Part 15
Les attaques violentes, injustes, quelquefois calomnieuses, qui viennent de retentir sur tous les tons, peuvent donc avoir le grand avantage de replacer chacun dans sa condition naturelle. Il faut même, jusqu'à un certain point, féliciter l'église de s'être lassée la première de la trêve menteuse que l'on avait achetée si chèrement de part et d'autre; et nous ne songerons pas à nous plaindre, si tout cet éclat peut ramener sur le terrain de la vérité les sectes religieuses et les sectes philosophiques, qui semblaient, d'un commun accord, vouloir également s'y soustraire.
Tout serait, en effet, perdu, si la même indifférence qui se glisse peu à peu dans la vie civile, si les mêmes transactions, les mêmes accommodements, les mêmes déguisements où s'use la société politique, pénétraient jusque dans les plus hautes régions de l'intelligence, dans le domaine des croyances et des idées; si là aussi le faux et le vrai avaient les mêmes couleurs, si l'on passait indifféremment de l'un à l'autre, de la gauche à la droite, de la droite à la gauche; si, au moyen d'une sorte d'idiome parlementaire, on pouvait flatter, caresser tout ensemble le mensonge et la vérité, le bien et le mal, le ciel et l'enfer, réduisant à la fois la croyance et la science à une pure fiction, que l'on admet aujourd'hui, que l'on rejette demain, et renversant ainsi le mot de Pascal: _Mensonge en deçà des Pyrénées, mensonge au delà, vérité nulle part!_ Plutôt que d'assister à un pareil dénouement, nous aimons mieux encore voir se réveiller contre nous et nos amis la colère et l'anathème des tièdes.
A-t-on bien songé, cependant, à quoi l'on s'engage, quand on parle d'un enseignement strictement catholique? Celui-là mériterait ce nom qui déduirait de la seule tradition ecclésiastique le fondement de toutes les connaissances, et détournerait, de gré ou de force, le sens de tous les faits, pour les rapporter à un système conçu, adopté d'avance, les yeux fermés, sans discussion, sans examen, sans observations. Après cela, un seul moment de liberté, d'impartialité pour la raison humaine, et tout cet échafaudage d'orthodoxie disparaît sans retour; il ne reste qu'une opinion monstrueuse qui, affectant tout ensemble l'autorité de l'église et celle de la science, compromet la première en parodiant la seconde. Imagine qui le voudra une géologie, une physique ou une chimie sur le fondement de la légende dorée.
Dans le fond, la vieille querelle du clergé et de l'Université n'est rien autre chose que celle qui partage l'esprit humain. Le clergé, dans cette lutte, représente la croyance; l'Université, la science; et il faut que chacune de ces voies soit suivie jusqu'au bout, sans entraves. C'est même en se développant librement, chacune dans son domaine, que ces deux puissances peuvent un jour se rapprocher et s'unir, tandis qu'en prétendant soumettre l'une à l'autre par la seule autorité du plus fort ou du plus grand nombre, on ne fait rien en réalité que détruire l'une ou l'autre. Que serait aujourd'hui la science, si, dans la physique, elle n'eût osé, par l'astronomie de Galilée, contredire l'astronomie de Josué, et dans la philosophie, par le doute méthodique de Descartes, suspendre l'autorité de l'Eglise?
Cette liberté, qui d'abord a été le principe de la science, est devenue le principe de la société civile et politique, de telle sorte que l'Etat ne peut plus même professer officiellement dans ses chaires l'intolérance, ni le dogme: _hors de l'Église point de salut_; car ce serait professer le contraire de son dogme politique, suivant lequel catholiques, luthériens, calvinistes, sont également appelés et élus sans distinction de croyance. D'où il suit que l'enseignement qui mentirait à la loi serait celui qui, au nom d'une église quelconque, voudrait condamner, anathématiser, proscrire moralement toutes les autres; la doctrine schismatique serait aujourd'hui celle qui, au lieu de chercher dans chacune des croyances établies et reconnues la part de vérité et de grandeur qui y est renfermée, prétendrait les immoler à une seule. Voilà l'enseignement qui se mettrait véritablement en contradiction, non pas seulement avec l'esprit de ce siècle, mais avec la loi fondamentale de la France. En supposant qu'on lui abandonnât pour un moment le champ sans discussion, on voit assez que la lutte ne serait plus entre des opinions, mais entre la loi constitutive de ce pays, d'un côté, et les sectaires de l'autre. Malgré la clémence de l'opinion, nous conseillons à ces derniers de ne pas recommencer, en la harcelant, un jeu qui leur a déjà couté cher. Ce ne serait pas toujours le combat de la mouche et du lion.
II
Voici les paroles auxquelles je fais allusion, page 271. Au moment où elles furent prononcées, il était aisé de voir ce qui se préparait.
DU SOMMEIL DE L'ESPRIT.
[21 décembre 1842.]
Bien que l'on m'assure que dans les choses humaines la leçon de la veille ne doit jamais servir au lendemain, je vous dirai, comme le résultat de l'enseignement qui ressort de ce spectacle du Midi: Préservez-vous, défendez-vous, gardez-vous du sommeil de l'esprit; il est trompeur; il pénètre par toutes les voies, cent fois plus difficile à rompre que le sommeil du corps. Ne croyez pas (car c'est là une des idées par lesquelles il commence à s'insinuer), ne croyez pas, avec votre siècle, que l'or peut tout, fait tout, est tout. Qui donc a possédé plus d'or que l'Espagne, et qui aujourd'hui a les mains plus vides que l'Espagne? Ne reniez pas, au nom de la tradition, la liberté de discussion, l'indépendance sainte de l'esprit humain. Qui donc les a reniées plus que l'Espagne, et qui est aujourd'hui plus durement châtié que l'Espagne dans la famille chrétienne? Vous qui entrez dans la vie, ne dites pas que vous êtes déjà lassés sans avoir couru, que vous respirez dans votre époque un air qui empêche les grandes pensées de naître, les courageux sacrifices de se consommer, les vocations désintéressées de se prononcer, les hardies entreprises de s'accomplir; qu'un souffle a passé sur votre tête, qu'il a glacé par hasard dans votre cœur le germe de l'avenir, que vous ne pouvez résister seuls à l'influence d'une société matérialiste, et qu'enfin ce n'est pas votre faute si, jeunes, vous souffrez déjà du désabusement et de l'expérience de l'âge mûr. Ne dites pas cela, car c'est le conseil le plus insidieux du sommeil de l'esprit. Par quel étrange miracle vous trouveriez-vous fatigués du travail d'autrui? Pendant que vos pères couraient sans relâche d'un bout à l'autre sur tous les champs de bataille de l'Europe, où étiez-vous? que faisiez-vous? Vous reposiez tranquillement dans le berceau; éveillez-vous maintenant aux combats de l'intelligence, pour ne plus vous endormir que dans la mort! Le monde est nouveau aux hommes nouveaux, et c'est un bonheur que beaucoup de gens vous envient d'appartenir à un pays qui, suivant les instincts que feront prévaloir les générations les plus jeunes, peut encore opter entre le commencement du déclin ou la continuation des jours de gloire.
TABLE
LEÇONS DE M. MICHELET.
INTRODUCTION. I. Le jésuitisme, l'esprit de la police mis dans la religion 1
Le prêtre et le jésuite 3
Qu'est-ce que les jésuites? la contre-révolution 9
Comment ils ont gagné les mères, les filles; des jésuitesses 11
Tentatives des jésuites pour gagner les écoles 15
II. Mon enseignement; son caractère spiritualiste 17
Comment il a été troublé, et ce qu'il sera désormais 25
Ire Leçon. MACHINISME MODERNE. _Du machinisme moral_ (27 avril 1843) 29
IIe. RÉACTIONS DU PASSÉ. _Des revenants._ Perindè ac cadaver (4 mai) 38
IIIe. ÉDUCATION, DIVINE, HUMAINE. _Éducation contre nature_ (11 mai) 51
Troubles.--Lettre au principal rédacteur du Journal des Débats (15 mai) 61
IVe. LIBERTÉ, FÉCONDITÉ. _Stérilité des jésuites_ (18 mai 1843) 65
Ve. LIBRE ASSOCIATION, FÉCONDITÉ. _Stérilité de l'Église asservie_ (26 mai) 74
VIe. L'ESPRIT DE VIE, L'ESPRIT DE MORT. _Avions-nous le droit de signaler l'esprit de mort?_ (1er juin) 85
Stratégie des jésuites, dans l'année 1843, en Suisse et en France. Leurs libelles. 1. _Monopole universitaire_; 2. _Simple coup-d'œil_ 99
LEÇONS DE M. QUINET.
INTRODUCTION. Situation générale 107
Conséquences de la suppression de la religion d'état.
Quels sont les vrais hérétiques?
L'État plus chrétien que l'ultramontanisme.
De la politique catholique.
Ire. Leçon. De la liberté de discussion en matière religieuse (10 mai 1843) 120
IIe. ORIGINE DU JÉSUITISME. Ignace de Loyola (17 mai) 145
IIIe. CONSTITUTIONS. Pharisaïsme chrétien (24 mai) 172
IVe. DES MISSIONS. L'Évangile déguisé (31 mai) 197
Ve. THÉORIES POLITIQUES. Ultramontanisme (7 juin) 221
VIe. PHILOSOPHIE. Du jésuitisme dans l'ordre temporel. Conclusion (14 juin) 249
APPENDICE. Un mot sur la polémique religieuse (15 avril 1842) 277
Du sommeil de l'esprit. Extrait d'un discours sur la renaissance (21 décembre 1842) 290
* * * * *
NOTES:
[1] Selon une personne qui croit être bien informée, il y en aurait aujourd'hui en France plus de 960; au moment de la révolution de juillet, il y en avait 423. A cette époque ils étaient concentrés dans quelques maisons; aujourd'hui, ils sont disséminés dans tous les diocèses.--Ils se répandent partout en ce moment. Il vient d'en passer trois à Alger, plusieurs en Russie. Ils se font demander au pape par le Mexique et la Nouvelle-Grenade. Maîtres du Valais, ils viennent de s'emparer de Lucerne et des Petits cantons, etc., etc.
[2] Qu'on sache bien une fois, malgré les éternelles répétitions des Jésuites qui se trompent à dessein sur tout cela, que la question de la liberté de l'enseignement et de ce qu'ils appellent le monopole de l'Université, n'a rien à faire ici. On ne trouvera pas un mot là-dessus dans ce volume. J'ai des amis bien chers dans l'Université, mais, depuis 1838, je n'ai plus l'honneur de lui appartenir.
[3] M. l'archevêque de Paris les a invités en vain à envoyer leurs élèves aux cours de la Faculté de théologie.
[4] Au grand péril de leur moralité; j'admire tout ce que ces jeunes prêtres, élevés dans cette casuistique, conservent encore d'honnêteté.--«Mais ne voyez-vous pas, dit un évêque, que ce sont des livres de médecine.»... Il y a telle médecine qui est infâme, celle qui, sous prétexte d'une maladie, aujourd'hui oubliée (ou même imaginaire et physiquement impossible), salit le malade et le médecin... L'assurance cynique qu'on met à défendre tout cela, doit faire sentir combien la loi devrait surveiller ces grandes maisons fermées, où personne ne sait ce qui se passe... Certains couvents se sont transformés en maisons de correction.
[5] Le jésuite n'est pas seulement confesseur, il est _directeur_, et comme tel, consulté sur tout; comme tel, il ne se croit nullement engagé au secret, en sorte que vingt directeurs qui vivent ensemble peuvent mettre en commun, examiner et _combiner_ les milliers d'âmes qui leur sont ouvertes, et qu'ils voient _de part en part_... Mariages, testaments, tous les actes de leurs pénitents et pénitentes, peuvent être discutés, préparés dans ces conciliabules!
[6] On peut parler ainsi, lorsqu'une cause, embrassée par le _Siècle_, le _Constitutionnel_, et le _Courrier_, est défendue d'une part par les _Débats_ et la _Revue des Deux-Mondes_, de l'autre par le _National_; la _Gazette_ même s'est déclarée contre les Jésuites dans la question du probabilisme.
[7] Les dames du Sacré-Cœur sont, non seulement dirigées et gouvernées par les Jésuites, mais elles ont, depuis 1823, les mêmes constitutions. Les intérêts pécuniaires de ces deux branches de l'ordre doivent être communs jusqu'à un certain point, puisque les jésuites de retour après la révolution de juillet, ont été aidés par la caisse du Sacré-Cœur.--On a révoqué expressément la défense faite aux Jésuites par Loyola de diriger des maisons de femmes.
[8] La lassitude des âmes, après tant de désappointements politiques, eût amené un retour sérieux aux idées religieuses, si les spéculateurs en religion ne se fussent empressés d'exploiter cette situation.
[9] Art chrétien, démagogie catholique, etc.
[10] Je n'ai pas besoin de dire qu'il s'agit de la tendance et de la méthode, plus que des résultats obtenus.
[11] Quand je raconte Charles VI, ils me croient matérialiste, quand je raconte la Pucelle, ils me croient spiritualiste; pauvres critiques, qui jugent sur la nature du sujet, et non sur la méthode, qui a toujours été la même.
[12] Et que je vais mieux poser dans un livre spécial.
[13] Nul autre professeur n'avait été encore troublé dans son enseignement. Les troubles de la Sorbonne n'ont eu lieu qu'un mois ou deux après, dans la même année, 1842.
[14] Objection contre ces genres d'ouvrages, et non contre tel ouvrage où les auteurs ont montré un esprit original et profond.
[15] Le symbolisme vivant du moyen âge, qui toujours allait changeant sous une forme immobile en apparence, ressemblait en cela à toute chose vivante, à la plante par exemple qui change si doucement qu'on croit que rien n'a changé. Rien de plus étranger à la méthode artificielle, voulue, raisonnée, qui prémédite l'enthousiasme et mécanise la foi.
[16] Trois ans après la Saint-Barthélemi, Grégoire XIII, qui avait remercié le ciel de cet heureux événement, accorda aux Jésuites tous les priviléges que les papes avaient accordés ou accorderaient jamais (_concessis et concedendis_) à toutes personnes ecclésiastiques, séculières ou régulières. De là leur prétention de représenter toute l'Église, conformément à ce nom ambitieux de Société de Jésus.--Ils en sont la dangereuse contrefaçon. Ils prennent hardiment dans toutes les règles antérieures, copient saint Benoît, saint Dominique, saint François. Allez voir ensuite les originaux, vous trouvez que les textes empruntés avaient un autre sens, tout religieux et poétique, et qui n'a rien à voir avec la police de ceux-ci... Effet bizarre et ridicule, comme d'une ordonnance de police qui irait chercher ses motifs dans la Divine comédie. V. plus bas les notes de la p. 57 et de la p. 70.
[17] On sait le mot du général: Sint ut sunt, aut non sint.
[18] Au sujet du cardinal jésuite Bellarmin.
[19] «Le serpent du vieux limon se présente aimable, luisant, écaillé, ailé: «Voyez mes belles écailles, et mes ailes, montez sur mon dos, volons ensemble à la lumière!»--«Quoi! avec ce ventre de reptile, vous promettez de voler! c'est vous, chauve-souris, qui me menez au soleil?... Arrière! monstres chimériques, arrière, mensonges vivants!... Sainte lumière, viens à mon aide, contre les fantômes du chaos, et l'engloutissement de la vieille nuit!»
[20] Voyez la statue de la fille de Jean Bureau à Versailles.
[21]...Obedientia, tum in executione, tum in voluntate, tum in intellectu, sit in nobis semper ex omni parte perfecta... _omnia justa esse nobis persuadendo_. Constit. p. 123, in-12, Romæ, in collegio Societatis, 1583.
[22] L'édit de Turin, 1655, constate cette chose effroyable, par l'adoucissement même qu'il y met: Défense d'enlever les garçons avant douze ans, les filles avant dix.
[23] Pour justifier la défense d'apprendre à lire qu'ils font à leurs domestiques, ils citent hardiment saint François d'Assise (_Reg. comment._ _Nigronus_, p. 303), qui, avec sa confiance parfaite dans l'illumination divine, dispense les siens d'étudier... Je crois voir Machiavel exploitant, pour sa politique, le mot qu'il aurait surpris sur les lèvres d'un enfant.--Il en est de même d'une foule de choses dont les Jésuites ont pris la lettre dans les anciennes règles, mais qui ont chez eux, un sens tout différent, et ne sont là que pour témoigner combien leur esprit est contraire à celui du moyen âge.
[24] _Histoire de France_ à l'usage de la jeunesse, t. II, p. 342; in-12, nouvelle édition, revue et corrigée, 1843; imprimée à Lyon, chez Louis Lesne, imprimeur-libraire, ancienne maison Rusand. Ce livre et tous ceux de la même main sont désignés dans les catalogues par le signe A. M. D. G. (_ad majorem Dei gloriam_), ou par L. N. N. (_lucet, non nocet_.)
[25] Et de mois en mois. Dans l'édition qu'ils ont faite en juin, ils ont supprimé le passage que je citais au collége de France, d'après une édition de janvier ou février, que j'ai encore sous les yeux en écrivant cette note, aujourd'hui 24 juin.
[26] Il faut voir les discours qu'ils lui prêtent, absurdes, insultants pour nous (II, 312), les folies sanguinaires qu'ils font dire à Napoléon (II, 324), les inepties d'une haine idiote: Au 20 mars, on aurait mêlé au cri de vive l'empereur, le cri de _vive l'enfer! à bas le paradis!_ p. 337.--Que dire de la dissertation sur les perruques qui, dans ce petit livre, occupent deux pages entières (II, 168-169)? Le reste est à l'avenant; partout, le même esprit, mondain et dévot, les choses les plus graves dites avec une légèreté déplorable, où l'on sent la mort du cœur... Voilà dans quel style l'auteur parle de la Saint-Barthélemi: Le mariage eut lieu, et la joie de la fête eût été complète sans la catastrophe sanglante qui la termina. I, 294. Ce qui est au-dessus de tout, c'est cet éloge audacieux des Jésuites par les Jésuites: Par une distinction bien honorable pour cette compagnie, _on lui comptait autant d'ennemis qu'à la religion elle-même_, II, 103.
[27] Que de faits je pourrais citer! en voici un, qui mérite d'être sauvé de l'oubli. A la bataille de Wagram, une des batteries de la garde impériale se trouva établie pour quelques moments sur un champ couvert de blessés ennemis; l'un d'eux, qui souffrait horriblement de sa blessure, de la soif et de la chaleur, criait aux Français de l'achever; furieux de n'être pas compris (il parlait hongrois), il se traîne vers une arme chargée, et il essaie de la tirer sur les canonniers; l'officier français lui ôta l'arme des mains, et suspendit quelques habits à un faisceau de fusils pour lui faire de l'ombre.--Cet officier était M. Fourcy-Gauduin, capitaine de l'artillerie de la garde, excellent historien de l'École polytechnique, qui a fait des poésies charmantes à travers ces guerres terribles et sur tous les champs de bataille de l'Europe. Il a cette simple épitaphe à notre cimetière du midi: _Hinc surrecturus_. Et plus bas: _Stylo et gladio meruit_. Les deux premiers mots, si nobles et si chrétiens, sont ceux qu'il avait lui-même écrits sur la tombe de sa mère. [_Hinc surrectura_!]
[28] Même développement dans les sciences; dès le commencement du siècle, je vois travailler en face, à l'occasion de nos grandes luttes, et travailler néanmoins en parfait accord, les chimistes de la France, les mécaniciens de l'Angleterre, tous tirant du sein de la nature des forces merveilleuses, qui pour avoir été cherchées sous l'inspiration de la guerre, n'en restent pas moins pour toujours la pacifique possession de l'humanité.
[29] Voir la liste dans l'Apologie (par le jésuite Cérutti), p. 292-310: _Historiens_, Bougeant, Duhalde, Strada, Charlevoix, Maimbourg, etc. _Érudits_, Pétau, Sirmond, Bollandus, Gaubil, Parennin, etc. _Littérateurs_, Bouhours, Rapin, La Rue, Jouvency, Vanière, Sanadon, etc. Beaucoup d'hommes de science et de mérite; pas un homme de génie.--Ce qu'ils ont à dire, c'est qu'étant venus aux temps du combat, ayant mené généralement une vie d'action, ils ont plus agi que créé, et qu'il faut moins examiner leurs monuments que leurs actes... Eh bien! leur action a-t-elle été vraiment féconde? Nous répondrons non, sans hésiter, même pour les missions. Voyez la leçon de M. Quinet.
[30] Le Poussin n'aimait ni les Jésuites, ni la peinture des Jésuites. Il disait sèchement à ceux qui lui reprochaient de représenter Jésus-Christ sous une figure trop austère: «Que notre Seigneur n'avait pas été _un père douillet_.»
[31] L'ordre tout entier est un historien, un biographe infatigable, un laborieux archiviste. Il raconte, jour par jour, à son général, tout ce qui se passe au monde.
[32] Tout ce qu'on trouve dans ce livre d'emprunté au moyen âge, y prend un caractère moderne, souvent très-opposé à l'ancien esprit. Ce qui y règne, c'est un esprit scribe, une manie réglementaire infinie, une curiosité gouvernementale qui ne s'arrête jamais, qui voudrait voir, atteindre le fond par delà le fond. De là, les raffinements inouïs de leur casuistique, et ce triste courage de soulever et décomposer la boue, au risque d'embourber encore plus...--Au total: petit esprit, subtil et minutieux, mélange bâtard de bureaucratie et de scolastique... Plus de police que de politique.
[33] Police et contre-police. _Le confesseur même espionné par sa pénitente_, qu'on lui envoie parfois pour lui faire des questions insidieuses! une femme, servant tour à tour d'espion à deux hommes jaloux l'un de l'autre... Enfer sous l'enfer!.. Où est le Dante qui aurait trouvé cela?.. La réalité est bien plus vaste et plus terrible que toute imagination!...--Ce genre d'espionnage n'est pas dans la règle, mais _dans la pratique_.
[34] Et ils en ont rendu certainement, dans cet entr'acte des études, l'éducation scolastique ayant fini, et l'éducation moderne n'ayant pas commencé. Néanmoins leur méthode, même en ce qu'elle a de judicieux, est gâtée par le petit esprit, par les divisions excessives de temps et d'études diverses; tout est coupé mesquinement: un quart d'heure pour quatre lignes de Cicéron, un autre quart d'heures pour Virgile, etc. Ajoutez leur manie d'arranger les auteurs, d'y mêler même leur style, d'habiller les anciens en Jésuites, etc.
[35] _Institutum Soc. Jes._, II; 114, éd. Prag. in-folio. Rien n'a changé dans l'éducation des Jésuites. Tout ce que j'avais lu dans l'_Intérieur de Saint-Acheul, par un de ses élèves_, m'a été confirmé par des élèves de Brugelete, de Brieg et de Fribourg.
[36] Voir spécialement ce que j'ai dit sur la Saint-Barthélemi, Précis de l'Histoire moderne, au bas de la p. 141, édition de 1827.
[37] Je n'ai point sollicité sous la restauration, comme on l'a dit, mais j'ai été sollicité; dans quel moment? En 1828, sous le ministère Martignac, et par l'intermédiaire d'un de mes illustres amis à qui ce ministère rendait alors sa chaire, aux applaudissements de la France.
[38] De l'état actuel du clergé, et en particulier des curés ruraux appelés desservants, par MM. Allignol, prêtres desservants, 1839.
[39] Voyez encore avec quelle fécondité, le libre développement se produit dans ces aimables associations des grands peintres, du treizième au seizième siècle!
Le maître, admettant ses élèves à peindre dans ses tableaux, n'en poursuit pas moins, à travers ce flot de peinture diverse, sa vigoureuse impulsion... Eux qui semblent s'immoler à lui, s'absorber en lui, se perdre dans sa gloire, plus ils s'oublient, plus ils gagnent. Ils vont libres et légers, sans intérêt, ni orgueil, et la grâce vient sous leur pinceau, sans qu'ils sachent d'où elle vient... Un matin, voilà ce jeune homme qui broyait hier les couleurs, devenu lui-même maître et chef d'école.