reste quelques heures de jour, en sorte qu'associant nos œuvres et nos cœurs, nous soyons tous de plus en plus, comme disait le moyen âge: Des frères dans le libre esprit!

VIe LEÇON.

L'ESPRIT DE VIE, L'ESPRIT DE MORT.--_Avions-nous le droit de signaler l'esprit de mort?_ [1er juin 1843.]

Quel que soit l'accablement des affaires, l'entraînement des passions, il n'est personne qui n'ait un moment dans sa vie pour rêver une vie plus haute.

Personne qui, seul à son foyer, rentrant fatigué le soir, ou bien encore renouvelé aux heures sereines du matin, ne se soit demandé s'il resterait toujours dans le monde des petites choses, s'il ne prendrait jamais l'essor!

Dans ce moment grave, qui peut-être ne reviendra pas, quel homme va-t-on rencontrer?

On rencontrera deux hommes, deux langages et deux esprits.

L'un vous dit de vivre, et d'une grande vie, de ne plus vous disperser au dehors, mais d'en appeler à vous-même, à vos puissances intérieures...., d'embrasser votre destinée, votre science, votre art, d'une volonté héroïque; de ne rien prendre, ni science, ni croyance, comme une leçon morte, mais comme une chose vivante, comme une vie commencée qu'il vous faut continuer et vivifier encore, en créant, selon vos forces, à l'imitation de Celui qui crée toujours... C'est là la grande voie, et, pour être celle du mouvement fécond, elle n'éloigne pas de celle de la sainteté. Est-ce que nous n'avons pas vu les aînés de Dieu, à qui il donnait de le suivre dans sa voie de création, les Newton, les Virgile et les Corneille, marcher dans leur simplicité, rester purs et mourir enfants?

Ainsi parle l'esprit de vie. Que dirait l'esprit de mort? Que, si l'on vit, il faut vivre peu, de moins en moins, et surtout ne rien créer.

«Garde-toi bien, dirait-il, de développer ta force intérieure; ne t'interroge pas toi-même, n'en crois pas les voix du dedans; cherche dehors, jamais en toi... Que sert de se fatiguer à se faire sa vie et sa science? Eh! les voilà toutes faites, et si courtes, si faciles; il ne s'agit que d'apprendre... Bien sot qui prendrait le grand vol; il est plus sûr de ramper, on n'arrive que plus vite.

«Laisse-moi là ta Bible et ton Dante. Prends la _Fleur des Saints_, le _Petit Traité des petites vertus_. Passe au col cette amulette; fais les _Cent mortifications_, et puis par-dessus un petit cantique sur un air mondain... Choisis bien ta place à l'église; bien vu et connu pour un bon sujet, on te fera ton chemin, on te mariera bien, tu feras une bonne maison.

«Mais tout cela à une condition, c'est que tu sois raisonnable, c'est-à-dire que tu étouffes parfaitement ta raison. Tu n'en es pas bien corrigé, tu en as encore des échappées, cela ne vaut rien... Vois-tu là-bas cet automate, voilà un modèle; on dirait un homme, il parle et écrit, mais jamais rien de lui-même, toujours des choses apprises; s'il remue, c'est qu'un fil le tire.

«Si l'on savait combien la machine est supérieure à la vie, on ne voudrait plus vivre, et tout irait mieux. Cette fiévreuse circulation du sang, ce jeu variable de muscles et de fibres, avec combien d'avantages vous les remplaceriez, par ces belles machines de cuivre, qui font plaisir à voir, dans leur jeu si régulier de ressorts, de rouages et de pistons.»

Beaucoup font ce qu'ils peuvent pour approcher de cet idéal. S'ils y parvenaient, si la métamorphose s'opérait, on voit assez ce que deviendrait la vie.

Et la science, que deviendrait-elle?

D'abord, il y aurait des sciences suspectes, d'autres moins suspectes qu'on garderait pour soi, et comme instruments secrets. Les sciences mathématiques et physiques trouveraient grâce, comme machinisme et thaumaturgie; grâce pour un temps. Car après tout, ce sont des sciences; on leur ferait leur procès. L'astronomie, déjà condamnée avec Galilée, ne pourrait guère se défendre. L'Anti-Copernic, qu'on vend à la sortie du sermon, tuerait Copernic. On garderait peut-être les quatre règles? Et encore!

Il faudrait, pour les offices, conserver un peu de latin, mais point de littérature latine, sinon dans les éditions arrangées par les jésuites. La littérature et la philosophie moderne, à peu de chose près, ne sont qu'hérésies; elles seraient bannies en masse. Combien plus cet Orient, qui s'avise aujourd'hui d'apparaître au christianisme comme frère et sous formes chrétiennes! Hâtons-nous d'enfouir une telle science, et qu'on n'en parle jamais.

Plus de science. Un peu d'art suffit, un art dévot. Lequel pourtant et de quelle époque?... Le moyen âge est trop sévère.--Raphaël est trop païen.--Le Poussin est un philosophe.--Champagne est un janséniste. Heureusement, voici Mignard, et à sa suite une école d'aimables peintres pour peindre galamment les allégories, emblèmes et dévotions coquettes, nouvellement inventées... Un tel fond dispense de forme; il suffirait des peintres ambulants qui décorent de tableaux burlesques les petites chapelles de Bavière et de Tyrol.

Que parlez-vous d'art, de peinture et de sculpture? il y a un bien autre art, qui ne reste pas à la surface, mais va au dedans... Un art, qui prend la molle argile, une âme amollie, gâtée, corrompue, et qui, au lieu de la raffermir, la manie et la pétrit, lui ôtant le peu qui restait d'élasticité, et fait de l'argile une boue... Art merveilleux qui rend la pénitence si douce aux âmes malades, qu'elles veulent toujours avouer, parce qu'avouer ainsi, c'est pécher encore.

Cette douce casuistique, si elle n'était un peu louche, aurait quelque air de la jurisprudence, dont elle est la petite sœur bâtarde; mais, en récompense, combien elle est plus aimable! Celle-ci, renfrognée comme elle est, gagnerait fort à s'humaniser aux douceurs de l'autre! Qui n'aimerait un Papinien mitigé par Escobar? La justice finirait par avoir le cœur si bon qu'elle ne voudrait plus de son glaive; elle le remettrait à ces pacifiques mains. Heureux changement, du droit à la grâce! Le droit juge selon les mérites; la grâce choisit, elle distingue et favorise; il y aurait la loi pour les uns, et la grâce pour les autres, c'est juste le contraire du droit.

Nous voilà délivrés du droit, comme de l'art et de la science. Que reste-t-il? La religion!

Hélas! c'est elle justement qui est morte la première... Si elle eût vécu, tout pouvait encore se refaire, ou plutôt rien n'aurait péri.--Ce qui reste, c'est une machine qui joue la religion, qui contrefait l'adoration, à peu près comme en certains pays de l'Orient, les dévots ont des instruments qui prient à leurs places, imitant par un certain bruit monotone le marmottement des prières.

Nous voilà descendus bien bas, bien loin dans la mort... Il se fait de grandes ténèbres...

Où donc est, dans la nuit qui s'étend, celle qui avait promis de nous éclairer encore, sur les ruines des empires et des religions, où est la philosophie? Pâle lumière sans chaleur, au sommet glacé de l'abstraction, sa lampe est éteinte... Et elle croit vivre encore, et, sans voix ni souffle, elle demande pardon de vivre à la théologie qui n'est plus.

* * * * *

Réveillons-nous, tout ceci n'était qu'un rêve... Grâces soient rendues à Dieu!

Je revois le monde; il vit. Le génie moderne est toujours ce qu'il était. Ralenti peut-être un moment, il n'en est pas moins vivant, puissant, immense. C'est sa colossale hauteur qui l'a empêché jusqu'ici de faire attention aux clameurs d'en bas.

Il avait autre chose à faire lorsque d'une main il exhumait vingt religions, et de l'autre mesurait le ciel, lorsque chaque jour, comme autant d'étincelles, jaillissaient de son front des arts inconnus... Oui, il pensait à autre chose, et il est fort excusable de n'avoir pas compris que ceux-ci arrangeaient je ne sais quelle petite boîte pour y mettre le géant.

La sagesse du vieil Orient, profonde sous sa forme enfantine, nous conte qu'un malheureux génie fut mis dans un vase de bronze. Lui, rapide, immense, qui d'un tour d'aile atteignait les pôles, serré dans ce vase, et scellé d'un sceau de plomb, et le vase plongé au fond de la mer!

Au premier siècle, le captif jura que quiconque lui ouvrirait, il lui donnerait un empire.--Au second siècle, il jura qu'il donnerait ce qu'il y a de trésors au fond de la terre.--Au troisième siècle, il jura que si jamais il sortait, il sortirait comme une flamme, et qu'il dévorerait tout.

Qui donc êtes-vous, pour croire que vous allez sceller le vase, pour vous imaginer que vous tiendrez là le vivant génie de la France? Est-ce que vous auriez pour cela, comme dans le conte oriental, le sceau du grand Salomon? Ce sceau avait en lui une puissance, il portait écrit un nom ineffable que vous ne saurez jamais.

Il n'y a nulle main assez forte pour comprimer, non pas trois siècles, mais un instant, l'élasticité terrible d'un esprit qui soulève tout. Trouvez-moi à mettre dessus un roc assez lourd, une masse de plomb, d'airain... Mettez-y le globe plutôt, et il se trouvera léger. Si le globe pesait assez, si vous aviez clos toute issue et bien regardé autour, par telle fente que vous n'auriez pas vue, la flamme flamberait au ciel!

* * * * *

Terminons ici. Nous avons atteint le but de ce cours, étudié d'abord l'organisme vivant du vrai moyen âge, puis le machinisme stérile du faux moyen âge qui veut s'imposer à nous; nous avons caractérisé, signalé, l'_esprit de mort_ et l'_esprit de vie_.

Le professeur de morale et d'histoire avait-il le droit de traiter la plus haute question de l'histoire et de la morale?