Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890
Chapter 7
Comme elle fut louée par Dryden et regrettée par Cowley, espérons qu'elle aura obtenu son pardon.
Keats rencontra par hasard ses poésies à Oxford, au temps où il écrivait _Endymion_, et trouva dans l'une d'elles une «fantaisie très délicate, dans le genre de Fletcher» mais je crains bien que de nos jours l'incomparable Orinda ne trouve plus un seul lecteur.
Au sujet de la _Rêverie Nocturne_ de Lady Winchelsea, Wordsworth, dit qu'à l'exception de la _Forêt de Windsor_, ce fut le seul poème, dans l'intervalle entre le _Paradis perdu_ et les _Saisons_ de Thomson, qui contint une image nouvelle de la nature extérieure.
Lady Rachel Russell, à qui on peut attribuer l'inauguration de la littérature épistolaire en Angleterre; Eliza Heywood que son mauvais style a immortalisée, et qui occupe une niche dans la _Dunciade_; et la marquise de Wharton, dont Waller dit avoir admiré les poésies, sont des types fort remarquables, la plus intéressante de toutes étant naturellement la première nommée, qui était une femme de naturel héroïque et d'un caractère plein de noblesse et de dignité.
En somme, quoi qu'on ne puisse pas dire que les poétesses anglaises, depuis les origines jusqu'à Mistress Browning, aient produit aucune oeuvre de génie absolu, ce sont certainement des figures intéressantes, d'attrayants sujets d'étude.
Parmi elles nous trouvons Lady Mary Wortley Montague, qui a tout le caprice de Cléopatre, et dont les lettres sont charmantes à lire, Mistress Centlivre, qui écrivit une brillante comédie, Lady Anne Barnard dont _Le Vieux Robin Gray_ a été décrit par Sir Walter Scott comme valant «tous les dialogues qu'ont jamais eus ensemble Corydon et Phyllis, depuis Théocrite jusqu'à nos jours» et qui est certainement une très belle et très touchante poésie, Esther Vanhomrigh, et Hester Johnson, la Vanessa et la Stella de la vie du Doyen Swift; Mistress Thrale, l'amie du grand lexicographe; la digne Mistress Barbauld; la laborieuse Joanna Baillie; l'admirable Mistress Chapone, dont l'_Ode à la Solitude_ fait toujours naître en moi une ardente passion pour la société, et qui restera dans la mémoire au moins comme directrice de l'établissement dans lequel fut élevée Becky Sharp, Miss Anna Seward, qui fut appelée «le Cygne de Lichfield» la pauvre L. E. L. que Disraeli décrivit dans une de ses spirituelles lettres à sa soeur comme la «personnification de Brompton, toilette de satin incarnat, souliers de satin blanc, joues rouges, nez camard, et la chevelure à la Sapho»; Mistress Ratcliffe, qui créa le roman à aventures, et a ainsi endossé une grande responsabilité; la belle Duchesse de Devonshire, de laquelle Gibbon a dit qu'elle était faite pour être quelque chose de mieux qu'une Duchesse; les deux admirables soeurs, Lady Dufferin et Mistress Norton; Mistress Tighe, dont Keats lut avec plaisir la _Psyché_; Mistress Hemans; la jolie, charmante «Perdita», qui flirta tour à tour avec la Poésie et avec le Prince Régent, joua divinement dans le «Conte d'Hiver», fut brutalement attaquée par Gifford et nous a laissé une touchante petite poésie sur la boule-de-neige; et Emilie Bronté, dont les poésies sont empreintes d'une force tragique et paraissent souvent sur le point d'atteindre à la grandeur.
Les vieilles modes en littérature ne sont pas aussi agréables que les vieilles modes dans le costume.
J'aime le siècle de la poudre mieux que le siècle de Pope.
Mais si l'on préfère le point de vue historique,--et en somme c'est le seul où nous devions nous placer pour apprécier avec justice une oeuvre qui n'est pas absolument de premier ordre,--nous ne pouvons éviter de remarquer que bon nombre des poétesses anglaises, qui ont précédé Mistress Browning, furent des femmes d'un talent peu ordinaire, et que si la plupart d'entre elles regardèrent la poésie comme un simple compartiment des _belles-lettres_, il en fut de même pour leurs contemporains dans le plus grand nombre des cas.
Depuis l'époque de Mistress Browning, nos bois se sont remplis d'oiseaux chanteurs, et si je me risque à leur demander de s'adonner davantage à la prose, et moins au chant, ce n'est pas que je goûte la prose poétique, mais c'est que j'aime la prose des poètes.
Le dernier volume de sir Edwin Arnold[27][28].
[27] _Pall Mall Gazette_, 11 décembre 1888.
[28] _Avec Saadi dans le jardin ou le livre de l'amour_.
Les auteurs qui écrivent en prose poétique sont rarement de bons poètes.
Ils ont beau emplir leurs pages de somptueuses épithètes, de phrases resplendissantes, entasser des Pélions d'adjectifs sur des Ossas de descriptions, ils ont beau s'abandonner à un style fortement coloré, à la richesse luxuriante des images, si leur vers ne possède pas la véritable vie rythmique du vers, si leur procédé ne connaît pas la contrainte que s'impose le véritable artiste, tous leurs efforts aboutissent à un bien mince résultat.
Il se peut que la prose «asiatique» soit utile pour la besogne du journal, mais la poésie «asiatique» ne doit point être encouragée.
D'ailleurs, on peut dire que la poésie a bien, plus que la prose, besoin de la contrainte volontaire.
Ses conditions sont beaucoup plus délicates.
Elle produit ses effets par des moyens plus subtils.
On ne doit point tolérer qu'elle dégénère en pure rhétorique, en pure éloquence. Elle est, en un sens, celui de tous les arts qui possède la plus grande conscience de soi, en ce qu'elle n'est jamais un moyen pour atteindre une fin, et qu'elle est toujours sa propre fin.
Sir Edwin Arnold a un style très pittoresque, nous devrions peut-être dire, un style très pictural.
Il connaît l'Inde mieux que ne la connaît aucun Anglais vivant et sait l'hindoustani mieux que ne devrait le savoir un écrivain anglais.
Si ses descriptions manquent de distinction, elles ont du moins le mérite d'être vraies, et quand il n'entrelarde point ses pages d'une interminable série de mots exotiques, il est assez agréable.
Mais il n'est point poète. C'est tout simplement un écrivain poétique, voilà tout.
Néanmoins les écrivains poétiques ont leur utilité, et il y a dans le dernier volume de sir Edwin Arnold bien des choses qui récompenseront le lecteur. La scène du récit est placée dans une mosquée dépendant du monument appelé le Taj-Mahal, et un groupe composé d'un savant Mirza, de deux jeunes chanteuses avec leur serviteur, et d'un Anglais, est censé passer la nuit à lire le chapitre de Saadi sur l'Amour, et à s'entretenir sur ce sujet, avec accompagnement de musique et de danse. Bien entendu, l'Anglais n'est autre que sir Edwin Arnold lui-même:
Epris de l'Inde trop épris d'elle, car son coeur y vivait alors même que ses pas erraient bien loin de là.
Lady Dufferin apparaît comme
Lady Duffreen, la puissante Vice-Reine de la Reine
ce qui est assurément un des vers blancs les plus terribles que nous ayons rencontrés depuis pas mal de temps sur notre route.
M. Renan est «un prêtre du Frangestan» qui écrit un «français papillotant», Lord Tennyson
un homme que nous honorons pour ses chants, plus grand que Saadi lui-même,
et les Darwiniens sont présentés en «Mollahs de l'Occident» qui
tiennent les fils d'Adam pour la descendance des limaces marines.
Tout cela, c'est de la bonne plaisanterie, en son genre, une sorte de pantomime littéraire, mais les meilleurs endroits du livre sont la description du Taj même, qui est extrêmement soignée, et les diverses traductions de Saadi éparses dans le volume.
Le grand tombeau que Shah-Jahan construisit pour Ayamand, est
tout pénétré de charme--ce n'est point de la maçonnerie, ni de l'architecture, comme le sont toutes les autres, mais c'est l'orgueilleuse passion d'un Empereur épris, tissée en pierre vivante, qui brille, qui plane et qui fait un corps de beauté à une âme, à une pensée. Ainsi se fait-il, quand une face divinement belle se dévoile devant vos yeux nous montrant une femme d'une indicible beauté: Et le sang court plus vite, et l'esprit bondit, et le désir d'adorer fait fléchir les genoux dociles, et le souffle s'arrête de lui-même. Tel est le Taj. Vous le voyez avec le coeur, avant que les yeux aient assez d'espace pour contempler. Partout blancheur, blancheur de neige, blancheur de nuage.
Nous ne pouvons dire beaucoup de bien du sixième vers.
Insomuch that it haps, as when some face
qui est d'une maladresse singulière, et dépourvu de toute mélodie.
Mais voici un remarquable passage de Saadi:
Lorsque la terre affolée s'agita dans les angoisses du tremblement de terre, avec les racines des monts il ceignit de près ses frontières. En ses rocs il enferma turquoise et rubis et à sa verte branche, il suspendit sa rose cramoisie.
Il donne aux semences obscures les formes de beaux rêves. Qui peint avec l'eau, comme il sait peindre les choses? Regardez! du nuage il fait tomber une goutte sur l'Océan, comme des reins du Père, il apporte une goutte.
Et de cela il forme une perle incomparable et de ceci, un jeune homme, une jeune fille de cyprès, il connaît à fond tous leurs organes car pour lui tout est visible. Déroulez vos froids replis, Serpents, courez en rampant, économes fourmis. Sans mains, sans force il pourvoit à vos besoins, Celui qui du «Néant» construisit le «que cela soit!» et qui plante la Vie dans le vide du Non-Être.
Certes, sir Edwin Arnold pâtit de la comparaison inévitable qu'on ne peut s'empêcher de faire entre son oeuvre et l'oeuvre d'Edward Fitzgerald, et certainement Fitzgerald n'eut jamais écrit un vers comme celui-ci: «utterly wotting all their innermosts;» (il connaît à fond tous leurs organes.)
Mais on lit avec intérêt n'importe quelle traduction de ces admirables poètes orientaux qui mêlent si étrangement la philosophie et la sensation, la simple parabole ou fable et les doctrines obscures et mystiques.
Ce que nous regrettons le plus dans le livre de sir Edwin Arnold, c'est son habitude d'écrire d'une façon qu'on ne peut vraiment appeler d'un autre nom que le _pigeon english_, quand nous apprenons que «Lady Duffreen, la Vice-Reine de la Puissante Reine» se promène parmi les _charpoys_[29] du quartier, sans aucune crainte de _sitla_ ou de _tap_,[30] quand le Mirza s'explique ainsi:
[29] Couchettes.
[30] Maladies.
Ag lejao to light the Kallians for the Saheb and me,[31]
[31] Ag lejao, allumes les pipes pour le Sahib et moi.
et le domestique obéit en disant _Achcha! Achcha!_
Quand nous sommes invités à écouter le «_Vina_ et le tambour» et qu'on nous parle d'_ekkas_, de _Byragis_, de _hamals_, de Tamboora, tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'à de tels _Ghazals_ nous ne sommes point en mesure de dire _Shamash_ ou _Afrin_.
En poésie anglaise, on n'a pas besoin
de _chaktis_ pour les pieds de _Jasams_ pour ceindre les coudes, de _gote_, et de _har_ de _Bala_ et de _mala_.
Cela n'est pas de la couleur locale, mais de la décoloration locale; cela ne rend nullement la scène plus vivante, cela ne met pas l'Orient dans une lumière plus claire devant nous.
C'est simplement un ennui pour le lecteur, et une erreur de la part de l'écrivain.
Il est peut-être difficile à un poète de trouver des synonymes anglais pour des expressions asiatiques, mais la chose fût-elle même impossible, le devoir du poète n'en est pas moins de les trouver.
Nous regrettons qu'un homme érudit et cultivé, tel que sir Arnold, se soit rendu coupable d'une véritable trahison contre notre littérature.
Sans cette erreur, son livre, sans être le moins du monde une oeuvre de génie, ou même de haut mérite littéraire, aurait encore possédé une valeur durable.
En somme, sir Edwin Arnold a traduit Saadi, et il faut que quelqu'un traduise sir Edwin Arnold.
Poètes australiens[32].
[32] _Pall Mall Gazette_, 14 décembre 1888.
M. Sladen dédie son Anthologie, (nous devrions peut-être dire son herbier) de poésies australiennes à M. Edmond Gosse «dont l'exquise faculté critique, nous dit-il, est aussi remarquable dans ses poésies que dans ses conférences sur la poésie.»
Après un compliment aussi gracieux, M. Gosse aura certainement pour devoir de faire une série de conférences sur l'art aux antipodes devant les étudiants de Cambridge, qui seront certainement enchantés d'entendre parler de Gordon, de Kendall, de Domett, pour ne rien dire de l'extraordinaire assemblage de médiocrités que M. Sladen a tirées assez étourdîment de leur obscurité aussi modeste que méritée.
Toutefois Gordon est fort mal représenté dans le livre de M. Sladen, les trois spécimens de son oeuvre, qui ont été insérés, se composant d'un fragment non revu, de son _Poème d'adieux_, et de l'_Adieu d'un Exilé_.
Ce dernier est touchant, cela s'entend, mais après tout, le banal touche toujours, et il est très fâcheux que M. Sladen n'ait pu conclure un arrangement financier avec les possesseurs des droits d'auteur de Gordon.
Il en résulte un dommage irréparable pour le volume que nous avons sous les yeux.
C'est grâce à Gordon que l'Australie a trouvé sa première expression en vers.
Néanmoins il y a ici quelques autres poètes qui méritent d'être étudiés, et on apprend avec intérêt des détails sur les poètes qui reposent sous l'ombre du gommier, cueillent les fleurs du roseau, et le buddawong, et la salsepareille, pour celles qu'ils aiment, et errent parmi les bosquets du mont Bawbaw en écoutant les incultes extases du mopoke.
Pour eux, novembre, c'est
La merveille aux ailes d'or qui met une main dans celle de l'Été, l'autre dans celle du Printemps.
Janvier est plein de «souffles de myrrhe, et de subtiles suggestions du pays des roses».
C'est le chaud, le vivant mois de l'éclat, c'est lui qui réjouit la terre et berce la forte et mélancolique mer.
tandis que Février, c'est la «Vraie Déméter»,
et éclaboussé du talon au genou du riche et chaud sang de la vigne il arrive tout radieux à travers les bois jaunissants.
Chaque mois, à mesure qu'il arrive, reçoit des éloges nouveaux et fait naître une musique toute différente de la nôtre. Juillet est «une dame, née dans le vent et la pluie». En Août,
à travers la montagne, à travers toutes les landes noircies par le feu, le vigoureux hiver souffle son adieu sauvage dans son cor.
Octobre est «la reine de toute l'année» «la dame à la blonde chevelure» qui s'en va, «les pieds entravés de fleurs» à travers «les collines aux contours hautains» et amène avec elle le Printemps.
Il faut décidément nous habituer au mopoke et à la salsepareille, faire en sorte d'aimer le gommier et le buddawong, autant que nous aimons les oliviers et les narcisses du blanc Colonus.
Après tout, les Muses sont grandes voyageuses, et le même pied, qui foula les crocus de Cumnor, effleurera quelque jour peut-être l'or, qui tombe des fleurs du jonc, et marchera délicatement sur l'herbe de la brousse à la teinte de tan.
M. Sladen a naturellement grande foi dans les perspectives qui s'ouvrent à la poésie australienne.
Il y a en Australie, nous dit-il, beaucoup plus d'auteurs capables de produire des oeuvres de valeur qu'on ne l'a supposé.
Il est tout naturel que cela soit, ajoute-t-il. Car l'Australie possède un de ces climats délicieux qui engagent au repos en plein air.
Le milieu de la journée est si chaud qu'il est vraiment plus hygiénique de flâner que de se livrer à un travail plus énergique.
Soit, la flânerie en plein air n'est point une mauvaise école pour les poètes, mais cela dépend beaucoup du flâneur.
Ce qui frappe quand on lit le recueil de M. Sladen, c'est le caractère lamentablement provincial de la tendance et de l'exécution chez presque tous les auteurs.
Les pages succèdent aux pages, sans que nous trouvions autre chose que des échos sans mélodie, des reflets sans beauté, des vers pour magazines de second ordre, et des vers de troisième ordre pour journaux coloniaux.
Il semble que Poë ait exercé quelque influence--du moins il y a plusieurs parodies de sa manière;--un ou deux auteurs ont lu M. Swinburne, mais l'ensemble nous présente la Nature sans art sous sa forme la plus irritante.
Naturellement l'Australie est jeune, et même plus jeune que l'Amérique, dont la jeunesse est actuellement une de ses traditions les plus anciennes et les plus sacrées, mais le défaut absolu d'originalité dans l'exécution est curieux.
Et peut-être pas si curieux que cela, après tout. L'adolescence est rarement originale.
Il y a toutefois quelques exceptions.
Henry Clarence Kendall a un vrai don poétique.
La série de poésies sur les mois australiens, où nous avons déjà pris des citations, abonde en beautés.
_Rose Aylmer_, par Landor est un classique en son genre; mais _Rose Lorraine_, de Kendall, a des passages qui ne sont pas indignes d'être mentionnés après lui, et la pièce intitulée: _Plus loin que Kerguélen_ est d'une mélodie admirable, par le rythme merveilleux des mots et une véritable richesse d'expression.
Il y a certains vers d'une puissance étrange, et vraiment, en dépit de l'exagération dans l'allitération, peut-être par suite de cela même, toute la pièce est une remarquable oeuvre d'art.
Bien loin vers le Sud, vers l'espace où ne paraît pas une voile. Loin de la zone de la fleur et de l'arbre, s'étend, enveloppé d'hiver et de tourbillon et de plainte, le fantôme d'une terre, entouré du fantôme d'une mer. Mystérieux est le brouillard de son sommet à sa base; le soleil de son ciel est ridé et gris. C'est le fantôme de la lumière que la lumière qui éclaire sa face. Jamais ce n'est la nuit, jamais ce n'est le jour. C'est là le nuage ou il n'y a ni une fleur ni un oiseau; ou l'on n'entend jamais la douce litanie des sources, rien que l'orgueilleux, l'âpre tonnerre ne s'y perçoit. Rien que la tempête, avec un grondement dans ses ailes.
Jadis à l'aurore de cette belle sphère, sur cette terre à la face douloureuse, désolée rayonna le jour bleu, et régna la beauté de l'année, qui nourrit la feuille et la grâce de la fleur. Grandioses étaient les lumières de son midi au coeur de l'Été. Des Matins de majesté brillaient sur ses mers. On y voyait la scintillation des étoiles et la splendeur de la lune, qu'accompagnait la marche de la brise chantante. Vallons et collines, ou murmuraient des ailes, ravins pleins d'asphodèles,--espaces emperlés, fleurissaient, flamboyaient de la splendeur du Printemps au temps lointain, à l'aube de ce monde merveilleux.
M. Sladen présente Alfred Domett comme «l'auteur d'un des plus grands poèmes d'un siècle où ont fleuri Shelley et Keats, Byron et Scott, Wordsworth et Tennyson», mais les extraits qu'il donne de _Ranolf et Amohia_ ne justifient guère cette assertion, quoique le chant du Dieu de l'Arbre, au quatrième chant, soit d'une facture adroite, mais exaspérante.
Un _midi du coeur de l'Été_ par Charles Harpur, «le père grisonnant de la poésie australienne», est joli et gracieux.
Les _Accents forestiers_ par Thomas Henry, et la _Nuit du Samedi_ par Miss Veel, méritent d'être lus, mais en somme les poètes australiens sont extrêmement ternes et prosaïques.
On dirait qu'il y a peu de sirènes dans le Nouveau-Monde.
Quant à M. Sladen lui-même, il a fait son travail d'une manière très consciencieuse. Il va même jusqu'à refaire presque entièrement une pièce, par la raison que la copie manuscrite lui en est arrivée fort mutilée.
C'est un pays charmant que le pays des rêves _Au-delà de l'air lumineux_ Il a des jours _plus ensoleillés_, des ruisseaux _plus scintillants_ Et des jardins _plus beaux que ceux de la Terre_.
Telle est la première strophe de cette élucubration, et M. Sladen nous apprend avec un orgueil bien excusable que les endroits imprimés en italique sont de sa façon.
Voilà certainement un comble de la part d'un éditeur, et nous ne pouvons nous empêcher de dire que cela fait plus d'honneur à la bonté d'âme de M. Sladen qu'à son talent de critique et de poète.
De plus la publication, dans un volume de poésies «produites en Australie» de passages pris dans _l'Orion_ de Horne, ne saurait se justifier, d'autant plus qu'on ne nous donne aucun spécimen de la poésie que Horne écrivit pendant le temps qu'il passa réellement en Australie, où il remplissait l'emploi de «Gardien des Montagnes Bleues», emploi qui, du moins par sa dénomination, est bien le plus charmant qu'on ait jamais donné à un poète, et qui aurait admirablement convenu à Wordsworth, je veux dire le Wordsworth des bons moments, car il lui arrivait souvent d'écrire comme un _Distributeur de timbres_.
Néanmoins M. Sladen a fait preuve d'une grande énergie dans la compilation de cet épais volume, qui ne contient pas beaucoup de choses d'une réelle valeur, mais qui offre un certain intérêt historique, surtout aux personnes qui auront souci d'étudier les conditions de la vie intellectuelle dans les colonies d'un grand Empire.
Les notices biographiques de l'énorme cohue de versificateurs que contient ce volume, sont en grande partie dues à la plume de M. Patchett Martin.
Il en est de fort insuffisantes.
«Jadis habitant l'Australie Occidentale, résidant actuellement à Boston, États-Unis, a publié plusieurs volumes de poésie» voilà qui est plaisamment concis quand il s'agit d'un homme tel que John Boyle O'Reilly.
De même dans ce qui suit: «poète, essayiste, critique et journaliste, une des figures les plus marquantes du Londres littéraire», bien peu de gens reconnaîtront l'industrieux M. William Sharp.
Néanmoins, et tout bien considéré, nous devons être reconnaissants envers un volume qui nous a donné des spécimens de l'oeuvre de Kendall, et peut-être un jour M. Sladen composera-t-il une anthologie de poésie australienne, au lieu d'un herbier de vers.
Son livre actuel a beaucoup de bonnes qualités, mais il est presque illisible.
Les Modèles à Londres[33].
[33] _English Illustrated Magazine_, janvier 1889.
Les modèles professionnels sont une invention purement moderne.
Chez les Grecs, par exemple, ils étaient tout à fait inconnus.
M. Mahaffy, il est vrai, nous apprend que Périclès avait coutume d'offrir des paons aux grandes dames de la société athénienne pour les décider à poser devant son ami Phidias, et nous savons que Polygnote introduisit dans son tableau des Femmes Troyennes le portrait d'Elpinice, soeur du grand leader conservateur de l'époque, mais il est évident que ces grandes dames ne rentrent pas dans notre sujet.
Quant aux vieux maîtres, il est certain qu'ils firent sans cesse des études d'après leurs élèves et leurs apprentis, que même leurs tableaux religieux abondent en portraits de leurs connaissances, et de leurs parents, mais ils semblent n'avoir point eu l'inestimable avantage de l'existence d'une classe de gens qui ont pour unique profession de poser.
En fait, le modèle, au sens propre du mot, est le produit direct des écoles académiques.
De nos jours, chaque pays, excepté l'Amérique, a ses modèles.
A New-York, et même à Boston, un bon modèle est une telle rareté que la plupart des artistes sont réduits à peindre des Niagara et des millionnaires. Mais en Europe il en est autrement.
Là nous avons des modèles en grand nombre, et de toute nationalité.
Les modèles italiens sont les meilleurs.
La grâce naturelle de leurs attitudes, ainsi que le merveilleux pittoresque de leur teint, fait d'eux des sujets faciles,--peut-être trop faciles,--pour la brosse du peintre.
Les modèles français, quoiqu'ils ne soient pas aussi beaux que les modèles italiens, possèdent une vivacité de sympathie intellectuelle, un don de comprendre l'artiste, qui est tout à fait remarquable.
Ils ont aussi un grand empire sur les variétés de l'expression faciale. Ils sont particulièrement dramatiques et savent jacasser l'_argot d'atelier_ avec autant d'aisance que le critique du _Gil-Blas_.
Les modèles anglais forment une classe complètement à part.