Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890

Chapter 3

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Il semble n'avoir point le sens de la proportion littéraire, et en général il gâte sa thèse en l'exagérant.

Avec toute sa passion pour l'impérialisme, il y a chez M. Mahaffy un certain esprit, sinon de clocher, du moins de province, et nous ne saurions dire que ce dernier ouvrage doive ajouter à sa réputation, soit comme historien, soit comme critique, soit comme homme de goût.

Fin de l'Odyssée de M. Morris[11].

[11] _Pall Mall Gazette_. 24 novembre 1887.

Le second volume de M. Morris amène la grande épopée romantique grecque à son parfait achèvement, et bien qu'il ne puisse jamais y avoir une traduction définitive soit de l'_Iliade_, soit de l'_Odyssée_, parce que chaque siècle prendra certainement plaisir à rendre les deux poèmes à sa manière, et conformément à ses propres canons de goût, ce n'est pas trop dire que d'affirmer que la traduction de M. Morris sera toujours une oeuvre vraiment classique parmi nos traductions classiques.

Sans doute elle n'est pas dépourvue de taches.

Dans notre compte rendu du premier volume, nous nous sommes risqués à dire que M. William Morris était parfois beaucoup plus scandinave que grec, et le volume que nous avons maintenant sous les yeux ne modifie pas cette opinion.

De plus le mètre particulier, dont M. Morris a fait choix, bien qu'il soit admirablement adapté à l'expression de «l'harmonie homérique aux puissantes ailes» perd dans son écoulement, dans sa liberté, un peu de sa dignité, de son calme.

Ici, il faut reconnaître que nous sommes privés de quelque chose de réel, car il y a dans Homère une forte proportion de l'allure hautaine de Milton, et si la rapidité est une des qualités de l'hexamètre grec, la majesté est une autre de ses qualités distinctives entre les mains d'Homère.

Toutefois ce défaut, si nous pouvons appeler cela un défaut, paraît presque impossible à éviter: car pour certaines raisons métriques un mouvement majestueux dans le vers anglais est de toute nécessité un mouvement lent, et tout bien considéré, quand on a dit tout ce qu'on pouvait dire, combien l'ensemble de cette traduction est admirable!

Si nous écartons ses nobles qualités comme poème, et ne l'examinons qu'au point de vue du lettré, comme elle va droit au but, comme elle est franche et directe!

Elle est, à l'égard de l'original, d'une fidélité qu'on ne retrouve en aucune autre traduction en vers dans notre littérature, et pourtant cette fidélité n'est point celle d'un pédant en face de son texte: c'est plutôt la magnanime loyauté de poète à poète.

Lorsque parut le premier volume de M. Morris, nombre de critiques se plaignirent de ce qu'il employait de temps à autre des mots archaïques, des expressions peu usitées qui ôtaient à sa traduction sa simplicité homérique.

Toutefois ce n'est point là une critique heureuse, car si Homère est, sans contredit, simple dans sa clarté et sa largeur de visions, dans sa merveilleuse faculté de narration directe, dans sa robuste vitalité, dans la pureté et la précision de sa méthode, on ne saurait, en aucun cas, dire que son langage est simple.

Qu'était-il pour ses contemporains?

En fait, nous n'avons aucun moyen d'en juger, mais nous savons que les Athéniens du cinquième siècle avant J.C., trouvaient chez lui bien des endroits difficiles à comprendre, et quand la période de création eut fait place à celle de la critique, quand Alexandrie commença à prendre la place d'Athènes, comme centre de la culture dans le monde hellénique, il paraît qu'on ne cessa de publier des dictionnaires et des glossaires homériques.

D'ailleurs, Athénée nous parle d'un étonnant _bas-bleu_ de Byzance, d'une _précieuse_ de la Propontide, qui écrivit un long poème en hexamètres, intitulé _Mnémosyne_, plein d'ingénieux commentaires sur les passages difficiles d'Homère, et c'est un fait évident qu'au point de vue du langage, l'expression de «simplicité homérique» aurait bien étonné un Grec d'autrefois.

Quant à la tendance qu'a M. Morris d'appuyer sur le sens étymologique des mots, trait commenté avec une sévérité assez superficielle dans un récent numéro du _Macmillan's Magazine_, cela nous paraît parfaitement d'accord non seulement avec l'esprit d'Homère, mais avec l'esprit de toute poésie primitive.

Il est très vrai que la langue est sujette à dégénérer en un système de notation presque algébrique, et le bourgeois moderne de la cité, qui prend un billet pour Blackfriars-Bridge, ne songe naturellement pas aux moines dominicains qui avaient jadis un monastère au bord de la Tamise, et qui ont transmis leur nom à cet endroit.

Mais il n'en était pas ainsi aux époques primitives.

On y avait alors une conscience très nette du sens réel des mots.

La poésie antique, en particulier, est pénétrée de ce sentiment, et on peut même dire qu'elle lui doit une bonne partie de son charme et de sa puissance poétique.

Ainsi donc ces vieux mots et ce sens ancien des mots, que nous trouvons dans l'_Odyssée_ de M. Morris, peuvent se justifier amplement par des raisons historiques et, chose excellente, au point de vue de l'effet artistique.

Pope s'efforça de mettre Homère dans la langue ordinaire de son temps, mais à quel résultat arriva-t-il? Nous ne le savons que trop.

Pour M. Morris, qui emploie ses archaïsmes avec le tact d'un véritable artiste, et à qui ils semblent venir d'une façon absolue, spontanément, il a réussi, par leur moyen, à donner à sa traduction cet air non pas de singularité, car Homère n'est jamais piquant, mais de romanesque primitif, cette beauté du monde naissant, que, nous autres modernes, nous trouvons si charmants et que les Grecs eux-mêmes sentaient si vivement.

Quant à citer des passages d'un mérite particulier, la traduction de M. Morris n'est point un vêtement fait de haillons cousus ensemble, avec des lambeaux de pourpre, que les critiques prendraient comme spécimens.

La valeur réelle en est dans la justesse, la cohésion absolue du tout, dans l'architecture grandiose du vers rapide et énergique, dans le fait que le but poursuivi est non seulement élevé, mais encore maintenu constamment.

Il est impossible, malgré cela, de résister à la tentation de citer la traduction donnée par M. Morris du fameux passage du vingt-troisième livre, où Odysseus esquive le piège, tendu par Pénélope, que son espérance même du retour certain de son mari rend sceptique, alors qu'il est là, devant elle.

Pour le dire en passant, c'est un exemple de la merveilleuse connaissance psychologique du coeur humain que possédait Homère. On y voit que c'est le songeur lui-même qui est le plus surpris quand son rêve devient réalité.

Ainsi elle dit, pour mettre son mari à l'épreuve, mais Odysseus, peiné en son coeur, parla aussi à sa compagne habile dans l'art d'ouvrer: «O femme, tu dis une parole extrêmement cruelle pour moi! Qui donc aurait changé la place de mon lit: ce serait une tâche bien malaisée pour lui, Car, si adroit qu'il fût, à moins qu'un Dieu même vînt furtivement ici, (et un dieu pourrait, en vérité, le transporter s'il le voulait partout ailleurs sans peine) Mais il n'est aucun homme vivant, si fort qu'il soit en sa jeunesse, qui puisse le porter sans effort ailleurs, car c'est avec un art puissant et merveilleux que ce lit a été construit et façonné, et c'est moi qui l'ai fait, moi seul. Il poussait à l'écart un bosquet d'oliviers, avec un arbre feuillu, au terme de sa croissance qui prospéra et prit à la fin l'épaisseur d'une grosse colonne. Autour de lui, je bâtis ma chambre nuptiale, et j'ai parfait l'ouvrage par une enceinte de pierres exactement ajustées, et je l'ai couvert d'un toit. Et pour lui je me suis taillé des battants de porte, bien assujettis à leur place. Après quoi, j'ébranchai le tronc de l'olivier au large feuillage, puis j'équarris le tronc depuis la racine jusqu'en haut, avec soin et adresse, je le dressai avec l'airain du rabot, et je le nivelai, et lui donnai la forme d'une colonne de lit. Avec la tarière je le perçai. Ayant ainsi commencé, je façonnai le lit même, et l'achevai jusqu'au bout, et je l'ornai partout avec de l'or, avec de l'argent, avec de l'ivoire incrusté, et je tendis sur lui une peau de boeuf, qu'avait embellie la teinture de la pourpre. Tel est le signe que je t'ai montré, et je ne sais point, femme si mon lit est resté stable, ou si, en quelque autre endroit, un homme l'a placé, après avoir abattu par la base le tronc de l'olivier.»

Thus she spake to prove her husband; but Odysseus, grieved at heart, Spake thus unto his bedmate well-skilled in gainful art: «O woman, thou sayest a word exceeding grievous to me! Who hath otherwhere shifted my bedstead? Full hard for him should it be, For deft as he were, unless soothly a very God come here, who easily, if he willed it, might shift it otherwhere. But no mortal man is living, how strong so e'er in his youth, who shall lightly hale it elsewhere, since a mighty wonder forsooth is wrought in that fashioned bedstead, and I wrought it, and I alone. In the close grew a thicket of olive, a long-leaved tree full-grown, that flourished and grew goodly as big as a pillar about, So round it I built my bride-room, till I did the work right out with ashlar stone close-fitting; and I roofed it overhead, and thereto joined doors I made me, well fitting in their stead. Then I lopped away the boughs of the long-leafed olive-tree, and shearing the bole from the root up full well and cunningly, I planed it about with the brass, and set the rule thereto, and shaping thereof a bed-post, with the wimble I bored it through. So beginning, I wrought out the bedstead, and finished it utterly, and with gold enwrought it about, and with silver and ivory, and stretched on it a thong of oxhide, with the purple made bright. Thus then the sign I have shown thee; nor, woman, know I aright If my bed yet bideth steadfast, or if to another place Some man hath moved it, and smitten the olive-bole from its base.»

Ces douze derniers livres de l'Odyssée n'ont point le merveilleux du roman, de l'aventure et de la couleur que nous trouvons dans la première partie de l'épopée.

Il n'y a rien que nous puissions comparer avec l'exquise idylle de Nausicaa, ou avec l'humour titanique de l'épisode qui se passe dans la caverne du Cyclope.

Pénélope n'a point l'aspect mystérieux de Circé, et le chant des sirènes semblera peut-être plus mélodieux que le sifflement des flèches lancées par Odysseus debout sur le seuil de son palais.

Mais ces derniers livres n'ont point d'égaux pour la pure intensité de passion, pour la concentration de l'intérêt intellectuel, pour la maestria de construction dramatique.

En vérité, ils montrent très clairement de quelle manière l'épopée donna naissance au drame dans le développement de l'art grec.

Le plan tout entier du récit, le retour du héros sous un déguisement, la scène où il se fait reconnaître par son fils, la vengeance terrible qu'il tire de ses ennemis, et la scène où il est enfin reconnu par sa femme, nous rappellent l'intrigue de mainte pièce grecque, et nous expliquent ce qu'entendait le grand poète athénien, en disant que ses drames n'étaient que des miettes de la table d'Homère.

En traduisant, en vers anglais, ce splendide poème, M. Morris a rendu à notre littérature un service qu'on ne saurait estimer trop haut, et on a plaisir à penser que même si les classiques venaient à être entièrement exclus de nos systèmes d'éducation, le jeune Anglais serait encore en état de connaître quelque chose des charmants récits d'Homère, de saisir un écho de sa grandiose mélodie et d'errer avec le prudent Odysseus «autour des rives de la vieille légende».

Le Virgile de Sir Charles Bowen[12].

[12] _Pall Mall Gazette_, 30 novembre 1887.

La traduction, par Sir Charles Bowen, des _Églogues_ et des six premiers livres de l'_Énéide_ n'est guère l'oeuvre d'un poète, mais malgré tout, c'est une traduction fort agréable, car on y trouve réunies la belle sincérité et l'érudition d'un savant, et le style plein de grâce d'un lettré, deux qualités indispensables à quiconque entreprend de rendre en anglais les pastorales pittoresques de la vie provinciale italienne, ou la majesté et le fini de l'épopée de la Rome impériale.

Dryden était un véritable poète, mais pour une raison ou une autre, il n'a point réussi à saisir le vrai esprit virgilien.

Ses propres qualités devinrent des défauts lorsqu'il assuma la tâche de traducteur.

Il est trop robuste, trop viril, trop fort. Il ne saisit point l'étrange et subtile douceur de Virgile et ne garde que de faibles traces de sa mélodie exquise.

D'autre part, le Professeur Conington fut un admirable et laborieux érudit, mais il était dépourvu de tact littéraire et de flair artistique au point de croire que la majesté de Virgile pouvait être rendue par la manière carillonnante de _Marmion_, et bien qu'Énée tienne beaucoup plus du chevalier médiéval que du coureur de brousse, il s'en faut de beaucoup que la traduction de M. Morris lui-même soit parfaite.

Certes, quand on la compare à la mauvaise ballade du Professeur Conington, c'est de l'or à côté du cuivre.

Si on la regarde simplement comme un poème, elle offre de nobles et durables traits de beauté, de mélodie et de force; mais elle ne nous fait guère comprendre comment l'Énéide est l'épopée littéraire d'un siècle littéraire.

Elle tient plus d'Homère que de Virgile, et le lecteur ordinaire ne se douterait guère, d'après le rythme égal et entraînant de ses vers, à l'allure si vive, que Virgile était un artiste ayant conscience de lui-même, le poète-lauréat d'une cour cultivée.

L'Énéide est, par rapport à l'Iliade, à peu près ce que sont les _Idylles du Roi_ à côté des vieux romans celtiques d'Arthur.

Elle est de même pleine de modernismes bien tournés, de charmants échos littéraires, de tableaux agréables et délicats.

De même que Lord Tennyson aime l'Angleterre, Virgile aimait Rome: les grands spectacles de l'histoire et la pourpre de l'empire sont également chers aux deux poètes, mais ni l'un ni l'autre n'a la grandiose simplicité, ou la large humanité des chanteurs primitifs, et comme héros, Énée est manqué non moins qu'Arthur.

La traduction de Sir Charles Bowen ne rend guère ce qui fait la qualité propre du style de Virgile, et çà et là par une inversion maladroite, elle nous rappelle qu'elle est une traduction.

Néanmoins, à tout prendre, elle est extrêmement agréable à lire et si elle ne reflète pas parfaitement Virgile, du moins elle nous apporte bien des souvenirs charmants de lui.

Le mètre qu'a choisi M. Charles Bowen est une forme de l'hexamètre anglais, avec le dissyllabe final contracté en un pied d'une seule syllabe.

Certes il est marqué par l'accent, et non par la quantité, et bien qu'il lui manque cet élément de force soutenue que constitue la terminaison dissyllabique du vers latin, et qu'il ait, dès lors, une tendance à former des couplets, la facilité à rimer qui résulte de ce changement n'est pas un mince avantage.

Il semble que la rime soit absolument nécessaire à tout mètre anglais qui cherche à obtenir la rapidité du mouvement, et il n'y a pas dans notre langue assez de doubles rimes pour permettre de conserver ce pied final de deux syllabes.

Comme exemple du procédé de Sir Charles Bowen, nous choisirions sa traduction du fameux passage de la cinquième églogue sur la mort de Daphnis.

Toutes les nymphes allèrent pleurant Daphnis cruellement mis à mort: Vous en fûtes témoins, bosquets et flots des rivières, de cette douleur, Quand la mère, jetant un cri, étreignit le triste corps de son fils, accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté, les étoiles du ciel. En ces jours sombres, personne ne conduisit ses boeufs repus ô Daphnis, pour les désaltérer aux eaux du frais ruisseau. L'étalon ne goûta plus aux ondes rapides, ne brouta plus un brin d'herbe dans la prairie. Comme les lions de Carthage rugirent de désespoir sur la tombe, Daphnis, les échos des monts sauvages et de la forêt le proclament: Daphnis fut le premier, qui nous enseigna à conduire avec la rêne du chariot les tigres de l'Arménie, à exercer le choeur pour Iacchus, qui nous apprit à enlacer de feuillage mobile l'épieu flexible. Ainsi que l'arbre a sa vigne pour parure, la vigne ses grappes, le troupeau cornu son taureau, une fertile plaine son blé, ainsi tu étais la beauté des tiens, et puisque le destin t'a ravi à nous, Palès elle-même et Apollon ont fui de nos prés et de nos ruisseaux Accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté les étoiles du ciel

rend très heureusement ce vers: «_Atque deos aique astra vocat crudelia mater_.» Et il en est de même de «ainsi tu étais la beauté des tiens» pour: _Tu decus omne tuis_.

Voici encore un bon passage du quatrième livre de l'Énéide:

Et la nuit était venue. Les membres fatigués étaient repliés sur le sol pour le sommeil. Le silence régnait sur les forêts et les vagues farouches; aux profondeurs du firmament, à mi-chemin de leur course, roulaient les étoiles. Nul bruit n'émouvait les campagnes. Toutes les bêtes des champs, tous les oiseaux au plumage de brillantes couleurs qui hantent les lacs limpides, ou le désordre des broussailles épineuses, s'abandonnaient au paisible sommeil dans le silence de la nuit; Tout, Excepté la Reine, désolée. Pas un instant, elle ne cède au repos, Elle n'accueille point la nuit tranquille sur ses paupières ou en sa poitrine lasses.

et un autre fragment du sixième livre mérite d'être cité:

«Jamais un jeune homme descendu de la race troyenne n'éveillera de nouveau de tels espoirs en ses ancêtres du Latium, jamais un adolescent N'inspirera plus noble orgueil dans l'antique terre de Romulus. Ah! quel amour filial! quelle foi digne des premiers temps, quel bras sans rival dans le combat, invulnérable, alors que l'ennemi se présente et se dresse sur sa route, lorsqu'il fond à pied sur les rangs adverses, ou quand il plonge l'éperon dans le flanc couvert d'écume de son coursier, Enfant du deuil d'un peuple, si tu peux tromper les âpres décrets du destin, et briser pour un temps ses barrières, Il t'est réservé d'être Marcellus. Je t'en prie, apporte-moi des lis à poignées que je puisse épandre en abondance des fleurs sur mon fils, épandre au moins sur l'ombre de l'enfant qui naîtra, ces présents que je rende au mort ce suprême, ce vain office.» Il se tut

«Il t'est réservé d'être Marcellus» n'a guère la simplicité d'émotion du: _Tu Marcellus eris_, mais «Enfant du deuil d'un peuple» est un gracieux équivalent de: _Ileu, miserande puer_.

Il faut le dire, il y a bien du sentiment dans toute la traduction, et la tendance du mètre à se tourner en couplets, et dont nous avons déjà parlé, est atténuée jusqu'à un certain point dans le passage cité plus haut et emprunté aux _Églogues_, par l'usage incidentel du triplet, ainsi que, dans certains endroits, par l'emploi de rimes croisées, et non point successives.

Sir Charles Bowen doit être félicité du succès de sa traduction.

Elle se recommande à la fois par le style et la fidélité.

Le mètre, qu'il a choisi, nous semble mieux fait pour la majesté soutenue de l'_Énéide_ que pour l'accent pastoral des _Églogues_.

Il est capable de nous rendre un peu de l'énergie de la lyre, mais il n'est guère fait pour saisir la douceur de la flûte.

Malgré tout, à bien des points de vue, c'est une traduction pleine de charme, et nous nous empressons de lui souhaiter la bienvenue, comme à une contribution très estimable à la littérature des échos.

L'unité des arts.

_Conférence à un Five o'clock_.[13]

[13] _Pall Mall Gazette_, 12 décembre 1887.

Samedi dernier, l'après-midi, dans les Salons de Willis, M. Selwyn Image a fait la première de quatre conférences sur l'art moderne, devant un auditoire select et distingué.

Le point principal, sur lequel il s'est étendu, était l'Unité absolue de tous les arts, et dans le but d'exprimer cette idée, il a élaboré une définition assez large pour enfermer le _Roi Lear_ de Shakespeare, la _Création_ de Michel-Ange, le tableau de Paul Véronese représentant _Alexandre et Darius_, et la description par Gibbon de l'entrée d'Héliogabale dans Rome.

Il a envisagé toutes ces oeuvres comme autant d'expressions des idées et des émotions de l'homme au sujet de belles choses, exprimées par des moyens visibles ou auditifs.

Partant de ce point, il a abordé la question du vrai rapport entre la littérature et la peinture, sans jamais perdre de vue le motif principal de son symbole: _Credo in unam artem multipartitam, indivisibilem_[14], et en insistant sur les ressemblances plus que sur les différences.

[14] Je crois en un seul art en plusieurs parties, indivisible.

Le résultat final auquel il est arrivé fut celui-ci:

Les Impressionnistes, avec leur franche et artistique acceptation de la forme et de la couleur comme choses absolument satisfaisantes par elles-mêmes, ont produit oeuvre fort belle, mais la peinture a quelque chose de plus à nous donner que le simple aspect visible des choses.

Les hautes visions spirituelles de William Blake, le merveilleux roman de Dante Gabriel Rossetti, peuvent trouver leur parfaite expression en peinture. Chaque état d'esprit a sa couleur, chaque rêve sa forme.

La principale qualité de la conférence de M. Image est une loyauté absolue, mais ce fut son plus grand défaut pour une certaine partie de l'auditoire.

--La douceur dans la raison, dit quelqu'un, est toujours admirable chez un spectateur, mais de la part d'un guide, nous attendons quelque chose de plus.

--C'est tout simplement un commissaire-priseur qui admirerait toutes les écoles d'art, dit un autre.

Et un troisième soupirait sur ce qu'il appelait «la fatale stérilité de l'esprit critique» et exprimait une crainte tout à fait dépourvue de fondement, que la _Century Guild_ ne devint raisonnable.

Car, avec une courtoisie et une générosité que nous recommandons vivement aux autres conférenciers, M. Image offrit des rafraîchissements à son auditoire après avoir terminé son discours, et il fut extrêmement intéressant d'entendre les différentes opinions exprimées par la Grande École de critique des Five o'clock, qui était largement représentée.

Pour notre compte, nous avons trouvé la conférence de M. Image extrêmement suggestive.

Il était parfois difficile de comprendre en quel sens exact il entendait le mot «littéraire» et nous ne pensons pas qu'un cours de dessin, d'après un moulage en plâtre du _Gaulois mourant_, put, si peu que ce soit, perfectionner le critique d'art ordinaire.

La véritable unité des arts doit être découverte, non point dans la ressemblance d'un art avec un autre, mais dans le fait que, pour une nature véritablement artistique, tous les arts ont la même chose à dire et tiennent le même langage, au moyen d'idiomes différents.

On aura beau barbouiller un mur de cave, on ne fera jamais comprendre à un homme le mystère des Sibylles de Michel-Ange, et il n'est point nécessaire d'écrire un seul drame en vers blanc pour être en état d'apprécier la beauté d'_Hamlet_.