Des jésuites

Part 2

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Le premier qui le remarqua, lequel n'était pas chrétien, et n'y vit rien de chrétien, le grand naturaliste, Gœthe, admira dans ces répétitions infinies des mêmes formes, une morte imitation de la nature, «une cristallisation colossale.»

Un des nôtres, un puissant poëte, doué d'un sentiment moins noble, mais plus ardent de la vie, sentit ces pierres comme vivantes; seulement, il se prit surtout au grotesque et au bizarre, c'est-à-dire que dans la maison de Dieu, c'est le Diable qu'il vit d'abord.

L'un et l'autre regarda le dehors plus que le dedans, tel résultat plus que la cause.

Moi, je partis de la cause, je m'en emparai, et la fécondant, j'en suivis l'effet. Je ne fis pas de l'église ma contemplation, mais mon œuvre; je ne la pris pas comme faite, mais je la refis... De quoi? de l'élément même qui la fit la première fois, du cœur et du sang de l'homme, des libres mouvements de l'âme qui ont remué ces pierres, et sous ces masses où l'autorité pèse impérieusement sur nous, je montrai quelque chose de plus ancien, de plus vivant, qui créa l'autorité même, je veux dire la liberté.

Ce dernier mot est le grand, le vrai titre du moyen âge; et lui retrouver ce titre, c'était lui faire sa paix avec l'âge moderne, qu'on le sache bien.

J'ai suivi la même recherche, porté la même préoccupation des causes morales, du libre génie humain, dans la littérature, dans le droit, dans toutes les formes de l'activité. Plus je creusais par l'étude, par l'érudition, par les chroniques et les chartes, plus je voyais au fond des choses, pour premier principe organique, le sentiment et l'idée, le cœur de l'homme, mon cœur.

Cette tendance spiritualiste était si invincible en moi que j'y suis resté fidèle dans l'histoire des époques matérielles, qui matérialisaient bon nombre de nos contemporains; je parle des époques troubles et sensuelles qui finissent le moyen âge, et commencent les temps modernes.

Au quatorzième siècle, qu'ai-je analysé, développé, mis en lumière, aux dépens de tout le reste? La grande question religieuse, celle du Temple.

Au quinzième, sous Charles VI, la grande question morale: «Comment, d'ignorance en erreur, d'idées fausses en passions mauvaises, d'ivresse en frénésie, l'homme perd-il sa nature d'homme? (t. IV)...» Puis, ayant perdu la France par un fol, je la sauvai par la folie héroïque et sainte de la Pucelle d'Orléans[11].

Le sentiment de la vie morale, qui seul révèle les causes, éclaira, dans mes livres et dans mes cours, les temps de la Renaissance. Le vertige de ces temps ne me gagna pas, leur fantasmagorie ne m'éblouit point, l'orageuse et brillante fée ne put me changer, comme elle en a changé tant d'autres; elle fit en vain passer devant mes yeux son iris aux cent couleurs... D'autres voyaient tout cela comme costumes et blasons, drapeaux, armes curieuses, coffres, armoires, faïences, que sais-je?... Et moi, je ne vis que l'âme.

Je laissai ainsi de côté et les pittoresques avec leurs vaines exhibitions de figures de cire qu'ils ne peuvent mettre en mouvement,--et les turbulents dramaturges qui, prenant des membres quelconques, l'un d'ici, l'autre de là, mêlaient et galvanisaient tout, au grand effroi des passants... Tout cela est extérieur, c'est la mort ou la fausse vie.

Qu'est-ce que la vraie vie historique, et comment l'homme sincère, qui compare le monde et son cœur, la retrouve et peut la refaire... Telle fut la haute et difficile question que je posai dans mes derniers cours[12]. Les efforts successifs de tous ceux qui vont venir, l'avanceront peu à peu.

Pour moi, le fruit de mon travail, le prix d'une vie laborieuse, serait d'avoir mis en pleine lumière la vraie nature du problème, et par là peut-être préparé les solutions. Qui ne sent quelle serait l'immensité des résultats spéculatifs, la gravité des résultats pratiques pour la politique et l'éducation?

Je n'eus jamais un sentiment plus religieux de ma mission que dans ce cours de deux années; jamais je ne compris mieux le sacerdoce, le pontificat de l'histoire; je portais tout ce passé, comme j'aurais porté les cendres de mon père ou de mon fils.

* * * * *

C'est dans ce religieux travail que l'outrage m'est venu chercher[13]...

Cela eut lieu, il y a un an, le 7 avril 1842, après une leçon fort grave, où j'établissais contre les sophistes, l'unité morale du genre humain.

Le mot d'ordre était donné pour troubler les cours. Mais l'indignation du public effraya ces braves; peu organisés encore, ils crurent devoir attendre l'effet tout puissant du libelle que le jésuite D. écrivait sur les notes de ses confrères, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a signé, en avouant qu'il n'en était pas l'auteur.

Je n'aime guère la dispute. Je retombai toute une année dans mes préoccupations, dans mon travail solitaire, dans mon rêve du vieux temps... Ceux-ci, qui ne dormaient pas, se sont enhardis, ils ont cru qu'on pouvait impunément venir par derrière frapper le rêveur.

Il se trouvait cependant que, par le progrès de mon travail et le plan même de mon cours, je venais à eux. Occupé jusqu'ici d'expliquer et d'analyser la vie, je devais naturellement mettre en face la fausse vie, qui la contrefait; je devais placer en regard de l'organisme vivant, le machinisme stérile.

Mais quand même je pourrais expliquer la vie, sans montrer la mort, j'aurais regardé comme un devoir du professeur de morale, de ne point décliner la question qui venait s'imposer à lui.

Nos prédicateurs dans les derniers temps, ont tout remué, questions sociales, politiques, historiques, littéraires, médicales; l'un parlait sur l'anatomie, un autre sur Waterloo. Puis, le courage venant, ils se sont mis à prêcher, comme au temps de la Ligue, contre telle et telle personne. On a trouvé cela très-bon.

Des personnes, qui s'en souciait?... Et quant aux questions sociales, on aura jugé sans doute que dans ce temps de sommeil, il n'y avait pas grand danger à les discuter en chaire.

Certes, ce n'est pas nous qui contredirons à cela, nous acceptons ce partage. L'Église s'occupe du monde, elle nous enseigne nos affaires, à la bonne heure! Nous lui enseignerons Dieu!

* * * * *

Que Dieu rentre dans la science. Comment a-t-elle pu s'en passer si longtemps... Revenez chez nous, Seigneur, tout indignes que nous sommes.... Ah! que vous serez bien reçu!

Est-ce que vous n'étiez pas notre légitime héritage? Et tant que la science était éloignée de vous, était-elle donc une science?... Elle vous a reconquis dans cette heureuse occasion, et elle a retrouvé en même temps son accord naturel avec le bon sens du peuple dont elle n'eût pas dû s'écarter.

26 juin 1843.

Je donne ici les notes qui me restent de mon cours. Je les donne, à peu près, telles qu'elles furent écrites, le jour même de chaque leçon.--Je ne pouvais écrire plus tôt; d'une leçon à l'autre, la situation changeait, la question avançait, par la presse ou autrement, jusqu'au dernier jour.

On aura quelque indulgence pour un enseignement poursuivi malgré l'orage, et qui modifié dans la forme, selon les phases de la polémique, n'en marcha pas moins d'un pas ferme vers le but indiqué d'abord.

Je supprime dans ces notes plusieurs choses qui se rapportaient à mes leçons antérieures, et qu'on ne pourrait comprendre, sans avoir suivi mon cours.

J'écarte encore tel et tel point qui ne dut être qu'indiqué dans un cours dont l'objet était général, et qu'un autre cours, spécialement consacré à la littérature des jésuites, mettait en pleine lumière.

Ire LEÇON.

MACHINISME MODERNE. _Du machinisme moral._

[27 avril 1843.]

Dans cette première leçon (de la seconde partie de mon cours), je posai d'abord un fait grave; c'est que depuis 1834, au milieu d'un immense accroissement de production matérielle, la production intellectuelle a considérablement diminué d'importance.

Ce fait, moins remarqué ici, l'est parfaitement de nos contrefacteurs étrangers qui se plaignent de n'avoir presque rien à contrefaire.

De 1824 à 1834, la France les a richement alimentés. Elle a produit dans cette période les monuments littéraires qui font sa gloire devant l'Europe; et non-seulement des monuments isolés, mais de grands ensembles d'ouvrages, des cycles d'histoires, de drames, de romans, etc.

Dans les dix années suivantes, on a imprimé tout autant et davantage, mais peu d'ouvrages importants. Les livres même de quelque étendue ont paru d'abord découpés, en articles, en feuilletons; feuilletons ingénieux, découpures brillantes, mais peu de pensées d'ensemble, peu de grandes compositions.

Ce qui a le plus occupé la presse, ce sont les réimpressions, les publications de manuscrits, de documents historiques, les livres pittoresques à bon marché, sorte de daguerréotypes qui reproduisent en pâles images tout ce qu'on met devant eux.

La rapidité singulière avec laquelle tout cela passe sous nos yeux, se remplaçant, s'effaçant, laissant à peine une trace, ne permet pas de remarquer que dans ces mille objets mobiles, la forme varie très-peu.

Un observateur attentif, et curieux de comparer ses souvenirs, verrait ces prétendues nouveautés revenir périodiquement; il les ramènerait sans peine à un petit nombre de types, de formules, que l'on emploie tour à tour. Nos rapides improvisateurs sont obligés, le temps manquant, de recourir à ces formules; c'est comme une grande mécanique, dont ils jouent d'une main légère.

Le génie mécanique qui a simplifié, agrandi la vie moderne, dans l'ordre matériel, ne s'applique guère aux choses de l'esprit, sans l'affaiblir et l'énerver. De toutes parts je vois des machines intellectuelles qui viennent à notre secours[14], pour nous dispenser d'étudier et de réfléchir, des Dictionnaires qui permettent d'apprendre chaque chose isolée, hors des rapports qui l'éclairent, des Encyclopédies où toute science, scindée en menues parcelles, gît comme une poussière stérile, des Abrégés qui vous résument ce que vous n'avez point appris, vous font croire que vous savez, et ferment la porte à la science.

Vieilles méthodes, et fort inférieures à l'idée de Raimond Lulle. A la fin du moyen âge, il trouva les Scolastiques, qui, sur un thème tout fait, s'épuisaient en déductions. Si le thème est fait, dit-il, si la philosophie est faite, la religion, la science, il suffit de bien ordonner; des principes aux conséquences, les déductions se tireront d'elles-mêmes. Ma science sera comme un arbre; on suivra des racines aux branches, des branches aux feuilles, allant du général à l'espèce, à l'individu, et de là, en sens inverse, on retournera aux profondes racines des principes généraux.»... Il le fit, comme il le disait; avec cet arbre si commode, on ne cherchait plus, tout était devenu facile... Seulement, l'arbre fut un _arbre sec_, qui n'eut jamais ni fruit, ni fleur.

Au seizième siècle, autre tentative de machinisme, et plus hardie. On se battait pour la religion; un vaillant homme, Ignace de Loyola, comprit la religion elle-même comme machine de guerre, la morale, comme mécanique. Ses fameux _Exercices_ sont un manuel de tactique religieuse, où la milice monastique se dresse à certains mouvements; il y donna des procédés matériels pour produire ces élans du cœur, qu'on avait toujours laissés à la libre inspiration; ici, l'on prie, là, on rêve, puis l'on pleure, etc.

Admirable mécanique, où l'homme n'est plus qu'un ressort qu'on fait jouer à volonté. Seulement, ne demandez rien que ce qu'une machine peut produire; une machine donne de l'action, mais nulle production vivante, à la grande différence de l'organisme animé, qui non-seulement agit, mais produit des organismes animés tout comme lui. La mécanique des Jésuites a été active et puissante; mais elle n'a rien fait de vivant; il lui a manqué constamment ce qui, pour toute société, est le plus haut signe de vie, il lui a manqué le grand homme... Pas un homme en trois cents ans!

Quelle est la nature du jésuite? Aucune; il est propre à tout: une machine, un simple instrument d'action, n'a pas de nature personnelle.

La machine a sa loi, la fatalité, comme la liberté est la loi de l'âme. Comment donc les Jésuites parlent-ils de la liberté? En quoi les regarde-t-elle?

Remarquez le double langage qu'ils nous tiennent aujourd'hui. Ils sont le matin pour la liberté, le soir pour l'autorité.

Dans leurs journaux qu'ils donnent et sèment dans le peuple, ils ne parlent que de liberté, et ils voudraient persuader que la liberté politique est possible sous la tyrannie religieuse... Cela est dur à croire, difficile à faire croire à des gens qui, pour les chasser, ont chassé hier une dynastie (_Mouvements en sens divers_), et qui en chasseraient dix, s'il le fallait encore.

Dans les salons, avec les grandes dames qu'ils dirigent, ce n'est plus cela; ils redeviennent tout à coup les amis du passé, les vrais fils du moyen âge.

Et moi aussi, leur dirai je, je suis un peu du moyen âge, j'y ai vécu longues années, et je reconnais bien les quatre mots d'art chrétien que les nôtres viennent de vous apprendre... Mais permettez encore que je vous regarde au visage; si vous êtes vraiment les fils de ce temps-là, apparemment vous lui ressemblez.

Ce temps était fécond, et tout en se croyant, dans son humilité, inactif et impuissant, il créait toujours. Il a bâti, comme en rêve, je ne sais combien de poëmes, de légendes, d'églises, de systèmes... D'où vient donc, si vous en êtes, que vous ne produisez rien?

Ce moyen âge, que vous nous montrez volontiers dans une immobilité idiote, ne fut que mouvement et transformation féconde, pendant quinze cents ans. [_Je supprime ici un long développement._] La libre végétation qui lui fut particulière, n'a rien de commun avec l'action sèche et dure des mécaniques[15]. S'il n'avait eu d'autre action, il n'eût rien produit de vivant; il aurait été stérile... Et vous lui ressembleriez.

Non, vous n'êtes pas du passé! Non, vous n'êtes pas du présent!

Êtes-vous? Non, vous avez l'air d'être... Pur accident, simple phénomène. Nulle existence. Ce qui _est_ vraiment, produit.

Si vous veniez, vous qui n'êtes point, qui ne faites rien, qui ne ferez rien, nous conseiller de ne rien faire, d'abdiquer notre activité, de nous remettre à vous, au néant, nous répondrions: «Il ne faut pas que le monde meure encore; qu'on soit mort, à la bonne heure; est-ce un droit pour exiger que le reste soit mort aussi?»

Si l'on insiste, si l'on veut que vous soyez quelque chose, j'accorderai que vous êtes une vieille machine de guerre[16], un brûlot de Philippe II, de l'_invincible Armada_... Quiconque y monte, y périt, et Philippe II, et Charles X, et quiconque y montera.

Nés du combat, vous restez fidèles à votre naissance. Vos œuvres ne sont que des disputes, des discours scolastiques et polémiques, c'est-à-dire des négations... Nous travaillons, vous combattez; des deux voies, laquelle est chrétienne?

_Milites_ (c'est votre nom), remettez votre épée dans le fourreau... _Beati pacifici_!

Faites comme nous faisions avant que vous ne vinssiez nous troubler, travaillez tranquillement. Alors seulement, vous comprendriez le christianisme et le moyen âge, dont vous vous doutez si peu.

A qui adressé-je ce conseil, qui n'est pas d'un ennemi? A la Société? Non, elle se vante de ne pas changer, de ne s'améliorer jamais[17]... Je parle à tel infortuné, que je vois d'ici en pensée, qui peut-être se sent, trop tard, entré dans la voie sans retour, et pleure en secret d'avoir épousé la mort.

La fin de cette leçon fut reproduite à mon insu par _la Patrie_ le soir même, et le lendemain (28 avril) par _le Siècle_.--J'ignorais alors la part active que la Presse allait prendre à cette lutte.

J'ignorais (ce qui peut sembler étrange, mais n'en est pas moins exact) que mon ami, M. Quinet, ayant conduit son cours jusqu'au milieu du seizième siècle, dût traiter de la littérature des Jésuites. Encore moins avais-je connaissance de l'article que M. Libri inséra dans la _Revue des Deux-Mondes_, trois jours après ma leçon (1er mai).

Ce qui peut-être surprendra davantage, c'est que _je n'avais pas lu une ligne de tout ce qu'on avait écrit contre moi_. C'est après ma seconde leçon, qu'un de mes anciens élèves, m'apporta le Monopole universitaire.

IIe LEÇON.

RÉACTIONS DU PASSÉ. _Des revenants._ Perindè ac cadaver.

[4 mai 1843.]

On a dit que je défendais, on a dit que j'attaquais. Ni l'un, ni l'autre... J'enseigne.

Le professeur d'histoire et de morale a droit d'examiner la plus grave question de la philosophie et de l'histoire: Ce que c'est qu'_organisme_ et _mécanisme_, en quoi diffère l'organisme vivant du mécanisme stérile.

Question grave, en ce moment surtout où la vie semble faiblir, où la stérilité nous gagne, où l'Europe, tout occupée naguère d'imiter la France, de contrefaire ou traduire la France, s'étonne de voir que nous allons produisant de moins en moins.

J'ai cité un exemple illustre de mécanisme, puissant pour l'action, impuissant pour la production, l'ordre des jésuites, qui, dans une existence de trois siècles, n'a pu donner un seul homme, un seul livre de génie.

Les jésuites appartiennent, autant que les _templiers_, au jugement de l'histoire. C'est mon droit et mon devoir de faire connaître ces grandes associations. J'ai commencé par les templiers dont je publie le Procès; j'arrive aux jésuites.

Ils ont imprimé avant-hier, dans leur journal, _que j'attaquais le clergé_; c'est tout le contraire. Faire connaître les _tyrans du clergé_, qui sont les jésuites, c'est rendre au clergé le plus grand service, préparer sa délivrance. Nous ne confondons nullement les tyrans et les victimes. Qu'ils n'espèrent pas se cacher derrière ce grand corps qu'ils compromettent en le poussant dans la violence, lorsqu'il ne voudrait que la paix.

Les jésuites sont, je l'ai dit, une formidable machine de guerre, inventée dans le plus violent combat du seizième siècle, employée comme une ressource désespérée, dangereuse pour ceux qui s'en servent... Il y a un lieu où l'on sait cela parfaitement, c'est Rome, et voilà pourquoi les cardinaux ont dit[18] et diront toujours au conclave, quand on propose un jésuite: _Dignus, sed jesuita_. Ils savent que l'ordre, au fond, s'adore lui-même... C'est la foi des Templiers.

Le christianisme n'a pu améliorer le monde qu'en s'y mêlant. Dès lors il a dû en subir les tristes nécessités, la plus triste de toutes, la guerre. Il s'est fait guerrier par moment, lui qui est la paix; c'est-à-dire que dans ces moments il se faisait anti-chrétien.

Les machines de guerre, sorties ainsi, par un étrange miracle, de la religion de la paix, se trouvant en contradiction flagrante avec leur principe, ont présenté dès leur naissance un caractère singulier de laideur et de mensonge; combien plus, à mesure qu'elles s'éloignaient des circonstances qui les avaient fait naître, des nécessités qui pouvaient en expliquer la naissance! De plus en plus en désaccord avec le monde qui les entourait, qui avait oublié leur origine et n'était frappé que de cette laideur, elles inspiraient une répugnance instinctive; le peuple en avait horreur, sans savoir pourquoi.

Toute apparition du monde trouble et violent des anciens âges dans notre monde moderne, inspire même répugnance. Les fils aînés du limon qui jadis possédaient seuls le globe, couvert d'eau et de brouillard, et qui aujourd'hui pétrissent de leurs membres équivoques la fange tiède du Nil, semblent une réclamation du chaos qui voudrait nous ressaisir[19].

Dieu, qui est la beauté, n'a pas créé de laideur absolue. La laideur est un passage inharmonique.

Il y a laideur et laideur. L'une qui veut être moins laide, s'harmoniser, s'ordonner, suivre le progrès, suivre Dieu... L'autre qui veut être plus laide, et qui, à mesure que le monde s'harmonise, aspire à l'ancien chaos.

De même, dans l'histoire et dans l'art, on sympathise avec les formes laides qui voudraient leur changement. «_Expecto, Domine, donec veniat immutatio mea..._» Voyez dans nos cathédrales ces misérables figures accroupies qui, sous le poids d'un pilier énorme, tâchent pourtant de lever la tête; c'est l'aspiration visible du triste peuple d'alors. Vous le retrouvez, au quinzième siècle, laid et grimaçant, mais intelligent, avisé[20]; à travers cette laideur, vous pressentez l'harmonie moderne.

La laideur odieuse, incurable, celle qui choque les yeux, encore plus le cœur, c'est celle qui accuse la volonté de rester telle, de ne pas se laisser améliorer aux mains du grand artiste qui va sculptant son œuvre à jamais.

Ainsi, quand le christianisme est vainqueur, les dieux païens aiment mieux fuir. Ils vont chercher les forêts; ils vivent là farouches et de plus en plus sauvages; les vieilles femmes cabalent pour eux sur la bruyère de Macbeth. Le moyen âge regarde cette tendance obstinée vers le passé, cet effort d'aller en arrière, lorsque Dieu mène en avant, il le regarde comme le mal suprême, et il l'appelle le Diable.

Même horreur pour les _Albigeois_, lorsque ceux-ci, qui se disaient chrétiens, renouvelèrent la dualité persane, manichéenne, comme, si en plein christianisme, Arimane était revenu s'asseoir à côté de Dieu.

Moins grossier, mais non moins impie, semble avoir été le mystère du _Temple_.

Étrange religion de soldats moines qui, dans leur mépris des prêtres, semblent avoir mêlé les superstitions des anciens gnostiques et des musulmans, ne voulant plus de Dieu que le Saint-Esprit, l'enfermant avec eux dans le secret du Temple, le gardant pour eux. «Leur vrai Dieu devint l'ordre même. Ils adorèrent le Temple et les Templiers, comme temples vivants... Leurs symboles exprimèrent le dévouement aveugle, l'abandon complet de la volonté. L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y a de souverainement diabolique dans le diable, c'est de s'adorer.»

Ainsi, cet instrument de guerre que l'Église s'était créé pour le besoin des Croisades, tourna si bien dans ses mains, que lorsqu'elle croyait le diriger, elle en sentit la pointe au cœur... Toutefois le péril fut moindre en ce que cette création bâtarde du moine-soldat, avait peu de vitalité hors de la croisade, qui l'avait fait naître.

La bataille du seizième siècle créa une milice bien plus dangereuse. Au moment où Rome est attaquée dans Rome même par les livres de Luther et les armes de Frondsberg, il lui vient d'Espagne un vaillant soldat qui se voue à la servir, un homme d'enthousiasme et de ruse... Elle saisit ce glaive dans son péril, et si vivement, avec tant de confiance, qu'elle en jette le fourreau. Elle remet tout pouvoir au général des jésuites, s'interdisant de leur donner jamais, même sur leur demande, de priviléges contraires à leur institut (Nullius momenti habenda sunt, etiamsi à Sede apostolica sint concessa). Le pape ne changera rien, et le général avec l'assemblée de l'ordre, changera ce qu'il voudra, selon les lieux et les temps.

Ce qui fit la force et la légitimité de l'ordre à son apparition, c'est qu'il soutint contre les protestants qui exagéraient l'influence divine, que l'homme est libre pourtant.

Maintenant quel usage fera-t-il de cette liberté? Il la remettra aux jésuites; il l'emploiera à obéir, et _il croira juste_ tout ce qui lui sera commandé[21]: il sera dans la main des supérieurs, comme un bâton dans la main d'un vieil homme qui en fait tout ce qu'il veut, il se laissera pousser à droite, à gauche, _comme un cadavre_: PERINDE AC CADAVER.

A l'appui de cette doctrine d'obéissance et de tyrannie, la _délation_ est autorisée par le fondateur lui-même.

Ses successeurs organisent la grande scolastique morale, ou _casuistique,_ qui trouve pour toute chose un _distinguo_, un _nisi_... Cet art de ruser avec la morale, fut la force principale de leur Société, l'attrait tout-puissant de leur confessionnal. La prédication fut sévère, la direction indulgente. Là se conclurent d'étranges marchés entre la conscience malade des grands de ce monde, et la direction toute politique de la Société.