Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890
Chapter 14
La conséquence de tout cela fut que le monde perdit son équilibre, et que depuis lors, il marche d'un pas incertain.
Quel est donc, selon Chuang-Tzù, l'homme parfait? Et de quelle façon vit-il?
L'homme parfait ne fait pas autre chose que de contempler l'univers.
Il n'adopte aucune attitude absolue.
Dans le mouvement, il est comme l'eau. Dans le repos, il est comme un miroir. Et, comme l'écho, il ne répond que quand on l'appelle.
Il laisse les choses extérieures s'arranger à leur gré. Rien de matériel ne lui fait du tort; rien de spirituel ne le punit.
Son équilibre mental lui donne l'empire du monde.
Il n'est jamais l'esclave des existences objectives.
Il sait que de même que les meilleurs propos sont ceux qu'on ne tient jamais, de même la meilleure action est celle qu'on n'accomplit jamais.
Il est passif, et il accepte les lois de la vie.
Il se repose dans l'inaction, et il voit le monde devenir, de lui-même, vertueux.
Il ne tente jamais de «réaliser ses bonnes actions.»
Il ne se dépense jamais en effort.
Il ne se met point en peine de distinctions morales.
Il sait que les choses sont ce qu'elles sont et que les conséquences en seront ce qu'elles seront.
Son esprit est le «miroir de la création» et il est toujours en paix.
Il est évident que tout cela est excessivement dangereux, mais nous devons nous souvenir que Chuang-Tzù vivait il y a plus de deux mille ans et qu'il n'eut jamais l'occasion de voir notre incomparable civilisation.
Et pourtant il pourrait se faire que s'il revenait sur terre, et qu'il nous rendît visite, il eût quelque chose à dire à M. Balfour, au sujet de sa contrainte, et de l'activité avec laquelle l'Irlande est mal gouvernée.
Il sourirait peut-être de certaines de nos ardeurs philanthropiques.
Il hocherait la tête devant un grand nombre de nos institutions de bienfaisance. Le Bureau Scolaire ne lui ferait peut-être pas beaucoup d'impression, et notre course à la richesse ne le frapperait point d'admiration.
Il serait étonné de nos idéals et pris de mélancolie à voir ce que nous avons réalisé.
Peut-être vaut-il mieux que Chuang-Tzù ne puisse pas revenir ici-bas.
En attendant grâce à M. Giles et à M. Quaritch, nous avons son livre pour nous consoler, et c'est certainement là un livre charmant, exquis.
Chuang-Tzù est un des Darwiniens qui ont précédé Darwin.
Il suit l'homme à partir du germe et voit son unité avec la nature.
Comme anthropologiste, il est extrêmement intéressant, et il décrit notre ancêtre, le primitif habitant des arbres, où il vivait dans l'épouvante d'animaux plus forts que lui, et ne se connaissant d'autre parent que sa mère, et il le dit avec autant de précision qu'un conférencier de la Société Royale.
Comme Platon, il emploie le dialogue comme moyen d'expression, «mettant des mots dans la bouche des gens, nous dit-il, afin d'arriver à la largeur de vues.»
Comme conteur d'histoires, il est charmant.
Le récit de la visite faite par le respectable Confucius au Grand Voleur Chê est des plus animés, des plus brillants, et il est impossible de ne pas rire de la déconfiture finale du Sage, qui voit la stérilité de ses platitudes morales rudement mise en lumière par l'heureux bandit.
Même dans sa métaphysique, Chuang-Tzù possède un humour intense.
Il personnifie ses abstractions et leur fait jouer des pièces devant vous.
Il nous conte comme l'Esprit des Nuées, se rendant du côté de l'Est à travers l'espace aérien, rencontra par hasard le Principe Vital.
Ce dernier se donnait des tapes sur les côtes et allait sautillant.
Sur quoi l'Esprit des Nuées dit:
--Qui êtes-vous, vieux, et que faites-vous?
--Je me promène, répondit le Principe Vital, sans s'arrêter, car toutes les activités sont incapables de repos.
--Je voudrais bien _savoir_ quelque chose, dit l'Esprit des Nuées.
--Ah! s'écria le Principe vital, d'un ton de désapprobation.
Puis vient un merveilleux entretien, qui offre quelque analogie avec celui du Sphinx et de la Chimère dans le curieux drame de Flaubert.
Les animaux parlants ont aussi leur rôle dans les paraboles et les histoires de Chuang-Tzù et son étrange philosophie sait s'exprimer d'une manière musicale par le mythe, la poésie, et la fantaisie.
On éprouve une tristesse naturelle à s'entendre dire qu'il est immoral d'avoir de la bonté consciente, et que faire quelque chose est la pire forme de l'inaction.
Des milliers de philanthropes, excellents et réellement convaincus, retomberaient bel et bien à la charge des contribuables, si nous adoptions l'idée que l'on ne doit permettre à personne de se mêler de ce qui ne le regarde pas.
La doctrine de l'inutilité de toutes les choses utiles aurait pour effet non seulement de compromettre notre suprématie commerciale en tant que nation, mais encore de jeter le discrédit sur un grand nombre de membres prospères et sérieux de la classe des boutiquiers.
Qu'adviendrait-il de nos prédicateurs populaires, de nos orateurs d'Exeter-Hall, de nos Évangélistes de salon, si nous leur disions, dans le langage même de Chuang-Tzù: «Les moustiques tiennent un homme éveillé toute la nuit par leurs piqûres. C'est exactement de la même façon que ces propos de charité, de devoir envers son prochain vous rendent presque fous, Messieurs, efforcez-vous de ramener le monde à sa primitive simplicité, et comme le vent souffle où il lui plaît, laissez la Vertu s'établir d'elle-même. A quoi bon cette inopportune énergie?»
Et quel serait le sort des gouvernements et des politiciens de profession, si nous en venions à conclure que le gouvernement de l'espèce humaine, cela n'existe pas.
Évidemment, Chuang-Tzù est un écrivain des plus dangereux, et la publication de son livre en Angleterre, deux mille ans après sa mort, est manifestement prématurée, et causera peut-être beaucoup de peine à bien des personnes profondément respectables et industrieuses.
Il est peut-être vrai que l'idéal de culture par soi-même, de développement par soi-même, qui est le but de son plan de vie, et la base de son système de philosophie, est un idéal dont le besoin se fait quelque peu sentir dans un siècle comme le nôtre, où l'on voit tant de gens si occupés de l'éducation de leur prochain, qu'il ne leur reste pas un moment pour leur propre éducation.
Mais serait-il prudent de le dire?
Il me semble que si nous admettions une seule fois la valeur d'une quelconque des critiques destructives, nous serions obligés de renoncer à notre habitude nationale de nous glorifier nous-mêmes.
La seule chose qui console jamais l'homme des choses stupides qu'il fait, c'est l'éloge qu'il ne manque pas de se donner pour les avoir faites.
Il peut néanmoins se trouver des gens qui en aient enfin assez de cette étrange tendance moderne qui charge l'enthousiasme de faire le travail de l'intelligence.
Pour ceux-là et leurs semblables, Chuang-Tzù sera le bienvenu.
Mais ils n'ont qu'à le lire.
Qu'ils le fassent sans parler de lui. Il serait un trouble-fête aux dîners, il serait impossible aux thés de l'après-midi, car sa vie entière fut une protestation contre la parole en public.
«L'homme parfait s'ignore lui-même; l'homme divin ignore l'action; le véritable sage ignore la réputation.»
Tels sont les Principes de Chuang-Tzù.
Le dernier livre de M. Pater[58].
[58] _Speaker_, 23 mars 1890.
Lorsque j'eus pour la première fois le privilège--que j'estime très haut,--de rencontrer M. Walter Pater, il me dit en souriant: «Pourquoi écrivez-vous toujours des vers? Pourquoi n'écrivez-vous pas en prose? La prose est bien autrement difficile.»
Cela date du temps où j'étais étudiant à Oxford, temps d'ardeur lyrique, où j'écrivais des sonnets travaillés avec soin, temps où l'on aimait la complication exquise et les répétitions musicales de la ballade et de la villanelle, avec l'enchaînement de ses échos amenés de loin, et sa forme curieusement complète, temps où l'on cherchait solennellement en quel état d'esprit il fallait être pour écrire un triolet, temps délicieux, où je suis heureux de dire qu'il y avait bien plus de rime que de raison.
Je puis franchement en convenir aujourd'hui. Je ne saisis pas très bien alors le sens réel des paroles de M. Pater.
Ce ne fut qu'après une étude attentive de ses beaux _Essais_ si suggestifs sur la Renaissance que je compris comment l'art d'écrire en prose anglaise est, ou comment on peut en faire, un art merveilleux, et conscient de lui-même.
L'orageuse rhétorique de Carlyle, l'éloquence ailée et passionnée de Ruskin, m'avaient paru jaillir de l'enthousiasme plutôt que de l'art.
Je crois que j'ignorais alors que les prophètes eux-mêmes corrigent leurs épreuves.
La prose du temps de Jacques I, je la trouvais exubérante; la prose du temps de la Reine Anne me paraissait d'une calvitie terrible, d'une raison irritante. Mais les _Essais_ de M. Pater devinrent pour moi «le livre d'or de l'esprit, du bon sens, Écriture sainte de la Beauté.»
Ils le sont encore pour moi.
Certes, il se peut que j'en parle avec exagération: et même je l'espère car il n'y a pas d'amour sans exagération, et là où l'amour fait défaut, l'intelligence est absente.
C'est seulement à propos de choses qui ne vous intéressent pas que vous pouvez exprimer une opinion vraiment impartiale, et c'est sans doute pour cela qu'une opinion impartiale est toujours dépourvue de valeur.
Mais il ne faut pas que je laisse tourner à l'autobiographie cette courte notice du nouveau livre de M. Pater.
Je me rappelle qu'en Amérique on me dit que quand Margaret Fuller écrivait un essai sur Emerson, les imprimeurs étaient toujours obligés d'envoyer chercher un supplément de _Je_, et il me paraît opportun de profiter de cet avertissement transatlantique.
_Appréciations_ dans le beau sens latin du mot, tel est le titre donné par M. Pater à son livre, qui est une collection exquise d'essais exquis, d'oeuvres d'art délicatement travaillées,--dont quelques-unes sont presque grecs en leur pureté de contour et leur perfection de forme.
D'autres ont un air médiéval en leur étrangeté de couleur, en leur passion communicative, et tous sont absolument modernes dans le sens vrai du terme de modernité.
Car celui qui n'a de présent à l'esprit que le présent ne connaît rien du siècle dans lequel il vit.
Pour bien comprendre le dix-neuvième siècle, il faut bien comprendre chacun des siècles qui l'ont précédé, et qui ont contribué à le faire.
Pour savoir quelque chose sur soi-même, il faut tout savoir sur les autres.
Il faut qu'il n'y ait pas un état d'esprit avec lequel on ne puisse sympathiser, pas un type disparu d'existence auquel on ne puisse rendre la vie.
Les legs de l'hérédité peuvent nous faire modifier nos idées sur la responsabilité morale, mais ils ne peuvent qu'intensifier notre sentiment de la valeur de la critique, car le véritable critique est l'homme qui porte en soi les rêves, et les idées, et les sentiments d'une myriade de générations, celui auquel nulle forme de pensée n'est étrangère, pour lequel aucune impulsion émotionnelle ne manque de clarté.
Le plus intéressant peut-être, et certainement le moins réussi des essais réunis dans le présent volume est celui qui a pour titre le _Style_.
C'est le plus intéressant, parce qu'il est l'oeuvre d'un homme qui parle avec la grande autorité que donne la noble réalisation de choses noblement conçues.
C'est le moins réussi, parce que le sujet est trop abstrait.
Un véritable artiste, tel que M. Pater, réussit surtout quand il a affaire au concret, dont les bornes mêmes lui donnent une plus belle Liberté, tout en exigeant une vision plus intense.
Et pourtant quel haut idéal on trouve en ces quelques pages!
Combien il est bon pour nous, en ces temps d'éducation populaire et de facile journalisme, de s'entendre rappeler qu'une vraie culture est essentielle à l'écrivain accompli, qui, «sincèrement épris des mots pour eux-mêmes, observateur minutieux et constant de leur physionomie,» évitera ce qui est pure rhétorique, ornement d'ostentation, mauvais choix des mots par négligence, redondance sans portée, qui se fera reconnaître à des omissions pleines de tact, par son habileté dans l'économie des moyens, par son choix, l'art de se restreindre, et peut-être surtout par cette construction artistique, consciente, qui est l'expression de l'esprit dans le style.
Je crois que j'ai eu tort de dire que le sujet était trop abstrait.
Entre les mains de M. Pater, il devient vraiment très réel pour nous, et il nous montre comment il faut qu'il y ait la passion d'une âme d'homme derrière la perfection de style de l'homme.
Quand on passe au reste du volume, on trouve des _Essais_ sur Wordsworth, sur Coleridge, sur Charles Lamb, sur Sir Thomas Browne, sur quelques-unes des pièces de Shakespeare, et sur les rois qu'a créés Shakespeare, sur Dante Rossetti et sur William Morris.
De même que celui qui traite de Wordsworth paraît être la dernière oeuvre de M. Pater, de même celui qui a pour sujet le chanteur de la _Défense de Guenevère_ est certainement son écrit le plus ancien, ou peu s'en faut, et il est intéressant de remarquer le changement qui s'est produit dans son style.
Ce changement n'est peut-être pas très apparent à première vue.
En 1868, nous voyons M. Pater écrire avec le même choix exquis des mots, avec la même mélodie soignée, avec le même caractère, et d'un style qui est presque analogue.
Mais à mesure qu'il avance dans la vie, l'architecture du style se fait plus riche et plus complexe, l'épithète devient plus précise et plus intellectuelle.
De temps à autre on peut être porté à trouver qu'il y a ici ou là une phrase un peu longue, et peut-être, se hasarderait-on à dire, un peu lourde, un peu empêtrée dans son mouvement. Mais s'il en est ainsi, cela est dû à ces vues latérales, qui se révèlent soudain à l'idée pendant sa marche, et qui ne font que la mettre en lumière; ou bien à ces heureuses arrière-pensées qui donnent au dessin central un fini plus complet, tout en gardant l'air charmant d'une trouvaille; ou bien à un désir d'indiquer légèrement les nuances du sens avec leur accumulation d'effet, et d'éviter, parfois, la violence et la rudesse d'une opinion trop définie et trop exclusive.
En effet, au moins en matière d'art, la pensée est inévitablement colorée par l'émotion.
Aussi est-elle fluide plutôt que fixée, et se reconnaissant dépendante des états d'esprit et de la passion des beaux moments, elle n'acceptera point la rigidité d'une formule scientifique ou d'un dogme théologique.
En outre, le plaisir critique que nous éprouvons à suivre à travers les détours d'apparence compliquée, d'une phrase, le travail de l'intelligence constructive, n'est point à dédaigner.
Dès que nous nous sommes rendu compte du dessin, tout paraît si clair et si simple.
Avec le temps, ces longues phrases de M. Pater finissent par acquérir le charme d'un morceau de savante musique, et par avoir aussi l'unité d'une belle musique.
J'ai donné à entendre que l'essai sur Wordsworth est probablement le morceau le plus récent que contienne le volume.
Si l'on pouvait faire un choix entre autant de bonnes choses, je serais porté à dire que c'est aussi le meilleur.
L'essai sur Lamb est curieusement suggestif. Il évoque vraiment une figure un peu plus tragique, plus sombre que celle que l'on a pris l'habitude d'unir dans sa pensée à celle de l'auteur des _Essais d'Elia_.
C'est un point de vue intéressant pour regarder Lamb, mais il aurait peut-être éprouvé quelque difficulté à se reconnaître en ce portrait.
Il eut, à n'en pas douter, de grands chagrins ou sujets de chagrins, mais il savait se consoler, séance tenante, des tragédies réelles de la vie en lisant la première venue des tragédies de l'époque d'Elisabeth, pourvu que ce fût dans l'édition in-folio.
L'essai sur Sir Thomas Browne est très agréable et possède le charme étrange, personnel, fantasque de l'auteur de _Religio Médici_.
M. Pater saisit souvent la couleur et l'accent de tout artiste, de toute oeuvre d'art dont il traite.
L'essai sur Coleridge, avec l'insistance qu'il met à recommander la culture du relatif, comme opposition à l'esprit absolu, en philosophie et en éthique, son appréciation élevée de la place du poète dans notre littérature, est une oeuvre tout à fait irréprochable pour le style et le fond.
La grâce dans l'expression et une subtilité délicate dans la pensée et la phrase caractérisent l'Essai sur Shakespeare. Mais l'Essai sur Wordsworth a une beauté intellectuelle qui lui est propre.
Il s'adresse non point au Wordsworthien ordinaire, avec son tempérament dépourvu de critique, sa grossière confusion entre les problèmes éthiques ou esthétiques, mais plutôt à ceux qui désirent séparer l'or de la gangue, et arriver jusqu'au vrai Wordsworth, à travers la masse de composition ennuyeuse et prosaïque, qui porte son nom, et qui sert souvent à nous le cacher.
La présence d'un élément étranger dans l'art de Wordsworth est naturellement admise par M. Pater, mais il en parle en passant simplement au point de vue psychologique, et en faisant remarquer combien cette qualité des états d'esprits élevés ou inférieurs produit dans sa poésie l'effet d'une faculté qui n'était pas entièrement à lui ou sous son «contrôle» d'une faculté qui va et qui vient à son gré, en sorte que l'antique fantaisie d'après laquelle l'art du poète est un enthousiasme, une forme de possession divine, paraît absolument vraie pour lui.
Les premiers Essais de M. Pater avaient leurs _purpurei panni_ si remarquablement bien faits pour être cités, comme le fameux passage sur Monna Lisa, et cet autre où l'étrange idée que Botticelli se faisait de la Vierge est si étrangement exposée.
Il est difficile de choisir dans le présent volume un passage de préférence à un autre pour caractériser avec plus de précision la manière de M. Pater.
En voici toutefois un qui mérite d'être cité tout au long.
Il contient une vérité éminemment appropriée à notre siècle.
«Que la fin de la vie soit non point l'action, mais la contemplation,--_être_ en tant que distinct d'_agir_,--une certaine disposition d'esprit, tel est sous une forme ou une autre, le principe de toute moralité supérieure. En poésie, en art, si vous entrez réellement dans leur esprit véritable, vous touchez, en quelque sorte, ce principe: tous deux, par leur stérilité, sont un type du fait de contempler sans autre objet que la simple joie de contempler. Traiter la vie dans l'esprit de l'art, c'est faire de la vie une chose dans laquelle fins et moyens ne font plus qu'un: encourager cette attitude, telle est la vraie signification morale de l'art et de la poésie. Wordsworth et d'autres poètes, qui ont été comme lui en des temps anciens ou plus récents, sont les maîtres, les experts dans cet art de la contemplation impassible. Leur oeuvre ne tend pas à donner des leçons, à imposer des règles, ni même à nous stimuler vers de nobles buts, mais à éloigner pour un temps nos pensées du pur mécanisme de la vie, à les fixer par des émotions appropriées sur le spectacle de ces grands faits de l'existence humaine qu'aucun mécanisme ne domine, «sur les grandes et universelles passions des hommes, sur les plus générales et les plus intéressantes de leurs occupations, sur l'ensemble du monde de la nature», sur «les opérations des éléments et les apparences de l'univers visible, sur l'orage et l'éclat du soleil, sur les révolutions des saisons, sur le froid et la chaleur, sur la perte d'amis et de parents, sur les injustices, les ressentiments, la gratitude et l'espoir, sur la crainte et la souffrance.» Assister à ce spectacle avec les émotions qui conviennent, tel est le but de toute culture, et une poésie comme celle de Wordsworth est une nourriture substantielle, un stimulant pour ces émotions. Il voit la nature pleine de sentiment et d'émotion. Il voit les hommes et les femmes comme des parties de la Nature, passionnées, émues, en un groupement étrange, en rapport avec la grandeur et la beauté du monde naturel, images, ce sont ses propres expressions, d'hommes souffrants parmi des formes et des puissances redoutables.»
Certainement le véritable secret de Wordsworth n'a jamais été mieux exprimé.
Après avoir lu et relu l'Essai de M. Pater,--car il exige une seconde lecture,--on revient à l'oeuvre du poète avec un nouveau sentiment d'admiration, une sorte d'attente vive et passionnée.
Et c'est là ce qu'on pourrait regarder, sans trop approfondir, comme la marque ou la pierre de touche de la plus fine critique.
Pour conclure, on ne peut s'empêcher de remarquer le délicat instinct qui a conduit à donner son tour particulier au bref épilogue qui termine ce charmant volume.
La différence entre l'esprit classique et l'esprit romantique dans l'art a été souvent discutée, et avec une grande exagération d'emphase.
Mais avec quelle touche légère et sûre, M. Pater écrit sur ce point.
Combien ses distinctions sont subtiles et certaines!
Si la prose imaginative est vraiment l'art spécial de ce siècle, M. Pater a droit à une place parmi les plus caractéristiques de ce siècle.
En certaines choses, il est absolument unique.
Le siècle a produit d'étonnants styles en prose, tout troublés d'individualisme, et que l'excès de rhétorique rendait violents.
Mais chez M. Pater, comme chez le Cardinal Newman, nous trouvons l'union de la personnalité et de la perfection.
Il n'a pas de rival dans sa propre sphère, et il a échappé aux disciples.
Et cela, non point par ce qu'il n'a point été imité, mais parce qu'en un art aussi fin que le sien, il y a quelque chose qui est, par essence, inimitable.
Primavera[59].
[59] _Pall Mall Gazette_, 24 mai 1890.
Pendant le trimestre d'été, Oxford enseigne l'art exquis de la flânerie, une des choses les plus importantes que puisse enseigner une Université, et il vient de paraître dans cette aimable ville, un mignon et charmant volume, oeuvre de quatre amis, qui peut-être forme les prémices de cette rêverie sous le cloître gris, dans le silencieux jardin, qui a pour effet de former ou de perdre un homme.
Ces quatre nouveaux poètes sont M. Laurence Binyon, qui vient de gagner le prix de Newdigate; M. Manmohan Ghose, jeune hindou distingué par son érudition, et par ses grands progrès en littérature qui donnent quelque éclat à Christ Church; M. Stephen Phillips, qui a récemment joué le rôle du Fantôme dans _Hamlet_ au Théâtre du Globe, avec une dignité et un talent de diction si admirables; et M. Arthur Cripps, de Trinity.
Un intérêt particulier s'attache naturellement à l'oeuvre de M. Ghose.
Né aux Indes, de parents de pure race hindoue, il a été élevé uniquement en Angleterre.
Il a reçu son éducation à l'École de Saint Paul, et ses vers nous montrent avec quelle promptitude et quelle finesse se forment les sympathies intellectuelles de l'esprit oriental et nous indiquent combien est étroit le lien qui, peut-être un jour, unira l'Inde à nous par d'autres moyens que le commerce et la force des armes.
Il y a quelque chose de charmant à trouver un jeune Hindou qui emploie notre langue avec autant de souci de la mélodie et des termes que le fait M. Ghose.
Voici une de ses pièces.
Par dessus ta tête, en joyeux détours, à travers les vastes espaces du ciel, librement les oiseaux volent avec de la musique dans les ailes, Et de _la mer bleue, rude_ les _poissons brillent et bondissent_. Il y a une vie des choses les plus charmantes Sur toi, en ton sommeil si profond.
Aux profondeurs de l'Orient les cieux deviennent plus célestes D'un soir à l'autre et _encore les glorieuses étoiles se souviennent de paraître_; Les roses, sur la colline sont parfumées comme avant. Seulement ta figure, chère entre toutes choses, Je ne la verrai jamais plus.
Il y a là des défauts; il y a beaucoup de défauts.